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dimanche 16 avril 2023

Cochonnitude et créativité. (À propos de Picasso et de ses défauts)

 

Dans son article « Le génie et le porc : qui veut effacer Picasso ? » le journaliste du Corriere della Sera Gianluca Mercuri nous rappelle l’importance de « ne pas occulter les bassesses de l’histoire et des personnages du passé pour éviter qu’elles se répètent et se perpétuent ». Ainsi, après avoir insisté  sur le fait qu’on ne peut pas nier la génialité de Picasso, il s’attarde sur le machisme prononcé de l’auteur des Demoiselles d’Avignon. On comprend le message : cacher les aspects peu honorables de la biographie picassienne ferait de nous  des complices. 

Là où je suis en désaccord c'est  avec l'usage  anachronique du substantif « porc ». Je ne le dis pas pour défendre le porc, cet animal goûteux et prolifique qui, au fil du temps, a généreusement contribué à mon alimentation*.  C’est que l’emploi de cette métaphore est historiquement  connoté :  dans la tradition catholique la référence à l’éthologie porcine servait à  stigmatiser la sexualité en général, à savoir les pensées, les désirs et les actes lubriques : « Vous avez pensé à cette chose là ? Et vous continuez à y penser ? Mais vous êtes vraiment un porc ! ».

Bref, être phallocrates et misogynes est une chose (c’était le cas de Picasso, vraisemblablement). Être des porcs en est une autre.

* Je  délègue cette tâche aux Antispécistes.

vendredi 3 mars 2023

Le sexuel et le scatologique. À propos du Corriere della Sera

Girolamo Savonarola 

Je vais être particulièrement grivois. Mais c’est la faute au Corriere della Sera, journal auquel je regrette de m’être abonné*. C’est autour d’un tweet d’il y a dix ans mais ressorti tout récemment où Elly Schlein, la nouvelle secrétaire  du Parti démocrate italien, critiquait l’actuel directeur du journal Il fatto quotidiano. Elle évoquait, je cite, « Quel sorrisetto del c... di Travaglio, che potrebbe avere solo uno stronzo » : « Ce petit sourire du c... » (le mot entier serait « cazzo » qui signifie bite)  à savoir : « ce petit sourire de connard de Travaglio  que seulement un étron pourrait avoir ». C’est du franc parler. Il y a quelques jours, Monsieur Travaglio lui a répondu qu’elle avait raison, et que ce sourire lui surgit automatiquement  face à certains interlocuteurs. Je n’ai rien à dire sur ce contentieux. Je remarque seulement que Le Corriere della Sera n’a pas censuré le mot « étron ». Il a en revanche censuré le mot « cazzo ». Pour ses rédacteurs il y a donc une hiérarchie : le terme « étron » est acceptable, alors que  « bite » est mauvais. Voire diabolique? On se dirait à l’époque de la Sainte Inquisition. 

*J'expliquerai prochainement les raisons de ce regret qui n'a rien à voir avec l'anecdote commentée ici. 

vendredi 29 juillet 2022

« Arrêtez de tuer les animaux. Merci »

 

 


 Illustration empruntée au  site Chasse Passion

 

Je découvre dans le site de Chasse Passion que dans une école maternelle de Charente Maritime on incite les enfants à réaliser des dessins destinés aux chasseurs pour qu’ils arrêtent leur activité. Les enseignants pensent faire le bien (la cause est tellement juste …), ne se rendant pas compte de la portée morale et politique d’un « petit geste » de ce genre*. La prochaine fois on s’attaquera aux bouchers et après, la vertu n’ayant pas de limites ...**

* Mais oui, mais oui, nous nous rendons bien compte, justement … c’est bien un geste politique et c’est important … ».

** En perspective, Lev Tolstoï avec sa purification par étapes jusqu’à la sainteté.

Je rappelle ma position. L’idée que les chasseurs puissent entrer dans les écoles à de fins « didactiques » me paraît déplorable. Le fait que des enseignants contraires à la chasse, une  pratique tout à fait légale et légitime,  profitent de leur rôle pour faire de la propagande, me paraît tout aussi grave et profondément anti-démocratique.

samedi 16 avril 2022

Tous les animaux sont égaux ?


 

 

Vladimir Poutine dans un portrait du XVème siècle  

 

Mettre Poutine et Marine Le Pen sur le même plan serait absurde, les différences sont nombreuses et sautent aux yeux (les cheveux, par exemple). Ce qui les rapproche est juste leur passion pour la « Patrie » et la référence constante aux intérêts du « Peuple ». Le peuple est une entité abstraite et à géométrie variable qui périodiquement, lorsque les choses ne marchent pas, aime se mettre dans les mains d’un dictateur*.

Ces tribuns qui, tout en disposant d’une fortune convenable, se permettent de parler au nom du peuple, me font penser à La ferme des animaux,  et tout particulièrement au personnage de Napoléon, le cochon qui dirige la révolte contre les fermiers et finit par instaurer un régime tout aussi tyrannique que le précédent, voire plus. 

Ce que je ne trouve pas clair, chez Orwell, c’est le fait d’avoir choisi des cochons pour représenter les méchants. S’agit-il d’un pur hasard  (il avait opté pour des canards, puis pour des lapins peut-être, mais à la dernière minute …) ou c’est le fruit d’un préjugé spéciste ?

* Je colporte un cliché arbitraire et superficiel ("qualunquista" dirait-on en italien) recueilli au bar du Commerce.

mardi 25 janvier 2022

Les loups, les projectiles de Monsieur Tournade et les dispensateurs de bonté

 


 

Il y a quelques jours, dans une déclaration spectaculaire, le président du syndicat Coordination rurale dans la Creuse a invité ses collègues à régler par les armes et le poison le problème des loups excédentaires. Ce geste de kamikaze, destiné à lui procurer des ennuis judiciaires, mérite d’être interprété.  Il exprime, en même temps que l’exaspération d’une catégorie, la souffrance d’un homme qui vit dans l’angoisse - cette même angoisse qui hante désormais une partie considérable  des troupeaux français attaqués jour et nuit par les grands prédateurs.

On peut interpréter les réactions très dures qui ont fait suite à cette déclaration comme des commentaires légitimes, émanant de la partie la plus sensible et progressiste de notre communauté.

On peut y voir la surdité (une surdité « autistique » ou cynique, selon les cas) d’une opinion publique éloignée des réalités qu’elle prétend juger, incapable d’imaginer le monde dans sa complexité et dispensatrice de leçons à bon marché.

vendredi 7 janvier 2022

Des rats et des cailles (qui nettoie quoi ?)

 


« L’étymologie du terme « racaille » n’est pas clairement définie.  Pour Auguste Brachet, dans son dictionnaire étymologique, la terminologie s’appuie sur le diminutif du radical rac qui est d’origine germanique (racker en allemand pour désigner un « équarrisseur ») et dont on trouve une trace dans le vieil anglais rack utilisé pour désigner un "chien". Racaille serait un mot formé sur le même principe que canaille qui dérive indirectement du latin canis (« chien ») et que l’on propose souvent en synonyme ».  (Source : Wikipédia)

 

Le terme « racaille » est dangereux. Il fonctionne comme un boomerang :  on le lance vers les autres (car ils le méritent, et notre patience a ses limites …) mais  il peut nous revenir à la figure.  Ça vaut aussi pour le terme « Kärcher », qui sonne très bien (on dirait une onomatopée) mais qui risque d'attirer l’attention sur la notion de voyou*.

 

* Question annexe : qui est le voyou? C'est aux tribunaux de le décider. 

vendredi 12 novembre 2021

Faut-il se réjouir de la mort d’un chasseur ? Autour des accidents de chasse et de leur réception

 


Paulus Potter (1625-1654)
. La punition du chasseur
 (1647 environ)

L’autre jour j’ai eu l’opportunité de participer à l’émission « Le téléphone sonne »*. On avait tous beaucoup de choses à dire, ce qui m’a empêché d’arriver au bout de mon raisonnement. Mais c’était presque inévitable et je ne me plains pas. Ce que j’avais à ajouter, d’ailleurs, aurait été inécoutable. Ça concernait le thème central de l’émission, portant sur les  accidents de chasse qui rendent nos promenades en forêt de plus en plus aventureuses. En fait, j’aurais aimé consacrer quelques mots aux commentaires qui font suite, habituellement,  à la mort accidentelle d'un chasseur (événement relativement courant). Leur véhémence s’explique car, comme le rappelle l'expression biblique, « qui sème le vent récolte la tempête  … », mais elle ouvre sur une  réflexion plus large autour de la violence et  de ses multiples expressions.

J’en parle dans mon étude Faut qu’ça saigne. Écologie, religion, sacrifice (à côté de la plaque, aujourd'hui, tellement elle s'éloigne de la sensibilité ambiante)**. J’y reporte quelques commentaires haineux comme les suivants :

« Que dire …. La justice divine a voulu te punir  … j’espère seulement que tu n’est pas mort sur le coup … mais seulement après une bonne dose d’agonie et de souffrance … au froid , seul, avec tes souvenirs du sang et de mort que tu as causés  … j’espère que tu ne trouveras pas de paix où que tu sois maintenant »  (GuglielmoCicolin)https://www.facebook.com/TgAmiciAnimali/photos/a.156353671153389/987509048037843/?type=1&theater 

« Ouiiiiiiiiiiii'!!!!!! Je suis heureuse pour ta mort !!!!!!!!! Je juouiiiiiiiiiis ! Cela ne me déplait même pas un petit peu!!!!!! Finalement de la justice pour tous les animaux que tu as tués par  passe-temps !! » (Assunta Verdecanna, ibid.)

Et voici ma réaction :

« Il n’y a pas que ce genre de commentaires. D’autres refusent cette agressivité et s’étonnent. Mais le ton  dominant est la ferveur punitive. C’est un ton homogène, comme si un même courant traversait les lanceurs d’anathèmes. Le lexique fourmille  de références religieuses :  on parle de Karma, de vengeance de la nature, de destin, du bon Dieu « qui donne et qui prend », on souhaite au [chasseur qui vient de mourir]*** les flammes de l’enfer. On se pose en ministres d’une justice céleste et, pour mieux l’exercer, on souille le condamné avec des mots orduriers mélangeant l’obscène et le scatologique.   Lorsqu’on pense aux idéaux humanitaires, iréniques, prêchés par les amis des animaux,  on a du mal à croire que cette population bariolée, qui rêve d’un monde apaisé où le « loup dormira avec l’agneau », puisse faire preuve d’une telle férocité » (p. 56).

*https://www.franceinter.fr/emissions/le-telephone-sonne/le-telephone-sonne-du-vendredi-05-novembre-2021

** Éditions Dépaysage, 2020

 *** Dans l'exemple que je propose il s'agit d'un certain  docteur Pozzetto, un vétérinaire passionné de chasse tombé accidentellement d'une falaise.

vendredi 24 septembre 2021

La faune sauvage et ses protecteurs

« Tirer sur des figurants.

D’où l’égarement de l’ami de la faune africaine. Il commence par accuser le chasseur d’avoir éliminé un rare représentant d’une espèce en voie de disparition. Il finit par admettre que la reproduction de ces « fauves d’appartement », ces fauves de « cour de récré », fait partie d’un projet touristico-cynégétique. Ça casse le rêve. Ça oblige l’amateur de bêtes sauvages à reconnaître que lui aussi, pour réaliser ses conquêtes photographiques, pour prendre en photo ces « beautés », a dû payer leurs protecteurs. Ça l’oblige à reconnaître que si le safari n’est plus ce qu’il était c’est que les fauves ne sont plus des vrais fauves, que la frontière entre le domestique et le sauvage n’est qu’une construction symbolique  et que, à l’époque des drones, des caméras de surveillance et des pièges vidéo, le proche et le lointain ne sont plus que des conventions ».

C’est la conclusions de mon article « Le safari n’est plus ce qu’il était », publié dans l’ouvrage  Safaris & Selfies, (Michèle Cros, Benjamin Frerot, Marc Girard et Gaspard Renault éds.), Paris, l’Harmattan, 2021

vendredi 30 avril 2021

La comédie de l’innocence (et de la culpabilité ) : Sofri, Pietrostefani, les années de plomb et la « doctrine Mitterrand »

 


Dans La langue des bois*, je commence par analyser la « Comédie de l’innocence » chez les chasseurs d'ours sibériens et je finis par évoquer le cas d’Adriano Sofri, ancien protagoniste des « années de plomb » qui a passé un long moment dans les prisons italiennes**. Mon étude parle essentiellement du  rapport à la nature  mais dans l’épilogue je n’ai pas résisté à la tentation  de comparer les pratiques de culpabilisation/déculpabilisation propres aux sociétés non-modernes  avec le rituel judiciaire contemporain.

J’apprends  que Giorgio Pietrostefani, un camarade  de Sofri qui comme d’autres militants d’extrême gauche s’était réfugié en France en profitant de la « doctrine Mitterrand », sera bientôt livré aux autorités italiennes. Les commentateurs hésitent. Certains apprécient. Pour d'autres c'est une trahison. D'autres encore, aimeraient avoir plus de renseignements  sur la culpabilité des accusés. Ils n'ont pas compris que du point de vue du rituel, du dispositif théâtral et de son efficacité sociale, l'innocence ou la culpabilité de l'accusé ne sont que des détails.


* La langue de bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi. Paris,  éditions du Muséum d’Histoire Naturelle, 2020

**Carlo Ginzburg, grand spécialiste de l’Inquisition et de la chasse aux sorcières lui a consacré une belle étude : Le juge et l'historien. Considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse,. Verdier, 1997


vendredi 4 septembre 2020

(Ba)lanceurs d’alerte infiltrés dans le milieu

 

Je tombe sur ce tweet. Il m’interpelle. Ce n’est pas son contenu qui me dérange, mais sa forme (qui recèle des contenus moins évidents mais tout aussi importants).  J’ai la plus grande admiration pour les lanceurs d’alerte, ces individus courageux qui bravent les interdits, et souvent le sens commun, en criant  haut et fort ce  que l'on cherche à cacher*. J’en profite, au passage, pour rappeler que Julian Assange est toujours en prison**. Je suis donc attristé par le galvaudage de ce néologisme ("lanceur d'alerte" est une expression toute récente) trop souvent employé pour  anoblir des comportements équivoques. À ce rythme n’importe quel délateur («mouchard », « balance », « donneur », « indic », « poucave », « sycophante », « cafard », « collabo », « traître », « Judas »***) devient un lanceur d’alerte.

 

* Ils ne hurlent pas avec les loups, ils ne titillent pas l’angélisme et le voyeurisme ambiants.

** On pourrait qualifier Julian Assange de balanceur balancé (et j’arrête-là parce que ça nous amènerait très loin. Certains auront compris ce que je suis en train d’insinuer). 

***  Source : Wikipédia