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mercredi 1 juillet 2026

Le folklore à l'époque de la cancel culture

 

John Hassall : Le Petit Chaperon rouge (Little Red Riding Hood )

J'ai fait un cauchemar. Après avoir pris la direction d'une revue consacrée à l'environnement, les aliens s'emparaient de la rédaction d'un périodique consacré à l'imaginaire. Trouvant que le folklore colportait des contenus moralement discutables (présentant comme naturelles, par exemple,  les asymétries  de genre et sociales), ils décidaient de les remplacer - mais petit à petit, sans faire de vagues - par des histoires édifiantes et politiquement correctes.

Dans mon rêve, je me suis mis à crier : « Mais alors, si on se met à censurer la pensée, mon travail n'a plus de sens! »*

On m'a répondu : « C'est vrai, ton travail n'a plus de sens. Et, en tout cas, ce n'est pas toi qui décides! »

* Dans les rêves on a tendance à dramatiser. 

jeudi 26 mars 2026

« Les loups sont revenus ». (2) (Ils reviennent, mais ils ne sont plus les mêmes).

 

Ambroise Héritier. Lieu de tous les fantasmes. Petit tableau subliminal. Acrylique sur carton toilé, 2025. Extrait de Présences. Le loups sont de retour, p. 65

(Suite) Voici donc les éléments de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026) que j’ai annotés au cours de ma lecture (autant de suggestions qui mériteraient d’être reprises pour agrémenter ce blog) :

Dans l’article de Nicole Reynaud Savioz, archéozoologue, j‘apprends que si nos chiens d’appartement ont la chance (discutable) d’être chez nous, allongés comme des maharajas sur nos canapés, ce n'était pas en raison de leur spécificité. D’autres « carnivores commensaux à caractère anthropophile », comme par exemple le renard et le coyote,  auraient pu les remplacer sans problème. J’apprends  aussi qu’un des facteurs qui ont contribué à la domestication du loup (animal « ubiquiste » devenu chien par la suite) est probablement l’allaitement féminin : des femmes des chasseurs-cueilleurs auraient donné le sein à des petits non sevrés « pour des raisons sociales (source de prestige) rituelles (sacrifice) par affection, dans le but de les apprivoiser, voire pour toutes ces raisons à la fois ». Je découvre au passage le fonctionnement de l’ocytocine, protéine contenue dans le lait qui corrobore le lien affectif  et qui a permis, dans ce cas, d’attacher à jamais des humains à des non humains.

La contribution d’Alexandre Scheurer, Photographe naturaliste et historien de l’environnement,  montre, preuves à l’appui, l’évolution à géométrie variable de la dangerosité du loup (craint, parfois, en dépit de sa faible agressivité à l’égard des humains). Cette agressivité serait une variable historico-géographique. Sous l’Ancien régime elle  était très prononcée en France, alors qu’en Suisse, à la même période,  elle était presque négligeable. (Je pense, au passage,  à l’usage qu’on aurait pu faire de cette  information « zoo-ethnique »  à l’époque où la psychologie des peuples était une discipline à la mode).

L’écrivain et critique littéraire Jérôme Meizoz signale la valeur stratégique des toponymies vernaculaires, réceptacles d’une créativité alternative de très longue durée (par ces temps d’homologation culturelle et de cancel culture, je trouve ce rappel très salutaire). En s’appuyant sur le site d’Henry Suter,  Meizoz nous rappelle la fréquence des lieux-dits alpins formés à partir du mot « loup » et de ses variantes. Sa longue liste ( 76 occurrences) nous permet de déduire que,  même si les loups suisses étaient plus gentils que les français  (ce n’est pas lui qui le dit, j’extrapole) ils étaient suffisamment inquiétants pour qu’on marque par des lieux-dits leur présence sur le territoire.

Federica Tamarozzi contribue à la complexification de l’image du loup montrant aux lecteurs la large palette des représentations  convergentes, conflictuelles et contradictoires qui lui sont associées dans le vaste monde. L’Église aurait joué un rôle important dans l’homogénéisation de ces représentations bariolées : « En réalité, la naissance de la figure du grand méchant loup est bien plus récente que ce qu’on pourrait croire, elle ne remonte pas à la nuit des temps mais à la diffusion de écrits chrétiens au Moyen Âge et surtout aux interprétations populaires de l’Église transformant le loup en topos littéraire ». Derrière la figure du  « Grand méchant loup », se cacherait donc l’Église, ce « Grand Big Brother » qui - nous avons tendance à l’oublier - a formaté la pensée occidentale pendant presque deux millénaires. Très riche dans ses références, l’article fait état de la fréquence avec laquelle, à partir des année 1950, le loup, réhabilité, a été « squatté » pour lui faire dire n’importe quoi (et notamment des propos sains, moraux et sympathiques). Parallèlement, certains emplois vernaculaires de la figure du loup (et nous revenons là au thème de la cancel culture), tendent à disparaitre, comme ceux qui ont trait à la sexualité et présentent le loup, sur le plan symbolique, comme une métaphore animale du  « mari idéal ». Je partage  la conclusion de Federica Tamarozzi, qui s’interroge sur l’opportunité d’oblitérer ces contenus politiquement incorrects  et se demande par quoi ils seront remplacés. (À suivre)

 

vendredi 20 février 2026

En marge des faits de Lyon



William Henry Davis, 1786–1865. Mouton bien gardé.

En commentaire à une sortie de Giorgia Meloni, déplorant l’inefficacité de la police française  en matière de maintien de l’ordre publique (c’est la point de vue de la Présidente du Conseil des ministres italien), Emmanuel Macron a déclaré :

« Que chacun reste chez soi et les moutons seront bien gardés »

Ne connaissant que la formule qui met les vaches à la place des moutons, j’ai interrogé l’Intelligence Artificielle :

Q .- Est-ce que la formule « et les moutons seront bien  gardés » est plus récente?

R. - Oui, la formule « et les moutons seront bien gardés » est plus récente que « et les vaches seront bien gardées ». La version ancienne et attestée dans les textes médiévaux est bien :

« Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées » (dès le XIIIᵉ siècle). La variante avec les moutons n’apparaît que plus tard, comme adaptation populaire ou régionale. Elle n’est pas la forme proverbiale d’origine et reste beaucoup moins attestée dans les recueils classiques de proverbes ».

Je lui demande alors (c’est mon côté « complotiste ») : N 'y aurait-il pas aussi l'idée que le mot « vache » a quelque chose de plus rustique que le mot « mouton »?

Elle me répond : « Oui, ton intuition est intéressante — et plausible*. Il peut effectivement y avoir une dimension de connotation dans le glissement de vaches vers moutons. » Et elle enchaîne avec l’explication suivante :

Avec le temps, « vache » a pris en français des sens figurés négatifs ou triviaux : « être vache » (méchant, dur) ;  « peau de vache » (emploi parfois jugé rustique ou peu élégant). Même si ces sens sont postérieurs au proverbe médiéval, ils ont pu rendre le mot moins neutre à l’oreille moderne ».

Bref, en choisissant les moutons au détriment des vaches Emmanuel Macron croit dire quelque chose de « plus présentable », peut-être, mais c’est une apparence. Comparer les Français à un troupeau de moutons, chez un chef d’État a qui on reproche de ne pas être à l’écoute de sa population, relève en fait du lapsus. En même temps, préférant se présenter en « Gardien de moutons », il discrimine la race bovine et contribue, par omission, au renforcement d’un stéréotype dépréciatif.

* Les Intelligences Artificielles, apparemment,  ont tendance à brosser leur public dans le sens du poil.

dimanche 9 novembre 2025

Le cerf est nu septième et dernier épisode. Des miroirs et des brames


(Suite et fin). C’est bête, mais lorsque j’entends le mot « brame » je ne peux pas m’empêcher de penser à Grimhilde, la méchante marâtre  de Blanche neige.  Dans la version italienne du récit, en s’adressant au miroir pour connaître le palmarès des beautés régionales*, elle emploie la formule  :

Specchio, specchio delle mie brame, chi è la più bella del reame ?

A savoir : « Miroir, miroir de mes désirs, qui est la plus belle du royaume ? »

Brama, en italien, signifie : « Désir démesuré, incontrôlable, qui se reflète dans les habitudes et dans chaque acte de l’individu : soif d’honneurs, de richesses, de plaisirs ».

Je viens de lire que la racine de ce terme est probablement onomatopéique. Ça ne m'étonne pas. Son étymologie est particulièrement intéressante : « Du germanique bramōn "hurler, rugir"; proprement "hurler de désir"]. – Désirer ardemment : brûler de posséder des richesses ; brûler de savoir ; désirer la mort de quelqu’un »**.

Quand on « brame », en italien, c’est qu’on est habité par un désir impérieux, peu importe que ce soit  d’amour, de connaissance ou de mort.  Le désir varie, mais ses effets restent théâtraux. 

Cette histoire de brames et de miroirs  pourrait intéresser les communautés rurales en quête d’attractions éco-touristiques. N’y a-t-il pas, au fond du bois, les vestiges d’un vieux manoir en ruine ? Eh bien, c’est le château de Grimhilde, la Reine-Sorcière.  Pendant les nuits sans lune, lorsque souffle le vent, un gémissement insolite,  furieux et langoureux à la fois, parcourt ces pierres vénérables. Ce n’est pas le brame du cerf, phénomène banal auquel on assiste partout, désormais, sans même besoin de quitter sa bagnole. C’est la bramosia de la Marâtre, l’expression sonore de son désir véhément et politiquement peu correct d’être la plus belle du royaume.

J'imagine l'annonce suivante affichée dans les locaux de la mairie :

« Pendant votre séjour dans la région, les animateurs de l’association  Wilderness et durabilité  vous permettront d’accéder à ce phénomène mystérieux, à la frontière entre le mystique et le paranormal ».

Et j'imagine aussi les réactions : 

- Moi, franchement,  je n’ai rien entendu !

- C’est que vous ne le méritiez pas. Et quoi qu'il en soit ... elle ne passe pas tous les jours.

* Le miroir de Grimhilde, manifestement, anticipe l’IA.

** "dal germanico *bramōn «urlare, ruggire»; propriamente «urlare dal desiderio»]. – Desiderare ardentemente: b. ricchezze; b. di sapere; b. la morte di qualcuno;https://www.treccani.it/vocabolario/ricerca/bramare/ - 

lundi 15 septembre 2025

Disparitions miraculeuses


 Bélier femelle avec son petit

En feuilletant le quotidien La Repubblica je tombe sur le titre suivant : « Ferito da nove colpi di pistola, il cane Milagro ha partorito sei cuccioli durante il salvataggio », à savoir, «Blessé par neuf coups de pistolet, le chien Milagro a mis bas six petits pendant le sauvetage »*.

La nouvelle m’étonne. En espagnol, c’est vrai, Milagro signifie « Miracle » et c’est la première fois, que je sache, qu’un chien enfante des petits, peu importe le nombre. Je parcours l’article et je découvre qu’il s’agit en fait d’une « femmina di cane », un « chien femelle ». Ce serait comme si, pour parler d’une femme, on employait la formule : « une femelle d'homme ». À la fin de l’article Miracle est qualifié.e de « cagnolina », « petite chienne ». Je regarde la photo. Elle n’est pas petite du tout. Le fait qu’une « cagnolina » (en italien c'est l’équivalent féminin de « chiot ») soit déjà en mesure de se reproduire frôle aussi le miracle.

À la fin je comprends :  l’auteur de l’article fait des pirouettes pour ne pas employer le mot « chienne ». Il a décidé que ce terme, bien que courant et zoologiquement irréprochable, est désormais trop connoté. En attendant de l'expulser du vocabulaire il faut donc le remplacer par des périphrases.

Je crains que, par ce genre de « nettoyages terminologiques », le journaliste en question se considère comme un progressiste.

À première vue c'est une ineptie, mais j'ai le sentiment que nous sommes en danger.

https://www.repubblica.it/la-zampa/dossier/cani-formazione-proprietari/2025/09/11/news/cane_ferito_pistola_partorisce_cuccioli-424839739/

lundi 21 juillet 2025

Taupiques

 



Ai-je le droit moral d’éliminer physiquement les taupes qui envahissent mon jardin ? Je me suis posé cette question après avoir consulté le net à la recherche d’un « dispositif » (terme très à la mode) pour empêcher que mon jardin ne devienne une taupinière.  La tendance générale, en matière de bestioles envahissantes, est à la non-violence. Il y en a qui proposent de les dissuader par des vibrations sonores (avec quelles conséquences pour la santé humaine et non-humaine ? On le saura dans quelques années). On suggère également une série de plantes décourageant l’installation des talpidés, tout en précisant qu’elles ne marchent qu’à moitié. D’autres proposent des pièges qui ne blessent pas l’animal et permettent de le transférer, la nuit tombée, dans le jardin du voisin (où l’herbe, on le sait, est toujours plus verte).

Je vois venir la création d’un service vétérinaire pour taupes accidentées : une fois  la santé retrouvée, elles pourront être réintroduites dans l’écosystème et fidélisées au territoire par la diffusion souterraine d’une musique « taupiaire » conçue à cet effet.

dimanche 8 juin 2025

Noms de plantes et noms d’oiseaux : même combat

 



Hibbertia, ou Fleur de Guinée. Plante qui va bientôt changer de nom, identifiée par le marchand et botaniste amateur George Hibbert (1757 - 1837),

Je reviens sur mon turdus ignobilis du 17 mai. Je réalise que le  débat sur ce sujet fermente  depuis un moment. Récemment, en amont du  20e Congrès international de botanique  qui se tiendra à Madrid du 21 au 27 juillet, une commission de botanistes s’est réunie pour rebaptiser les plantes dont le nom transmet des contenus racistes ou qui ont été découvertes par  des chercheurs racistes.

Comment renommer ces plantes ? Difficile à dire.

On pourrait  remplacer le nom associé à un  botaniste  raciste  par celui d'un botaniste non-raciste. Avec le temps, en profitant des alchimies de la mémoire collective,  il sera normal de considérer ce dernier comme le véritable découvreur  de la plante en question*.

* Je suis prêt à parier que personne n’a proposé une  solution de ce genre, ne serait-ce que explicitement. Cela nous ramène au thème de la cancel culture (et des motivations  « extra-humanitaires » qui peuvent s’y greffer). Le thème de l'effacement de la mémoire pour la bonne cause  - dans l'illusion du caractère impérissable de la vérité qui va être installée à sa place - renvoie à la problématique abordée par Maurizio Cattelan dans son exposition à Bergame (cf. le post du 2 juin).


samedi 22 février 2025

L’Église et les corvidés (pour le rétablissement de la vérité éthologique)

 



Francesco Bergoglio, ces derniers temps, n’est pas très en forme et dans la Cité du Vatican, comme on sait, il n’a pas que des amis. « Autour de lui – dit Monseigneur Vincenzo Paglia président de l’Académie pontificale pour la vie – il y a des “corbeaux“ qui spéculent sur la maladie du Pape ».

Pauvres corbeaux, toujours le mauvais rôle. J' attends les remontrances de la Ligue pour la Protection des Oiseaux*. 
 
Je me permets de faire de l'humour pour tourner en ridicule le "politiquement correct" en matière d'animaux. Ce n'est peut-être pas  le bon moment. Ce Pape-ci, en tout cas, suscite chez moi une certaine sympathie (sympathie d'agnostique)


vendredi 14 février 2025

Entre tradition et postmodernité. (6 Faut-il déconstruire le Carnaval ?

 

(Dernier épisode) Et c’est en remontant une pente goudronnée que la modernité vient à notre rencontre. Un homme masqué descend à grands pas, comme s’il venait d’accomplir une mission. Il montre sa langue, la tête entourée par des cheveux fauve en pétard qui forment une sorte de crête. « Excusez-moi, lui dis-je, me permettez-vous de vous prendre en photo ? » « Ça ne se fait pas comme ça, nous répond-il, je dois me préparer ». Il se plante au milieu de la ruelle, les jambes légèrement écartées. J’attends un instant et je prends ma photo. C’est à ce moment qu’il ouvre grand son imperméable pour étaler un phallus de proportions considérables (artificiel, je crois). On le remercie et il repart. « Mince, il a baissé le rideau trop vite ».  Heureusement, l’ami qui est avec moi a réussi à réaliser le cliché : « Tu me l’envoies ? C’est pour mon blog ». « Bien sûr ».

Ce qui nous amène vers la conclusion. « L’exhibitionniste, ai-je pensé, voilà une figure de la modernité, un masque qui échappe à la tradition dolomitique, un emprunt métropolitain, tout aussi hors contexte qu’un imperméable dans cette région de forgerons, de guides alpins et de moniteurs de ski ».

Je me dis plusieurs choses à la fois. 1) C’est un masque tout aussi double que la Gnaga puisqu’il héberge, dans un seul support,  deux individualités*. 2) Je pense à la frustration de son porteur, obligé, en présence des enfants, à garder implicite la partie luciférine de son identité. Je ne l’ai pas vu en action. Comment opère-t-il ? Scrute-t-il l’horizon avant de faire papillonner son imperméable ?   3) Sur le plan de la logique du Carnaval, de sa grammaire, cette trouvaille est impeccable : elle normalise un comportement déviant, elle fait imploser dans le périmètre de sécurité du cadre festif des fantasmes pervers portant atteinte à l’ordre de la société. C’est bien ce qu’on demande à cette institution millénaire. 3) Une apparition de ce genre est encore possible ici, dans un bourg perdu de la montagne italienne. Le serait-elle aussi dans un carnaval citadin ? Peut-être, mais au risque de susciter des réactions véhémentes du type : « Il faudrait mettre fin à ces vieux relents phallocratiques » ou, plus argumenté : « On ne peut pas tout accepter :  ce masque priapique est un résidu obscène de la culture patriarcale. Remplaçons-le par des masques moins machistes et plus inclusifs », « Je porte plainte! » etc. 4) D’accord, mais un carnaval moralisé, déconstruit, où on censure tout ce qui fait scandale, n’est plus un carnaval. C’est comme une bière sans alcool.

En tout cas, tout en ayant le sentiment de trahir le carnaval et de contribuer à l’entreprise de castration de l’imaginaire collectif qui avance masquée sous le drapeau progressiste, j’ai décidé de ne pas afficher le cliché « avec phallus » sur mon blog**.

-  Comment, tu n'affiches pas l’exhibitionniste sur ton blog ?

- Oui, je le mets, mais sans la scène centrale. Je garde seulement les deux photos qui précèdent et suivent l’exhibition.

- C’est lâche. Ce n’est pas comme ça que tu vas faire le buzz!.

 

* Le phallus, comme le scénarise si bien Alberto Moravia dans son roman Moi et lui (1971), ayant sa personnalité, son indépendance et son point de vue sur le monde. (Cela doit valoir aussi pour l’autre sexe, je suppose).

** Un blog dans lequel je prends soin de ne pas montrer, même pour de « bonnes raisons », des images faciles (de victimes martyrisées, de bêtes souffrantes etc.) attirant à bon marché l’attention du public. En me réclamant moi aussi du progressisme (le progressisme critique que recommande de temps en temps),  j’en profite pour rappeler la nécessité de démasquer les « nouveaux curés » qui, au nom du progrès moral, jouent un rôle de plus en plus lourd dans l’érosion de notre liberté.




dimanche 19 janvier 2025

Quand on aperçoit les oreilles du lièvre

 

Dans le billet précédent j’ai évoqué la proposition de Raphaël Larrere de transformer les grands prédateurs en gibier chassable et sa réflexion autour des raisons qui empêchaient de réguler la démographie des ours et des loups par des plans d’abattage gérés par les chasseurs. Ce refus, constatait Larrère, ne venait pas des doutes éventuels quant à l’efficacité de la stratégie. Le véritable enjeu concernait la légitimité même de la chasse. Autrement dit : « Si on est contre la régulation sélective des ours et des loups par les  chasseurs, qui aurait tout l’air de marcher,  c'est parce qu’on est contre la chasse en général ».

Un article de  2003  ( accessible à l’adresse suivante https://www.jstor.org/stable/1480073 ) permet de saisir le raisonnement de Larrère dans son intégralité).

Ce matin, en lisant un proverbe breton, j'ai pensé  aux plans d’abattage et au mythe émergent de l'écologisme rural (un écologisme « atavique transmis d'une génération à l'autre depuis la nuit des temps  ... ») :  

 « Quand on aperçoit les oreilles du lièvre, c’est tout de suite qu’il faut l’assommer ».

Derrière la métaphore, on mesure la distance qui sépare la gestion contemporaine du « capital faunistique » des manières  plus expéditives d’aborder le sujet chez les non-modernes.

L'apparition d'un lièvre? Une occasion à ne pas manquer !

mardi 19 novembre 2024

Naître garçon et devenir chat

 

J'ai emprunté cette image au site:  https://www.slate.fr/story/95139/chercheuse-convention-furry

On a cru que c’était vrai. Lorsqu’en août 2023, sur Tiktok, une mère a raconté que son fils se prenait pour un chat, qu’elle l’a amené, comme il le souhaitait, chez le vétérinaire et que celui-ci à refusé de l'examiner (« Je vais peut-être porter plainte » a-t-elle ajouté), beaucoup d’internautes ont cru au  canular*. Pourquoi ? Tout simplement parce que cette histoire est plausible et corrobore des fantasmes qui sont dans l’air.

 

« Rumeurs et légendes urbaines – écrivaient Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard en 2002 – sont objet de croyance et de diffusion (…) parce qu’elles remplissent des fonctions psychologiques et sociales qui font que le contenu d’une rumeur ou d’une légende apparaît comme vraisemblable, intéressant, important et finalement nécessaire » De source sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui  Payot, 2002, (p. 331).

 

Le charme de cette rumeur réside dans sa capacité démonstrative : elle confirme l’impression (impétueuse chez les observateurs les moins optimistes) que la société contemporaine est en train de perdre ses repères : « Vous avez vu ? Je l’avais dit  … On commence à tout relativiser, à remettre en cause les frontières entre les êtres, les choses ... et voici le résultat ». **

 

*J’ai trouvé cette information sur un site que je ne connaissais pas (https://www.demotivateur.fr/insolite/tiktok-son-fils-s-identifie-comme-un-chat-mais-son-veterinaire-refuse-de-le-soigner-sa-mere-s-insurge-dans-une-etonnante-video-38301). Je laisse au lecteur la charge de vérifier sa fiabilité.

** Une variante récente, m’a-t-on signalé, remplace le chat par  une chèvre. S’agit-il bien d’une variante ou de la réalité qui rejoint la fiction ?

samedi 16 novembre 2024

L'inactualité des anciens

 

Pas d’inspiration ce matin. Juste ce proverbe du jour politiquement incorrect :

 

 « À la Sainte-Elisabeth (17/11), tout ce qui porte fourrure n’est point bête ».

 

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, je ne viens pas de l’inventer.

dimanche 10 novembre 2024

La chasse : une fanfaronnade ? (4) L’anthropologue solitaire

 

 


Porteur de la bonne parole expliquant aux néophytes comment reconnaître une fanfaronnade

 

(Suite et fin). Dans une revue avec laquelle j’ai collaboré pendant quelque temps, j’évoquais les « bravades » provençales. Je venais de les découvrir grâce aux beaux articles de Danièle Dossetto consacrés à ce sujet. C’était dans une comparaison avec les  rave-parties. J’avais écrit :

« J’y vois une version postmoderne des « bravades » provençales : au milieu de la fête, les hommes du village sortaient leurs fusils et tiraient en l’air, boum-boum-boum, juste parce que ça faisait plaisir à tout le monde**. J’y vois la même fierté anthropocentrique qui inspirait les  anciennes battues de chasse,  lorsque par les cris  des rabatteurs, les aboiements des chiens, les barrissements des cors et les détonations des arquebuses on ramenait la civilisation dans les territoires hantés par les fauves et les esprits ».

La rédaction m’a suggéré de remplacer cette phrase par la suivante, à peine modifiée (juste un mot et des guillemets) : « J’y vois une version postmoderne des « bravades » provençales : au milieu de la fête, les hommes du village sortaient leurs fusils et tiraient en l’air, boum-boum-boum, juste parce que ça faisait plaisir à tout le monde. J’y vois la même fanfaronnade anthropocentrique qui inspirait les anciennes battues de chasse, lorsque par les cris des rabatteurs, les aboiements des chiens, les barrissements des cors et les détonations des arquebuses, on amenait la « civilisation » dans les territoires hantés par les fauves et les esprits… ».

Ça peut paraître dérisoire, mais derrière cette proposition on aperçoit une tendance, de plus en plus prononcée dans l’univers médiatique contemporain ainsi que dans le monde scientifique. C’est une forme de scientisme qui se voudrait progressiste (mais qui rappelle l’optimisme positiviste dans ses aspects les plus « coloniaux »), faisant coïncider la bonne cause avec la vérité : « Vous êtes dans l’erreur mais n’ayez pas peur : on va vous améliorer. Et pour vous améliorer il faut bien remettre en cause votre lecture du monde, bande de retrogrades machistes et fanfarons ». Sa caractéristique principale est de ne pas accepter la controverse. On procède par occultation. La fierté du chasseur est une ostentation priapique? On la rabat en la  rebaptisant. Cette censure silencieuse vaut dans bien d'autres domaines : les comportements anorexiques impliquent-ils une forme de chantage ? Il ne faut pas en parler, ça stigmatise une communauté … Complices au lit (assez souvent), tout laisse penser que les hommes et les femmes le soient  aussi en matière de  barbecue.  C’est un sujet trop complexe ...  on n’a pas assez d’espace …

 

C’est ainsi que l’acteur rural qui, fidèle à son passé pyrotechnique, décharge son fusil  contre la lune au lieu de se  conformer au bon sens écologiste, perd sa légitimité pour devenir un fanfaron. Et l’anthropologue solitaire*qui, sans la protection d’un réseau, interprète les mobiles de ce  chasseur non-moderne en refusant les clichés à la mode, le devient aussi**.

 

* Chargée de victimisme, la formule « anthropologue solitaire » que je viens de forger se prête à plusieurs lectures. D’un côté, elle fait penser au lonely cowboy, avec tout ce que cela implique de pathétique, de pittoresque et de kitsch. De l’autre, elle renvoie à l’image du ver solitaire : un intrus que la corporation de chercheurs qui gère actuellement le discours sur l’animal et sur  la vie sauvage (je ne donnerai pas de noms) aimerait bien expulser.

** Cela dit (un commentateur superficiel pourrait trouver que je suis contradictoire) j’ai en horreur les « pistoleros », qu’ils soient armés pour leur défense personnelle ou qu’ils aient choisi leur métier parce qu’ils aiment les armes et leur utilisation. Cela fait partie de mon « antifascisme » et cela explique ma tristesse face au retour de Rambo à la présidence des États-Unis.  Je prétends que les chasseurs ne font pas nécessairement partie de cette catégorie (même s’il y en a un certain nombre, n’en déplaise aux représentants des chasseurs qui, dans leur jésuitisme, préfèrent cacher cette évidence).

lundi 4 novembre 2024

La chasse : une fanfaronnade? (1) Retours joyeux

 


Karl LIESKE (Groß-Schönau bei Zittau, 1816 – München, 1878)
Retour de chasse au cerf en montagne

Le mot fanfaronnade employé dans le post précédent et la référence à un monde amélioré parcouru par des "Ennemis de Rabelais"*  moralement irréprochables m’incitent à prolonger mes considérations sur l’automne, la nature et l’art de la chasse.

 

Dans mon ouvrage « Faut qu’ça saigne », salué dans les revues de chasse par une réaction unanime**, j’insistais sur les manifestations de liesse qui, dans le passé, accompagnaient le retour des chasseurs. C’était le retour à la maison des hommes du village avec quelque chose de bon à manger, ce « surplus aléatoire » sortant du circuit économique et de la notion de travail au sens strict. Sur un plan symbolique, c’était aussi le retour des héros civilisateurs qui revenaient de leur incursion dans l’ailleurs, ce no man’s land inquiétant, réceptacle des entités (animales, humaines, surhumaines …) les plus angoissantes. Les chasseurs revenaient du monde « d’à côté » qui envoie périodiquement ses émissaires vers les enclos et les champs cultivés, un univers sombre et désordonné qui attend ses dompteurs, ses inspecteurs, ses exorcistes, bref, ses démiurges.  (À suivre).


*J'entends par-là les ennemis du corporel et du physiologique, disposition psychologique et morale finement décrite et analysée par Mikhaïl Bakhtine dans :  L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance – Gallimard, coll. Tel,  1982.

 ** C’est à dire par un silence presque funéraire.



lundi 15 juillet 2024

Le devenir de l’antispécisme


Manifestation à Trente après la suppression d'un ours "à problèmes"

 

 Tiens, me suis-je dit, j’ai passé des années à signaler les excès de l’antispécisme, les ambiguïtés de certaines fondations pour la défense des animaux, l’attitude presque religieuse des végétariens les plus intransigeants, et après, tout à coup, ma ferveur « savonarolienne  » s’est atténuée. À l’époque, je travaillais encore sur les espèces invasives et l’expansion de ces idéologies émergentes, de ces lectures alternatives de notre rapport à la réalité me paraissait irréversible - opportune dans une certaine mesure, mais inquiétante. Je crois avoir trouvé la raison de mon changement d’attitude. Ma perception de l’actualité a changé depuis que j’ai arrêté de consulter Twitter (ça s’appelait encore comme ça).  Sur Twitter je m’étais abonné à une brochette de sites dédiés à la nature et à la question animale. J’ai ainsi fini par faire coïncider le réel des relations que nous entretenons avec le « vivant » avec la réalité toute particulière des militants les plus engagés.   Depuis que j’ai arrêté avec Twitter le monde a pris une forme plus courante, avec ses carnivores décomplexés, des propagateurs de blagues salaces et/mais marrantes sorties des tréfonds de l’imaginaire collectif, des gens tout à fait normaux indifferents aux animaux et qui n’ont pas honte de le reconnaitre. Vue dans cette optique, la trajectoire de ces mouvements « fondamentalistes » qui me donnait le sentiment d’une dynamique colonisatrice portant atteinte à la biodiversité culturelle, me fait penser à l’évolution de certaines espèces invasives. On croyait qu’elles auraient saturé l’écosystème, elles finissent souvent  par se contenter d’une niche où elles prospèrent à côté des autres espèces, contribuant à l’harmonie collective (et à ses quelques dissonances).

samedi 6 juillet 2024

Appeler un chat un chat (et garder les distances)



Je lis dans un quotidien italien: « non resiste alla scomparsa della sua umana e si lascia morire” “ il ne résiste pas à la disparition de son humaine et se laisse mourir ». Au départ je ne comprends pas : qu’est-ce que ça veut dire « son humaine ? ». Mais, oui, c’est évident, on parle d’un chien ou d’un chat qui a perdu sa maîtresse. On dit « son humaine » pour ne pas dire « sa maitresse », qui sonne mal. Le raisonnement est sans faille : si moi j’ai le droit de dire « mon chat », pourquoi lui n’aurait-il pas le droit de dire « mon humain » ? On peut apprécier cette nouvelle manière de s’adresser aux animaux. Personnellement je la trouve hypocrite On cherche à abolir par le langage une distance objective, un rapport asymétrique ancré dans la nature des choses. « Les rapports de pouvoir n’ont rien de fatal », commentera  l'auteur de l'article *, sortons des schémas du patriarcat». D’accord, mais évitons aussi de dissimuler le caractère contraignant des frontières ontologiques. Quittons le patriarcat, mais aussi le paternalisme.

Je croise un chat. Il me regarde. J’ai envie de le vouvoyer.

* Que j’instrumentalise ici, lui prêtant des intentions qui ne sont peut-être pas les siennes. Dans son humanitarisme il va sans doute me pardonner.

mercredi 3 juillet 2024

Pour qui voter dimanche prochain ? Le point de vue d’un animal parmi tant d’autres


 

Je me souviens de l’époque où je commentais  avec effroi la victoire électorale de Donald Trump, ou celle de Matteo Salvini, le chef de file de la Ligue du Nord devenu plus tard ministre de l’intérieur du gouvernement italien.  Dans un vieil article qui s’appelle “« Je interdit ». Le regard presbyte de l’ethnologue”*, j’ai expliqué pourquoi, dans la recherche en sciences humaines et sociales,  le locuteur a le devoir de se positionner. Ce n’est pas du narcissisme. Cela permet à  l’interlocuteur de connaître l’orientation (psychologique, morale, idéologique …), de la personne qui lui parle et de mieux comprendre le sens de ce qu'elle dit. C’est une bonne règle dans plusieurs champs de la communication. Donc, même si je ne suis pas concerné personnellement (je vote en Italie), j’aime bien me positionner : je prétends être de gauche sans être pour autant populiste, les deux choses n’allant pas forcément ensemble**. C’est à partir de ma sensibilité de gauche que périodiquement, sur ce blog,  je me permets d’attirer l’attention sur l’intolérance, l’intégrisme, parfois même l’agressivité, de certains représentants  de la gauche actuelle. Je ne passe pas mon temps à critiquer l’extrême droite,  cela me paraît implicite et superflu.  Il me semble plus utile de signaler le danger constitué par ceux et celles qui, au nom des valeurs que je défends depuis des décennies, cherchent à brider les libres penseurs. Je les considère particulièrement nocifs/nocives parce que,  par leur sectarisme et leur penchant pour le politiquement correct, ils/elles poussent des démocrates sincères, anciens militants, activistes …   à ne plus se reconnaître  dans la gauche et, parfois, à retrouver leurs affinités  ailleurs, ce qui n’est pas mon cas ***.

Cela dit, à un moment où prendre position devient important, je n’ai aucune hésitation : je voterais pour le Nouveau Front Populaire. Je trouve  immoral et opportuniste que l’on prétende mettre sur un  même plan l’extrême droite et  la gauche. Je trouve  tout aussi inadmissible que l’on prétende mettre sur un  même plan l’extrême droite et l’extrême gauche, même si certains  représentants de LFI, d'après moi,  trouveraient bien leur place de l’autre côté***.

Ils est à la mode, aujourd'hui, de décréter la fin de l'opposition droite/gauche, mais les deux ethos ne se ressemblent pas.  Les conceptions de l’humain, de ce qui fait notre dignité, sont tout aussi éloignées. Ne serait-ce que par rapport à la liberté d’opinion et d’information, à la défense de la culture et de l’environnement****, de la  création artistique, des droits civiques, de la paix sociale,  l’extrême droite au pouvoir aurait des effets ravageurs.

J'ai un peu honte du ton solennel de ce billet, alors que sur ce blog je passe mon temps à faire le pitre.  Mais je suis inquiet.

*« Je interdit ». Le regard presbyte de l’ethnologue, in (Georges Ravis-Giordani éd.), Ethnologie(s). Paris, CTHS, 2009 p. 18-40 

** Mussolini au départ était socialiste, je sais, mais ce n'est pas un  bon exemple.

*** Il faudrait leur dire, ils se sentiraient plus à l'aise.

**** Culture au sens anthropologique du terme, la vision « patrimonialiste » du RN  ramenant la notion de culture à l’époque du pittoresque et de l’Académie Celtique. Grandiose institution, l’Académie Celtique, mais aux débuts du XIXème siècle.