- Mirella, j’ai des taupes dans mon jardin, toi tu sais comment je dois faire, j’en suis sûr.
- Ah, les taupes … nous on mettait des pièges, mais maintenant je ne sais pas. Tout est interdit, maintenant … Aujourd’hui ils leur donnent le médicament.
- Le médicament ?
- Oui, le médicament contre les taupes. Tu n’as qu’à demander au Consorzio Agrario*. Sinon, mon voisin mettait la naphtaline. Dans chaque trou une boule de naphtaline. Ça pue et elles partent. Enfin, il disait comme ça … nous on n’a jamais essayé.
* La coopérative agricole.
Manteau en fourrure de taupe, années 1930
Mario ne se limitait pas à déterrer les courtilières, il attrapait aussi les taupes qui infestaient le jardin. Il insérait dans le monceau de terre un piège métallique, un ressort minimaliste en forme de V. Le matin suivant il sortait sa belle taupe et la désolidarisait de sa peau qu’il mettait à sécher. Il faisait pareil avec la peau des lapins. Le chiffonnier passait tous les mois, achetait ses produits et il les revendait aux fourreurs. Dans les champs, avec ce traitement, il restait toujours des taupes, mais dans des proportions acceptables. Leur prélèvement périodique était une sorte de récolte. La communauté des taupes payait une dîme, c’est vrai, mais elle n'était pas exterminée. Tout en tuant les courtilières, les taupes et les lapins, Mario n’était pas particulièrement méchant.
Lorsque j'étais petit, ma grand-mère paternelle, une femme très sobre, portait un chapeau en fourrure de taupe dans lequel brillaient des petites plumes de faisan. Elle était loin d’être méchante.
Quand je pense aux animalistes, saisis non pas dans leurs déclarations officielles, mais dans leur « éthologie » (je veux dire dans leur intimité, dans leur manière de se rapporter les uns aux autres et d’administrer des sentiments comme la jalousie, l’envie, le désir de juger et de conditionner son prochain au nom de la bonne cause ... ), je me demande s’ils sont forcément plus humains que Mario et ma grand-mère.
Ai-je le droit moral d’éliminer physiquement les taupes qui envahissent mon jardin ? Je me suis posé cette question après avoir consulté le net à la recherche d’un « dispositif » (terme très à la mode) pour empêcher que mon jardin ne devienne une taupinière. La tendance générale, en matière de bestioles envahissantes, est à la non-violence. Il y en a qui proposent de les dissuader par des vibrations sonores (avec quelles conséquences pour la santé humaine et non-humaine ? On le saura dans quelques années). On suggère également une série de plantes décourageant l’installation des talpidés, tout en précisant qu’elles ne marchent qu’à moitié. D’autres proposent des pièges qui ne blessent pas l’animal et permettent de le transférer, la nuit tombée, dans le jardin du voisin (où l’herbe, on le sait, est toujours plus verte).
Je vois venir la création d’un service vétérinaire pour taupes accidentées : une fois la santé retrouvée, elles pourront être réintroduites dans l’écosystème et fidélisées au territoire par la diffusion souterraine d’une musique « taupiaire » conçue à cet effet.
(Suite et fin) Au bout de l’allée, derrière le virage, trônait un gros conteneur en plastique en forme de pyramide destiné au compostage. C’était un composteur magique : on avait beau le remplir, il restait toujours à moitié vide.
On comprit plus tard son secret. C’est comme pour le chien. Si son maître et sa famille avaient été végétariens, il n’y aurait pas eu de problèmes. Et s’ils avaient respecté les consignes en matière de compostage tout se serait bien passé. Le fait est qu’ils utilisaient le composteur pyramidal comme une micro-décharge, pour ne pas dire un charnier : « Mais tu y mets les peaux du fromage et les coquilles d’œuf ? ». « Bien évidemment, c’est de la matière organique ». « Et les os du poulet » ? « Bien sûr, ça se décompose : "Souviens-toi que tu es poussière, et que tu redeviendras poussière" … ».
Ayant dépassé l'âge adulte depuis un long moment, le chien quitta la scène. Son maître en profita pour disperser du raticide partout. Les pantegane, qui sont intelligentes, quittèrent les lieux et allèrent contribuer à la biodiversité quelque part ailleurs.
Le composteur n’était pas très en forme lui non plus et on décida de le supprimer. Surprise : son fond avait disparu, complètement rongé par les rats. De son emplacement partaient des tunnels qui s’enfonçaient dans la terre mélangée à des morceaux de plastique de toutes les couleurs. La colline était devenue un immense gruyère et, pour éviter qu’elle s’écroule, il fallut la bétonner.
Morale : certains humains sont moins éveillés que certaines pantegane.
Tiens, me suis-je dit, j’ai passé des années à signaler les excès de l’antispécisme, les ambiguïtés de certaines fondations pour la défense des animaux, l’attitude presque religieuse des végétariens les plus intransigeants, et après, tout à coup, ma ferveur « savonarolienne » s’est atténuée. À l’époque, je travaillais encore sur les espèces invasives et l’expansion de ces idéologies émergentes, de ces lectures alternatives de notre rapport à la réalité me paraissait irréversible - opportune dans une certaine mesure, mais inquiétante. Je crois avoir trouvé la raison de mon changement d’attitude. Ma perception de l’actualité a changé depuis que j’ai arrêté de consulter Twitter (ça s’appelait encore comme ça). Sur Twitter je m’étais abonné à une brochette de sites dédiés à la nature et à la question animale. J’ai ainsi fini par faire coïncider le réel des relations que nous entretenons avec le « vivant » avec la réalité toute particulière des militants les plus engagés. Depuis que j’ai arrêté avec Twitter le monde a pris une forme plus courante, avec ses carnivores décomplexés, des propagateurs de blagues salaces et/mais marrantes sorties des tréfonds de l’imaginaire collectif, des gens tout à fait normaux indifferents aux animaux et qui n’ont pas honte de le reconnaitre. Vue dans cette optique, la trajectoire de ces mouvements « fondamentalistes » qui me donnait le sentiment d’une dynamique colonisatrice portant atteinte à la biodiversité culturelle, me fait penser à l’évolution de certaines espèces invasives. On croyait qu’elles auraient saturé l’écosystème, elles finissent souvent par se contenter d’une niche où elles prospèrent à côté des autres espèces, contribuant à l’harmonie collective (et à ses quelques dissonances).
Les espèces allogènes nous rendent visite. Parfois, après quelques gesticulations, elles disparaissent. Parfois elles s’installent et finissent par s’intégrer à notre horizon. Pour les concepts c’est pareil. La formule « invasions biologiques », par exemple, sonnait bizarre autrefois. Désormais elle fait partie de notre quotidien. On s’acclimate.
Tu te souviens de Beatrice, celle qui tient ces beaux discours sur le bien être animal? Eh bien, je l’ai choppée avant-hier au supermarché avec un sac plein de crabes bleus. Je lui ai demandé : « Mais ils ne souffrent pas? » Elle m’a répondu : « Tu sais … c’est une espèce invasive… Et j’ai ma technique : je les place deux heures dans le congélateur, lorsqu’ils sortent ils sont tellement engourdis qu’ils ne s'aperçoivent de rien.
Peut-on dire d’une plante qu’elle est glauque ? On a le droit, mais c’est discriminatoire. Autre question : est-ce le contexte qui rend glauque une plante ou la plante qui rend glauque le contexte ? J’y pense à un arrêt de train, dans la banlieue parisienne, en regardant des buddleias en train de proliférer. Comme je le documentais dans mon billet du 24 août elles se répandent partout, même dans les hauteurs alpines.
Ce n’est pas bon pour la biodiversité mais c’est du développement durable.
Bouddleja dolomitica
Dans le Parc National des Dolomites on trouve des espèces rarissimes : la Campanula de Moretti (Campanula morettina), la Speronella alpina (Delphinium dubium), la Cortusa de Mattioli (Primula matthioli). On y trouve même de l’absinthe pour distiller des breuvages réconfortants* et des chardons pour cailler le fromage. Et moi, l’autre jour, qu’ai-je trouvé à mille mètres d’altitude tout près des sapinières ? Merveille des merveilles : un massif de buddleia. Elle se propage partout, comme les animateurs-nature et les eco-touristes**
* C’est strictement interdit.
** Je lui ai fait part de mes inquiétudes, elle m’a répondu : « Espèce de ségrégationniste, moi aussi je participe à la bodiversité ».
Jardin romain d'avant la globalisation
Il faut faire vite. À partir du 8 mai l‘Italie interdira l’importation et le commerce d’animaux exotiques et sauvages. Les raisons de cette initiative sont à la fois d’ordre sanitaire et moral*. On a peur des zoonoses et on trouve de plus en plus discutable que l’on oblige les canaris à dansoter dans des cages et les poissons rouges à tourner en rond dans des bocaux (ils ont la mémoire courte, c’est vrai, mais pas au point d’oublier que c’est toujours le même parcours). Tout le monde n’apprécie pas cette restriction qui met fin à une circulation millénaire. C’est le cas des commerçants d’espèces « aliènes »** bien entendu, mais aussi celui des innombrables propriétaires de tortues, perroquets, reptiles et autres chinchillas (500 millions de spécimens au niveau erupéen). Il y aurait beaucoup à dire sur cette clôture des frontières. Pour l’instant, je me limiterai à remarquer qu’elle est dans l’air du temps.
Après une parenthèse fusionnelle et cosmopolite, notre société retrouve des réflexes identitaires. Bannis à l’époque où nous étions des hippies, le localisme et la xénophobie recommencent à titiller les esprits. L’Autre nous perturbe et nous déstabilise. Il se croit tout permis.
Il n’y a qu’à regarder ces perroquets moines qui occupent sans gêne les jardins historiques de la capitale. On dirait qu’ils sont chez eux. Et nos geais alors ? Et nos pics rouges ? Et nos tourterelles ?
* C’est juste l’application d’une disposition de la Communauté européenne.
** On les appelle comme ça, c’est déjà tout dit.
On peut reprocher plein de choses à Rudolf Steiner, «polygraphe et occultiste autrichien » (Wikipédia), mais pas qu’il manquait d’imagination. Voici la stratégie qu’il nous propose (ou qui nous est proposée en son nom), pour lutter efficacement contre les campagnols.
J’ai extrait ce fragment du document suivant :
BArbo io Infos
Je sillonne une montagne pas très loin de chez moi dans l’espoir que les tilleuls soient encore en fleur. C’est pour faire des tisanes. Hélas, c’est trop tard. À la place des fleurs je croise une dame qui descend : « Vous avez-vu le panneau ? Je voulais joindre le sommet mais j’ai lu : “Attention à l'ours”. Alors j’ai renoncé ». Je lui réponds : « Le vrai danger, ici, ce sont les tiques, il y en a partout ». Elle repart vers le bas. Je continue intrépide vers le haut*. De façon égoïste je me dis : plus il y a d’ours, moins il y aura de touristes dans les bois. Mais ce n’est pas vrai. Pour une touriste qui a peur de l’ours il y en a dix qui ont besoin de le voir. Un besoin irrépressible.
* Se promener dans un territoire investi par les ours permet de se sentir des vrai·e·s mecs à bon marché.
On n’a pas le droit je sais, mais adopter un représentant de cette espèce sarcophile* peu appréciée par les éleveurs serait une bonne action**.
Dans National Geographic je lis : « Charognards, ces marsupiaux jouent un rôle important dans le maintien d’un écosystème sain. Les scientifiques espèrent qu’ils permettront de rétablir l’équilibre des zones où les espèces invasives comme les chats ensauvagés et les renards roux font rage ».
L'adoption d'un diable de Tasmanie m'offrirait un triple avantage:
1) Bien utilisé, ce fougueux diablotin me permettrait de recycler intelligemment les restes liés à ma consommation de poulets bio, cochons qui ont vécu dans la béatitude, gigots dont la mort indolore a été certifiée par le mouvement L214 et contresignée par la fondation de Brigitte Bardot.
2) Ça me permettrait en outre de contribuer à la préservation des écosystèmes en ôtant aux chasseurs tout prétexte pour semer la terreur dans les bois***. Y a-t-il trop de renards ? Pas besoin d’incommoder les chasseurs. Je sors avec mon diable de Tasmanie, j’approche du fourré, je lui retire la muselière …
3) Héberger chez moi un diable de Tasmanie pourrait me rendre plus intéressant : « Un diable de Tasmanie dans ton appartement ? C’est vrai ? T'es vraiment un type original, tu sais ? Je t’aime !».
Petite parenthèse : que les renards « fassent rage », comme l’écrit National Geographic, est un fait notoire.
* Je n'ai pas inventé cette définition qui se prête en France (en Italie aussi, d'ailleurs), à des plaisanteries bas de gamme.
** Les éleveurs, toujours eux, ça commence à bien faire ...
*** Ces brutes armées, on le sait, s’amusent à massacrer les renards au nom de la défense de l’environnement.