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mercredi 2 février 2022

Zoonoses imaginaires et folklore

 

D’où viennent les maladies infectieuses? Elles viennent d’ailleurs (parce que c’est ailleurs qu’on trame contre nous).  Et elles cherchent à nous altérer.  J’y pensais l’autre jour à propos de la façon vénitienne d’appeler la coqueluche : la tos pagana (la toux païenne). C’est, peut-être, qu’elle  nous fait tousser comme des païens, des endiablés, avec des sonorités qui ne sont plus les nôtres.  Et elle réveille notre animalité. Au Frioul on l’appelle la tos moltona  (la toux du mouton), en Corse la tossa canina (la toux du chien), en Lombardie la tuss asnina (la toux de l’âne). Certains étymologistes, en France, estiment que coqueluche, à l’origine, signifiait  « la toux du coq ».

lundi 25 mai 2020

C'est sublime : du vert partout


« La nature reprend ses droits », titrent les médias ces derniers temps.  Que c’est beau ! Ça sonne bien et ça nous remplit de joie. Après, ça dépend des cas. Le retour de la nature, on l'oublie, est parfois glauque.  Rien de plus efficace, pour symboliser l’abandon, que l’irruption de la verdure dans l’espace domestique.  

mercredi 20 mai 2020

Le prix de l'indécence (du nouveau autour du pangolin)


Brest,  à la sortie de la Faculté de Lettres
Péremptoire, mais pourvu d’une certaine cohérence, ce message ne donne aucune envie de plaisanter. Juste pour voir l'effet, j'ai néanmoins inversé les termes du propos*. On obtient la formule : « Le problème n’est pas le capitalisme mais le pangolin ». Cela ouvre sur un autre type de vérité, d'ordre pataphysique. 
* C'est à cause de la pandémie, je crois, qui me rend inconséquent.  

samedi 2 mai 2020

Chantera bien qui chantera le dernier (être coq à Hong Kong)



Collectif de gallinacés bretons (toujours les mêmes)
J’évoquais l’autre jour les procédures, recueillies par  Paul Sébillot dans la France profonde*, assurant des effets thérapeutiques par l'immolation d'un oiseau**.  Mon regard est tombé ce matin sur un passage du premier des deux livres consacrés par  l’anthropologue Frédéric Keck aux phénomènes pandémiques:

« À Hong Kong, je pus assister à un festival taoiste (jiao). Un anthropologue de l’Université des Sciences et des Techniques, Liu Tik-Sang, me recommanda d’y participer, ce qui me permettrait de mieux comprendre comment les gens ordinaires utilisaient les oiseaux pour se protéger des maladies. Liu Tik-Sang avait étudié la culture populaire des villages de migrants, et s’indignait des mesures de biosécurité imposées aux villageois, qui écrasaient selon lui les savoirs locaux dans leur réponse au malheur. Le festival jiao s’ouvrait ainsi par l’abattage d’un coq, dont le sang était versé aux quatre coins de l’emplacement de la cérémonie à des fins de purification. Le coq n’est pas consommé en Chine, car il est considéré comme toxique en raison de sa puissance sexuelle – seul les coqs castrés peuvent être consommés -, de sorte que l’abattage d’un coq non castré produit l’inverse d’une intoxication alimentaire ».

Les logiques changent, les associations symboliques aussi, les oiseaux s’adaptent.


*Le folkloriste Paul Sébillot est né en 1843 et mort en 1918.
** Ce n'est pas un sacrifice, c'est un transfert de la maladie.
*** Frédéric Keck, Un monde grippé, Flammarion, 2010, 167-168 (voir aussi, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux, Zones Sensibles, 2020).

mardi 28 avril 2020

Le savoir des anciens (si les conseils thérapeutiques du Président américain ne devaient pas suffire)



 
Pigeon ne croyant qu'à moitié aux médecines  alternatives

 “À Guernesey, pour faire disparaître une affection assez peu définie, connue sous le nom de mal volant, le patient frictionne le siège de la maladie avec une poule noire, qui doit avoir été achetée, mais non donnée. Après l’opération elle ne doit être ni gardée ni tuée, mais il faut en faire cadeau à quelqu’un. L’usage d’appliquer sur le mal un pigeon fendu est plus ancien que le procès où il est ainsi décrit : « Barbe Dorée qui fur bruslée à Senlis en 1577, confessa avoir guari quelques-uns qu’elle avoit ensorcelez après avoir fendu un pigeon et mis sur l’estomac du patient en disant ces mots : Au nom du Père, du fils etc., de monsieur Saint Anthoine et de monsieur saint Michel l’Ange, tu puisses guérir du mal ». Cent ans plus tard, en cas de fièvre continue, on fendait un pigeonneau par la moitié  et on le plaçait sous la plante des pieds du malade, la tête tournée vers le talon”. (Paul Sébillot, Le Folk-Lore de la France: La Faune et la Flore - Tome troisième)

samedi 25 avril 2020

Proposition sarcastique : faut-il injecter du désinfectant dans la boîte crânienne de certains décideurs ?



Pour illustrer le fonctionnement de la pensée magique, l'anthropologue James George Frazer proposait, parmi d’innombrables exemples, la coutume observée dans plusieurs régions du globe de soigner, en même temps que la blessure, l’objet qui l’a provoquée (la lame qui a coupé le doigt, la barrière métallique qui a esquinté le cheval etc.).
Je ne suis pas magicien, mais je comprends très vite.  Je suggère donc de combattre le coronavirus en soumettant la communauté des  pangolins à des séances de  bronzage U.V.

jeudi 23 avril 2020

"Qui es-tu?" - "Je me promène"



 
Le mot « confinement » me fait penser au terme italien « confino ». Les « confinati » pendant le fascisme, étaient ces opposants politiques que le régime reléguait dans les endroits les plus écartés avec l’obligation de ne pas bouger :

« Lorsque, les premiers jours, il m’arrivait de rencontrer sur le sentier, en dehors du village, quelque vieux paysan qui ne me connaissait pas encore, il arrêtait son âne pour me saluer et me disait : “ Qui es-tu, Où vas-tu ? – Je me promène, répondais-je. Je suis un interné. – Un exilé ?  (Les paysans d’ici ne disent pas internés mais exilés.) Un exilé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te voulait du mal. ” Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repartait sur son âne, me regardant avec un sourire de compassion fraternelle ».   Carlo Levi, le Christ s’est arrêté à Eboli,  (Gallimard 1948 - Folio p. 85-87).

Le contraire de confinato est sconfinato, comme le ciel.

mardi 21 avril 2020

Julian Assange, saint patron des confinés





Je pense à Julian Assange, ce matin. C’est le confiné par définition. Je trouve dans son parcours un scénario christique, avec ses Hérodes, ses Judas, ses Ponces Pilates, son Calvaire ses  soldats.  Tout est là. C’est un martyre moderne. Pour le faire taire définitivement, pour effacer, avec sa disparition, le souvenir des initiatives  qui ont rendu possible  sa capture et sa détention, il y aurait un moyen très simple, aujourd’hui.

lundi 13 avril 2020

Les chasseurs : les premiers flics de France ? (2 le symbolique )


 
Chasseurs assermentés se préparant à contrôler les joggers abusifs dans une forêt tyrolienne

(Suite du billet précédent) Il va sans dire que  Monsieur le Préfet a pris cette initiative pour des raisons objectives et incontestables : il s’agissait  de faire surveiller les bois par des personnes compétentes et fiables. Mais c’était sans compter avec le symbolique. C’était sans penser aux associations d’idées qui se nouent dans l’imaginaire collectif sans qu’on puisse les contenir par des arrêtés préfectoraux. Face à la pandémie, en fait, les citoyens aiment bien qu’il y ait des contrôles, même dans les bois.   Ce qu’ils n’aiment pas, c’est que ces contrôles soient exercés par les chasseurs. Pourquoi ?  Mais c’est évident. Parce que les chasseurs,  pour une bonne partie des Français, n’ont plus aucun  droit de circuler dans les bois (ni dans les campagnes, ni dans les jardins publics  et autres surfaces verdoyantes). Ils sont juste tolérés, et ils devraient remercier le ciel de pouvoir encore exercer. Qu’ils prétendent contrôler leurs compatriotes, ça, alors … ce serait  le comble*.

Et après, bien sûr,  ces initiatives techniquement irréprochables mais  très chargées symboliquement  risquent d’alimenter des délires malsains du genre : « Pourquoi a-t-on sollicité cette catégorie de citoyens ? Parce que,  armés et en treillis, ils sont déjà un peu plus " flics " que les autres?  Parce qu’ils savent se faire respecter? Parce qu’ils ont le sens de l’ordre et de la hiérarchie ? Parce qu’ils votent volontiers à droite et sont donc plus « patriotes » que les néo-druides ou les militants de Greenpeace ? ». Voici qui ranime de vieux stéréotypes :  précisément ces clichés associant la chasse au pouvoir et à l’univers militaire  dont le chasseur moderne, pacifiste  et éco-responsable, veut aujourd’hui se débarrasser.

* Je n’ai rien contre la chasse, je me limite à reporter la pensée courante.

samedi 11 avril 2020

Les chasseurs : les premiers flics de France ? (1 le factuel)




Le Chasseur Français et la question du droit d'accès à la nature
Cela fait des années, désormais, que les chasseurs cherchent à se faire bien voir. Pendant un long moment ils ont insisté sur le caractère sportif et désintéressé de leur passion. Après, pour se faire accepter par une opinion publique de plus en plus hostile, ils ont commencé à mettre en avant l’argument des traditions ancestrales, dont ils seraient les dépositaires. Parallèlement, ils sont devenus écologistes. Ils l’ont toujours été, d’ailleurs, comme le proclament aujourd’hui leurs représentants.  Et pourquoi pas? Tout n’est pas faux, dans leurs  plaidoiries.

Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont  de moins en moins aimés et qu’ils font de leur mieux pour corriger  ce sentiment. Mais voilà  que, au beau milieu de leurs  efforts pour devenir sympathiques,  les représentants de l’autorité, par inadvertance,  sont venus  leur casser  la baraque.

Il semblerait en fait que le préfet de Seine-et-Marne, ait décidé « de réquisitionner pour au moins trois week-end – je cite le périodique Marianne * -  des chasseurs et gardes-chasse de son département pour surveiller la population, en supplément des forces de l’ordre ». Pas tous les chasseurs - il faut le préciser -  seulement les chasseurs assermentés. La crème, disons. (La suite après demain).

jeudi 9 avril 2020

Faire corps



 
C’est une capture d’écran. Je ne sais plus où je l’ai prise. Elle date un peu, sans doute. Elle me fait penser à Jean-Paul Sartre accusant  Claude Lévi-Strauss d’étudier les hommes comme si c’étaient des fourmis.

mardi 7 avril 2020

Manger sain, manger domestique



À partir du  24 février, la Chine a interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages. C'est pour des raisons valables, bien entendu, mais qui ne sont pas sans nous rappeler la pensée mythique, qui verrait dans la pandémie une sanction surnaturelle : "Avez-vous mélangé le domestique et le sauvage? Eh bien, voici les conséquences".
J’y pense en regardant ces goélands que, de toute façon, je ne mangerais pas.

vendredi 3 avril 2020

D’un masque à l’autre 6) Contre le pessimisme

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(Dernier segment) Avec les rescapés, on est  passé à la phase du brossage. Là aussi on a dû regretter quelques pertes, parce que ceux qui n’avaient pas compris la consigne se sont mis  à fourbir leur camarade comme si c’était une pièce d’argenterie. « Mais peut-on être plus crétin ? », hurlait l’officier, « Maintenant il y a de la poussière radioactive partout ».  À un moment il nous a tourné le dos,  deux recrues indisciplinées ont commencé à se brosser mutuellement comme deux ratons laveurs.  On cherchait à ne pas rire, mais c’était difficile.

Nous avons regagné notre dortoir avec quelques doutes sur l’efficacité de l’exercice. Mais nous avions tort. Sur le plan pratique les  dispositifs de ce genre présentent peut-être des failles, mais sur le plan psychologique ils remplissent une fonction essentielle : en ritualisant nos conduites, en nous proposant un cadre gestuel, un « mode d’emploi »,  ils nous permettent  d’atténuer notre angoisse.

mercredi 1 avril 2020

D’un masque à l’autre 5) L’importance des statistiques



Masque taoïste contre les esprits malveillants

On a  commencé la manœuvre : tout le monde a mis son masque. L’officier est passé dans les rangs pour vérifier le résultat. « Toi, ça va, mais il faut serrer davantage ». Il s'est  approché du suivant. D’une main ferme, il a saisi son masque mal installé et l’a tiré vers le bas,  comme si c’était une cravate à élastique, en lui disant : « Toi en revanche tu es mort ».  Le soldat refusait de mourir : « Attendez … je cherche à le mettre un peu plus droit … ». « Toi tu es mort, un point c’est tout. Et maintenant tu t’allonges par terre parce que je dois faire les stat' ».  Après, en haussant la voix pour que tout le monde l’entende, il a déclaré : « Ceux qui sont morts s’allongent par terre parce que je dois faire les statistiques ».

lundi 30 mars 2020

D’un masque à l’autre 4) Du bon usage de la brosse





Brosse

Et voilà l’épisode qui m'est revenu à l'esprit en méditant sur la précarité de nos moyens de défense face à la menace d’une contamination planétaire. Un matin d’été - il faisait déjà chaud - , on nous a tous réunis  sur le parvis de la caserne pour un exercice. Il s’agissait d’apprendre le comportement à tenir en cas d’attaque chimique, biologique ou nucléaire. Notre équipement se composait de deux éléments : un masque et une brosse. L’officier responsable de l’opération devait nous illustrer la procédure. D’abord il nous a montré comment appliquer  le masque : « Ça doit être parfaitement étanche. S’il y a la moindre ouverture, vous êtes foutus ! ».  Ensuite, il nous montre le bon usage de la brosse : «  La brosse n’est pas pour vous, c’est pour brosser votre voisin. Celui-ci doit se tenir immobile pendant  que vous le brossez très lentement du haut en bas. Très lentement pour ne pas disperser les particules radioactives ».





samedi 28 mars 2020

D’un masque à l’autre 3) Confiance et déception




D’un autre côté, pendant un certain temps, j’ai eu une grande confiance envers les masques à gaz. J’étais convaincu que,  à l’instar des autres fournitures de l’armée, ils  étaient   indestructibles. C’est ainsi que, le jour où on nous a emmenés au champ de tir pour que l’on prenne connaissance de notre équipement, j’ai soumis mon masque à  une série d’épreuves assez rudes. Je ne l’ai pas fait exprès. Le masque est toujours resté dans son étui, accroché à ma ceinture. Mais, tout au long de la journée, il m’a accompagné pendant les  bonds,  les rampements et autres galipettes qui me semblaient convenir à la situation. Ce n’est que dans le car, avant de rejoindre la caserne, que j’ai jeté un regard furtif à l’intérieur de la sacoche : mon pauvre masque à gaz avait perdu une lentille et l’autre était sérieusement abimée. Je l’ai déposé dans l’entrepôt, avec nonchalance,  en espérant que personne ne vérifie son état  et que la guerre n’éclate pas le lendemain.

jeudi 26 mars 2020

D'un masque à l'autre à l'époque du coronavirus. 2) La forme et la fonction


La Place Wilson, à Brest, le 25 mars 2020

Qui l’aurait cru? À 9h30 du matin la place Wilson, ensoleillée, est parfaitement vide. Je n’ai pas le droit de déambuler comme d'habitude. La radio dit que la situation reste grave et qu’il n’y a pas de masques pour tout le monde. Mon esprit divague. Par association d’idées, je passe à une autre histoire de masques et de confinements. Je sais que ce n’est pas le meilleur moment pour faire de l’humour, d’autant plus que mon histoire est plutôt idiote. Je la raconte également, en guise d’exorcisme.  

J’ai toujours éprouvé des sentiments ambivalents vis-à-vis des  masques à gaz. D’un côté ils suscitent ma méfiance. Depuis mon enfance (il y en avait deux dans le grenier, on jouait avec),  je suis frappé par le décalage entre leur forme et leur fonction. La fonction est de nous tenir en vie. Mais la forme, manifestement, est  celle d’une  tête de mort. Il suffit de mettre un masque à gaz pour ressembler à un zombie. En donnant libre cours à l’imagination,  en se laissant bercer par la pensée magique, on pourrait se demander si la forme, à la limite,  ne risque pas de porter préjudice à la fonction. (À suivre)

mardi 24 mars 2020

D’un masque à l’autre à l’époque du coronavirus. 1) Préambule




Mètre étalon

Les animaux, de préférence, ne s’exposent pas trop.  Avant de bouger, ils attendent que leur proie soit assez proche, ou que  le danger se soit éloigné. Ça dépend beaucoup  de l’espèce.   Il y en a de lents et de rapides, d’individualistes et de grégaires. À quel animal je ressemble dans mes rapports au coronavirus ? Je ne saurais dire.  Ces derniers temps, comme tout le monde, je sors peu. Je prends mes précautions. Si je dois communiquer avec quelqu’un (l’employée du supermarché où je fais mes courses, par exemple),  je tiens scrupuleusement la distance et je me demande si un mètre suffit *.  Je me plie volontiers à cette mesure,  même si je crains que ce ne soit  qu’un palliatif. Sa logique incertaine  me rappelle un souvenir de l’époque où, pour ne pas subir les rigueurs de la loi, j’ai accepté d’effectuer mon service militaire. (La suite après-demain).

* Elle se pose la même question, bien entendu.