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mercredi 18 février 2026

Je cogne, tu cognes, il cogne. (Le pitbull antifa)


 


Dans mon post du 3 février intitulé  « Pourquoi les black-blocks n’aiment pas la psychanalyse » je faisais dire à un membre de cette multitude composite* « – Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je fais la guerre? ».

Les valeurs revendiquées par les uns et par les autres ne sont pas les mêmes. Et les sciences humaines et sociales les prennent justement au sérieux, tout en nous invitant à reconstituer les contextes qui permettent de mieux comprendre les trajectoires individuelles.

Il n’empêche que les comportements se ressemblent terriblement. Et les mobiles inconscients aussi. Peut-être.

À vingt ans, dans l’Italie des années de plomb, j’aurais qualifié le propos qui suit de « qualunquista »**. Je le tiens tout de même, conscient qu’il ne fera pas  l’unanimité :

Je sais que je ne devrais pas, mais lorsque j’entends la formule « Jeune Garde » je pense automatiquement à l’hymne fasciste « Giovinezza, giovinezza »***. Je pense à  Eros e Priapo du grand écrivain italien Carlo Emilio Gadda, qui tourne en dérision le jeunisme « priapique » de la rhétorique fasciste (Gadda, qui était un conservateur de la plus belle eau). Je pense au tire-larmes hongrois  Les gars de la rue Paul – un énorme succès éditorial chez les préadolescents européens – où on raconte l’histoire de deux bandes d’écoliers qui défendent « leur territoire » bec et ongles,  et ça se termine mal. ****Je pense aux « traditions d’antan » et aux guéguerres entre villages, véritables batailles identitaires avec leurs morts à la clé, qu’on retrouvait raidis dans le caniveau au lendemain de la fête patronale (autant de « victimes qu'il faudra venger »). Je pense, comme je l’ai déjà écrit, aux tifosi et à leurs meneurs. Oui, parce que même les tifosi, lorsqu’on les écoute, ont leurs valeurs à défendre, leur idéologie, et leurs maîtres à penser.

L’analyse sociale, aujourd’hui, nous aide à comprendre ces dynamiques tragiques.  Le « réductionnisme biologique », de son côté, évoquerait, derrière les argumentaires politiques invoqués par les cogneurs, l’influence de la testostérone.

Les commentateurs d’autrefois auraient mis plutôt l’accent sur l’instinct, les « humeurs », les tempéraments. Dans le folklore et le roman, on arrivait même à imaginer l’existence d’une méchanceté intrinsèque à certains individus, habités par la haine, par la jalousie, par le désir pur et simple de se défouler, de faire du mal.

C’est ce qu’on aurait envie de penser à propos des derniers instants du pauvre Quentin Deranque lorsque, déjà à terre et dans l’impossibilité de se défendre, il a reçu ces quelques coups de pied supplémentaires.

* Composée par des individualités différentes professant, dans leur quotidien, les métiers les plus insoupçonnables 

** Je confie au lecteur la tâche de se renseigner sur les origines de ce mot dans l’Italie « apolitique » de l’après-guerre.  

*** Giovinezza, giovinezza, primavera di bellezza, nel fascismo è la salvezza
della nostra libertà
.

****  Voici le résumé proposé par Wikipédia : « En 1889, à Budapest, des écoliers du quartier Józsefváros passent leur temps libre dans l'unique terrain vague de la ville, terrain qu'ils considèrent comme leur « patrie ». Aussi, lorsqu'une autre bande de garçons appelés « les Chemises rouges », tentent de s'emparer du terrain, les écoliers de Józsefváros sont obligés de se défendre à la manière militaire… ».

 


mercredi 11 juin 2025

Make Israel Great Again?




Pour rester serein, je cherche à ne pas trop y penser, mais je n’arrive pas à lever mon regard des images apocalyptiques qui nous parviennent de Gaza. L’étendue des dévastations montre sans équivoque un désir d’extermination qui va bien au-delà d’une « simple » vengeance ou « punition »*.

Je me demande à haute voix : « Où iront, l’année prochaine, les hirondelles qui bâtissaient leur nid sous les toits palestiniens ? ».  Du balcon on me répond : « En Lybie ».

 * Punition divine, le Bon Dieu ayant ses élus, ses délégués sur terre.

lundi 31 mars 2025

Pacifistes

 



- Maurice, arrête de taper à la fenêtre. C’est mon maquereau, pas le tien.

- (Boucan d’enfer et cris de bravache à la limite du supportable).

- Maurice, laisse-moi manger en paix, je te supplie.  Que veux-tu en échange?

- Le Groenland.

vendredi 9 février 2024

« Un peu mais pas trop ». Patriotisme et pesticides

 


Jacques-Louis David (1748-1825) : Ministre de l’agriculture français s'apprêtant  à avaler une coupe de pesticides.

J’aime polémiquer, parfois, autour de certaines dérives qui traversent la planète verte. C’est que j’apprécie beaucoup les efforts menés par les écologistes. Je trouve leur engagement moral et leur action particulièrement précieux. Les intégristes  qui, au sein de ce mouvement, montrent une intransigeance radicale qui cache souvent des motivations personnelles, me semblent donc particulièrement nuisibles. Je les assimile, toute proportion gardée,  à ces militants des brigades rouges qui, dans leur arrogance et leur sectarisme aveugle, ont ralenti d’une bonne dizaine d‘années l’évolution démocratique de la société italienne. Le comble c’est qu’ils-elles prennent des tons très sérieux, ce qui augmente mon envie  de les  taquiner.

En voyant ce qui s’est passé récemment avec la victoire de la FNSEA en matière de pesticides je ne peux que comprendre et partager le désarroi des écologistes, qui ont fait ce qu’ils pouvaient  pour pousser le Gouvernement français à respecter ses promesses. Ma sympathie va aussi à ceux qui, chez les agriculteurs minoritaires (minoritaires mais nombreux)  ont  dû subir ce choix régressif.

Morale : chez les agriculteurs, les éleveurs  et les écologistes c’est comme chez les chasseurs,  il y en a de bons et de mauvais.

mardi 6 février 2024

Optimisme modéré (La langue des bois en accès gratuit)

 

Feltre, Italie, 1990 « Donnez-moi votre appareil, je vais vous immortaliser tous les deux ». Photo extraite de l'ouvrage La langue des bois etc. p. 169


J’ai le plaisir d’annoncer que le Muséum  d’Histoire Naturelle vient de mettre en ligne, en consultation gratuite, certains volumes de ses collections parmi lesquels mon essai La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi (Paris, Éditions du MNHN, 2020).

Le lien en libre accès est le suivant : https://books.openedition.org/mnhn/7745

Comme certains ont pu le constater, il s’agit d’un livre décalé par rapport aux tendances actuelles. Il cherche à reconstituer les motivations  des uns et des autres mais, au lieu de prendre position en faveur des écologistes ou des chasseurs, au lieu de légitimer tout le monde   au nom du relativisme culturel, il met en évidence nos contradictions. Il pointe les   ambiguïtés des écologistes, celles des chasseurs, celles des gestionnaires du discours sur la nature, celles des chercheurs qui légitiment ce discours, celles des usagers ordinaires des espaces « sauvages » et celles, bien entendu, de l’auteur du bouquin, dont les comportements en matière d’écologie et d’amour pour les autres espèces ne sont pas moins contradictoires.  

Pour toutes ces raisons, ce livre « inacceptable » a eu une faible visibilité, aucune des communautés mentionnées n’ayant trouvé opportun de promouvoir sa diffusion.*

Son accessibilité en ligne me rend optimiste.

* Juste un exemple pour étayer des propos qui peuvent sembler exagérés. J’étais fier de l’iconographie particulièrement riche qui accompagne ce travail. Je l’ai été un peu moins lorsque j’ai découvert que l’institution qui a le plus contribué à cette opulence iconographique, et avec laquelle j’ai collaboré pendant un long moment,  a préféré passer sous silence sa publication.

vendredi 26 janvier 2024

Obsolescences programmées, obsolescences souhaitées : autour de l'adjectif : "jésuite".

Venise, basilique de Saint Marc. Adam nomme les animaux


Force est de reconnaitre que le Grand Architecte de l’univers, s’il existe, a programmé, parmi le nombre infini de merveilles,  notre obsolescence. Il avait sûrement des raisons sérieuses, qui nous échappent, mais en tout cas c’est comme ça. On gesticule, on cherche à ralentir ce déclin, on se donne du mal pour luire encore un peu.  Et pendant qu’on gesticule, même si ce n’est pas très élégant, on souhaite parfois l’obsolescence d’autrui. On souhaite le déclin d’un point de vue sur le monde qui ne correspond pas au nôtre, d'une habitude,  d’une idée « inadmissible » et des mots qui la représentent. 

Certains par exemple, déplorent l’emploi du terme « jésuite » pour indiquer, je cite le Larousse : « une personne qui montre une subtilité un peu retorse, qui manque de franchise et de sincérité ». C'est une sorte de stéréotype ethnique, finalement, mais appliqué au champ religieux : il discrimine une minorité.  Personnellement, je trouve que ce terme possède une capacité de description toute particulière. Comme les noms d’animaux qui, en dépit de leur faible correspondance avec la réalité éthologique, permettent de métaphoriser toutes sortes d’inclinaisons humaines, « jésuite », dans son usage vernaculaire,  est un mot précieux et fait partie, qu’on le veuille ou pas, du patrimoine immatériel de l’humanité.

Je reviendrai prochainement sur d’autres termes menacés de disparition et sur les synonymes (jésuitiques, justement),  qui prétendent les remplacer*.

 

* Cela dit, je n'ai rien contre les Jésuites, mais c'est un autre discours.

lundi 11 décembre 2023

Serais-je donc antisémite ?

À plusieurs reprises, sur ce blog, j’ai exprimé ma très faible considération pour ces représentants du gouvernement italien (je vous invite à retrouver leurs noms) qui ont fait des valeurs de la patrie, du rappel  à la foi et à la tradition leurs chevaux de bataille et leurs attrape-nigauds. Serais-je donc un anti-italien ?

En 2006, dans l’introduction à L’éloquence des bêtes, j’écrivais le passage suivant :

« Bien qu’infondé, le préjugé selon lequel l’amateur d’animaux n'aimerait pas les hommes recèle un soupçon qui l'est peut-être un peu moins : celui (…) que l'intérêt pour la cause animale ne soit parfois qu'un prétexte[1], un alibi permettant de se mettre en scène, de délégitimer les autres, mais aussi de détourner l'attention de quelque chose que nous préférons cacher.   Un événement exemplaire nous permettra d'illustrer cette idée. Au mois de février 2001, les visiteurs du site Web de la chaîne de télévision  Msnbc News étaient censés choisir la plus significative parmi les images « fortes » récemment diffusées par les médias. Pendant les trois premières semaines, le cliché gagnant, avec beaucoup de marge sur ses rivaux, a été celui, tristement célèbre, d'un jeune palestinien  accroché à son père juste avant d'être abattu par l'armée israélienne. Quelques semaines plus tard, après une campagne e-mail à l’initiative des  sympathisants du gouvernement Sharon, deux nouvelles images avaient remplacé la précédente : la première était le portrait d'un chien qui a perdu ses pattes postérieures.  C’est celle-là qui a gagné le concours. La deuxième, suivie par d'autres reproductions d'animaux, immortalisait un autre chien en train de brûler[2]. Le sacrifice animal, dans ce cas, ne remplace pas le sacrifice humain, il sert tout juste à l'occulter. Nous sommes aux antipodes des fables d’Ésope ou des sermons de Saint François : l’animal, ici,  loin de nous aider à réfléchir sur les conduites des hommes,  est mis au premier plan pour nous les faire oublier ». (Paris, éd. Métailié, p. 19-20).

Serais-je donc un antisémite ?


[1] Inutile de préciser que pour établir ce genre de constats il faudrait connaître l' « éthologie » de l'amateur d'animaux. Voici un beau sujet pour apprentis ethnologues désireux de  développer leurs compétences en matière d’ « Observation participante ».

[2] D’après un article de Dean E. Murphy  paru dans le New York Times et repris par le quotidien La Repubblica du 4 mars 2001, p. 16

mardi 21 mars 2023

Vous m’avez compris !

 



Têtu, ce cheval. On a beau lui faire des signes, il regarde ailleurs*

*Vers les autres pays de la Communauté européenne, peut-être. 

vendredi 27 janvier 2023

La nature sauvage : un « protectorat »

 

Je me souviens encore de ce moment crucial. À la dernière minute, devant préciser  mon sujet et délimiter mon territoire, j’ai fini par appeler ma thèse La nature sauvage et ses consommateurs. Des stéréotypes du récit de chasse aux lieux communs de la prose écologiste, mais dans un premier temps elle devait s’appeler : La nature sauvage, ses protecteurs et ses consommateurs. On a trouvé que c’était trivial. J'ai laissé tomber.

Aujourd'hui, même le discours sur le sauvage a ses protecteurs et ses consommateurs. Les consommateurs consomment et les protecteurs, espèce proliférante,  se tirent dessus comme à l'époque d'Al Capone .

mardi 22 novembre 2022

Un pétition en faveur de la corrida (mes perplexités)

 


Une pétition circule en faveur de la tauromachie. Les signataires sont nombreux, l’un plus respectable que l’autre. Je remarque, par exemple, Florence Delay, Georges Didi-Huberman, Catherine Millet, Francis Wolff,  les intellectuels célèbres ne manquent pas. Personnellement, je ne suis pas trop attiré par l’imaginaire tauromachique. La corrida est un art, c’est indéniable, avec une esthétique et une éthique qui lui sont propres (je cherche à  les comprendre et en partie j’y parviens, je crois,  mais je les trouve lointaines de ma sensibilité). L’abolition de la corrida par décret,  manu militari,  me dérangerait. Il s’agirait d’un fâcheux préalable à bien d’autres interdictions portant sur des activités qui, pour ceux qui les pratiquent, n’ont rien d’anachronique : la chasse en général, et après ? La pêche, bien sûr, la cueillette, le droit de faire de l’ironie sur les bêtes, de les exploiter  dans nos métaphores,  de critiquer les gestionnaires du discours  sur les animaux, d’émettre des doutes sur leurs motivations, d’insinuer que « celui-là est un opportuniste frivole et vaniteux », que « celle-là, grâce à la souffrance animale, s’est refait une visibilité »,   … ). J’aurais du mal, cependant à signer la pétition en question. Ceci, notamment à cause des deux passages suivants :

Mon dernier ouvrage s’appelle La langue des bois : l’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi*. J’y traque le dispositif de la « Comédie de l’innocence » dans ses manifestations anciennes et contemporaines. Ce mécanisme consiste à  dissimuler le « scandale » du prélèvement d’une vie (humaine, animale, végétale) par sa ritualisation et par sa mise en rhétorique. Or, les deux passages que je viens de citer sont pour moi un exemple patent de « Comédie de l’innocence ». Ce que je déplore, dans cette pétition bien argumentée, c’est qu’elle n’assume pas la partie sombre des plaisirs associés aux spectacles tauromachiques. Lue dans ma perspective, l’expression : « Contrairement à ce qu’on entend, elle n’est pas un spectacle sadique de la mort mais une liturgie rituelle », est une dénégation et, justementune mise en rituel  aux effets incantatoires**.

Autant dire les choses franchement : nous sommes traversés par des pulsions multiples, contradictoires,  et ce qui nous motive dans notre rapport au vivant n’est pas que l’amour pour l’art, le beau geste et la  biodiversité. 

* Paris, Éditions du muséum National d’Histoire Naturelle, 2020

** Dénégation : procédé de défense par lequel un sujet formule un désir, un sentiment tout en niant qu'il lui appartienne.

lundi 21 novembre 2022

Chasse et corrida : un lyncheur peut en cacher un autre

 

Je reviens sur mon rapprochement  entre la corrida, le sacrifice et le lynchage. Ce thème m’intrigue tout particulièrement parce qu’il présente une grande proximité avec les phénomènes que j’ai analysés dans Faut qu’ça saigne. Écologie, religion sacrifice (éds. Dépaysage, 2020). Dans cette étude je me demandais : où est passée la violence qui, dans les sociétés traditionnelles, trouvait son exutoire dans des rituels collectifs tels que la chasse à courre et autres loisirs sanglants ? Les commentaires qui accompagnent la mort d’un chasseur parlent clair : les participants au lynchage médiatique se réunissent sur le réseau pour déverser l’agressivité ambiante sur le chasseur, cette  nouvelle incarnation du négatif, du mal absolu. On réactualise ainsi la scène sanglante (qui a toujours son charme ... on dénonce et on savoure à la fois), on conspue le chasseur, et à la fin du rituel on se sent plus propre. Voici un exemple d'anathème parmi tant d’autres :

« Que dire …. La justice divine a voulu te punir  … j’espère seulement que tu n’es pas mort sur le coup … mais seulement après une bonne dose d’agonie et de souffrance … au froid , seul, avec tes souvenirs du sang et de mort que tu as causés  …  (op. cit. p. 57).

 

Comme le montre ce dessin humoristique repéré sur internet, il en va de même pour les toréros.

( http://www.perrochaudsaffiche.fr/portfolio/2376/ )*

 

* Cela dit, j’aime les œuvres de ce portfolio, mais c’est un autre discours.

samedi 19 novembre 2022

  Soyons sérieux, rien de sacrificiel dans la corrida



« Mais où est le lien entre la corrida  et le sacrifice ? Foutaises ! Il faudrait croire à la théorie des archétypes pour avancer des généralisations  pareilles. Si on accepte ça, alors tout devient sacrificiel, inutile de s’informer, de se déplacer... on sait tout à l’avance, sans besoin d’interroger les protagonistes, le public… c’est le contraire d’une bonne anthropologie.  La tauromachie, par ailleurs,  est une création récente, lointaine de l’archaïsme du sacrifice sanglant  ».

Tout ceci est très pertinent, me dis-je. Et je pense avec tendresse à ces aficionados qui, naïvement,  voyaient dans le sacrifice un bel argument  pour anoblir leur passion*. Les autres interprétations de la tauromachie sont sans doute plus précises et plus respectueuses du point de vue des intéressés (voire même de celui du taureau, chez les interprètes les plus doués).

Cela dit, je revendique le droit d'attribuer à la lecture sacrificielle, non pas la place principale, mais une place quand même.  Je ne parle pas du sacrifice analysé par  Henri Hubert et Marcel Mauss,  Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, Luc De Heusch etc. Je parle du sacrifice tel qu’il a été conceptualisé par René Girard.  Derrière le sacrifice, le lynchage. Le lynchage  et ses effets cathartiques.  Nier, pour la corrida, la légitimité des motivations  évoquées par ses défenseurs serait injuste et superficiel. Nier que la violence collective trouve dans le spectacle tauromachique un formidable moyen  pour s’exprimer et pour se dissiper (momentanément), est simplement hypocrite**.

* Un peu comme ces chasseurs, sur lesquels je reviens périodiquement, qui se prennent pour d'anciens druides protégeant l’environnement depuis la nuit des temps.

** Ce n'est qu'un moyen parmi d'autres, comme je l'explique dans Faut que ça saigne. Écologie, religion, sacrifice. Son principal défaut, comme pour la chasse à courre, c'est d'être trop explicite. Inutile donc d'accabler les toréadors et leur public. La logique sacrificielle hante aussi les détracteurs des spectacles sanglants.

mercredi 27 juillet 2022

Charcutez le naturel, il revient au galop

 

« La force de l’authenticité »,  « Charcuterie de nature » … Lorsqu’on se rend à l’aéroport de Venise on ne peut pas rater cette affiche.
Pourquoi elle  me perturbe ? Le bébé charcutivore, sans doute, qui fait penser à une sorte d'aberration biologique. Mais il doit y avoir autre chose.

samedi 4 juin 2022

Tu n’es pas cohérent, moi non plus. Le coming out d’un Trickster

 


Je reviens souvent sur l’attitude « sacerdotale » des acteurs sociaux dont je cherche à étudier les conduites :  le chasseur qui se prend pour un druide pratiquant des rites ancestraux dans la nature « sauvage », l’écologiste inspiré qui rentre dans la forêt comme s’il allait à la messe, l’animaliste qui pond des sentences sur la vie et sur la mort comme s’il était  Zarathoustra. Chacun revendique l’unité de son point de vue, la cohérence du système « ontologique » dans lequel il évolue et dont il est le gestionnaire.

Depuis longtemps, en soulignant le caractère contradictoire de ces comportements, j’ai pris l’habitude de me référer à la figure du Trickster, cette figure « universelle », centrale dans la mythologie winnebago, qui a laissé ses traces dans les littératures les plus disparates*. Le Trickster est, dans son essence, une figure ambivalente, capable des actes les plus sublimes et des gestes les plus répréhensibles**.

Il me parait évident que nous sommes tous des Tricksters (pas seulement les chasseurs, les touristes et les écologistes). Nous sommes tous plusieurs instances à la fois. Partir de ce présupposé rend plus difficile de dresser des tableaux cohérents concernant un « ethnostyle », un « ethos », une « ontologie ».

Dans La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi, (Paris Muséum d’Histoire Naturelle, 2020) je résume  ce point de vue dans les termes suivants : 

 

« Ce que je retiens de l’enseignement de ces auteurs (je parle de Freud, Frazer, De Martino, je reviendrai prochainement sur René Girard qui occupe une place significative dans ma réflexion autour des rapports entre violence et « mauvaise foi ») c’est l’image d’une humanité inaccomplie qui, tout en tendant vers la raison, reste confuse et contradictoire. J’aime l’idée que le sujet des sciences humaines puisse être appréhendé non pas comme un acteur cohérent qui évolue au sein d’un univers ordonné dont il faut déceler les codes, mais comme une sorte de trickster, de décepteur engagé dans un bricolage perpétuel pour concilier norme et désir, élans iréniques et impulsions antisociales : une sorte de Janus bifront tiraillé entre le besoin de lucidité et la nécessité de mentir aux autres et à lui-même, un personnage ambigu qui trouve dans la pratique rituelle et dans la production mythique ses instruments expressifs et ses cadres de légitimation. Bref, une créature désirante dont l’inconscient n’est pas seulement cognitif ».


* C’est une figure qui me charme et à laquelle j’ai consacré plusieurs articles cf., par exemple :  Une place dans la nature. Boiteux, borgnes et autres médiateurs avec le monde sauvage Communications,  Nouvelles figures du sauvage 2004 n. 76 pp. 59-82

** cf, à ce propos, Paul Radin, Charles Kerenyi, Carl Gustav Jung, Le Fripon divin, Georg éditeur, 1993 [1958]


samedi 16 avril 2022

Tous les animaux sont égaux ?


 

 

Vladimir Poutine dans un portrait du XVème siècle  

 

Mettre Poutine et Marine Le Pen sur le même plan serait absurde, les différences sont nombreuses et sautent aux yeux (les cheveux, par exemple). Ce qui les rapproche est juste leur passion pour la « Patrie » et la référence constante aux intérêts du « Peuple ». Le peuple est une entité abstraite et à géométrie variable qui périodiquement, lorsque les choses ne marchent pas, aime se mettre dans les mains d’un dictateur*.

Ces tribuns qui, tout en disposant d’une fortune convenable, se permettent de parler au nom du peuple, me font penser à La ferme des animaux,  et tout particulièrement au personnage de Napoléon, le cochon qui dirige la révolte contre les fermiers et finit par instaurer un régime tout aussi tyrannique que le précédent, voire plus. 

Ce que je ne trouve pas clair, chez Orwell, c’est le fait d’avoir choisi des cochons pour représenter les méchants. S’agit-il d’un pur hasard  (il avait opté pour des canards, puis pour des lapins peut-être, mais à la dernière minute …) ou c’est le fruit d’un préjugé spéciste ?

* Je colporte un cliché arbitraire et superficiel ("qualunquista" dirait-on en italien) recueilli au bar du Commerce.

jeudi 10 février 2022

Ce qu'il ne faut pas dire en matière d'animaux

 

Prochaine séance du séminaire - Ruralités contemporaines en question(s)
 
  • Pierre Alphandérychargé de recherche, INRA(hors EHESS)
  • Michel Streithdirecteur de recherche, CNRS(TH) (hors EHESS)
  • Sergio Dalla Bernardinaprofesseur, Université Bretagne Occidentale(TH) (IIAC-LACI) Cet enseignant est référent pour cette UE
 
Cette séance se tiendra le
 
Lundi 14 février 2022 de 11h à 13h
Prochaine séance du séminaire - Ruralités contemporaines en question(s)
 

 

Sergio Dalla Bernardina, Ce qu’il ne faut pas dire en matière d’animaux (1). Peut-on encore parler de mobiles inconscients ?

 

À propos de l’ouvrage : La Langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi (Paris, éditions du Muséum d’Histoire naturelle, 2020)*

Séance présentée par Sophie Bobbé


 

Résumé :

 

Les propos des chercheurs sont des récits parmi tant d’autres. Pour qu’ils deviennent mythiques il faut qu’ils correspondent aux attentes du milieu.

 

*Cette séance sera suivie par celle du 28 février : Ce qu’il ne faut pas dire en matière d’animaux(2). Le loup est noble, la vache un peu moins.


dimanche 6 février 2022

Le chasseur : un oxymore vivant?

 

 

Giacomo Balla,  Dynamisme d'un chien en laisse, 1912


Les prochains billets seront consacrés à mon ouvrage : La langue des bois, l’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi (éditions du Muséum d’Histoire naturelle, 2020). Dans le chapitre « Pour qui est le don? », qui reprend un  article de 1996,  après avoir évoqué la cohabitation conflictuelle du modèle « romantique » (le chasseur passionné) et du modèle « marchand » (le chasseur gestionnaire), j'écrivais :

« D’où le caractère quelque peu contradictoire, pour ne pas dire schizoïde du chasseur contemporain*. D’un côté, il ne renonce pas à parler de passion, de plaisir et même de manie. De l’autre, il prétend placer son action sous le signe de l’utilité et de la rationalité scientifique. Sorte d’oxymore vivant, comme ces chiots qui aboient d’un air menaçant tout en remuant joyeusement la queue, il emploie simultanément deux codes opposés. Mais il va sans dire que les bêtes dont il nous parle appartiennent à deux espèces bien différentes : des partenaires presque humanisés d’un côté, de simples marchandises de l’autre » La langue des bois, op. cit. p. 88.

Le fait de revendiquer  simultanément le statut de jouisseur (« Je chasse pour le plaisir... ») et celui de gestionnaire («Je ne chasse pas, je régule ... ») n’a donc rien d'insolite, ni de récent
 
* Il n'est pas le seul, bien entendu.  Je pense que ce penchant « schizoïde » nous habite tous, d'une manière ou de l'autre.

dimanche 23 janvier 2022

Don't touch me. Le covid et la distance sociale


 
Gare de Mestre (Venise). Les pieds sont les miens.

 

Je ne comprends plus rien. Il me semblait que notre projet sociétal,  au départ, était de réduire les distances sociales, pas de les consolider.

 

Je fais de l’humour à bon marché, je l’avoue, mais l’utilisation de  cette formule maladroite* a la capacité de m’irriter. Elle révèle l’existence d’un imaginaire politique de type religieux, reconductible  à la notion de « biopouvoir » (pouvoir providentiel, qui pense à notre salut et nous gouverne amoureusement avec la sage inflexibilité des bergers bibliques). Un imaginaire apocalyptique où, sous le signe de l'urgence, le physique et le social finissent par coïncider.    

Je cherche à garder ma distance mentale.

*Maladroite et arrogante, parce qu'elle se voudrait "neutre" et  "technique".