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vendredi 23 janvier 2026

Le grand théâtre de la nature

 

 

Chris Drury, The Energy of a Stone Row (Parc Ar Milin’ à Châteaubourg, en Bretagne). Les œuvres de cet artiste britannique illustrent à la perfection l’utopie primitiviste conjuguant « retour à la nature » et artifice.

Nous le savons très bien, mais dans nos déambulations sylvestres nous avons tendance à oublier à quel point la « naturalité » de la nature ou, plus précisément, la naturalité de notre rapport à la nature est une pure fiction.  Lorsque dans L’Utopie de la nature (Imago, 1996) j’insistais avec enthousiasme sur le caractère fictionnel de la nature sauvage comme « décor », comme « scène théâtrale », je ne savais pas à quel point le thème avait déjà été admirablement traité ( et, précisément par rapport à la chasse), par José Ortega y Gasset (1942).

Dans Le retour du prédateur, je reprends sa réflexion dans les termes suivants :

« Tout en remarquant que la dentition humaine témoigne de notre double passé (et de notre double nature d’herbivores et de carnivores - ce qui expliquerait, selon lui, notre hésitation permanente ” entre être un tigre et un mouton ” -   Ortega Y Gasset nous rappelle que ce passé, dans la pratique contemporaine, est artificiellement entretenu :

« Poussé par la raison, l’homme est condamné à progresser, ce que signifie qu’il est condamné à aller contre les grandes lois de la nature et à construire à sa place une nature artificielle » ((José Ortega y Gasset, Méditations sur la chasse, Lisbonne, 1942, p. 86)

Ou encore :

« […] Ainsi, le principe qui inspire la chasse sportive est de perpétuer artificiellement, comme une possibilité pour l’homme, une situation archaïque au plus haut point : la situation primitive dans laquelle, déjà humain, l’homme vivait encore dans l’orbite de l’existence animale. » (ibid. p. 125)

Loin de se réduire à un simple réflexe animal, la chasse sportive (comme toute autre manifestation ludique mettant en scène la prédation) est rendue possible par la perpétuation artificielle du cadre et  des conditions archaïques dans lesquels son exercice était naturel ». (Sergio Dalla Bernardina, Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p.85-86

Inutile de préciser que cette fiction, cette mise en chorégraphie primitiviste des espaces naturels, ne concerne pas que le chasseur.

vendredi 21 novembre 2025

Être une vache chez les Romantiques

 


Vache

Que pouvait-on dire d’une vache en 1837 ?

On pouvait dire ça, par exemple :

 

« La Vache »

Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là, tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.

 

Et que pouvait-on dire de la Nature ?

 

Ainsi, Nature ! abri de toute créature !
Ô mère universelle ! indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,
À tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !


La Vache  -  Les Voix intérieures,  Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie I, p 858.

Je trouve ce poème intéressant, mais seulement sur le plan anthropologique :  il me parle de l’altérité, à savoir d’un univers émotionnel très éloigné du mien, que je cherche à apprécier sans y parvenir.

Chez les vaches, les variétés sont nombreuses. Chez les humains aussi.
.

mardi 28 octobre 2025

Le cerf est nu (4). Les vertus de la synesthésie

 


Arte Sella Theatre “The Cube” di Rainer Gross, 2015. Installation artistique permettant d’apprécier une performance esthétique (pièce de théâtre,  concert etc.) dans un cadre très chargé de sollicitations sensorielles. 

(Suite) Comme les communautés bariolées qui se réunissent à l’automne sous la houlette d’un spécialiste pour être initiées aux mystères du brame, moi aussi je fantasme*. Je me permets donc d’imaginer que, derrière les motivations officielles (« J’aime la nature et je tiens à la connaître dans tous ses replis … ») l’esprit de l’éco-touriste soit traversé par des « parasites » qu’il n’a aucune envie de nous faire partager*. Derrière les explications officielles et les fantaisies individuelles, sur le plan fonctionnel,  il y a l’attrait du cadre : le plaisir de se retrouver tous ensemble dans un décor majestueux, prêts à l'avènement  d'une manifestation sonore qui aura l’effet d’une épiphanie. Il n’y a pas d’encens, remplacé par des arômes tout aussi prégnants, mais tous les éléments contribuant au sentiment du sacré sont réunis. L’architecture des cathédrales gothiques ne tire-t-elle pas son inspiration de la végétation arborée?

On appelle synesthésie l’association de plusieurs sollicitations sensorielles (visuelles, olfactives, sonores, tactiles), qui convergent dans une même expérience. Le beau de ces expériences est qu’en jouant sur les instincts, donc sur des réactions éthologiques, elles permettent de donner du sens à des choses qui, prises singulièrement, n’ont pour nous qu’un charme relatif. On procède par addition. La marche en montagne m’intéresse moyennement ? Les quatuors de Schubert me fatiguent ?  Il suffit que ces mêmes quatuors soient joués à l’aube, et à 2000 mètres d’altitude, pour me réconcilier à la fois avec la musique de chambre et avec l’alpinisme*.

La surabondance des sensations aide à compenser la carence de sens.

Même dans le cas du brame il est question de sens, mais au pluriel : cet  appel libidineux venant du fond des bois nous parle des sens ( les nôtres et ceux de la bête) et de leur force impérieuse.

 (À suivre).

* Et pour rendre compatible la musique de chambre, qui comme son nom l’indique serait à jouer dans un espace restreint, avec l’immensité des pâturages alpins. 

jeudi 19 juin 2025

Les Dolomites se préparent aux jeux olympiques


« La  nature se venge », elle « reprend ses droits » … Ce n’est pas de l’animisme mais presque. Dans l’Occident contemporain, personnifier la nature  est juste une facilité rhétorique, on le sait*. Mais parfois, lorsqu’on lui prête des intentions comme si elle avait un point de vue,  on a l’impression d’être proche du vrai.

Cortina d’Ampezzo va héberger les prochains jeux olympiques d’hiver. Pour bien préparer l’événement, les responsables locaux ont  bétonné, goudronné, coupé des mélèzes centenaires,  modifié le paysage. Tout autour, comme par enchantement, les Dolomites ont accéléré leur effritement. Les falaises tombent, les éboulis coupent les routes : un scénario dantesque (les scénarios sont souvent dantesques, voilà un autre stéréotype. Difficile de les éviter).

* Enfin, de moins en moins. Nous tendons vers le néo-animisme, comme je cherche à le montrer  dans « Nouveaux animismes. À quoi sert-il de personnifier les végétaux ? », in La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi. Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle, 2020, p. 225-247.


 

dimanche 4 mai 2025

Hyménoptères zélés

 


Hyménoptères ailés

Est-ce que les fourmis aiment leur travail ? Voici une question particulièrement idiote, me dira-t-on (assez justement). En tout cas,  c'est le sentiment qu'elles donnent*.  D’après le physicien et naturaliste français René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757), c’est à cause de cet amour présumé que nous préférons ces hyménoptères zélés à d’autres insectes tout aussi fastidieux :


« Quoique nous n'ayons pas toujours à nous louer des fourmis on est assez généralement bien disposé pour elles ; on n'a point pour elles de ces aversions qu'il est assez ordinaire d'avoir pour tant d'autres insectes. Une des vertus les plus utiles à la société est l'amour du travail; nous aimons les hommes laborieux, et nous sommes portés à aimer de petits animaux qui le sont à un point ou il serait à desirer que tous les hommes le fussent ".*

 

* Chez  de la Fontaine ce n'est pas très clair : aiment-elles  travailler ou sont-elle juste prévoyantes?

 

** L'histoire des fourmis, traduite et annotée par William Morton Wheeler, publiée, sous le titre The Natural History of Ants..., à New-York, par Alfred A. Knoppf, en 1926. L'édition française avec une introduction de E.L. Bouvier et des notes de Charles Perez, est parue à Paris chez Paul Lechevalier en 1928, p. 9). Cité par Jean-Marc Drouin « Du terrain au laboratoire : Réaumur et l'histoire des fourmis » Aster : Recherches en didactique des sciences expérimentales Année 1987 5 pp. 35-47.

 

 

vendredi 17 janvier 2025

Raphaël Larrère

 


À l’époque, pour travailler autour de la nature, de la chasse, du sauvage  (sujets considérés comme marginaux chez les anthropologues péninsulaires),  les italiens devaient traverser les Alpes.  Lorsque, ma thèse à peine terminée, je suis entré dans le bureau de Raphaël Larrère  à qui on avait signalé mon existence (il était question d’un poste de chercheur autour de problématiques proches des miennes) j’étais assez intimidé.  J’ai remarqué son élégance à la fois sobre et vaguement excentrique (je crois me souvenir d’un gilet en velours à l’allure texane).  Son regard était  luisant et chaleureux. Pendant qu’on parlait il s’est mis à bricoler autour d’une théière et  il  a roulé une cigarette. Il l’a même allumée  (nous évoluions  encore dans ce no mans land bureaucratique qui a précédé l’interdiction  réelle de fumer dans les espaces publics).  Ses recherches sur la cueillette et la forêt en général m’avaient beaucoup passionné par leur précision ethnographique, liée à une capacité rare de mise en perspective théorique.  On a terminé la conversation en échangeant nos avis autour de nos champignons préférés. Je suis sorti du bureau avec le sentiment d’être un adulte, je veux dire un interlocuteur. Par la suite nous avons eu l’occasion de communiquer  à plusieurs reprises et parfois de collaborer. Sa disponibilité m’a toujours honoré. Ses contributions à l’anthropologie de la nature sont parmi les plus significatives et j’aurais du mal à les résumer en quelques lignes*. Juste pour l’anecdote, je me souviens d’une réunion pendant laquelle il suggérait, pour régler le problème de la prolifération excessive des grands prédateurs, de modifier leur statut en les rendant « espèce chassable ».  Devenus du gibier, les ours et les loups rentreraient dans les plans de chasse au même titre que les cerfs ou les chamois : leur démographie serait donc régulée par les chasseurs eux-mêmes.  Des raisons purement idéologiques, paraît-il (leurs défenseurs diront qu’elles ne sont pas idéologiques mais morales) coupent les ailes, en France, à ce genre  de propositions ** 

Cette suggestion  n’empêchait  pas Raphaël Larrère d’être tout à fait favorable au retour des grands prédateurs dans les régions qu’ils occupaient avant leur éradication. Dans le faire part de son  décès,  survenu le 4 janvier, on peut lire :

« Ingénieur agronome, directeur de recherche à l’INRA, il aimait la nature, cueillir la montagne, et protéger les loups ».

L’anthropologie de la nature est aujourd’hui très à la mode. Je regrette la disparition d’un pionnier.

* Si j’arrive à l’obtenir, je mettrai dans un prochain billet la bibliographie le concernant.

** Mais  pas en  Slovénie, par exemple, où cette solution marche admirablement. 

samedi 29 juin 2024

Éco-touristes et autres pisteurs de parking

 

 

Pour croiser Callum on n’avait pas besoin de se rendre dans le saltus, cet espace intermédiaire entre le domestique et le sauvage propice aux rencontres interspécifiques. Il suffisait de garer sa voiture sur le parking de Torridon, dans les Highlands (Écosse). Le cerf était là, prêt à seconder toutes sortes de selfies. On lui offrait des Rice Krispies, des fruits et des barres de céréales qu’il acceptait de bon gré. Ses dents ont pourri et sont tombées l’empêchant de prolonger son régime herbivore. Il a fallu l’euthanasier.

samedi 15 juin 2024

Tricksters, médiateurs, animaux qui surgissent etc. Autour de quelques vieilles idées auxquelles je tiens

 


Dans l’introduction à mon ouvrage La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi, Paris, Éditions du MNHN, 2020 (qui maintenant, je le rappelle, est en libre accès : https://books.openedition.org/mnhn/7745), j’ai résumé une partie de mes idées en matière d’anthropologie de la chasse et de la nature.  J’ai cherché à ne pas trop insister sur celles que j’ai exprimées dans L’Utopie de la nature. Chasseurs, écologistes, touristes (Paris, Imago, 1996) et, dans un cadre plus ethnographique, dans des articles en français publiés au début de mes recherches. Je les avais rassemblés dans l’ouvrage : Il miraggio animale : per un’antropologia della caccia nella società contemporanea (Roma, Bulzoni, 1996, troisième édition élargie, 1997).

L’autre jour je suis tombé sur cette vieille publication et je me suis aperçu que dans sa présentation je faisais déjà référence aux questions qui animent le débat contemporain, à commencer par celle de l’écologisme vrai ou présumé du chasseur « traditionnel ». Je me suis alors demandé quelles sont les autres idées, développées dans mes premiers travaux, auxquelles je tiens particulièrement. Trois ou quatre d’entre elles  me sont venues immédiatement à l’esprit. La première concerne la structure du témoignage cynégétique. En comparant entre eux les récits d’avant la prise de conscience écologiste j’ai constaté l’existence d’une scénographie  de longue durée issue de l’univers chevaleresque, et plus tard romantique, jouant sur une double rhétorique : la chasse comme noble confrontation (le chasseur duelliste et guerrier), la chasse comme poursuite d’un objet de désir (le chasseur amoureux). Sur un autre registre, je tiens beaucoup  à mon recours à la figure du Trickster pour définir la psychologie et le rôle des accompagnateurs autochtones, ces guides, ces médiateurs qui facilitent le contact du chasseur urbain avec la nature dite sauvage.* J’ai été particulièrement content du  chapitre de L’Utopie de la nature « Les délices du safari-photo » (et du paragraphe « Très anglais, très raffiné, très “Good Morning Sir”»), où je montre l’importance des antécédents illustres et des modèles littéraires, dans la passion des contemporains pour le tourisme culturel et pour le safari-photo. Dans l’Utopie de la nature j’insiste également sur la rencontre de l’animal en tant qu'apparition (cf. le paragraphe « L’apparition de la proie, (p. 117 et suiv.)** et, plus largement, sur le caractère fictionnel de la nature sauvage et de la manière dont le chasseur construit le caractère « désertique » des espaces qu’il investit dans ses divagations sylvestres. Je cite à ce propos la notion de « désert » telle qu’elle a été analysée par les médiévistes. Cette même idée est au cœur  de l’ouvrage collectif  Terres incertaines. Pour une ethnologie des espaces oubliés, PUR, 2014». Dans l’introduction j’avance l’hypothèse que l’opacité statutaire des espaces marginaux, loin d’être la conséquence d’un manque d’information, est une ambiguïté délibérément entretenue.

Cela vaut aussi pour d'autres domaines du réel dont l'opacité nous arrange.

 

* Ce rapprochement revient très souvent dans mes travaux, comme par exemple dans l’article « Une place dans la nature . Boiteux, borgnes et autres médiateurs avec le monde sauvage » Communications,  Nouvelles figures du sauvage, 2004 n. 76 pp. 59-82

** J’ai repris cette analyse, en l'appliquant à l’engouement actuel pour la rencontre avec l’animal, dans Faut qu’ça saigne. Écologie, religion, sacrifice, éd. Dépaysage, 2020 (cf. le paragraphe « L’homme (ou la femme), qui a vu le loup », p. 73 et suiv. 

 

 

 

vendredi 19 avril 2024

La volonté d'ignorer 6.

 

 

Deux espèces invasives (Griffe de sorcière et herbe de la Pampa) dans une photo que j'ai prise au Conquet en 2009. Étais-je dans une propriété privée? Avais-je le droit d'être là? Allez savoir.

Et voici la dernière citation extraite de Terres incertaines, cerchant à illustrer les avantages et les désavantages de notre ignorance en matière de propriété privée. Une ignorance qui convient aux uns ou aux autres, mais pas simultanément.

« Je pourrais évoquer quelques exemples bretons (parfaitement banals mais d’autant plus représentatifs), comme le témoignage de ces étudiantes qui étaient rentrées dans un bois du Finistère en quête de champignons, et qui, arrêtées par le propriétaire, un célèbre navigateur, et invitées à décliner leur identité : « Nous sommes des étudiantes en ethnologie », ont-elles répondu (comme si c’était une justification …), « et nous pensions qu’il n’était pas interdit de ramasser des champignons ». « Comment ? », a répliqué le navigateur et propriétaire terrien, «vous étudiez l’ethnologie et vous ne savez pas que l’on ne rentre pas dans les propriétés privées ? La prochaine fois je vous lâcherai les chiens [1]». Je pourrais m’attarder sur les conflits dans la rade de Brest opposant, par endroits, les promeneurs désireux de longer la mer aux habitants des résidences proches du littoral.  Mais puisque face à ce genre d’expériences, comme on le disait, chacun d’entre nous a la légitimité d’un acteur social compétent, je conclurai ces quelques lignes par un témoignage personnel.

          Il y a quelques années, pendant mes vacances dans le Morbihan, je me promenais tranquillement sur la rive d’un fleuve, un enfant sur les épaules et tenant la main de l’autre, lorsque j’ai été approché et apostrophé par le propriétaire du lieu. Il tenait en laisse un boxer et je ne sais pas qui des deux était le plus nerveux. Je me suis excusé en lui expliquant que, vu la proximité du fleuve, je croyais me trouver dans un terrain communal. Je lui ai donc demandé où étaient, alors, les sentiers où on a le droit de se promener. À sa réponse : « Ici chez nous il n’y en a pas » j’ai cru opportun de prendre congé en lui disant : « Vous devez me pardonner, c’est que je viens des Alpes italiennes et chez nous, dans le bois et les prés, on circule librement ».

         Je me trompais. Même dans les Alpes, désormais, ce processus d’élimination des accès publics, d’abolition des droits coutumiers, de cautérisation des espaces interstitiels qui faisaient office d’amortisseur, dans leur indétermination, dans les rapports entre le public et le privé, est en train de s’imposer. Dans les vallées des Préalpes vénitiennes, pour situer géographiquement ce témoignage, les citadins, qui avaient l’habitude d’aller ramasser les champignons et les asperges sauvages dans les collines environnantes, sont de plus en plus confrontés aux nouveaux propriétaires qui, insensibles à l’histoire des lieux, érigent des palissades, installent des grillages métalliques derrière lesquels des schnauzer géants, des doberman et autres molossoïdes appartenant aux races les plus pittoresques émettent des aboiements dont la portée dépasse largement les limites des clôtures[2]. Du point de vue juridique, ces chiens marquent les confins d’une propriété. Du point de vue sémiologique, ils traduisent en termes canins, les peurs et la férocité de leurs propriétaires[3].



[1] Ce dialogue est quelque peu surréaliste, il est vrai : on a du mal à saisir le lien entre l’ethnologie et les champignons. On ne voit pas non plus pourquoi les étudiants en ethnologie devraient avoir des connaissances spécifiques en matière de propriété privée.

[2] En Italie, deux sentences, l’une du Tribunal de Messine, l’autre de celui de Lanciano, viennent d’établir qu’aboyer, pour un chien, est un droit naturel, et que les en empêcher  relève du « mauvais traitement ».

[3] Par un bouquet de roses je signifie mon amour. Par un chien enragé …

mercredi 17 avril 2024

La volonté d'ignorer 5 (prendre son pied dans une propriété privée)

 

La montagne Sainte-Victoire. Paul Cézanne, 1905

Il n'y avait rien de prophétique, dans ces lignes publiées il y a une dizaine d'annés. Nous le savions déjà tous, par expérience directe, que le droit de divaguer librément dans les espaces verts avait du plomb dans l'aile.  Les choses, aujourd'hui, sont juste en train de se préciser. Mais continuons avec l'épilogue de Terres incertaines  :

« C’est ainsi – j’ écrivais dans le billet précédent - que de nombreux espaces qui, pour citer Pierre Nora, constituaient de véritables « lieux de la mémoire collective » (la colline où l’on ramassait les narcisses, le torrent où l’on pêchait les écrevisses, l’étang où l’on allait nager, le territoire où l’on chassait …)* finissent par être clôturés et par conséquent, si l’on met les choses en perspective, « confisqués ». L’augmentation des prétendants aux espaces verts explique, en partie, ce phénomène : on peut comprendre que l’acheteur d’un pré, d’un jardin potager, d’une clairière, veuille les soustraire à l’enthousiasme, pas toujours vertueux, du passionné de tracking ou de l’éco-touriste. Il n’empêche que le résultat final, pour les résidents comme pour les visiteurs du week-end, est l’appauvrissement graduel des parcours disponibles et la dégradation du climat psychologique dans lequel se déroule ce périodique « retour à la nature ». Le conflit - parce qu’il s’agit d’un conflit -  joue encore une fois sur le mécanisme du déni et, dans certains cas, de l’occultation. Le marcheur dominical, comme on vient de le dire, tend à survoler le fait qu’une bonne partie de ses itinéraires en plein-air se déroule en fait dans quelque propriété privée (le massif de la Sainte-Victoire, par exemple, immortalisé par Cézanne et visité annuellement par près d’un million d’excursionnistes, est une propriété privée laissée courtoisement en libre accès aux spécialistes des sports extrêmes). Le propriétaire, de son côté, peut chercher à faire oublier l’existence d’un sentier communal qui passe à côté de sa possession, voire la traverse. Si près de ses terres se trouve une construction liée à la mémoire locale (et s’il n’envisage pas de l’ « incorporer » et de s’en servir à des fins commerciales), il souhaitera sa dégradation rapide en attendant, plus ou moins patiemment, que la nature reprenne le dessus.

         La portée anthropologique de ce phénomène est évidente : chacun d’entre nous pourrait jouer le rôle de l’ « informateur » et citer quelques exemples de clôtures improvisées, de déplacements abusifs des bornes,  de destruction d’éléments paysagers d’intérêt public, dont il a été le témoin et, en quelque sorte, la victime (ou, pourquoi pas, l’auteur). Je dis la victime parce qu’une donnée commune traverse ces témoignages : le contexte tendu, pour ne pas dire violent, dans lequel l’ « exploreur »  est mis au courant du fait qu’il est en train de s’aventurer dans une propriété privée et que les « espaces blancs » où il effectue ses reconnaissances ont un nom et sont régulièrement enregistrés au cadastre (« C’est vrai ? Mais si je viens ici depuis que je suis né et que personne ne m’a jamais rien dit …»). (Extrait de Terres incertaines. Pour une anthropologie des espaces oubliés, PUR, 2013, p. 214 (À suivre).

* Ça me rappelle une chanson de Nino Ferrer. Je suis en train de copier, maifestement.        

 


mercredi 31 janvier 2024

De source sûre (les sens de la nature)



« La nature est notre essence », proclame-t-on chez Perrier.

« L’essence est notre nature »,  reponde-t-on chez Total

 


mercredi 11 octobre 2023

Des trous dans le bois

 

 



 - Pas un champignon. Mais ce n'est pas possible !

- Tu ne sens pas une odeur de charogne?

mardi 5 septembre 2023

Magnétisme animal. A propos des chiens et de leurs perceptions (2)

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Dans nos derniers échanges  on a évoqué le bon sens des bêtes qui, en raison de leur « naturalité », seraient moins bêtes que nous. J’ai un contre-exemple. Pendant un moment, dans mon entourage, j'ai pu assister aux performances d'un manipulateur pervers*. Il parvenait à séduire tout le monde : les petits enfants, leurs grand-mères, les conservateurs, les gauchistes,  les  barmans, les curés … et même mes chiens qui l’approchaient béats  en remuant la queue. J’ai ainsi compris que le chien, en dépit de son flair proverbial, est tout aussi influençable (pour rester poli) que l’humain.

 * Ça arrive à tout le monde. Puisqu’ils ne se présentent jamais en dèclarant:  « Bonjour, je suis un manipulateur pervers »,  on les découvre après coup.

jeudi 8 juin 2023

Face au sublime

 

 

"Comme concept esthétique, le sublime désigne une qualité d'extrême amplitude ou force, qui transcende le beau. Le sublime est lié au sentiment d'inaccessibilité (vers l'incommensurable). Comme tel, le sublime déclenche un étonnement, inspiré par la crainte ou le respect".  (Source : Wikipédia)

vendredi 5 mai 2023

Les nouveaux horizons du pittoresque


Ce n’est pas du Land art, c'est peut-être moins conceptuel, mais la poétique de l’éphémère est bien là. Les adeptes du Street art déploient leur grâce  et leur talent  en pleine gratuité. Ils choisissent les endroits les moins conventionnels, les murs en décomposition, les espaces enlaidis par l’activité humaine. Ils y installent leurs créatures (étincelantes, au départ, ravies d’être au monde et  sentant la peinture fraiche ...). Après ils s’en vont. On dirait qu’ils les abandonnent. Le public occasionnel aurait envie de sauver ces fresques à ciel ouvert, de les  protéger des intempériesC’est drôlement beau, quel dommage … »). Mais la pérennité n’est pas le but des graffeurs. Les herbes folles sont déjà là et commencent à  ronger la peinture. Encouragée par la pluie  la mousse attaque les murs. Le lierre rampe et ira tout engloutir. L’œuvre de ces « flambeurs » est un hymne à la dépense improductive. C’est un discours sur la vanité de l’effort humain pour laisser des traces.  De l’art réaliste, finalement.

 


 

vendredi 6 janvier 2023

Le paysage de l'autochtone et le regard du technicien (annonce)

 


Penser les ruralités contemporaines

 

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

  • Pierre Alphandéry, ancien chercheur INRAE (hors EHESS)
  • Christophe Baticle, maître de conférences, Aix-Marseille Université(TH) (hors EHESS)
  • Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP – EHESS
  • Sergio Dalla Bernardina, professeur, Université Bretagne Occidentale(TH) (LAP-LACI) Cet enseignant est référent pour cette UE

 


Salle AS1_08
54 bd Raspail 75006 Paris

lundi 9 janvier  15:30-17:30

 

 

Hugo Gassin

« Entre pensée globale et savoir vernaculaire. Une démarche paysagère en Basse-Navarre (Pays basque) ».


Dans le cadre de la réalisation d’un Plan de Paysage portant à la fois sur l’ensemble du Pays basque nord et le sud du département des Landes, la Communauté d’Agglomération Pays Basque et la Communauté de Commune du Seignanx réunissent différents acteurs lors de démarches participatives censées porter une réflexion collective sur l’aménagement futur des zones rurales ou périphériques. Ces dispositifs, organisés autour des perceptions du paysage, sont spécialement élaborés pour donner une place particulière aux « représentations des habitants ». Pourtant, certains éléments prononcés lors des discussions, tant dans leur dimension locutoire qu’illocutoire, peuvent laisser supposer que d’autres regards, ceux des techniciens, sont exprimés et échangés, se superposant alors à celui des habitants. Ces démarches participatives sont en fait des espaces de négociation des regards. Nous reviendrons sur une situation ethnographique particulière le temps d’une « Balade paysagère et patrimoniale ». Cela nous permettra de montrer comment le paysage (à la fois lieu et regard porté sur ce lieu) remplit le rôle de médiateur dans les projets politiques qui proposent de (re)penser les ruralités.




jeudi 29 décembre 2022

L’arrière-pays breton et ses forêts ancestrales

 

 

Il n’y a pas que des druides en Bretagne, mais les traditions on les respecte. On plante des arbres, par exemple. Exactement  comme on le faisait autrefois.  On préfère les conifères parce qu’ils  poussent très vite, et les voir grandir est un spectacle édifiant qui renforce le sentiment d’appartenance locale. Contre les atteintes du gibier,  on entoure les jeunes plants avec des protections en plastique. Lorsque ces protections tombent, on les laisse sur place en guise de souvenir.  C’est une vieille tradition. Il n’y a pas que des druides en Bretagne.

dimanche 18 décembre 2022

Naturalistes et animistes (autour des insectes et de leur conservation)

 

Lundi 12 décembre, dans le cadre  du séminaire « Penser les ruralités contemporaines », nous avons eu le plaisir de visionner le court-métrage de Geoffrey Lachassagne La capture. Le rôle des capturés était assuré par les insectes. Celui du captureur* par l’écrivain et entomologiste Pierre Bergounioux. La qualité de l’ensemble m’a saisi. Confronté  à ce genre de  restitutions denses,  précises, élégantes il m’arrive de me demander :   « Qui est au fond l’ethnologue ? ». Et je réponds »  : « C’est quelqu’un qui parle des mêmes choses que l'écrivain et le poète, mais de façon plus pédante ».  

Les collections d’insectes font  penser fatalement aux collections de trophées. S’agit-il d’une fausse analogie? On a posé la question à Pierre Bergounioux qui a détaillé, à  sa manière, les plaisirs de la chasse aux coléoptères et les aléas  de leur naturalisation.  Il a ensuite loué le caractère imputrescible de ses proies.  À 17h30, hélas, il a fallu quitter la salle, j’aurais aimé lui demander si les insectes aussi ont une âme, si après leur mort elle reste accrochée à leur corps et pour combien de temps.

* Il n’est pas très beau, mais ce terme existe, j’ai vérifié. Pour le féminin,  en italien, on dit  catturatrice. Et en français ? Je trouve que captureuse ne sonnerait pas très bien  et captureure encore moins.

vendredi 16 décembre 2022

Bien sûr que c’est naturel, je l’ai construit moi-même ! 


 

Gustave Courbet, 1885, Vue de la forêt de Fontainebleau

 

Peut-on appréhender la nature dans sa naturalité intrinsèque, en dehors des cadres culturels qui orientent notre perception ? Quelle est la portée des nouveaux paradigmes cherchant à dépasser « le dualisme de la pensée opposant nature et société » ? Cela fait partie des thèmes abordés  par Bernard Kalaora dans son intervention au séminaire De l'humain animalisé au vivant humanisé du 12 décembre*. Dans sa  communication, il  a développé un article dont je reporte le fragment suivant :

 

« Dans le régime de la modernité, la nature et la société, le sujet et l’objet sont pensés comme des entités séparées, extérieures et en opposition. « Comme maître et possesseur de la nature » selon l’adage célèbre de Descartes, l’humain se doit de régenter la nature et de la conformer à ses besoins et à son ordre sociétal : le sauvage n’y a pas de place, il n’existe que comme fantasme, simulacre ou artefact. Un exemple typique est celui de la forêt de Fontainebleau dont j’ai montré dans Le Musée Vert (1993)** qu’elle représente l’idéal type de la forêt sauvage pour les Parisiens. La nature n’est en effet jamais naturelle, elle est le fruit d’un travail sémiotique qui la dote de qualités propres et qui en font un objet de nature. Dans le cas de Fontainebleau, la forêt est vue comme un « Atelier grandeur nature » (Titre de l’exposition du Musée d’Orsay de 2007) et elle est perçue comme un tableau, une représentation iconique qui célèbre la belle nature, procure le sentiment de la féerie du sauvage et qui dans le même temps, codifie la pratique normative attachée à la promenade et au bon usage de la forêt »***.

 

Bref, nous construisons un scénario, nous y pénétrons et nous constatons éblouis sa « naturalité ». La zoopoétique (cf. les billets du 10 juin 2021 et 23 octobre2022) permet peut-être  de résoudre le paradoxe. J’y reviendrai bientôt.

 

 * Cf. le post du 8 décembre

** Le musée vert. Radiographie du loisir en forêt, Paris, L'Harmattan, 1985.

**"Du musée vert à la forêt comme forme de vie", AOC Média, 20 octobre 2022