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jeudi 11 décembre 2025

Les confessions d'un cannibale ou presque (3 sur 3)

 

 Paolo Dalla Bernardina, Faisan
 

(Suite et fin) Résumons : moi et mon collègue nous trouvons une gélinotte inerte et, au lieu de la laisser pourrir sur le chemin, dévorée par les vers et les charognards, nous décidons de la manger nous-mêmes. Dans le passé, cette histoire inhabituelle aurait suscité de la curiosité et, à la limite, un peu de jalousie (tout le monde n’ayant pas eu la chance de savourer une gélinotte). Aujourd’hui - et je trouve la chose triste, pour ne pas dire inquiétante - j’ai le sentiment de devoir me justifier. Je pourrais le faire de façon grandiloquente en déclarant que manger ce noble animal, pour moi, était une manière de le respecter. Je préfère assumer mon penchant hédoniste.

J’appartiens à une civilisation où manger avec plaisir un civet de lièvre n’avait rien d’obscène, loin de là. C’était une époque où les croyants étaient persuadés que le Bon Dieu avait mis le gibier à leur disposition (c’était bien pratique, il faut le reconnaître). Les athées revenaient de leurs sorties de chasse tout aussi sereins, leur faisan dans la gibecière, ne pensant pas avoir fait le mal.  

Je comprends les végétariens et les animalstes. Quelque part, je les admire. Ce que je n’aime pas, c’est lorsque leur choix personnel devient un critère d’évaluation morale. À côté d’un végétarien qui se met à juger ma carnivorité je me sens sale. Je me dis : « Il est plus propre que moi, celui-là ». Automatiquement, pour me consoler, je me demande où il cache sa saleté à lui.

mardi 9 décembre 2025

Les confessions d'un cannibale ou presque (2 sur 3)

 


À la place de la gélinotte je propose un grand-tétras (qui semble déjà empaillé) dessiné par Paolo Dalla Bernardina*.

(Suite) En voiture nous parlions d’un oiseleur rencontré quelques jours auparavant et de ses collègues qui, à force de s’identifier aux oiseaux convoités, finissent par leur ressembler. La route pour rejoindre le roccolo n’avait rien de particulièrement dangereux. Elle était quand même tortueuse et, plus on avançait, plus elle se rétrécissait. Soudainement, dans l‘herbe qui poussait au milieu du chemin, nous avons aperçu un battement d’ailes. Un faucon penché sur une gélinotte était en train de lui manger les entrailles. Pendant un moment, en nous voyant, il a tenté d’emporter sa proie, mais il a vite renoncé et il est parti tout seul. Je suis sorti de la voiture et j’ai inspecté la victime. Mise à part l’ouverture dans le ventre, elle était intacte. Un citoyen exemplaire l’aurait laissée sur place permettant ainsi à la nature de suivre son cours. Il aurait aussi signalé le fait aux autorités compétentes, les oiseaux de cette espèce étant rares et très protégés. Nous avons opté pour une solution alternative : « As-tu jamais mangé une gélinotte ? Ah non ? Moi non plus. Beh, écoute, de toute façon, elle était déjà morte. Et quoi qu’il en soit … nous aussi nous faisons partie de la nature ».

Il aurait été sage de la laisser faisander, mais je devais repartir le jour suivant. « Tu la trouves comment ? Beh, je la trouve très bien, et toi ? « Moi aussi, finalement, mais je préfère la bécasse ». Pour honorer la gélinotte, nous avions ouvert une bouteille de Schiava Gentile (Esclave Gentille),  un ancien cépage de la région qui a accentué le caractère vieux genre de notre  banquet**.

Pendant le retour j’ai repensé à ce petit festin de braconniers et au faucon, les ailes ouvertes, penché sur sa proie : « Voici un autre signe du Maître des animaux, me suis-je dit, qui salue la création d’un espace muséographique consacré à la chasse. C’est un présage de bon augure.  Et ça nous offre une nouvelle image héraldique qui ferait un merveilleux  ex-libris  ».

Quelqu’un aura trouvé ce récit très cynique (« Aucune empathie pour la pauvre gélinotte? Quelle honte!»). J'expliquérai mon point de vue dans le prochain billet (À suivre)***.

* La gélinotte aussi est un tétras, ce qui permet le rapprochement.   

** Le nom Schiava Gentile dérive du terme latin médiéval cum vineis sclavis, qui désigne une ancienne méthode de culture dans laquelle les vignes étaient attachées et « forcées » à pousser sur des pieux (tutorat), contrairement aux vignes sauvages qui poussaient librement sur les arbres ; il pourrait également indiquer une origine en Slavonie (Croatie). La Gentile se distingue des autres variétés (Grossa et Grigia) par sa peau plus fine et par le vin plus délicat, léger et fruité qu’elle produit, avec des notes de framboise et d’amande. C’est un cépage autochtone du Trentin-Haut-Adige, cultivé depuis des siècles.

*** On aura peut-être remarqué les affinités de cette histoire avec cellede la grive que je n’ai pas mangée du 26 octobre. C’est que je vois des dons et des encouragements de la nature partout.

 

dimanche 7 décembre 2025

Les confessions d’un cannibale ou presque (1sur3)



Paolo Dalla Bernardina, Chevreuil nocturne

D’ici quelques jours je changerai de registre pour présenter, coupée en morceaux, ma contribution à la séance introductive du séminaire « Penser les ruralités contemporaines » consacré, cette année, au traitement des émotions dans les sciences humaines et sociales.

Pour l’instant, je vais rester dans l’ambiance féérique des apparitions et des présages. J’en profiterai pour avouer un crime (trente ans s’étant écoulés, je ne risque plus rien). J’en ai peut-être déjà parlé sur ce blog, mais, comme c’est typique chez les criminels, je ressens le besoin d’y revenir.

J’allais rejoindre un collègue (j'évite de le balancer puisqu'il était mon complice), pour visiter avec lui un roccolo très réputé, exemple remarquable d’art topiaire*. C’était pour recueillir du matériel visuel destiné à la salle de la chasse que nous étions en train d’installer dans un musée ethnographique de la région alpine **.

La journée avait démarré par une scène presque héraldique. Pendant que je roulais, derrière des peupliers qui laissaient entrevoir un étang, j’ai aperçu un chevreuil qui nageait dans ma direction. C’était un mâle, avec des ramures tout à fait convenables. Il avait l’air serein et concentré.

J’ai pensé : « Tiens, quelle étrange coïncidence : alors que je pars en mission pour documenter la chasse, cette modalité immémoriale de notre rapport aux animaux, voilà que le gestionnaire invisible de la faune sauvage m’envoie un émissaire pour me signifier son approbation ». Qui sont ces gestionnaires invisibles ? Potnia Theron, Artémis, Diane… et bien d’autres Maîtresses ou Maîtres des animaux.

J’ai poursuivi mon chemin avec optimisme, en me disant que l’image d’un chevreuil qui nage à l’ombre des peupliers ferait un ex-libris remarquable. (À suivre).

* On trouvera des informations sur le roccolo en parcourant les anciens billets de ce blog.

** Un musée que je ne vais pas balancer non plus.

vendredi 18 avril 2025

Aimer les subalternes et vivre heureux

 


Pierre-Auguste Renoir - Femme au chat

Un chapitre de mon ouvrage  L’éloquence des bêtes, édité chez Métailié en 2006, s’appelle « Du zoophile à l'ethnophile. L'amitié homme/animal comme modèle de subordination ».  Son sujet est tellement indécent qu’il n’a jamais suscité la moindre réaction. Il parle du plaisir de notre espèce pour la domination. Cette domination, prend souvent la forme d’une protection : j’aime mon chien parce qu’il m’adore. J’aime le prolétaire tant qu’il a besoin de mon soutien. À savoir :  j’aime le prolétaire pourvu qu’il le reste.

Peut-on, décemment, participer à une manifestation en défense des libertés individuelles et des droits de l’homme lorsqu’on tient son chat enfermé à la maison 24 heures sur 24 ?*

* Cela vaut aussi pour les chiens d'appartement qui ont droit, comme les taulards, à une heure d'air par jour. On pourrait contourner ma question en avançant que les humains et les non-humains n'ont pas les mêmes droits, mais il s'agirait d'un escamotage. D'un propos spéciste.

samedi 12 avril 2025

La face cachée du vétérinaire



 

 

Le stage de terrain, cette année-là, se déroulait dans une agréable localité de l’arrière-pays breton, un de ces sites boisés et romantiques qui attirent les touristes anglais depuis les temps de saint Jaoua*. Un vétérinaire à la retraite avait accepté de répondre aux questions des étudiants. Son témoignage était passionnant. À un moment donné, je lui ai demandé s’il avait croisé beaucoup de chasseurs au cours de sa carrière.

- Oui, moi-même par exemple, pour ne pas parler de mon collègue. On y allait pratiquement tous les dimanches de l’ouverture à la fermeture.

Certains étudiants, le soir, m’ont fait part de leur étonnement :

- Il y a de drôles de vétérinaires, par ici, au lieu de soigner les animaux, ils les tuent.

Les deux choses, à mon sens, n’étant pas incompatibles, j’avais envie de leur répondre :

- Ils les tuent et après ils les mangent. Des ogres, quoi.

 Mais la discussion nous aurait amenés trop loin.

*Parti des Iles britanniques et venu convertir les Bretons autour du VIème siècle.

dimanche 6 avril 2025

Respecter la nature. (Trajectoires canines)

 



C’était à Aix-en-Provence il y a vraiment  longtemps. Mes amis venaient d’acheter un jeune labrador. Il courait comme un fou, il fonçait sur le gens, il faisait ce qu’il voulait. Je me suis permis d’observer que les jeunes chiens indisciplinés, en vieillissant, deviennent incontrôlables. Ils m’ont répondu que même les chiens ont droit à la liberté et qu'il faut respecter leur nature.

À l’époque j’avais une Opel caravan blanche en fin de course que dans mon entourage on appelait l’ambulance. Un jour, en route vers la Sainte Victoire,  leur chien n’arrêtait pas de gigoter sautant allègrement du porte bagage au siège postérieur. J’ai freiné brusquement à deux reprises pour l’inviter à rester à sa place.  Ils ont qualifié mon comportement d’inhumain. On s’est perdu de vue.

Je les ai rencontrés quelque mois plus tard :

 - Et le chien ?

- Il était devenu incontrôlable. Il a fallu l’euthanasier. 

samedi 1 juin 2024

Les veilleurs du vivant (contempler sans frimer)

 



 

Dans ce blog je passe pas mal de temps à signaler nos contradictions : les écologistes ne sont pas si écologistes qu’ils le prétendent, les chasseurs non plus, les antispécistes ne respectent pas le principe de réalité, etc. Mais pour qui je me prends ? Toujours en train de râler. Les psychologues prévoient sans doute une catégorie pour caser les rabat joie comme moi. C’est le cercle vicieux : cette disposition à la critique perpétuelle influe sur ma lecture du réel et cette lecture, à son tour, accentue ma disposition.

J’y pensais l’autre jour en écoutant Vanessa Manceron qui nous parlait des ornithologues amateurs en Angleterre. L’Angleterre, nous disait-elle, est un pays densement peuplé, même à la campagne, où l’opposition entre le domestique et le sauvage ne prend pas les formes radicales qu’elle peut présenter chez nous. C’est un peu comme dans les jardins à l’anglaise, moins domestiqués que les nôtres sans être sauvages pour autant. Et dans cette Île très jardinée on compte un million d’inscrits à la Ligue pour la protection des oiseaux. Par leurs observations détaillées, les ornithologues amateurs contribuent à la recherche scientifique. Pendant de longues années, et avec beaucoup de fidélité, ils entretiennent avec les oiseaux une amitié à distance, sans aucun désir de captation ou de domination. C’est un rapport égalitaire. Nourrie d’exemples assez parlants, la description de cette communauté désintéressée qui contemple le vivant avec ravissement, m’a parue très crédible.

Bref, j’ai été jaloux des ornithologues anglais, capables d’entretenir avec les animaux sauvages des liens intenses et légers à la fois, réservés  et pleins de poésie.  J’ai été également jaloux de Vanessa Manceron, capable d’aborder un sujet aussi controversé (rien de plus explosif que le rapport à l’animal) en évitant les deux grandes tentations auxquelles j’ai du mal à résister sur ce blog : la polémique et la caricature. Pour sortir du pessimisme sans tomber dans la béatitude, je conseille donc la lecture de Les veilleurs du vivant. Avec les naturalistes amateurs  (éditions La Découverte, 2022).

dimanche 28 janvier 2024

Aimer les animaux : un peu, beaucoup, éperdument

(J'aime bien les bretelles de Noé)

Propos recueillis devant une tasse de thé : 

_ Tu sais, moi … je m’en fiche pas mal des animaux. S’ils n’existaient pas, pour moi ce serait pareil. Un peu les chats, peut-être, et encore …

 

Suit un moment de silence.

 

_ Les animaux, c’est une bonne partie du vivant, il faut bien une compensation. Qu’est-ce que tu mets à leur place ?

 

_  Moi, j’aime surtout les enfants. 



 

samedi 19 août 2023

Le bon sauvage dans mon assiette (questions d’éthique animale)




Une ancienne brasserie, parmi les plus grandes du nord de l’Italie, plongée dans un parc. Le jardin zoologique a été fermé pour des raisons éthiques. Le parking est immense. Les  clients se comptent par centaines. Beaucoup de familles avec enfants. Au menu on a  du cerf et du chevreuil. Je me demande si ce gibier a été chassé.  Dans ce cas, puisque les Italiens aiment de moins en moins la chasse (ils la  trouvent cruelle),  je dîne au beau milieu d’une foule contradictoire : sentimentale, peut-être, mais  inconséquente. S’agit-il de gibier d’élevage? Dans ce cas, je dîne en compagnie d’une bande d’excentriques (je ne dirai pas de pervers) qui pour manger un animal sauvage ont besoin qu’il ait vécu en captivité.

Notre cerf et notre chevreuil, en tout cas, méritaient le détour.


P.S. Je rappelle que, pour l'instant, mon adresse mail habituelle ne marche pas. Je suis joignable à l'adresse suivante :

Sergio.Dallabernardina@gmail.com


mardi 8 août 2023

Tourisme à la ferme et éthique animale

 


 - Ah, il y a encore des trucs comme ça, en Italie ? En France, je crois que c’est interdit.

- C’est que les Français sont plus sensibles.

 - Oui, sans doute.

- Il semblerait que c’est un progrès moral.

- Oui, parce qu’on n’a plus les mouches  sous  les yeux pendant qu’elles crèvent.

- C'est vrai, mais il faudrait agir en amont.

- Comment en amont?

- Moins de vaches dans les prés, moins de mouches à l'auberge.

mercredi 15 mars 2023

La chasse et la lutte des classes

 


La chasse à courre … inutile de faire semblant, est une chasse de riches (et les riches, on le sait, sont cruels). Le piégeage des grives, inutile de faire semblant, est une chasse de pauvres (et les pauvres, on le sait, sont cruels). L’une comme l’autre, ne correspondent plus aux standards éthiques et vont bientôt disparaître. La chasse au faisan en revanche, est une chasse intermédiaire. Autrefois on l’aurait qualifiée de petite-bourgeoise. Elle durera, peut-être un peu plus longtemps.  

mardi 5 juillet 2022

« Fais-moi une place ». Autour des autres espèces, de leurs droits et de leurs prétentions.

Tout récemment,  on a aperçu un loup dans les Monts d’Arrée. Il y a cent ans on l’aurait effarouché de façon très énergique, pour dire les choses gentiment.  Aujourd’hui c’est différent : les loups ont leurs droits, les sangliers aussi (moins élégants, c’est vrai, ils contribuent à leur façon à la variété de la création). Même les goélands et les étourneaux méritent notre respect (on l’a compris finalement ...). Mais comment les tenir à  distance ?

Cette question sera largement traitée le 7 juillet dans le cadre de l'événement suivant organisé par  la Mission Agrobiosciences-Inrae en coproduction avec le Quai des Savoirs : 

 
 

lundi 16 mai 2022

À qui appartient la nature sauvage ?


 


Eh bien oui, lorsque je me promène « chez moi », dans les Alpes, je fais comme si j’étais chez moi, mais je triche. Dans la plupart des cas, en fait, je profite de la tolérance des propriétaires des  alpages et des massifs forestiers qui, jusqu’à maintenant, ont toujours trouvé normal qu’on se promène chez eux. Ça peut déplaire mais même la Wilderness, lorsqu’elle ne fait pas partie des biens de l’État, a ses propriétaires. Des propriétaires qui ont su préserver la « naturalité » de leurs terres et n’aiment pas trop croiser des arpenteurs du dimanche leur donnant des leçons de morale.  

On rit beaucoup, aujourd’hui, des propos du Président de la Fédération des Chasseurs invitant les ennemis de la chasse à se promener chez eux. Il se limite à rappeler une évidence : 75% des forêts, en France, appartiennent à des particuliers. Faut-il les exproprier au nom du bien-être animal et du droit à la promenade ? Peut-être, mais ça se discute.

J’aborde cette question dans mon article : « Mauvais indigènes et touristes éclairés. Sur la propriété morale de la nature dans les Alpes / Ill-informed locals or enlightened tourists - On the moral ownership of the natural environment in the Alps »,   Revue de Géographie Alpine Année 2003 91-2 pp. 9-25 .

Voici le lien :

https://www.persee.fr/doc/rga_0035-1121_2003_num_91_2_2237

mardi 5 avril 2022

Le Grand Prix des saucisses

 


Deux coupes chez le boucher. C’est pour primer les meilleures saucisses artisanales de l’année.

Les saucisses en sont fières.

lundi 3 janvier 2022

Respecter le sens. Art de la découpe et éthique animale

 


Physiologus : Adam nomme les animaux (dont certains sont programmés pour être mangés). Cambrai, vers 1270-1275
 
Arrière-pays breton. J'entre chez le boucher et je lui demande des côtes d’agneau*. Il me montre la moitié d’une caisse thoracique**.

 - Parfait. J’en voudrais six.

 Il s’apprête à les couper. Je l’arrête :

 - Excusez-moi : pourriez vous commencer par l’autre côté ?

Il retourne le morceau et me fait remarquer l’agencement géométrique des os. Il ajoute :

- Non, je ne peux pas. Vous comprenez, c’est pour  le respect de  l’animal.

 

* Ce n’est pas Pâques, je le sais.

** Dit comme ça c’est atroce. C’est qu’il ne faudrait pas rentrer dans ce genre de détails.

mardi 26 octobre 2021

Faut-il abolir la chasse ? Autour de la propriété morale des espaces alpins (1 sur 3)


 

Les Alpes dans un tableau du peintre et alpiniste Nanni De Biasi

 

Les jours sont peut-être comptés pour la chasse en Italie. Un referendum est prévu et le risque qu’on mette fin à cette activité controversée est bien réel. Lors du referendum précédent, les rédacteurs de la revue Géographie alpine ont eu la gentillesse de publier un article dans lequel j’exprimais mon point de vue sur la question. Je leur suis très reconnaissant parce que cette courte analyse, déjà à l’époque, n’avait pas fait l’unanimité auprès du comité de lecture. Je me demande si elle serait encore acceptable  aujourd’hui.

J'y critiquais comme d’habitude l’attitude de l’éco-touriste qui, à l’instar des missionnaires et autres évangélisateurs, prétend répandre la bonne nouvelle dans les campagnes.

L’article s’appelle « Mauvais indigènes et touristes éclairés. Sur la propriété morale de la nature dans les Alpes » (Revue de Géographie Alpine Année 2003 91-2 pp. 9-25). J’en cite ici quelques passages :

« Aujourd'hui plus que jamais, cette délégitimation de l'autochtone, sorte de pécheur qu'il faut convertir voire carrément remplacer, prend des formes particulièrement explicites, notamment lorsque le comportement à stigmatiser, comme dans le cas de l'activité cynégétique, a des fortes implications morales. À l'occasion du dernier référendum contre la chasse, la presse italienne a publié la photo d'un paysan, les yeux masqués par un rectangle noir, à côté du chevreuil qu'il vient de tuer. « Bandit ? » demande et suggère la légende, en conviant les citoyens à « bannir » de leurs terres les responsables de tels actes sanglants. « II rôde dans la campagne armé d'un fusil. Il s'amuse à tuer les animaux. Il envahit des terrains qui ne lui appartiennent pas en mettant en danger ceux qui y vivent parce qu'en Italie il a le droit d'accès dans n'importe quel terrain. On pourrait l'empêcher de continuer, en bannissant la chasse des territoires privés grâce au referendum du 15 juin. Rappelle-toi de voter oui à la troisième question sur le bulletin bleu. Et si tout va bien, tout chasseur sera chassé. Mieux, il sera banni » (en italien « bandito » qui signifie aussi « bandit », ce qui rend possible le jeu de mots inspirant cette page du quotidien La Repubblica de 7 juin 1997 achetée par le IFAW - International Fund for Animal Welfare). (À suivre).

jeudi 16 septembre 2021

Du perspectivisme chez les oiseaux : les humains/machine.

 
Paysage nocturne avec Maurice
 
Lorsqu’on évoque la question animale on adore citer la théorie des « animaux-machine »  de Descartes et Malebranche. On en parle volontiers parce qu’elle permet de montrer à quel point les philosophes, cloîtrés dans leur tour d’ivoire,  peuvent être à l’ouest. Elle permet aussi de laisser croire  que nous connaissons l’histoire de la philosophie, ce qui dans la plupart des cas,  et notamment le mien, est loin d’être vrai. Descartes et Malebranche auraient déclaré que les animaux font semblant de souffrir mais qu'en réalité ils ne souffrent pas, car ils sont des automates*.

De retour à Brest j’approche de la fenêtre. Maurice arrive. Pas un seul geste pour exprimer sa joie de me revoir. Nous sommes loin d’Argos, le chien d’Ulysse. Nous sommes loin  de Stasi,  la chienne de Konrad Lorenz**. J’ouvre la fenêtre et je lui passe un morceau de pain. Il l’avale d’un mouvement sec et presque mécanique. Je lui en livre un deuxième. Pareil. Il fait le plein et il s’en va. 

Je pense qu’il me prend pour un automate. Ou, plus précisément, pour un distributeur automatique.

 

*Ils n’ont pas dit exactement ça, je le  sais, mais on a pris l’habitude de faire comme s’ils l’avaient dit. 

** D'une exubérance  excessive que je qualifierais de latine, si je ne savais que c'était une bergère allemande.

mercredi 16 juin 2021

Le dilemme de Panoramix

 


Brest. Je traverse le cours Dajot. Les arbres vénérables qui faisaient face, gaillards, aux brumes de l'Océan (ce matin j’ai la veine poétique …) étaient malades et viennent d’être mutilés. Je songe à cet hiver et à la myriade d’étourneaux qui y séjournaient sereins après nous avoir émerveillés par leurs vols fantasmagoriques dans le soleil couchant (encore plus poétique, je trouve).  Du coup je comprends : entre les mœurs de ces volatiles collectivistes et le dessèchement de leurs insignes perchoirs* il y a une connexion. Que faut-il privilégier ? Le bien-être des arbres ou celui des étourneaux ? Il faudrait poser la question aux néo-druides, qui dans cette région ne manquent pas**.

* Le cyprès de Lambert ou Cupressus macrocarpa entre autres.

** Je n’adresse pas la question à la fondation Brigitte Bardot qui proposerait sans doute d’héberger les  étourneaux et de les stériliser.

dimanche 30 mai 2021

Faut-il psychiatriser la cause animale? Autour d’une disparition


Leçon de morale dans une école du Pas-de-Calais, auteur anonyme, vers 1900

 

Si on me posait la question : “Faut-il psychiatriser la cause animale ?” j’aurais plusieurs réactions. D’abord je remarquerais que le terme “psychiatriser” est particulièrement moche (au moins autant que le terme “animalitaire” (qui n’existe même pas, tellement il est moche). Après, je m’interrogerais sur les intentions  de l’émetteur de  la question. Est-il en train d’affirmer que tous les amis des animaux ne sont pas des cas psychiatriques? Ce serait un truisme, et nous n’avons pas de temps à perdre avec ces futilités. Est-il en train de nous dire qu’il ne faut pas s’interroger sur ses motivations à lui* et, plus largement, sur les motivations “extra-animalitaires” de ceux qui cherchent à monopoliser le discours sur   la condition animale?

Je croyais avoir échangé quelques mots sur le net autour de ce sujet, mais toute trace de la conversation semble avoir disparu**.  Je réagis comme un paranoïaque, je sais. Il faut vite me psychiatriser.

___________________

* "Ne me psychiatrisez pas sinon je fais un massacre ...".

** D'où la question suivante : pouvons-nous à la fois donner des leçons de morale et censurer nos  interlocuteurs lorsque leurs propos ne correspondent pas à nos désirs?

mercredi 26 mai 2021

Éthique animale et petishism

 



Voici, en vrac, quelques autres éléments de réflexion issus du cours  Rhétoriques de l’animalité (rhétoriques  au pluriel, parce que les manières légitimes de penser nos rapports aux autres animaux sont multiples)*.

En parcourant les copies j’apprends qu’il existe un terme pour définir la vénération des animaux de compagnie, c’est le petishism (jolie formule forgée par Kathleen Szasz en 1968). J’apprends aussi que les chats mâles, selon Hérodote, « tuent leurs petits pour que les femelles reviennent à eux » (inutile donc de les stériliser). Je découvre  que « les animaux domestiques aident les hommes à combattre la sorcellerie et notamment le poulet ».  Je prends acte que  « le cochon ne peut pas suivre les tribus nomades, contrairement à la chèvre ou le mouton ».

 

* Je reviendrai prochainement– c’est désormais une rubrique, dans ce blog -  sur les "Nouveaux curés" qui cherchent à monopoliser  le discours sur les rapports interspécifiques au nom de la morale et de la science.