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mercredi 22 janvier 2025

La couleur des ongles lorsqu’on aime creuser



Lorsque j’étais petit, bien avant l’invention des « animateurs nature », bien avant que des émissions comme « C02 mon amour » ou « La terre au carré » nous apprennent à apprécier la Wilderness, j’aimais m’enfoncer dans les bois derrière la maison. J’y allais tout seul comme Henry David Thoreau (j’exagère un peu, j'y restais moins longtemps) et je revenais avec des cyclamens, des cailloux, des perce-neiges, des brindilles de saule annonçant le printemps. Mes ongles, pleins de terre, étaient toujours d’un noir profond. Pour me taquiner, on me disait : « Sergio, sei in lutto ? Ti è morto il gatto ? (« Sergio es-tu en deuil ? Est-ce que ton chat est mort? »*. Les gens riaient. Moi, je n’y arrivais pas. C’est dire si les sensibilités ont changé.  

* Les lecteurs auront sûrement saisi le caractère à la fois éloquent et énigmatique de cette phrase, qui ouvre sur un monde où le rapport aux chats n'était pas le même que celui d'aujourd'hui.

vendredi 1 mars 2019

Si les lions pouvaient parler (ils diraient peut-être des banalités*)




Lion couronné appelé Il leone di Giuda transféré par le régime fasciste d'Addis-Abeba à Rome en 1936.   Giornale Luce B1052 du 03/03/1937


Je reviens sur Mussolini et sur son grandiloquent : « meglio vivere un giorno da leone che cento anni da pecora). Il me fait penser à  ces jeunes d’extrême droite s’identifiant aux berserkir (guerriers/fauves des sagas nordiques qui  endossaient  la peau d'un ours ou d'un loup pour retrouver leur véritable nature).
- Moi, messieurs-dames, je suis féroce. Et je suis même implacable!
- C’est vrai ? … Tu as entendu Marylise? Le Monsieur est implacable.
- Beh… que dois-je dire ... mes félicitations  ... ».
En même temps cela me rappelle un dicton toscan, grivois mais captivant, que j’ai appris par mes amis siennois il y a longtemps, lors de notre stage de terrain dans les Alpes vaudoises*. Nous avions bu un peu trop, je crois. Et quelqu’un d’entre nous, capable d'exercer à la fois l’observation  participante et le regard éloigné,  commenta : « La sera leoni, la mattina coglioni ».  
Morale : mieux vaut vivre un jour comme un  mouton que cent ans comme etc. 

* Tout comme nous 
**J'en Profite au passage pour saluer nos enseignants de l'époque, Pietro Clemente, Christian Bromberger, Pier Giorgio Solinas.

mercredi 23 janvier 2019

Joies retrospectives (67 millons d'années et encore toutes ses dents)


 
Lot 204 - Grande dent de requin fossile géant Carcarhodon megalodon. Miocène. Circa 30 [...] en vente chez Vermot et Associés, Paris (Archéologie, Asie, Arts Premiers, Histoire Naturelle et curiosités).

On vient de trouver les dents  d’un requin préhistorique d’eau douce (la dent de l'image n'est pas la bonne). Il n’était pas très grand, il a vécu il y a 67 millions d’années. Cela nous fait plaisir. Pourquoi ? Je ne saurais pas dire, mais c'est beau d’apprendre que quelqu’un a existé alors que nous ne le savions pas. Je suis prêt à parier que dans 67 millions d’années, quand on retrouvera une de nos dents,  nous en serons tous très fiers. 

jeudi 2 août 2018

Fétichismes (qui est le plus vivant, l'insecte xylophage ou le lit de mes grands-parents?)



Vers du bois cherchant à effacer le souvenir de ma grand-mère


Ici, toutes les boiseries sont rongées par les vers.  J’ai acheté du produit et je me suis mis à désinfecter une petite écritoire qui avait appartenu à ma grand-mère et à mère par la suite. Du coup je me suis dit qu’il fallait faire très vite, comme si le meuble était en danger de mort alors qu’il traîne dans cet état depuis des années*.
Rien de plus ordinaire que ces projections fétichistes : en cherchant à sauver ces objets poussiéreux nous avons le sentiment de sauver nos ancêtres. Après, je me suis identifié moi-même à l’écritoire (un peu abîmé par le temps mais tout aussi sauvable), et cette urgence thérapeutique m’a paru encore plus flagrante.



Aucune empathie, en revanche, avec les vers.



*  Avant de passer aux tiroirs j’aurais eu donc quelques minutes  pour sortir boire un apéritif.

jeudi 21 septembre 2017

Je t'aime moi non plus (encore un mot sur Hitler et son amour pour la faune sauvage).



Je reviens sur mon dernier billet. En  observant mieux la femelle qui, tout en étant près du Führer, regarde ailleurs, j'ai un horrible soupçon : les deux chevreuils sont peut-être empaillés.

Après tout ce qui a été dit sur l' "écologisme nazi" ce serait bizarre de découvrir que les deux destinataires de cet "acte d'amour", en réalité, sont  deux cadavres.  

Torno sull'ultimo messaggio. Osservando meglio la femmina che, pur essendo vicinissima al Führer, guarda altrove, ho un orribile sospetto : i due caprioli forse sono impagliati. Dopo tutto quello che è stato detto sull' "ecologismo nazista" sarebbe buffo scoprire che i due destinatari di questo "atto d'amore", in realtà,  sono due cadaveri. 

mardi 20 juin 2017

Jardinage et biopouvoir


Papillon inattendu venu mettre du désordre dans notre jardin

Dans le traitement du jardin nous exprimons nos rapports à l'altérité.  Certains jardiniers s'entourent d'espèces rares et exotiques. Ils aiment les étrangers, oui, mais pourvu qu'ils aient de la classe. D'autres, plus "branchés", mettent en valeur ceux qui arrivent sans invitation, amenés par l'eau ou par le vent (c'est la poétique de Gilles Clément et de son Éloge des vagabondes*). D'autres encore  tiennent à la pureté ethnique : "Moi, Monsieur, je ne garde que les espèces bien de chez nous ...". On connait le cas de ces jardiniers contradictoires qui, tout en  se réclamant de l'autochtonie, cherchent à masquer leurs racines rurales. Ils donnent alors une chasse impitoyable aux pissenlits et autres plantes adventices susceptibles de rappeler  les prés et,  par là, la campagne et ses habitants.  Il y a ensuite ceux qui militarisent leur jardin avec des murs en béton et des barbelées. Une fois rassurés, ils exercent un contrôle méthodique sur tout ce qui bouge. C'est le modèle "Chacun chez soi etc.". Ils ont un jardin de patriote. Mais leur pelouse, bien rasée et toujours impeccable,  n'a rien de typiquement français.


Nel modo di trattare il giardino esprimiamo il nostro rapporto con l'alterità. Certi giardinieri si circondano di specie rare ed esotiche. Amano gli stranieri purché siano di classe. Altri, più sofisticati, mettono in valore quel che arriva spontaneamente portato dall'acqua dal vento e dagli uccelli (è la poetica di Gilles Clément e del suo Éloge des vagabondes*). Altri ancora privilegiano la purezza etnica "Io, caro mio, non tengo che piante delle nostre parti ... ". Certi giardinofili, piuttosto contraddittori,  rivendicano la loro autoctonia vergognandosi, nello stesso tempo,  delle  radici rurali. Danno allora una caccia senza quartiere ai radicchi di campo e altre piante avventizie che ricordano appunto i campi e, di conseguenza, la campagna e i suoi abitanti. Ci sono poi quelli che militarizzano il giardino con muri di cinta e filo spinato (i più estremisti). Una volta al sicuro, esercitano un controllo metodico su tutto quello che si muove o osa muoversi. È il modelle "Moglie e buoi dei paesi tuoi". Hanno un giardino da patrioti. Ma il loro prato, ben rasato e sempre impeccabile, non ha  niente di tipicamente francese.

*Clément, G. (2002). Éloge des vagabondes. Paris, Nil Éditions.

lundi 9 janvier 2017

Bye-bye Caulerpe, et un grand merci. Pour la réhabilitation des espèces invasives


L'algue tueuse

Pauvre Caulerpa Taxifolia, on l'a soupçonnée de tous les maux et traitée de tous les mots ("algue tueuse", "peste verte", "espèce opportuniste" ...).  Pourtant, pendant une bonne décennie, elle a fait fonctionner des laboratoires, enrichi des particuliers, alimenté des journalistes en mal d'inspiration, donné matière à des films et des romans (des pures merveilles trop vite oubliées), permis même aux ethnologues, malgré la faible utilité de leurs analyses,   de participer à des projets de recherche.     Et maintenant, après avoir accompli sa mission, elle se retire. Elle s'en va.

Adieu Caulerpa Taxifolia, tu nous a fait beaucoup de bien*.

*J'aborde cette question de façon moins sarcastique dans les articles suivants:
"Algues tueuses et autres fléaux", (d'Hondt, JL. Lorenz, J. éd). , Côtes et estuaires, milieux naturels, éd. CTHS, Paris, 2002
"Ceci n'est pas un mythe : l'obsolescence médiatique de Caulerpa taxifolia" in (Sophie Bobbé éd. : Communications n. 76 Nouvelles figures du sauvage, , p. 181-202
"Les invasions biologiques sous le regard des sciences de l'homme", in (R. Barbault, M. Atramentowicz coord.) Les invasions biologiques, une question de natures et de sociétés, Paris Quae, 2010, p.  65-108


Sur les transformations environnementales et la théorie du complot cf. aussi mon article  :  "Le gibier de l'apocalypse. Chasse et théorie du complot" Ethnologie française, Les animaux de la discorde (Vanessa Manceron et Marie Roué éd.) 2009 39 (1), 89-99.