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mardi 28 juillet 2026

Avoir ou être? Du bon usage de la testostérone (et du bromure)

 


(Suite et fin). Je reviens sur la nouvelle selon laquelle l'armée américaine compte vérifier le taux de testostérone de ses soldats afin de soumettre les déficitaires éventuels à un traitement médical. Cela me rappelle une rumeur qui circulait dans les casernes lorsque j'avais vingt ans : on prétendait que, pour diminuer la libido des recrues, l'institution, prévoyante, mettait du bromure dans leur café (de potassium ou de sodium, selon l'orientation des experts et les traditions nationales). Veut-on un soldat docile ? On lui administre du bromure. Veut-on le lancer à l'attaque ? On le gave préalablement de testostérone.

L'histoire du bromure, paraît-il, n'est qu'une légende urbaine. Celle de la testostérone, une vérité officielle confirmée par les hauts responsables du gouvernement américain.

Je pense aussi, au passage, aux opportunités juridiques offertes par cette innovation : le conscrit accusé de s'être comporté de façon peu chevaleresque envers une promeneuse croisée dans un parc pourrait toujours se disculper en déclarant : « Ce n'est pas moi le coupable, c'est la testostérone ! »

mardi 21 avril 2026

Les loups sont revenus (6). Frissonnons dans les bois puisque le loup est-là

    Pascale de Senarclens, Crime Board, extrait  de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

(Suite) L’ethnologue Grégoire Mayor (« Derrière les feuilles, derrière le masque : petite enquête sur la recherche et la peur ») nous raconte avec grâce l’histoire de ses rapports avec la figure du loup -  de l’époque de son enfance, quand son frère appelait le loup au téléphone pour lui dire de venir embarquer son petit frère (il lui donnait même l’adresse de la maison…), jusqu’à l’actualité, où cette image envoûtante a été remplacée par celle du loup réel, qui passe désormais dans les villages pour kidnapper les  moutons.

Le retour du loup, nous explique Grégoire Mayor, a laissé sa trace dans les Tschäggättä du Lötschental, ces « créatures qui hantent durant la période du carnaval les paysages alpins du Haut-Valais ». Absent de la tradition locale, le personnage du loup a fait son apparition dans le cortège en 2023. « La gueule du loup était inquiétante, avec sa bouche grande ouverte, ses crocs saillants, sa langue d’un rouge éclatant et ses yeux d’un jaune vif. Cette expressivité contrastait avec la douceur et l’élégance d’un costume très travaillé, camaïeu de gris et de noir. » Un portrait double face, finalement, évoquant à la fois la brutalité réelle du loup et la bonne réputation dont il bénéficie aujourd’hui.

Je rappelais au départ l’angélisme qui accompagne les représentations officielles du loup. C’est un angélisme qui considère les anciens attributs de ce carnassier emblématique comme des épiphénomènes, des « croyances », des stigmates injustifiés. Certaines voix se lèvent, cependant, pour nous rappeler les aspects sanglants du style de vie de ce canidé sauvage réhabilité. En jouant sur le parallélisme entre prédation « naturelle », pour ainsi l’appeler, et prédation sexuelle, Pascale de Senarclens, artiste interdisciplinaire (« Crime Board »), met sous nos yeux, à côté d’une férocité humaine qui n’a plus d’alibi (justifier ses intempérances par l’instinct ou la passion a perdu toute efficacité), la férocité animale que nous aurions tendance à banaliser (et parfois même à sanctifier : « Crime Board, écrit-elle, est issu de ce tissage entre proies et prédateurs, domestiques et sauvages, massacres banalisés en tout genre. Parce que la brebis et moi, nous avons de la peine à attirer l’attention sur les meurtres qui traversent notre histoire, alors je me permets de demander, en notre nom à toutes les deux, pourquoi la grandeur du loup sauvage émeut-elle davantage les foules que le ventre déchiqueté de la brebis ? »

Je comprends le parallélisme, tout en me demandant si ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence du loup à l’égard des brebis et ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence des hommes à l’égard des femmes appartiennent à la même catégorie. De toute façon, force est de constater que leur argumentaire, comme je viens de le suggérer,  est souvent le même : « La prédation… c’est naturel ».

Clôt l’ensemble un article un peu dingue, consacré à la « fonction sacerdotale du loup » (« Sacrés loups et loups sacrés. Une compassion à géométrie variable »), où l’auteur cherche à montrer que, si les grands prédateurs sont de retour, c’est pour remplir une fonction sacrificielle. S'ils sont  bien accueillis chez nous - hypothèse encore plus farfelue que la précédente - ce n'est pas en dépit de leur férocité (« on ne fait pas d’omelettes, etc. »), mais en raison de leur férocité (« frissonnons dans les bois, tant que le loup est-là »). Inutile de préciser que je partage intégralement ce point de vue (suite et fin).

vendredi 6 mars 2026

N’est pas Dreyfus qui veut

     


 Émile Zola, devant la Court d'Assise, proclamant l'innocence de Curtis

« Curtis serait-il le Dreyfus des chiens ? », suggérait Brigitte Bardot dans un tweet du 2 novembre 2020. Et, dans son appel au Président de la République, elle demandait : « Emmanuel Macron, allez-vous longtemps encore couvrir vos amis chasseurs/tueurs ? » Dans Le Monde du 5 mars, je lis : « Au deuxième jour de son procès, Christophe Ellul reconnaît la responsabilité de son chien Curtis dans la mort de sa compagne, Elisa Pilarski. » Mais pourquoi Curtis aurait-il massacré sa maîtresse ? C’était de la légitime défense, peut-être.

En tout cas, si j’étais membre de la Fondation Brigitte Bardot, je me sentirais obligé de demander humblement pardon à la communauté des chasseurs — et notamment à leurs chiens — victimes d’une campagne calomnieuse.

Trouvant ce cas emblématique, j’en ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog (16 nov. 2019, 25 janvier 2020, 10 mars 2020, 14 mars 2020, 11 nov. 2020, 15 nov. 2020, 17 nov. 2020, 25 nov. 2020, 17 février 2025). 

mercredi 18 février 2026

Je cogne, tu cognes, il cogne. (Le pitbull antifa)


 


Dans mon post du 3 février intitulé  « Pourquoi les black-blocks n’aiment pas la psychanalyse » je faisais dire à un membre de cette multitude composite* « – Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je fais la guerre? ».

Les valeurs revendiquées par les uns et par les autres ne sont pas les mêmes. Et les sciences humaines et sociales les prennent justement au sérieux, tout en nous invitant à reconstituer les contextes qui permettent de mieux comprendre les trajectoires individuelles.

Il n’empêche que les comportements se ressemblent terriblement. Et les mobiles inconscients aussi. Peut-être.

À vingt ans, dans l’Italie des années de plomb, j’aurais qualifié le propos qui suit de « qualunquista »**. Je le tiens tout de même, conscient qu’il ne fera pas  l’unanimité :

Je sais que je ne devrais pas, mais lorsque j’entends la formule « Jeune Garde » je pense automatiquement à l’hymne fasciste « Giovinezza, giovinezza »***. Je pense à  Eros e Priapo du grand écrivain italien Carlo Emilio Gadda, qui tourne en dérision le jeunisme « priapique » de la rhétorique fasciste (Gadda, qui était un conservateur de la plus belle eau). Je pense au tire-larmes hongrois  Les gars de la rue Paul – un énorme succès éditorial chez les préadolescents européens – où on raconte l’histoire de deux bandes d’écoliers qui défendent « leur territoire » bec et ongles,  et ça se termine mal. ****Je pense aux « traditions d’antan » et aux guéguerres entre villages, véritables batailles identitaires avec leurs morts à la clé, qu’on retrouvait raidis dans le caniveau au lendemain de la fête patronale (autant de « victimes qu'il faudra venger »). Je pense, comme je l’ai déjà écrit, aux tifosi et à leurs meneurs. Oui, parce que même les tifosi, lorsqu’on les écoute, ont leurs valeurs à défendre, leur idéologie, et leurs maîtres à penser.

L’analyse sociale, aujourd’hui, nous aide à comprendre ces dynamiques tragiques.  Le « réductionnisme biologique », de son côté, évoquerait, derrière les argumentaires politiques invoqués par les cogneurs, l’influence de la testostérone.

Les commentateurs d’autrefois auraient mis plutôt l’accent sur l’instinct, les « humeurs », les tempéraments. Dans le folklore et le roman, on arrivait même à imaginer l’existence d’une méchanceté intrinsèque à certains individus, habités par la haine, par la jalousie, par le désir pur et simple de se défouler, de faire du mal.

C’est ce qu’on aurait envie de penser à propos des derniers instants du pauvre Quentin Deranque lorsque, déjà à terre et dans l’impossibilité de se défendre, il a reçu ces quelques coups de pied supplémentaires.

* Composée par des individualités différentes professant, dans leur quotidien, les métiers les plus insoupçonnables 

** Je confie au lecteur la tâche de se renseigner sur les origines de ce mot dans l’Italie « apolitique » de l’après-guerre.  

*** Giovinezza, giovinezza, primavera di bellezza, nel fascismo è la salvezza
della nostra libertà
.

****  Voici le résumé proposé par Wikipédia : « En 1889, à Budapest, des écoliers du quartier Józsefváros passent leur temps libre dans l'unique terrain vague de la ville, terrain qu'ils considèrent comme leur « patrie ». Aussi, lorsqu'une autre bande de garçons appelés « les Chemises rouges », tentent de s'emparer du terrain, les écoliers de Józsefváros sont obligés de se défendre à la manière militaire… ».

 


mardi 3 février 2026

Pourquoi les black blocs n’aiment pas la psychanalyse


 

 
Peut-on être à la fois un pitbull et d'extrême gauche? Ma critique à ceux qui squattent le terme « patriotisme » pour anoblir leur envie de cogner ne doit pas nous faire oublier ceux qui cherchent à justifier cette même incontinence au nom de l’antifascisme*. J’ai sous les yeux des images montrant des black blocs qui, à Turin, ont frappé sauvagement un policier à coups de marteau. Pour qui se prennent-ils ? Pour des résistants ? Pensent-ils vraiment que les masses n’attendent que leurs exploits guerriers pour descendre dans la rue et faire la révolution ? Quelle arrogance aveugle ! Et quel infantilisme ! En quoi seraient-ils différents des tifosi qui tous les dimanches, sans besoin d’invoquer le moindre idéal politique, frappent leurs semblables avec la même volupté ?

Les black blocs répondraient que ce n’est pas pareil, que leurs motivations et celles des tifosi ne se ressemblent pas. Mais ces motivations officielles auraient de fortes chances d’être considérées, par les spécialistes de l'inconscient, comme des rationalisations.  Le vrai moteur est ailleurs :

 – T’as beau proclamer tes idéaux de justice et de fraternité, ce qui t’intéresse, manifestement, c’est de cogner. Nous pouvons explorer ensemble ton vécu, si tu veux,  pour remonter aux origines de ton syndrome**.

– Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je fais la guerre?

-  Tu commences  a en prendre conscience, c'est déjà un pas en avant. 

Je pense que le fait de remettre en cause les déclarations des acteurs sociaux (et, implicitement, leur libre arbitre), explique en bonne partie l'hostilité suscitée par la psychanalyse chez bon nombre de nos concitoyens***.

 * Alors que le fasciste, justement, est celui qui veut imposer son point de vue par la force.

** Inutile de préciser qu'un vrai psychanalyste s'y prendrait autrement. 

*** Et notamment ceux qui, puisque l'inconscient ne se voit pas, sont persuadés qu'il n'existe pas.  

dimanche 1 février 2026

Nostalgie de quoi ?

 


Où réside le charme de ces souvenirs?

Je songe aux gaillards recrutés pour faire partie de l’ICE (un raccourci de MILICE, je suppose) que Donald Trump a qualifié de patriotes. Et je pense à cette phrase, que je dois avoir déjà commentée, qui jette une ombre glaciale sur une chanson que par ailleurs j’aime beaucoup : Toulouse.  C’est là où Nougaro dit : « Ici, même les mémés aiment la castagne ».

Personnellement, j’éprouve une antipathie profonde pour les mémés qui aiment la castagne (ainsi que pour leurs compagnons).  Et je me demande : « Quelles motivations met-on en avant quand on aime castagner ? ». La défense des valeurs  morales fait souvent partie de ces prétextes. Le patriotisme (et l'amour  pour l'équipe de son cœur)* également.

C’est ainsi que, parfois, on peut avoir le sentiment que des termes comme « cogneur », « va-t-en-guerre », « nécrophile » et « patriote »** appartiennent à la même aire sémantique. 

A priori, je n’ai rien contre le patriotisme qui, à certains moments de l’histoire d'un Pays, peut prendre des formes très nobles. Mais le patriotisme est une chose, les « patriotes », parfois, en sont une autre (et notamment ceux qui font du sentiment patriotique tout un fromage — j’ai toujours aimé cette formule française aux accents surréalistes). La comparaison d’un certain type de patriotes avec des « tifosi » partageant avec eux les mêmes dispositions psychologiques, me fait penser à la formule freudienne « narcissisme des petites différences ». On trouve sur le net la définition suivante  : Le « narcissisme des petites différences » : concept forgé par Sigmund Freud (notamment dans Le Malaise dans la civilisation, 1929) pour décrire la tendance des communautés proches ou apparentées à se railler et à se combattre mutuellement en exagérant des différences minimes. Ce mécanisme permet de satisfaire des pulsions agressives tout en renforçant la cohésion interne du groupe, le mépris de l’autre voisin servant de dérivatif.

** J'ajouterais même «  pitbull ».  

jeudi 15 janvier 2026

« Fucking bitch ! » (Donc je l’exécute)*

 


Il fut un moment où le quotidien La Repubblica publiait des images de policiers américains sauvant des canards, des chevreuils et autres bestioles en danger. Je me souviens avoir signalé ce phénomène dans ce blog, en me posant la question du sens de ces reportages anodins.

J’y pense à propos de Madame Renee Nicole Good, qui n’étant pas un canard ni un chevreuil  …

* J'ai mis ce court propos entre parenthèses  parce qu'il ne vient pas de moi. Il a été formulé par un représentant de l' État américain pendant  l'exercice de sa fonction.

mercredi 7 janvier 2026

Les huîtres de la discorde


Un événement critique menace la communauté.  Pour réduire l’angoisse, il faut désigner un responsable sur lequel projeter le ressentiment collectif. Il ne le mérite peut-être pas, mais ça soulage.  

René Girard et Edgard Morin, chacun à sa manière,  ont traité ce sujet avec beaucoup de finesse.

J’y pense par rapport à ce qui vient de se passer  dans le bassin de Thau :   des analyses sanitaires montrent que plusieurs lots d’huîtres et de moules sont contaminés par un  virus très contagieux qui provoque des gastro-entérites (vomissements, diarrhées, douleurs abdominales). La préfecture de l’Hérault suspend la vente des mollusques. Le Midi Libre relate les faits,  décrivant quelques cas d’intoxication. Le 5 décembre, une cinquantaine d’ostréiculteurs cagoulés  manifestent devant les grilles du siège de Midi Libre à Saint-Jean-de-Védas et incendient le portail.

« Rappeler l’interdiction sanitaire de consommer des huîtres du bassin de Thau   n’est pas une opinion  – écrit Olivier Marino, directeur de la rédaction - c’est un devoir d’information et de santé publique. »

Rien de plus logique, a priori. Mais il oublie que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ».

dimanche 28 décembre 2025

Oiseaux en cage

 

Et pourtant Maurizio Vandelli, à l’époque, était loin d’être un macho. Il était même son contraire : un ménestrel authentique, maigrichon et fragile qui dans ses chansons avait toujours le rôle  du perdant (ses fiancées le quittaient méthodiquement et il était toujours triste comme la pluie*).

L’autre jour, je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à fredonner une des chansons les plus célèbres du groupe Equipe 84, dont il était le leader.

Voici le texte :

Sorrido a lei
E piango per lei
Io mi specchio
Negli occhi suoi

Un angelo blu
Vola in cielo
Un angelo blu
Che se fischio torna giù
Un angelo blu
E lei lo sa
È tutto ciò
Che io ho
E in gabbia la terrò

Je lui souris  Et je pleure pour elle Je me regarde Dans ses yeux  Un ange bleu  S'envole vers le ciel  Un ange bleu  Qui, si je siffle, redescend  Un ange bleu  Et elle le sait  C'est tout ce que  j'ai  Et en cage je la garderai.


Quelle idée de rappeler son amoureuse en sifflant, comme si c'était un chien, et de la  garder en cage pour qu’elle ne s’échappe pas.  Le comble c’est que, pendant mon adolescence, j’ai chanté ce motif des dizaines de fois (sous la douche ou dans les parages) sans m’apercevoir de son côté aberrant*.

* Question : lequel des quatre, selon vous, est Maurizio Vandelli?

* Le responsable de ce texte n'était pas le pauvre Vandelli - qui se limitait comme moi, j'imagine,  à le répéter de façon acritique -  mais le parolier Mogol, célèbre pour avoir transformé   Space Oddity de David Bowie (voyage solitaire d'un  astronaute  qui perd progressivement le contact avec la Terre), en une chansonnette larmoyante pour adolescents boutonneux (Ragazzo solo, ragazza sola).  Par  curiosité, j’ai jeté un œil sur la version  originale en anglais. Elle, n'a rien à voir avec Un angelo blu. Bien plus complexe sur le plan psychologique, elle ne fait pas la moindre référence à des contenus machistes. Je me demande : est-ce que les chansons anglaises deviennent machistes en migrant en Italie?  Cela pourrait faire un joli sujet de thèse en ethnolinguistique.

mercredi 17 septembre 2025

Nouveaux horizons de la bestialité

 

 

 

Je relis un fragment d’un vieil article passé complètement inaperçu. À l’époque je croyais encore que des propos de ce genre auraient suscité une controverse. Personne n’a jamais réagi. Les Français disposent d'une formule haute en couleur, concernant un violon et ses différents emplois, pour décrire l’inutilité de ce genre de performances. Voici le passage en question :

« La bestialité a changé de lieu.  La sexualité débridée du taureau, la violence du loup, la soif de sang de la belette, la grivoiserie du porc, je dirais même la puanteur du bouc, ont quitté le corps de la bête pour s’installer dans d’autres corps, plus adaptés : ce sont, justement, les corps maladroits du boucher, de l’équarrisseur et des autres « tueurs »:

« Je devrais vous parler encore des horreurs qui entourent la mise à mort des bêtes de boucherie, les coups d’assommoir mal assénés par des abatteurs improvisés et incompétents à moins qu’ils ne soient ivres et indifférents à force de patauger dans le sang et de donner la mort ». L’animal et … nous ! Albert Jaumain, président de la société protectrice des animaux, Bruxelles, Imprimerie Lucifer, 1946,  p. 80 

    Il en va de même pour les toreros. Dans les jeux carnavalesques décrits par l’anthropologue espagnol Caro Baroja, la jeunesse des campagnes ibériques persécutait avec enthousiasme chiens, chats, coqs, éloignés du cercle des humains par des jeux cruels*. C’est avec une fougue comparable, que les jeunes espagnols s’en prennent aujourd’hui aux derniers représentants de l’art tauromachique, « chassés de la cité », comme l’étaient autrefois, à la fin du carnaval, les masques des fauves incarnant la bestialité :

« (…) Torero tu es la honte d’une nation

Torero, tu es la violence à la télévision,

Torero, tu es assassin par vocation,

Torero, ton métier me fout la gerbe »  

(refrain de la chanson « Verguenza »

- La honte – du groupe SKA-P, dans le CD  Planeta Eskoria)  

Dans d’autres milieux, plus sophistiqués, les remplaçants contemporains du « fauve » (et peut-être du « faune ») d’antan sont les mâles de l’espèce homo sapiens : 

« Il me semble que la ˝cruauté˝, - ce qu’on appelle la cruauté et qui est inséparable d’un raffinement – est spécifique de l’homme, de sa perversité, et peut-être aussi de la sexualité masculine. », Elisabeth de Fontenay, « Entretien » avec Mario Cifali, in La guerre et la pulsion de mort, Chène-Bourg/Genève, 2003, p.  144.

Jean-Claude Nouët pousse jusqu’au but cette inversion des représentations traditionnelles qui étaient centrées sur la méchanceté innée de certains animaux, les prédateurs en particulier. Pour ce médecin, ancien président de la Ligue française des droits de l’animal,  s’il y a une espèce abritant dans son programme génétique la commande de la cruauté – et il s’agirait de la seule – c’est bien celle de l’homme **.

Dans ce genre de narrations (« narrations » en ce qu’elles ont d’allusif, d’allégorique), la réhabilitation de l’animal implique la stigmatisation, ou au moins la « mise sous surveillance », d’une partie du genre humain. Si on reclasse certaines catégories, c’est qu’on en déclasse d’autres ». (Extrait de mon article : « Les joies du taxinomiste : classer, reclasser, déclasser », in  Aux frontières de l'animal. Mises en scène et réflexivité, Annik Dubied, Juliet J. Fall et David Gerber éds.  Droz, 2012

*Julio Caro Baroja, Le Carnaval, Paris, Gallimard, 1979

**Jean-Claude Nouët, « L’homme, Animal inhumain » in  (Georges Chapoutier éd.), L’animal humain, traits et spécificités, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 82-83

 

samedi 30 août 2025

Pacifisme canin

 



J’ai du mal à y croire mais c'est ce qu'on m'a raconté. Le grand-père d’une amie venait d’acheter un chien de chasse. À chaque fois qu’il épaulait, le chien faisait un joli bond au-dessus du fusil comme une sorte d’arc-en-ciel. En prenant des renseignements il apprit que, dans sa carrière précédente, ce chien  avait travaillé dans un cirque.

vendredi 25 juillet 2025

Mettre en valeur un territoire

 


- Comment résumerais-tu l’action des Israéliens à Gaza ?

- Je dirais qu'ils sont en train de faire d’un désert un jardin.

- Ah je vois, c'est ce qu'ils appellent « Fleurir le désert ».

mercredi 23 juillet 2025

Le chapeau de ma grand-mère

 

Manteau en fourrure de taupe, années 1930

Mario ne se limitait pas à déterrer les courtilières, il attrapait aussi les taupes qui infestaient le jardin. Il insérait dans le monceau de terre un piège métallique, un ressort minimaliste en forme de V. Le matin suivant il sortait sa belle taupe et la désolidarisait de sa peau qu’il mettait à sécher. Il faisait pareil avec la peau des lapins. Le chiffonnier passait tous les mois, achetait ses produits et il les revendait aux fourreurs.  Dans les champs, avec ce traitement,  il restait toujours des taupes, mais dans des proportions acceptables. Leur prélèvement périodique était une sorte de récolte. La communauté des taupes payait une dîme, c’est vrai, mais elle n'était pas exterminée. Tout en tuant les courtilières, les taupes et les lapins, Mario n’était pas particulièrement méchant.

Lorsque j'étais petit, ma grand-mère paternelle, une femme très sobre, portait un chapeau en fourrure de taupe dans lequel brillaient des petites plumes de faisan. Elle était loin d’être méchante.

Quand je pense aux animalistes, saisis non pas dans leurs déclarations officielles, mais dans leur « éthologie » (je veux dire dans leur intimité, dans leur manière de se rapporter les uns aux autres et d’administrer des sentiments comme la jalousie, l’envie, le désir de juger et de conditionner son prochain  au nom de la bonne cause ... ), je me demande s’ils sont forcément plus humains que Mario et ma grand-mère.

lundi 21 juillet 2025

Taupiques

 



Ai-je le droit moral d’éliminer physiquement les taupes qui envahissent mon jardin ? Je me suis posé cette question après avoir consulté le net à la recherche d’un « dispositif » (terme très à la mode) pour empêcher que mon jardin ne devienne une taupinière.  La tendance générale, en matière de bestioles envahissantes, est à la non-violence. Il y en a qui proposent de les dissuader par des vibrations sonores (avec quelles conséquences pour la santé humaine et non-humaine ? On le saura dans quelques années). On suggère également une série de plantes décourageant l’installation des talpidés, tout en précisant qu’elles ne marchent qu’à moitié. D’autres proposent des pièges qui ne blessent pas l’animal et permettent de le transférer, la nuit tombée, dans le jardin du voisin (où l’herbe, on le sait, est toujours plus verte).

Je vois venir la création d’un service vétérinaire pour taupes accidentées : une fois  la santé retrouvée, elles pourront être réintroduites dans l’écosystème et fidélisées au territoire par la diffusion souterraine d’une musique « taupiaire » conçue à cet effet.

vendredi 18 juillet 2025

Donner la vie, donner la mort (pour un partage équitable des fonctions)


Dans son ouvrage Donner La Vie, Donner La Mort. Psychanalyse, Anthropologie, Philosophie (Paris, La Bibliothèque du Mauss,  Le bord de l’eau, 2014),  Lucien Scubla pointe un paradoxe : les analyses anthropologiques et même psychanalytiques ont tendance à refouler une évidence : dans les sociétés traditionnelles, en raison de leur pouvoir physiologique, les femmes sont connotées du côté de la naissance, des soins, de la réparation, de l’apaisement. Elles sont les « gardiennes de la vie ». Ce n’est pas le cas des hommes à qui on demande, lorsque c’est nécessaire, de savoir donner la mort. Pendant longtemps, cette donnée de base a joué un rôle fondamental dans l’organisation symbolique des groupes humains les plus disparates.

Aujourd'hui,  il est normal que même les femmes revendiquent le droit de donner la mort. Aux Etats- Unis, cela fait plus de dix ans qu’elles ont obtenu le droit de servir dans les unités de combat de l'armée, y compris dans les positions les plus exposées au front. En France – c’est une vieille statistique - Le nombre de chasseresses a augmenté d'environ 25% en 10 ans, passant de 25 000 en 2014 à 31 200 en 2023.

J’ai du mal à imaginer une société à venir où il y aura plus de chasseresses que de chasseurs. Mais on ne sait jamais.

mardi 24 juin 2025

Maurice et le Bronx


Cette fois je parle du vrai Maurice, pas celui que je squatte pour lui faire dire n’importe quoi à la manière des ventriloques. L’autre jour il me suivait de loin, derrière une fenêtre, pendant que je déplaçais des objets. Lorsqu’il a aperçu mon bâton de marche en houx (auquel je tiens beaucoup  et que je perdrai sûrement dans la frénésie d’une rencontre avec des cèpes ou des coulemelles), il est parti comme un endiablé.  J’ai alors compris qu’il a eu une jeunesse difficile, avec des scènes de violence et autres traumatismes. Il m’a fait de la peine. Du coup, je le nourris plus volontiers.

lundi 2 juin 2025

L'aigle déconstruit de Maurizio Cattelan

 


Manifeste s'inspirant d'une sculpture en bronze, réalisée en 1938, qui faisait partie d'un monument commémorant le discours de Benito Mussolini à Dalmine en 1919.*

 

De temps en temps, dans mes recherches et dans ce blog, je reviens sur une évidence : l’attraction pour les grands prédateurs peut aller au-delà (ou rester en deça), de la simple admiration naturaliste. Comme je le rappelle dans Le retour du prédateur ** ou dans Faut qu’ça saigne***, l’aigle l’ours et le loup peuvent charmer en raison de l'emprise létale qu’ils exercent sur les autres animaux. La violence inhérente à leur éthologie peut encourager des parallélismes (darwinisme social, légitimation de la loi du plus fort, etc ...) et susciter  des identifications. Nous savons à quel point les régimes autoritaires aiment mobiliser, dans leur symbolique, toutes sortes de fauves et d’oiseaux de proie.

J’y pense en relation à la nouvelle exposition de   Maurizio Cattelan (Bergame, Palazzo della Ragione, du 7 juin au 26 octobre). L'affiche nous propose un aigle revisité (« déconstruit », dirait-on aujourd’hui). Son message est clair : faut-il effacer les symboles du fascisme? Non, il faut les conserver et les montrer. Il faut les obliger à rester parmi nous et à nous rendre des comptes.  Parce lorsqu'on oublie le  passé, on risque de le voir ressurgir à peine déguisé.

 

*(Cf. l’article : https://www.repubblica.it/cultura/2025/06/01/news/cattelan_mostra__in_italia_il_fascismo_non_e_mai_finito-424641594/?ref=RHLM-BG-P25-S1-F-fogliettone%27

** Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011 ?

*** Faut qu’ça saigne. Écologie, religion, sacrifice. Éds. Dépaysage, 2020

dimanche 16 mars 2025

Deux poids et deux mesures (à propos du prix Nobel)


 

 Nicolas Poussin (1594-1665). L’armée d’Hannibal procédant à l’annexion de la Gaule Cisalpine.

On reproche à la Fondation Nobel d’être partisane. Ce n'est pas injustifié :  elle prévoit un prix Nobel pour la paix, mais pas de  prix Nobel pour la guerre*.

 

* Ne serait-ce que commerciale.

mercredi 8 janvier 2025

Retrouve-t-on ses chiens au Paradis ? Même les dobermann ?

 


 

On peut avoir un dobermann à différents titres : parce qu’on se sent menacé, par exemple, ou parce qu’on est fasciné par sa violence  présumée*. On peut aimer le dobermann en raison de son « patriotisme », dans le sens qu’il adore son maître, à savoir son patron. On peut s’identifier au dobermann en le considérant comme victime d’un mauvais procès (« On lui attribue injustement des dispositions qu’il n’a pas », pensent certains propriétaires, « et nous le prouverons scientifiquement en le laissant seul à côté de nos bébés  … »). On peut apprécier le dobermann parce qu’il ne craint pas le feu des lance-flammes, c’est  toujours utile, parce qu'il est un « visionnaire »,  ou parce que d’autres, notamment « ces autres- là dont on va s’occuper bientôt », ne l’apprécient pas du tout.

Personnellement, le jour du bilan final, j’aimerais qu’on puisse dire de moi : « Il a été entouré par plusieurs races canines, mais pas par des dobermann » **.

* Je dis présumée parce que la violence du dobermann, paraît-il, est juste une rumeur.

** C’est dire si je suis raciste. En fait, ce que je n'aime pas chez le dobermann, ce n'est pas forcément le chien (quoi que ...) mais ce qu'il représente, le message qu'on communique par son intermédiaire.