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mardi 3 février 2026

Pourquoi les black blocs n’aiment pas la psychanalyse


 

 
Peut-on être à la fois un pitbull et d'extrême gauche? Ma critique à ceux qui squattent le terme « patriotisme » pour anoblir leur envie de cogner ne doit pas nous faire oublier ceux qui cherchent à justifier cette même incontinence au nom de l’antifascisme*. J’ai sous les yeux des images montrant des black blocs qui, à Turin, ont frappé sauvagement un policier à coups de marteau. Pour qui se prennent-ils ? Pour des résistants ? Pensent-ils vraiment que les masses n’attendent que leurs exploits guerriers pour descendre dans la rue et faire la révolution ? Quelle arrogance aveugle ! Et quel infantilisme ! En quoi seraient-ils différents des tifosi qui tous les dimanches, sans besoin d’invoquer le moindre idéal politique, frappent leurs semblables avec la même volupté ?

Les black blocs répondraient que ce n’est pas pareil, que leurs motivations et celles des tifosi ne se ressemblent pas. Mais ces motivations officielles auraient de fortes chances d’être considérées, par les spécialistes de l'inconscient, comme des rationalisations.  Le vrai moteur est ailleurs :

 – T’as beau proclamer tes idéaux de justice et de fraternité, ce qui t’intéresse, manifestement, c’est de cogner. Nous pouvons explorer ensemble ton vécu, si tu veux,  pour remonter aux origines de ton syndrome**.

– Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je fais la guerre?

-  Tu commences  a en prendre conscience, c'est déjà un pas en avant. 

Je pense que le fait de remettre en cause les déclarations des acteurs sociaux (et, implicitement, leur libre arbitre), explique en bonne partie l'hostilité suscitée par la psychanalyse chez bon nombre de nos concitoyens***.

 * Alors que le fasciste, justement, est celui qui veut imposer son point de vue par la force.

** Inutile de préciser qu'un vrai psychanalyste s'y prendrait autrement. 

*** Et notamment ceux qui, puisque l'inconscient ne se voit pas, sont persuadés qu'il n'existe pas.  

mercredi 19 juin 2024

Guy de Maupassant et le plaisir de tuer 2) Un froid de canard

 


Voici donc la scène finale du récit que j'ai évoqué dans la billet précédent. Maupassant y décrit le moment où, engourdi par un froid polaire, il procède avec son cousin à l’abattage de deux canards sauvages :

« Le jour s’était levé, un jour clair et bleu ; le soleil apparaissait au fond de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un d’eux tomba presque à mes pieds. C’était une sarcelle au ventre d’argent. Alors, dans l’espace au-dessus de moi, une voix, une voix d’oiseau cria. Ce fut une plainte courte, répétée, déchirante ; et la bête, la petite bête épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.

Karl, à genoux, le fusil à l’épaule, l’œil ardent, la guettait, attendant qu’elle fût assez proche.

— Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s’en ira pas.

Certes, il ne s’en allait point ; il tournoyait toujours, et pleurait autour de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le cœur comme l’appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans l’espace.

Parfois, il s’enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol ; il semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne s’y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle.

— Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l’heure.

Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de bête, pour l’autre bête que j’avais tuée.

Karl tira ; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu l’oiseau. Je vis une chose noire qui tombait ; j’entendis dans les roseaux le bruit d’une chute. Et Pierrot me le rapporta.

Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce jour-là, pour Paris »*.

 

On peut être étonné par le caractère schizophrène de cette narration. L’auteur nous montre à quel point il est conscient de la profonde « humanité » de ce couple d’oiseaux et, en même temps, de l’atrocité de son geste. Cependant, il ne conclut pas comme on pourrait l'imaginer, par une phrase du genre  : « Depuis ce jour, j’ai accroché mon fusil au mur ». Avec une lucidité glauque de fossoyeur, il se limite à constater, de façon lapidaire, que les deux corps qui vont se rejoindre  dans le carnier sont déjà froids.

En parlant de son ambivalence, qu’il observe de l’extérieur tout aussi ébahi que son lecteur, Maupassant parle de la complexité de la nature humaine en général.

 

* Guy de Maupassant : Amour. Texte publié dans Gil Blas du 7 décembre 1886, puis publié dans le recueil Le Horla (pp. 69-84).