Je sillonne la zone depuis mon
enfance, mais cette année je n’arrête pas de découvrir des chemins qui
ont été toujours là, sous mes yeux, sans que je m’en aperçoive. Celui-ci trace
une diagonale qui relie deux sentiers parallèles. Je les parcourais séparément,
sans savoir qu’il y avait un raccourci. Dans les parties dégagées on a du mal à
le repérer à cause de l’herbe. Des traces de pieds à peine perceptibles m’aident
à le reconnaître. Je pense au sort de ces anciens trajets abandonnés : « Si
personne n’y passe plus, c’est triste. Si beaucoup de personnes commencent à y
passer, c’est encore plus triste ».
Dans le bois son relief est très
clair. C’est un chemin digne de l’École romantique allemande, recouvert de
mousse, avec de grosses pierres dans les virages exposés, qui permettait aux
éleveurs d’amener le bétail aux estives.
J’ai ramassé assez d’armillaires et je peux me
livrer à la pure contemplation. Le chemin monte très vite, entravé ici et là
par des sapins déracinés par la tempête qui, après plusieurs années, traînent encore
sur place. Je débouche sur une clairière. J’aperçois un chalet abandonné et, d’un
coup, je comprends où je me trouve. Le pignon du chalet donne sur le bois. Sous
le toit, j’aperçois un sac à dos tout aussi vert que le paysage environnant. À
son côté – dans la pénombre je ne l’avais pas remarqué – il y a un monsieur,
immobile comme un santon de Provence. « Un agent des eaux et forêts »,
me dis-je. « Non, il a un fusil ». Je m'exclame :
« Ah, mais il y a aussi un homme, à côté du sac ! Bonsoir ».
Ma plaisanterie semble le
soulager : les chasseurs, désormais, sont perçus comme des entraves à la
libre circulation des promeneurs et regardés avec sévérité. On échange quelques
mots.
- Je viens de lever deux
chevreuils dans le bois.
- Moi, le mien je l’ai pris la
semaine dernière. Là, j’attends le cerf.
- Ah, je suis désolé, avec le
bruit que j’ai fait dans le fourré j’ai tout compromis.
- Mais non, mais non, ils sortent à la tombée de la nuit.
- C’est vrai. L’autre
jour, d’ailleurs, je rentrais en voiture et j’en ai croisé un au virage de Salvanella ( c’est un virage panoramique que
tout le monde connaît dans la zone).
- Un mâle ?
- Oui, un très beau mâle, avec des
bois … - je lui montre, sur ma tête, l’étendue de la ramure – il avançait comme … on aurait dit un voilier.
On se salue :
- Au plaisir …
- Moi je reste encore un peu pour
voir …
Je poursuis mon chemin. Quelques
minutes plus tard le chasseur me rejoint, il sourit, et continue à toute
vitesse vers le fond de la vallée.
Il court au virage de Salvanella, me dis-je . Mais je ne suis pas sûr que le beau mâle soit toujours là.