Pieter
Brueghel l'Ancien, 1565, Les
Chasseurs dans la neige.
(Suite) Voici la dernière partie de mes réflexions autour de l'éradication éventuelle des chasseurs dans les Alpes italiennes, remplacés par des individus moralement plus légitimes.
« Puisque la question porte sur la
possession du domaine à soustraire à la barbarie, je tiens à souligner un
aspect qui rend la photo du « bandit »*, sinon trompeuse, au moins équivoque.
Plusieurs fois, pendant mes recherches ethnographiques dans la chaîne alpine,
j'ai été confronté au même paradoxe. Alors que j'accompagnais mes informateurs
— à peu près comme celui de la photo — pendant une journée de chasse, je les ai
vus se faire gronder par des promeneurs rencontrés en chemin : « Pauvre bête.
Mais qu'est-ce qu'elle vous avait fait ? Mais vous n'avez pas honte ? ». Il
faut dire que les chasseurs, désormais, s'attendent à ce genre de réactions et
renoncent à rentrer au village, comme ils le faisaient autrefois, pour exhiber
joyeusement leur proie : « II y a toujours le risque de tomber sur des
touristes, et alors on se fait critiquer ... ». Un détail mérite néanmoins d'être évoqué : dans les
cas que je viens de citer, les « bandits » ont reçu leur leçon d'éthique
écologique directement sur leurs terres, ou sur celles d'amis et parents
regroupés dans la même association cynégétique. Cette circonstance tragi-comique
ne peut qu'échapper à l'opinion publique, lointaine du monde rural et
physiologiquement incline à interpréter la réalité sociale à la lumière de ses
propres désirs. Et pourtant c'est ainsi : la nature sauvage, précisément
cette nature disponible, à portée de la main, à laquelle nous accédons
librement toutes les fins de semaine ... eh bien, cette nature sauvage
appartient à quelqu'un. Très souvent, dans les Alpes comme dans les Apennins,
les propriétaires sont des agriculteurs, des éleveurs qui pratiquent encore la
chasse, ou qui la pratiquaient avant que le coût du permis ne devienne hors de
portée. Si ces «bandits» décidaient de fermer leurs terres aux
environnementalistes, aux promeneurs, aux cyclistes, aux passionnés de drafting
ou de ski hors piste, alors adieu Wilderness, adieu sorties écologiques. Les
amants du plein air voudraient bannir les chasseurs des terres qu'ils
considèrent comme « les leurs ». Ils n'ont pas compris que dans les Alpes,
assez souvent, ils sont juste tolérés dans les terres des chasseurs »**
* Cf. Les billets précédents.
** Extrait de : « Mauvais indigènes et
touristes éclairés. Sur la propriété morale de la nature dans les Alpes »
(Revue de Géographie Alpine Année
2003 91-2 pp. 9-25).