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mercredi 10 novembre 2021

Les bottes de Monsieur Haardt et les chasseurs à la glu

 


 

Monsieur Georges-Marie Haardt dans un portrait de Bernard Boutet de Monvel

En matière d'éthique animale, nous nous prenons souvent pour des héros civilisateurs.  Nous imaginons par exemple que les derniers adeptes des chasses traditionnelle errent  dans les ténèbres (ténèbres morales et cognitives)* et n’attendent que nous pour accéder à la lumière. J’y pense pendant que je contemple, hypnotisé,  les bottes étincelantes de Monsieur Georges-Marie Haardt, chef de l’expédition Citroën en Afrique (1924-1925)**.  Après des milliers de kilomètres et d'innombrables péripéties, ces bottes brillent au soleil comme si elles venaient de sortir des Galeries Lafayette. C’est une brillance équivoque, de type colonial***.

* Ils sont cruels comme des sauvages et ne comprennent rien à la biodiversité. 

** Appelée la Croisière noire.

***  Face aux sauvages, en tout cas, il est facile de briller.

samedi 30 octobre 2021

Faut-il abolir la chasse ? Autour de la propriété morale des espaces alpins (3 sur 3)

 




Pieter Brueghel l'Ancien, 1565,  Les Chasseurs dans la neige.

 

(Suite) Voici la dernière partie de mes réflexions autour de l'éradication éventuelle des chasseurs dans les Alpes italiennes, remplacés par des individus moralement plus légitimes.

 

 

« Puisque la question porte sur la possession du domaine à soustraire à la barbarie, je tiens à souligner un aspect qui rend la photo du « bandit »*, sinon trompeuse, au moins équivoque. Plusieurs fois, pendant mes recherches ethnographiques dans la chaîne alpine, j'ai été confronté au même paradoxe. Alors que j'accompagnais mes informateurs — à peu près comme celui de la photo — pendant une journée de chasse, je les ai vus se faire gronder par des promeneurs rencontrés en chemin : « Pauvre bête. Mais qu'est-ce qu'elle vous avait fait ? Mais vous n'avez pas honte ? ». Il faut dire que les chasseurs, désormais, s'attendent à ce genre de réactions et renoncent à rentrer au village, comme ils le faisaient autrefois, pour exhiber joyeusement leur proie : « II y a toujours le risque de tomber sur des touristes, et alors on se fait critiquer ... ».   Un détail mérite néanmoins d'être évoqué : dans les cas que je viens de citer, les « bandits » ont reçu leur leçon d'éthique écologique directement sur leurs terres, ou sur celles d'amis et parents regroupés dans la même association cynégétique. Cette circonstance tragi-comique ne peut qu'échapper à l'opinion publique, lointaine du monde rural et physiologiquement incline à interpréter la réalité sociale à la lumière de ses propres désirs. Et pourtant c'est ainsi : la nature sauvage, précisément cette nature disponible, à portée de la main, à laquelle nous accédons librement toutes les fins de semaine ... eh bien, cette nature sauvage appartient à quelqu'un. Très souvent, dans les Alpes comme dans les Apennins, les propriétaires sont des agriculteurs, des éleveurs qui pratiquent encore la chasse, ou qui la pratiquaient avant que le coût du permis ne devienne hors de portée. Si ces «bandits» décidaient de fermer leurs terres aux environnementalistes, aux promeneurs, aux cyclistes, aux passionnés de drafting ou de ski hors piste, alors adieu Wilderness, adieu sorties écologiques. Les amants du plein air voudraient bannir les chasseurs des terres qu'ils considèrent comme « les leurs ». Ils n'ont pas compris que dans les Alpes, assez souvent, ils sont juste tolérés dans les terres des chasseurs »**

 

* Cf. Les billets précédents.

**  Extrait de : « Mauvais indigènes et touristes éclairés. Sur la propriété morale de la nature dans les Alpes » (Revue de Géographie Alpine Année 2003 91-2 pp. 9-25).

jeudi 28 octobre 2021

Faut-il abolir la chasse ? Autour de la propriété morale des espaces alpins (2 sur 3)

 

 

L'image du paysan/bandit que je viens d'évoquer dans le billet précédent et que je reproduis ici,  me paraît suffisamment ambiguë pour mériter un commentaire. Je reviens donc sur mon article* :

 

" Du point de vue moral, le droit de s'opposer, ne serait-ce que chez soi, à la mise à mort des animaux sauvages, semble une évidence difficilement contestable. L'idée d'employer une image forte pour dénoncer une pratique collective considérée comme cruelle et injustifiée est, bien évidemment, tout aussi légitime. Mais si l'on considère les choses en perspective, trancher devient plus difficile. La photo en question, en fait, n'a pas la même signification pour tout le monde. L'historien des sociétés rurales, par exemple, pourrait y voir l'épilogue du long processus qui a mené au démantèlement de la civilisation paysanne et, plus particulièrement, des usages ruraux, ces droits gardés pendant des siècles et rapidement perdus au cours des dernières décennies. L'avocat appelé à défendre le « bandit » pourrait organiser sa harangue en soulignant le paradoxe de cette mise au ban : « Poussé à quitter la campagne pour des raisons historiques bien connues, après avoir vendu sa ferme et s'être résigné à l'urbanisation, l'acteur social décrit dans la photo - parce que c'est de lui, au fond, qu'il s'agit - est aujourd'hui criminalise au sens littéral : « Bannissons-le de nos terres », clament le néo-rural à peine débarqué dans la région, le cycliste tout-terrain, le bio-restaurateur qui vient d'acheter et de restaurer son domaine en ruine « Bannissons-le, puisque du point de vue moral il s'agit d'un vrai bandit ». L'iconographie publicitaire suit cette même tendance, en nous présentant des allégories de la « campagne nouvelle » émondée de toute souillure humaine. On y voit, par exemple, des vélos tout terrain, avatars mécaniques du vieux destrier, nous rappelant dans la légende qui les accompagne (légende au double sens du mot) la « royauté » de leurs propriétaires. (À suivre).

 

* « Mauvais indigènes et touristes éclairés. Sur la propriété morale de la nature dans les Alpes » (Revue de Géographie Alpine Année 2003 91-2 pp. 9-25).