jeudi 27 janvier 2022

Pistons les brebis (nous trouverons les loups)

 

 
 
Collier de chien de berger qu'il faudrait interdire (il risque de blesser les loups)

 

Dialogue imaginaire mais jusqu’à un certain point :

- Tu sais ? En 2020, en France, les loups ont fait 11 849 victimes entre dalmatiens,  furets et autres animaux de compagnie.

- Mais c’est monstrueux ! C’est inacceptable !

- C’était pour rigoler. En réalité ils ont  fait  11 849 victimes entre moutons, chèvres, ânes,  vaches, chevaux …

- Ah,  tu me rassures …

mardi 25 janvier 2022

Les loups, les projectiles de Monsieur Tournade et les dispensateurs de bonté

 


 

Il y a quelques jours, dans une déclaration spectaculaire, le président du syndicat Coordination rurale dans la Creuse a invité ses collègues à régler par les armes et le poison le problème des loups excédentaires. Ce geste de kamikaze, destiné à lui procurer des ennuis judiciaires, mérite d’être interprété.  Il exprime, en même temps que l’exaspération d’une catégorie, la souffrance d’un homme qui vit dans l’angoisse - cette même angoisse qui hante désormais une partie considérable  des troupeaux français attaqués jour et nuit par les grands prédateurs.

On peut interpréter les réactions très dures qui ont fait suite à cette déclaration comme des commentaires légitimes, émanant de la partie la plus sensible et progressiste de notre communauté.

On peut y voir la surdité (une surdité « autistique » ou cynique, selon les cas) d’une opinion publique éloignée des réalités qu’elle prétend juger, incapable d’imaginer le monde dans sa complexité et dispensatrice de leçons à bon marché.

dimanche 23 janvier 2022

Don't touch me. Le covid et la distance sociale


 
Gare de Mestre (Venise). Les pieds sont les miens.

 

Je ne comprends plus rien. Il me semblait que notre projet sociétal,  au départ, était de réduire les distances sociales, pas de les consolider.

 

Je fais de l’humour à bon marché, je l’avoue, mais l’utilisation de  cette formule maladroite* a la capacité de m’irriter. Elle révèle l’existence d’un imaginaire politique de type religieux, reconductible  à la notion de « biopouvoir » (pouvoir providentiel, qui pense à notre salut et nous gouverne amoureusement avec la sage inflexibilité des bergers bibliques). Un imaginaire apocalyptique où, sous le signe de l'urgence, le physique et le social finissent par coïncider.    

Je cherche à garder ma distance mentale.

*Maladroite et arrogante, parce qu'elle se voudrait "neutre" et  "technique". 

samedi 22 janvier 2022

Annonce :

Séminaire - De l’humain animalisé au vivant humanisé (troisième année : risques et avantages de la proximité ontologique)

Bâtiment EHESS-Condorcet
Salle 25-A 
EHESS,
2 cours des humanités
93300 Aubervilliers

lundi 24 janvier de  12:30 à 14:30


L’intervenante prévue ne pouvant pas se joindre à nous, le  programme est légèrement  modifié. Nous poursuivrons  la réflexion, entamée lors de la dernière séance, autour des mobiles de la pulsion animalitaire.

Sergio Dalla Bernardina :


« Aux limites de la bonté. Les ambiguïtés de notre amour pour les autres animaux ».

jeudi 20 janvier 2022

Des fake news circulent autour des araignées


Odilon Redon, 1881 Araignée du soir

« Araignée du matin, chagrin, araignée du midi, souci, araignée du soir, espoir ». Eh bien, c'est faux. De nombreuses expériences scientifiques l'ont démontré*.

Je trouve ce proverbe essentialiste et discriminatoire.

* Ce qui prouve tout l'intérêt, pour le Gouvernement,  de financer les sciences naturelles plutôt que les sciences humaines.

 

 


mardi 18 janvier 2022

Chasse et ruralité (on nie l’évidence, mais pour que le monde soit meilleur)

 

 

Extrait de la table des matière de la revue Le Chasseur Français pour l'année 1951

 

Pendant  longtemps, l’hebdomadaire le plus lu dans les campagnes italiennes a été Famiglia Cristiana. Il arrivait partout, même dans les landes les plus perdues, et il formatait la population. En France, on pourrait dire presque la même chose à propos du Chasseur français. Ce journal à large diffusion ne parle pas que de chasse, mais aussi de jardinage, d’agriculture, de bricolage. On sait qu’il a permis à des dizaines de milliers de célibataires cloitrés dans leurs fermes de trouver leur moitié grâce à sa rubrique « Petites annonces matrimoniales ». On sait aussi que, depuis ses origines (1885), il circule  dans les campagnes  bien au delà du cercle des chasseurs. Actuellement, à quelques mois des élections présidentielles, rappeler que le lien entre la chasse et la ruralité n’est pas le fantasme d’un lobby mais une réalité historique, est fort déconseillé, quitte à passer pour des ennemis du progrès moral. On sait que ce lien existe mais, pour la bonne cause, il faut le cacher.

dimanche 16 janvier 2022

Sapin malin ? Néron à Brest

 

Les arbres sont intelligents, nous assure le forestier et écrivain allemand Peter Wohlleben. Chez les humains, en revanche,  il y a un peu de tout.*

 

 

* Il ne faudrait pas y penser, je le reconnais, mais ça doit avoir donné lieu à une flambée spectaculaire.



vendredi 14 janvier 2022

La viande et la chair

 

 

Pendant un moment, j’ai eu tendance à interpréter  le refus du régime carnivore comme un refus du corps et de sa « viscéralité ». Je retrouve des traces de cette ancienne conjecture dans le passage suivant :

« Les spécialistes de la question animale ont parfois remarqué le caractère infondé de la croyance selon laquelle si on aime les animaux c'est parce que l'on n'aime pas assez les hommes. Ce poncif, bien sûr, n’est qu’un préjugé. On peut, par exemple, aimer à la fois les hommes et les animaux; n'aimer ni les hommes ni les animaux; ne pas aimer les hommes et croire aimer les animaux. Croire aimer les hommes et les animaux et, en fait,  n'aimer personne. On peut aussi ne pas s'aimer soi-même et en vouloir aux autres, ces mangeurs de viande insatiables, ces ventres concupiscents, toujours en train de s’empiffrer et de penser “à ces choses-là“ »*.

C’était réducteur, je le reconnais. 

* Extrait de mon étude : L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux. Paris, Métailié, 2006., p. 19

mercredi 12 janvier 2022

Rats des marées

 


Brest, autour de 17 heures. Je contemple le port, éclairé en biais par le soleil couchant. Je me retourne et je tombe sur un rat particulièrement bien nourri.  Des bananes, un avocat. Un peu plus loin, des carottes, des radis … À sa place je me méfierais*.

* Mais je ne  vais rien lui dire. C’est un vieux réflexe spéciste, je sais, mais je n'aime pas trop les rats.

lundi 10 janvier 2022

Ponctualité bretonne 2

 


Le fermier qui vend des œufs au marché du dimanche avait raison.  Son panier était plein cette fois, et même avant la date prévue* (le réchauffement climatique, peut-être).  Un client l’interroge :

- Et l’oie ?

- Ah l’oie est partie. Un type est passé sur le chemin avec un quad, elle a eu peur et elle partie. Maintenant elle est dans l’eau, au milieu des bateaux. On l’appelle, mais elle ne veut pas venir. Même le mâle l’appelle. Elle répond, mais elle ne vient pas.

Une cliente ajoute :

- Il lui chante : "Aline, reviens" … mais elle ne revient pas.

Tout le monde se met à  rire. 

* La reprise, selon ses déclarations,  devait avoir lieu le 15 janvier.

samedi 8 janvier 2022

De l'humanitaire à l'animalitaire (annonce)

Je profite de cet espace pour annoncer notre séminaire de lundi prochain  :

Séminaire - De l’humain animalisé au vivant humanisé (troisième année : risques et avantages de la proximité ontologique)

Bâtiment EHESS-Condorcet
Salle 25-A 
EHESS,
2 cours des humanités
93300 Aubervilliers


lundi 10 janvier de  12:30 à 14:30


 


Gaspard Renault

 

“Intimité, intersubjectivité et dette interspécifique : ce que l’animalitaire fait au naturalisme.”

 

À partir des résultats d’une enquête ethnographique menée au sein d’une ONG animalitaire en Bolivie, nous nous interrogerons sur la manière dont les pratiques de réhabilitation d’animaux sylvestres transforment les principes du naturalisme descolien sur lesquels elles se fondent.


vendredi 7 janvier 2022

Des rats et des cailles (qui nettoie quoi ?)

 


« L’étymologie du terme « racaille » n’est pas clairement définie.  Pour Auguste Brachet, dans son dictionnaire étymologique, la terminologie s’appuie sur le diminutif du radical rac qui est d’origine germanique (racker en allemand pour désigner un « équarrisseur ») et dont on trouve une trace dans le vieil anglais rack utilisé pour désigner un "chien". Racaille serait un mot formé sur le même principe que canaille qui dérive indirectement du latin canis (« chien ») et que l’on propose souvent en synonyme ».  (Source : Wikipédia)

 

Le terme « racaille » est dangereux. Il fonctionne comme un boomerang :  on le lance vers les autres (car ils le méritent, et notre patience a ses limites …) mais  il peut nous revenir à la figure.  Ça vaut aussi pour le terme « Kärcher », qui sonne très bien (on dirait une onomatopée) mais qui risque d'attirer l’attention sur la notion de voyou*.

 

* Question annexe : qui est le voyou? C'est aux tribunaux de le décider. 

mercredi 5 janvier 2022

On est ce qu’on mange (pourquoi pas des sapins de Noël?)

 

Non seulement on abrège la vie des sapins de Noël qui, comme l’ont montré les botanistes, sont à leur manière intelligents, mais on les donne à manger aux chèvres. Je trouve cette pratique parfaitement immorale*.

* Dans le folklore chrétien la chèvre est une créature démoniaque. La nourrir avec des sapins de Noël est donc un acte diabolique.

lundi 3 janvier 2022

Respecter le sens. Art de la découpe et éthique animale

 


Physiologus : Adam nomme les animaux (dont certains sont programmés pour être mangés). Cambrai, vers 1270-1275
 
Arrière-pays breton. J'entre chez le boucher et je lui demande des côtes d’agneau*. Il me montre la moitié d’une caisse thoracique**.

 - Parfait. J’en voudrais six.

 Il s’apprête à les couper. Je l’arrête :

 - Excusez-moi : pourriez vous commencer par l’autre côté ?

Il retourne le morceau et me fait remarquer l’agencement géométrique des os. Il ajoute :

- Non, je ne peux pas. Vous comprenez, c’est pour  le respect de  l’animal.

 

* Ce n’est pas Pâques, je le sais.

** Dit comme ça c’est atroce. C’est qu’il ne faudrait pas rentrer dans ce genre de détails.

samedi 1 janvier 2022

Aura-t-on droit à la prochaine année?

 

Jules Breton, La procession des Rogations en Artois. Milieu du XIXe siècle

Est-ce que la nouvelle année sera au rendez-vous ? C’est une question idiote, à première vue. Dans les sociétés traditionnelles, cependant, elle  se posait avec urgence.   Chez les chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs,  les éleveurs - là où la fin de l’an coïncidait avec la fin du cycle productif - on se demandait avec angoisse si les ressources prélevées pendant l’année auraient la gentillesse de revenir.  D’où le foisonnement de rituels (d'expiation, de remerciement, de réconciliation...) analysés par Vittorio Lanternari dans son remarquable ouvrage  « La grande festa. Vita rituale e sistemi di produzione nelle società tradizionali (Bari, Dedalo, 2004 [1974] . C’est  un livre universaliste, partant du présupposé que l’angoisse et le sentiment de culpabilité pour l’appropriation du vivant dépassent l’horizon judéo-chrétien*.

*On a tenté de le faire publier en français mais ça n’a pas marché. Ça viendra, peut-être.

jeudi 30 décembre 2021

Veaux Sous la Mère et autres foie gras (4). Le point de vue de l’animal

 

 
Je renonce à une partie pour accéder au reste. Giovanni Benedetto Castiglione, L'offrande à Pan (détail), 1645–60 environ.

 

En résumant le système de légitimation que je viens d'illustrer*,  « Si j’ai le droit de manger ceci, c’est que je m’interdis de manger cela ».

« Tout à fait judicieux, remarquerait l’animal, mais qui a posé les règles ? Qui a décidé que si certaines actions sont interdites, d’autres, automatiquement, deviennent licites ? Vu sous un angle panoramique, l’effet de ces appariements symboliques fait penser à un dispositif "totémique", à une entreprise coopérative où tous les partenaires renoncent à une chose, mais jamais à la même. Ainsi, tout le monde a la conscience tranquille et l’ensemble des espèces (sauf celle de l’homme) est dûment consommé. Les végétariens, eux seuls, renoncent à la viande en général. On pourrait se demander ce qu’ils exigent en échange »**. 

 

Seize ans après la parution de cet ouvrage, les découvertes des botanistes autour de l’intelligence des plantes nous permettent d'avancer quelques hypothèses (le végétarisme, en fait, ne serait qu'une manière plus sophistiquée d'ingurgiter l'âme d'autrui). Mais le rôle assuré par les végétariens dans le fonctionnement de cette entreprise de blanchissement collectif  dépasse la question « animiste ». J’y reviendrai prochainement.

 

* Basé sur le système de l'offrande, je le rappelle.

 **Issu de L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux, Paris, Métailié, 2006, p. 180 – 181.

mardi 28 décembre 2021

Veaux Sous la Mère et autres foie gras (3). Tu es tellement stupide que je te mangerai


Vincenzo Campi (vers 1580-1590}. Mangeurs de ricotta  et fiers de l'être

Comme je le disais dans le post précédent,

« Nous ne sommes pas en présence d’une simple liste de préférences ou de dispositions psychologiques. Tout semble se passer comme si les couples antinomiques qui viennent d’être évoqués, conçus comme autant d’éléments d’une stratégie symbolique, remplissaient une même fonction, exprimaient le même message : "Je peux abattre les bécasses parce que je dédaigne la volaille d’élevage ; je peux chasser le perdreau car il est plus sauvage que le faisan ; j’ai le droit de traquer le cerf parce que je m’apitoie sur le sort du pinson (et réciproquement) ; mon mépris pour la corrida anoblit mon amour pour la chasse ; ma haine pour la chasse compense mon amour pour la corrida ; ma répulsion pour la viande des bêtes mal entretenues et mal tuées justifie mon faible pour celle des bêtes qui ont grandi dans le bonheur ; si je mange sans soucis des tournedos, c’est que j’ai horreur des pieds de porc* ; si je déguste du poulet d’un cœur léger, c’est que j’épargne mon dalmatien. Si je goûte aux homards, qui sont assez stupides, c’est que je renonce aux dauphins, qui ne le sont pas du tout".**

Mais que pense l’animal de tout cela ? Aucune idée, bien entendu, mais on peut toujours faire semblant ***. Ce sera l’objet du prochain billet.

* L’opposition entre ceux qui aiment reconnaître dans leur assiette l’animal qu’ils mangent et ceux qui préfèrent des boulettes anonymisées n’est au fond,  dans cette perspective, qu’une déclinaison de ce plus large système de déculpabilisation.

**Issu de L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux, Paris, Métailié, 2006, p. 180.

***  C’est la norme, aujourd'hui, d'être les porte-parole de la pensée animale.

dimanche 26 décembre 2021

Veaux Sous la Mère et autres foie gras (2). Renoncements opportunistes

 


Mary Cassatt, 1873. Toréador s'interrogeant sur la légitimité morale de la chasse au petit gibier

(Suite du post précédent) Continuons donc avec des exemples de renoncement opportuniste nous permettant, par le noble sacrifice d’une partie des ressources, d’accéder à tout le reste.

« Nombreux sont les pêcheurs ne comprenant pas que l’on puisse chasser, ainsi que les chasseurs jugeant que la corrida est un spectacle écœurant. Inutile d’insister sur le nombre d’esthètes appréciant l’art de la corrida tout en déplorant la passion cynégétique. Mais ce système dépasse le monde des "prédateurs" et des autres tueurs à de fins ludiques. Les adeptes de la viande labellisée, issue de vaches "humanisées", pour ne pas dire "anthropomorphes" dont on connaît le nom et le prénom (Tinette, fille de Prélude et Odyssée, race Brune, née le 5 septembre 2002), trouvent dégoutant, et parfois même immoral, que l’on mange des vaches "de supermarché", parfaitement anonymes et ayant grandi dans des conditions déplorables. Les retraités urbains idolâtrent leurs animaux d’appartement mais se fichent bigrement du sort du bétail dont ils consomment allègrement la dépouille mortelle. À l’instar des Grecs anciens, Musulmans et Juifs orthodoxes considèrent comme indigne que l’on puisse se nourrir d’animaux décédés dans des circonstances non-sacrificielles. Les "Animalistes" modérés rechignent à l’idée de consommer des animaux disposant d’un système nerveux central, ce qui ne les empêche pas de manger des huîtres, des langoustes ou des escargots. Nous ne sommes pas en présence d’une simple liste de préférences ou de dispositions psychologiques »*.

Dans le prochain billet je proposerai ma lecture de ce  jeu des contraires inconscient mais savamment orchestré.

*Issu de L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux, Paris, Métailié, 2006, p. 179-180.

vendredi 24 décembre 2021

Veaux Sous la Mère et autres foie gras. (1) La logique de l'offrande

 



 

Alouette. Petit animal parfaitement innocent chassé de préférence par les habitants du sud de l’Europe (ceux du nord  ne chassant que les gros).

 

Le réveillon approche. À quoi suis-je prêt à renoncer pour avoir la conscience tranquille ? Peu importe, ce qui compte est le geste.  Renoncer à une chose me donne le droit d’accéder à quelque chose d’autre.  C’est la conclusion à laquelle je parvenais  dans un chapitre de mon étude L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux  (Paris, Métailié, 2006).  Dans les trois ou quatre billets qui suivent je reprendrai telle quelle cette courte analyse qui a pour titre : « Pourquoi renoncer ? ». C’est ma manière de fêter la fin de l’an, cette période sans lumière où, pour compenser,  nous nous empiffrons comme des hamsters :

« Nous avons insisté ailleurs sur la permanence, dans la société contemporaine, de la logique de la dîme : je renonce à une portion du bien pour m’emparer de ce qui reste ; je qualifie une partie d’ "intouchable", pour rendre l’autre "touchable"*. C’est dans cette logique, véritable stratégie de mainmise morale sur des espaces et des ressources dont l’accès pose problème, que l’on peut interpréter toute une série de rejets et de prédilections alimentaires qui se présentent souvent sous des couples oppositifs : le chasseur de bécasses (le "vrai chasseur") regarde avec mépris le chasseur de gibier d’élevage ; ce dernier "prélève  plus volontiers les perdreaux", car ils sont "plus sauvages" que des "vulgaires faisans" (même lorsque les deux espèces sont élevées par le même producteur). Le chasseur de gros gibier, pendant longtemps, a tiré sereinement sur les mâles adultes, tout en décriant les "viandards", capables, eux, d’abattre des femelles et des petits (les femelles et les petits, on le sait, sont "sacrés")**. Les chasseurs de l’Europe du nord trouvaient  inhumain que l’on puisse cribler de plomb des alouettes, qui pèsent la moitié d’une cartouche, alors que les Méridionaux, avant le retour du gros gibier sur leurs terres, jugeaient inhumain que l’on puisse abattre des chevreuils "ces animaux proches de l’homme, si gracieux et intelligents".» L’éloquence des bêtes, op. cit. pp. 178-179.

Attention, cette stratégie de bonimenteur, comme on le verra la prochaine fois, ne concerne pas que les chasseurs.

* Je fais référence à L’utopie de la nature. Chasseurs, Écologistes, Touristes, Paris, Imago, 1996

**Le chasseur-gestionnaire d’aujourd’hui sait que les choses sont plus complexes.

mercredi 22 décembre 2021

La lumière revient

 



Mercredi 22 décembre,  le solstice  est dernière nous. La lumière revient. Il était grand temps.

lundi 20 décembre 2021

Nécrophages et nécrophiles (à propos du repas de Noël)

 

Boutique de boucher (à l'époque où il ne s'agissait pas d'un sale métier)

Je pense à mon repas de Noël. Que vais-je cuisiner ? Entretemps je consulte Twitter et je tombe sur la photo de deux employés de l’abattoir de Saint-Gaudens en Haute-Garonne. Ils posent avec fierté à côté de la « plus grosse vache » de l’année. Rien de plus normal, a priori (sauf la taille de la vache, qui justifie la photo). Le commentateur écrit : « Poser à côté d'un cadavre c'est bizarre... Et non elle ne nourrira personne. On lui a pris la vie et on dispose de son corps qui sera débité en morceaux... Un trip de nécrophages... »

Je  me demande : faut-il diaboliser l’alimentation carnée ?  Il y a des nécrophages (ceux qui mangent des charognes), mais  il y a aussi des nécrophiles : ceux qui, sous prétexte de  dénoncer la souffrance animale, adorent nous montrer des corps martyrisés. Des nécrophages d’un côté, des nécrophiles de l’autre (exhibitionnistes de surcroit). Le monde est beau parce qu’il est varié.

Les fêtes approchent. Tolérons-nous mutuellement.

samedi 18 décembre 2021

Les plantes nous aiment? Parfois, peut-être.

 

 

Bégonia profitant de mon absence pour s’épanouir

Nous aimons les plantes. Mais est-ce que les plantes nous aiment ? Celles du botaniste Stefano Mancuso semblent l’aimer. Il leur dit qu’elles sont belles et ça leur fait du bien.* Quant aux miennes j’ai parfois quelques doutes. Les bégonias que j’ai chez moi ont tout l’air de me  bouder. J’ai beau leur adresser des mots gentils, elles ne collaborent  pas, elles stagnent**. Par contre, celles que j’ai installées dans un bureau loin de chez moi,  où je ne passe que  pour leur donner de l’eau, sont en pleine forme. 

Mon absence les réconforte***.

* Je viens de le lire dans le Corriere della sera.

**  Bégonia, en italien, est un mot féminin. Mes bégonias ont gardé le féminin même en français.

*** C'est qu'elles sont amoureuses de  Mancuso, je crains.

jeudi 16 décembre 2021

Mon sapin de Noël est plus moche que le tien

 


Mauvaise année pour les sapins de noël officiels. Celui de Fox News, à New York, est parti en fumée (exactement comme le Père Noël brulé publiquement devant la cathédrale de Dijon en 1951)*. Quant aux Londoniens, qui avaient qualifié le pauvre « Spelacchio » de « Toilet brush »*, ils se sont vus livrer par les Norvégiens, à Trafalgar Square,  un spécimen proche de la brosse à dents. La mairie de Bordeaux a remplacé la sapin traditionnel par une version futuriste, en verre et acier, qui, au lieu de bannir de notre imagination la mort (représentée par l'arbre coupé), ouvre sur un monde sans vie, sidéral, déshumanisé.

Comment interpréter cette série néfaste ? Je propose trois hypothèses :

1)  C’est le destin (mauvaises conjonctions astrales).

2)  C’est une réaction de Gaïa (la nature brutalisée  se venge).

3) C’est un signe joyeux livré à la chrétienté qui annonce le déclin du néo-paganisme.


* Événement immortalisé par Claude Lévi-Strauss dans un article désormais classique. Cf. Les Temps Modernes, n. 77, 1952, pp. 1572-1590

* Spelacchio est le sapin de noël installé  à Rome en 2017, devenu célèbre en raison de sa médiocrité,  à qui je consacre le dernier chapitre de mon ouvrage : La langue des bois. L ‘appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi. Éditions du Muséum d’Histoire Naturelle, 2020

mercredi 15 décembre 2021

En attendant le Musée national des Phares à Brest

  

 

Sans prévenir personne, en anticipant les merveilleuses expositions qui auront lieu dans le Musée national des phares attendu sur le port de Brest à partir de 2022, les Parisiens ont exposé sur les grilles du Palais du Luxembourg des images de phares qui ont charmé tout le monde. Un véritable succès.

 

Sacrés Parisiens, toujours en train de porter atteinte aux identités régionales.