jeudi 22 octobre 2026

Prédateur au masculin

  


Dans Le retour du prédateur*, je passais en revue les ressorts extrascientifiques de l’intérêt croissant pour les grands carnassiers. Je parlais, par exemple, des parallélismes qu’ils permettent d’établir entre la société humaine et la société animale. Ils permettent de « prouver scientifiquement » le bien-fondé des hiérarchies (« Dans la nature, il y a bien des chefs et des subalternes, c’est comme ça… »). Ils permettent des identifications (« Je suis libre et gaillard comme un loup… ») et des projections (« Donc, je n’aime pas les comportements moutonniers »). Ils permettent de se distinguer socialement : « Si j’aime les ours et les loups, c’est que je ne suis pas comme ces ploucs qui continuent de les craindre… ».

L’autre jour, je pensais au célèbre refrain « La donna è mobile, qual piuma al vento… » (« La femme est changeante, comme une plume au vent. » - Rigoletto). C’est un bel exemple d’essentialisation, prétendant que la femme est volage de par sa nature. Certains commentateurs, en portant sur cette formule le regard d'aujourd'hui, qualifieraient cette formule d’arriérée et de réactionnaire. Et je partage ce point de vue, bien entendu, sans ressentir pour autant le besoin de déboulonner les statues de Giuseppe Verdi.

Dire, en généralisant, que « le mâle est prédateur » et que l’histoire de l’Occident, dans ce qu’elle a de prédateur, est le produit de cette « disposition masculine » est tout aussi essentialiste, donc arriéré, réactionnaire, etc. Ranger les humains dans la catégorie des prédateurs en limitant cette caractéristique au genre masculin revient à oublier qu’au sommet de la hiérarchie des loups, à côté du mâle alpha, il y a sa compagne, tout aussi féroce*.

C’est évident, mais il ne faut pas le dire.

* Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale. Presses universitaires de France, 2011 

** Ce qui ne justifie évidemment pas que les mâles alpha de notre espèce se réclament de l’instinct ou de la « passion » pour anoblir leurs bassesses et leurs  crimes.

lundi 19 octobre 2026

Animismes (dialogue imaginaire)


Je regarde un vieux sax soprano dont je ne sais pas ce qu’il fait chez moi et je lui demande :

- Dis moi, as-tu jamais joué quelque chose de beau dans ta vie ?

Il me répond :

- Écoute ... ce n’est pas de ma faute.

samedi 17 octobre 2026

Les pommes de la tentation (2 et fin)

En quittant la voiture, un détail m'est revenu à l'esprit et m'a fait fantasmer : s’approchant des bouleaux attiré par les pommes, le cerf pourrait faire un choix. Les fruits, d'accord, mais, de l’autre côté des arbres, il y a des amanites tue-mouches. On attribue à ces champignons des propriétés hallucinogènes*.

D’où les questions suivantes : les cerfs mangent-ils des amanites ? Celles-ci conservent-elles leurs propriétés hallucinogènes même chez ces quadrupèdes cornus ? Et si oui, le « trip » d’un cerf est-il différent de celui, par exemple, d’un renard ou d’un sanglier ? La science nous le dira.

* Claude Lévi-Strauss a consacré un article célèbre à ce champignon, qui favorise l’accès au divin et fait l’objet de pratiques rituelles chez certains peuples sibériens.

jeudi 15 octobre 2026

Les pommes de la tentation (premier épisode - il n’y en aura que deux)

 Bouleau pomifère

Je ramasse les derniers champignons de la saison, ou presque. Sur le bois mort, les armillaires commencent à pousser. Ici, on les aime beaucoup*. Quand elles sont encore petites et charnues, elles méritent d’être conservées sous huile. J’ai déjà l’ail et le laurier, il faudra que je passe au supermarché.

Tiens, un point d’eau. Il n’y en a pas beaucoup par ici.

Tiens, plein de pommes au pied d’un bouleau. Les bouleaux qui produisent des pommes sont encore plus rares, ici.

En rentrant à la maison, un gros cerf me barre la route. (À suivre.)

Le point d'eau  

*Les Français, eux, les boudent.

mardi 13 octobre 2026

Qu’est-ce que cela fait d’être un taon?

 
Taon devant la vitre se demandant où sont passés les autres
 
Avez-vous jamais été piqués par un taon ?  Ce n’est pas marrant. La seule consolation, c’est que, après vous avoir piqué, le taon reste sur place assez longtemps pour que vous puissiez l’écraser.

Deux ou trois taons traînaient dans ma cuisine. J’ai pensé : « Je vais les neutraliser » (euphémisme). Après je me suis dit : « Mais non, écoute, ils sont là, tranquilles, ils ne t’ont rien fait, il fait encore chaud et les fenêtres sont ouvertes : laisse qu’ils se débrouillent ».

Ces taons-là n’étaient pas très fûtés, après des tentatives avortées de quitter la pièce - enfin, c'était mon sentiment ... -  ils se sont accrochés au mur et ils n’ont plus bougé.

Mû par une impulsion philanthropique, je les ai aidés à sortir en agitant sous leur nez une feuille A4*. Ils ont trouvé le chemin sans problème, comme s'ils le connaissaient par cœur.

« Drôles de bestioles – ai-je conclu  - je cherche à me mettre à leur place mais je n’y parviens pas ».

Cette expérience  de confrontation inconcluante à l’altérité animale m’est revenue à l’esprit en tombant par hasard sur un article d’Anna Mannucci qui s’appelle, en français,  : « Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? (qui n’est pas un rat avec des ailes) ». https://www.corriere.it/animali/25_aprile_03/cosa-si-prova-ad-essere-un-pipistre

* Est-ce  que les taon ont un nez? Bonne question. 

dimanche 11 octobre 2026

Nous sommes tous écologistes (les uns plus que les autres)

 

Colle Santa Lucia, le village qui protège les mamans chevreuils : « La chasse est interdite, elles doivent allaiter leurs petits ». La Réserve s’oppose à la Province.

 

Je l’ai repérée à 10 h 25. À 19h30, elle était encore là, imperturbable. Entre-temps, je pensais que la biche qui apparaît sur cette photo du quotidien Il Gazzettino, apprenant qu’il ne s’agissait pas d’elle mais d’une femelle de chevreuil, aurait quitté la scène.

vendredi 9 octobre 2026

La corne d’abondance

Voici une autre image que j’étais tenté d’utiliser pour illustrer L’invention du chasseur écologiste. Elle vient d’une époque où les chasseurs, lorsqu’ils en avaient les moyens, pouvaient se rendre à l’étranger pour réaliser des tableaux de chasse fabuleux. Elle n’était pas assez « photogénique » (le reflet de la vitre, etc.) et j’ai préféré y renoncer. Elle aurait trouvé sa place dans la partie du livre où je souligne la dimension hédoniste, genre « Pays de Cocagne », du rapport du « chasseur moyen »* au gibier avant la prise de conscience écologique.

* Cette catégorie est trop générique, je le sais. Mais c’est pour éviter que l’on prenne les quelques « chasseurs écologistes » du passé comme les représentants du chasseur en général.

mercredi 7 octobre 2026

La robotisation des espaces naturels

 

J'ai emprunté cette image au site : https://www.istockphoto.com/fr/photo/rendu-3d-dun-chien-robot-futuriste-gm964220534-263256243

Sollicitée par l’agence publique Veneto Agricultura, l’université de Padoue vient de réaliser un dispositif très ingénieux permettant d’éloigner les prédateurs des moutons, des vaches et des ânes. C’est le chien robot qui, grâce à sa présence discrète, aidera largement à préserver la « naturalité » des espaces naturels.

Pour aller encore plus loin, on pourrait remplacer par des robots même les moutons, qui avec leur tendance au surpâturage risquent de nuire à la biodiversité (et en plus,  ça ne sent pas très bon)

Et pourquoi pas les loups?

Les Legos aussi, je crois, constitueraient  une alternative valide.

dimanche 4 octobre 2026

La nature parle anglais

 


Je l’ai toujours vu, ce chemin, mais, allez savoir pourquoi, je ne l’ai jamais parcouru. Ah oui, je sais pourquoi. C’est qu’il descend, alors que, lorsque je passe par là, c’est pour monter. Je m’y aventure donc pour la première fois, juste pour voir à quoi il ressemble.

Il descend beaucoup, effectivement. Je passe devant une ruine. Un panneau indique son nom : Bait del piciol (abri du Petit). Je songe à l’époque où le Petit, à la belle saison, logeait dans son abri face à un paysage somptueux, désormais caché par la végétation. Je pense aux temps forts du pastoralisme alpin et à sa géographie, tout aussi périclitante que le gîte du berger.

J’espère croiser un chemin pour remonter sans devoir refaire le même parcours. Je le trouve. Sur un panneau en bois, genre néo-campagnard, je lis : « Take off ». C’est quoi ? Un canular ? Je remonte en fredonnant dans ma tête « Take Five », dont je n'arrive plus à me débarrasser. À la sortie du bois, je perçois un endroit d’où partent les parapentes et je comprends.

Je tire de ma promenade la conclusion suivante : le sens des espaces alpins n’est plus le même, et il se décline en anglais*

 * En fait, je fais le candide, mais j’en étais largement au courant


 

vendredi 2 octobre 2026

Entre chien et loup (parfois je préfère le loup).

Paysage idéal pour promener son toutou

Je progresse sur la berge du fleuve en me tortillant parmi les saules et les racines de peuplier. Soudain, devant moi, surgit un dobermann tout noir avec une musculation de culturiste. On se toise en chiens de faïence. Il est suivi par un jeune homme au téléphone, qui n’a pas un look très « dobermanien ». Il regarde ailleurs, mais j’ai envie de lui exprimer mon point de vue.

- Vous savez, on n’a pas le droit de lâcher des chiens dans cette zone.

- Oui, je sais, mais je dois bien l’amener se promener quelque part.

- Et notamment des chiens de cette race-là.

- Oui, mais le mien est gentil, autrement je ne le lâcherais pas.

- Avant le forfait, ils sont toujours impeccables.

Chacun poursuit son chemin.