mercredi 24 février 2016

Trophées éphémères




Trophées éphémères au marché de Brest 

En matière de chasse j'aime bien citer Hemingway parce que je le considère à la fois un écrivain efficace (même si ce n'est pas mon genre, à quinze ans j'adorais Salinger) et un grand colporteur de clichés cynégétiques. Hemingway, en effet, est un "chasseur de base" qui exprime admirablement ce que les autres chasseurs formulent moins bien que lui. L'autre jour, en commentant son admiration pour le koudou qu'il terrasse à la page 191 de Les vertes collines d'Afrique, j'étais tenté de le taxer d'hypocrisie : "Monsieur Hemingway, vous venez d'abattre ce noble animal, trouvez-vous logique (trouvez-vous décent) de vous attarder sur sa beauté et  sur sa fraicheur ?"

Cela dit, si Hemingway est hypocrite, il n'est pas le seul.
J'ai l'habitude d'acheter des  saucissons au marché de Brest. Il y en a aux figues, aux cèpes, aux noisettes (n'oublions pas le porc, qui donne de la consistance au tout)*.  Il y en a aussi au taureau, au chevreuil, au sanglier,  animaux qui sont  mis en valeur non pas en raison de leurs vertus esthétiques, comme dans le trophée conventionnel,  mais pour leurs vertus alimentaires. En décantant les qualités gustatives de ces "trophées éphémères"  (saucisses, terrines et autres  rillettes de gibier), serais-je plus innocent, je veux dire moins hypocrite  qu'Hemingway?

"Ce n'est pas la même chose", diront certains, "le taureau n'a pas été tué dans une corrida et le chevreuil et le sanglier - qui sont en fait des bêtes d'élevage - n'ont pas été tués par des chasseurs".

Bref,  si la viande du taureau n'a pas été contaminée par l'action  du toréador,  si la viande du sanglier ou du chevreuil n'a pas été souillée par la jouissance du chasseur,  nous pouvons les consommer sans problème.


* Le porc, chez nous,  étant moins noble que le koudou, son immolation pose moins de résistances morales (et ce n'est pas la moule qui dira le contraire).

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