vendredi 3 juin 2016

Circulez, il n'y a rien à voir (II)




  "Foto di scena quotidiana in un albergo" (Cliché emprunté à Filmluce)



Je me limite à proposer, pour le moment, un thème auquel j'aimerais consacrer une série de billets. Je n'ai jamais voulu accéder aux images de décapitation mises en circulation par Daech. Pour cette même raison, je n'ai pas voulu regarder les séquences choquantes  dénonçant les sévices infligés aux animaux dans les abattoirs. Il n'y a rien de noble dans mon attitude : je fais tout simplement l'autruche. Dans son ouvrage La souffrance à distance (Métailié, 1994), Luc Boltanski insiste sur l'opportunité de diffuser des images insoutenables permettant à qui est distant (dans le double sens physique et psychologique)   d'être au courant des drames et des injustices planétaires. En prenant conscience, le public s'indigne et passe à l'action. Ce qui me retient, je dois l'avouer, est mon égoïsme (comment ne pas réagir, lorsqu'on a su? Mieux vaut donc ne pas savoir) mais aussi la crainte de tomber dans le voyeurisme. Dan ma perversité, j'en arrive même au point de soupçonner certains "lanceurs d'alerte" (je donnerai leurs noms prochainement) d'être en réalité des voyeurs/pornographes (la pornographie ne concernant pas que la sphère sexuelle).

On accuse parfois le boucher de faire son métier "parce qu'il aime ça". Il n'est peut-être pas le seul*.
 
*Inutile de préciser que  moi aussi, en parlant de ces choses-là, je fais partie de cette catégorie.

4 commentaires:

  1. Je ne regarde pas non plus ce type d'images, pour les mêmes raisons de voyeurisme. En revanche, j'ai regardé des photos de gueules cassées suite à la lecture du livre Au revoir là-haut. Et j'ai aussi eu cette impression de voyeurisme, un mélange d'effroi et de fascination. Les charniers des camps de concentration nous ont été montrés au collège avec le film Nuit et Brouillard. Ce qui a provoqué aussi le même genre de sensation.
    C'est vrai que les images nous donnent plus une impression de voyeurisme que des lectures, ou des émissions de radio qui pourtant relatent ce qui se passe. Le voyeurisme ça serait la grande proximité avec l'image, comme derrière une vitre sans tain ou un judas, alors que la radio ou la lecture nous renverraient à notre évocation personnelle de l'image ?

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    1. J'aime bien votre idée de penser le voyeurisme comme une question de distance. J'ai par ailleurs à l'esprit des exemples de "voyeurisme auditif" qui n'ont rien à envier au voyeurisme classique. Il s'agit de ces reportages radiophoniques "couvrant" des tragédies individuelles ou collectives où on nous inflige les pleurs des rescapés, la description détaillée des dégâts physiques et matériaux etc.

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  2. Dans ce débat, on mentionne souvent la photo de la petite fille vietnamienne brûlée au napalm puis secourue par le photographe, en 1972, qui aurait permis d'accélérer l'éveil de la conscience internationale. Comme vous, je fuis les images morbides. La connaissance des faits peut amplement suffire à concevoir des solutions ou à désespérer. Vous disiez : "souffrance et délectation", dans votre post du 1er octobre 2015, à propos des représentations sanglantes du catholicisme. En plus du voyeurisme, ou au-delà, comme pour votre voyageur féru de hara kiri (ou seppuku, comme l'indique Adrien, plutôt bien renseigné pour un non spécialiste), je me pose la question de la catharsis. Mais je crois que les tragédies grecques n'autorisaient pas les écoulements de sang sur scène. Aujourd'hui, on est plus dans des phénomènes d'addiction à l'obscène, sans doute parce-que notre époque l'est outrageusement ? sur les plans économique et politique d'abord.

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    1. Je suis d'accord avec vous, l'obscénité est souvent ailleurs et on n'y pense même pas. Comme en ethnologie, beaucoup dépend du regard de l'observateur. L'autre jour, pour illustrer mes propos sur le hara-kiri, j'ai cherché une image de Didon. J'ai choisi la plus chaste. J'aurais pu proposer les représentations bien plus spectaculaires de Füssli, Tischbein le vieux ou Claude Augustin Cayot. Mais dans ces œuvres, avec notre sensibilité de "modernes", on voit trop clairement que l'on profite du suicide de Didon pour montrer des seins nus et un glaive qui les transperce. Dans cette dernière phrase, manifestement, je fais à mon tour de la pornographie (dans le registre verbal et non pas visuel, pour faire écho au commentaire de l'autre interlocuteur). J'aurais néanmoins tendance à faire la part entre la pornographie explicite (une modalité expressive parmi tant d'autres), et la pornographie moralisatrice, jésuitique, qui avance masquée.

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