samedi 6 janvier 2018

La rhétorique du « pseudo »


Pablo Picasso, 1935. Image de propagande conférant à  la corrida une dimension épique

« La corrida nous est présentée par ses défenseurs comme la mise en scène d’un combat équitable entre l’homme et la bête (ou un truc du genre, je dois avouer que je m’y perds parfois dans leurs explications pseudo-intellos, sur la dimension artistique de la chose »  (Aymeric Caron, Antispéciste. Reconcilier l’humain, l’animal, la nature, Paris, Points, 2017, p. 190).

D’un côté j’aurais envie de partager ce point de vue : des arguments tels que la « beauté du geste », le « don et contredon », la « fonction sacrificielle », sont en fait au cœur de la rhétorique cynégétique et tauromachique. Ils servent à rendre « dicibles » et « visibles » des séquences difficiles à consommer sans mode d'emploi.  D’un autre côté je suis troublé par l’emploi désinvolte du préfixe « pseudo » utilisé par cet ambassadeur du mouvement antispéciste.

En poussant un peu plus loin cette manière de présenter les choses  on pourrait qualifier de « pseudo » non seulement les intellectuels qui s’interrogent sur le sens de la chasse ou de la corrida, mais également les artistes qui s’en sont inspirés  (les pseudo-tableaux de Cranac, de Courbet, de Goya, de Picasso …),  autant d’œuvres idéologiques qui nous cachent, en l’esthétisant, l’insupportable gratuité de l’acte sanglant.  

Je saisis l’occasion pour annoncer la prochaine séance de notre pseudo-séminaire (ouvert au pseudo-public). J’y reçois le pseudo-ethnologue Frédéric Saumade qui nous livrera ses pseudo-réflexions autour du pseudo-thème suivant : Déclinaisons structurales sur la violence, la mort et la reproduction dans les jeux taurins de l'Europe du Sud-Ouest et de l'Amérique du Nord, ou comment la plus-value se constitue sur les marges indésirables de la normalité sociale


Voici le résumé de l'intervention : 

Dans l’arène, la corrida projette un fantasme nobiliaire lié à une esthétique de l’ancienneté et de la mort, qui fait scandale précisément en ce qu’elle pousse jusqu’à l’intolérable la quête dans ce que Baudrillard appelait les « réserves des signes emblématiques du passé antérieur à la production industrielle ». A l’idéologie de la noblesse de la race et des lignages des taureaux de combat, correspond une idéologie exégétique du « sacrifice », également défendue par certains ethnologues prestigieux, en dépit des évidences sur l’absence complète de dimension oblative dans un spectacle qui présente toutes les caractéristiques d’un commerce de luxe.
En fait il s’agit d’une économie de la mort et de la reproduction qui met en acte, et en scène (Orson Welles disait que le torero était « un acteur à qui il arrive des choses réelles »), ce que le marché capitaliste cherche à développer sous la forme du signe pur afin de masquer le scandale que la corrida révèle avec éclat : la mise en valeur, dans toute son ambiguïté, du projet prométhéen des contrôles par l’humain des cycles naturels de la vie et de la mort à partir de la Révolution néolithique, de la maîtrise de l’élevage et des développements historiques corollaires du marché, de la colonisation et de l’esclavage. Mais cette économie de la mort et de la reproduction ne peut se comprendre, sur un plan anthropologique, que par la comparaison entre la corrida, forme canonique, et les autres formes de jeux taurins, conçues entre l’Europe du sud-ouest et le continent américain à partir de l’époque coloniale, qui excluent du spectacle la mort du taureau, tout en faisant écho à la première dans les manières de concevoir la relation signifiante de l’homme et de l’animal d’élevage. De cet effort comparatif se déploie un vaste système de transformations où se donnent à voir toutes les virtualités de la création de la valeur et du développement d’une plus-value sur la base d’une narration (mythe de l’histoire) qui transforme les marges indésirables de la société (acteurs d’origines sociales stigmatisées, animaux dangereux, « sauvages », impropres au travail productif) en gages de noblesse et d’hérédité à partir de la mise en scène d’une mort qui les rend immortels, « patrimoniaux » comme on dirait aujourd’hui.

« La corrida ci è presentata dai suoi difensori come la messa in scena di un combattimento alla pari tra l’uomo e la bestia (o un affare del genere, devo confessare che mi perdo certe volte nelle loro spiegazioni pseudo-initellettuali sulla dimensione artistica della cosa). (Aymeric Caron, Antispéciste. Reconcilier l’humain, l’animal, la nature, p. 190). Da un lato, avrei voglia di condividere questo punto di vista : argomenti quali “la bellezza del gesto”, il “dono e contro-dono”, “la funzione sacrificale” sono infatti al centro della retorica della caccia e della corrida. Servono a rendere dicibili e visibili delle sequenze altrimenti improponibili. D’altro lato sono turbato dal prefisso “pseudo” utilizzato da questo ambasciatore del movimento animalista.  Spingendo giusto un po’ più in là questa maniera di presentare le cose potremmo qualificare come “pseudo” non solo gli intellettuali che si interrogano sul senso della caccia o della corrida, ma anche gli artisti che se ne sono ispirati (i pseudo-quadri di Cranac, di Courbet, di Goya, di Picasso …), altrettante opere ideologiche che ci nascondono, estetizzandola, l’insopportabile gratuità di una messa a morte. Colgo l’occasione per annunciare la prossima seduta del nostro pseudo-seminario (aperto allo pseudo-pubblico). Inviterò lo pseudo-etnologo Frédéric Saumade che ci trasmetterà le sue pseudo-riflessioni intorno allo pseudo-tema seguente : Declinazioni strutturali sulla violenza, la morte e la riproduzione nei giochi taurini dell’Europa del Sud-Ovest e dell’America del Nord, ovvero come il plusvalore si costituisce sui margini indesiderabili della normalità sociale.



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