mardi 30 décembre 2025

La Grande Festa

 

Charles Fazzino, Happy New Year from Times Square” – 2022-23

Il va sans dire que les fêtes de la fin de l’an intéressent au plus haut degré les anthropologues et les historiens des religions. Dans  ce milieu, on aime rappeler l’analyse détaillée que Mircea Eliade consacre au sentiment  de renaissance, sorte de ferveur « inaugurale »,  qui traverse les sociétés traditionnelles au moment  du passage d’une année à l’autre. On aime aussi évoquer - en raison de leur caractère pittoresque - les rencontres orgiastiques que la population esquimaude organise dans la solitude de la nuit polaire pour accompagner la même transition.*

Les Italiens se sont beaucoup illustrés dans l’étude des fêtes de la fin de l’an, en mettant l’accent sur la dimension propitiatoire des « orgies alimentaires » et autres dépenses improductives typiques du comportement festif**. Ils ont aussi pas mal épilogué autour du sentiment de « fin du monde » associé a cette circonstance.  À ce point, je devrais parler de Mort et lamentation funéraire d’Ernesto De Martino et de son ouvrage inachevé, complexe, et magistral :  La fin du monde Essai sur les apocalypses culturelles (Éditions de l’EHESS, 2016, pour l’édition française). Je préfère reporter ce plaisir à une autre date et rappeler l’existence d’un ouvrage singulier, écrit par Vittorio Lanternari,  qui aurait bien mérité d’être publié en France et qui s’appelle : La Grande Festa, Vita rituale e sistemi di produzione nelle società tradizionali>, Bari, Dedalo, 1983.

L’idée défendue dans ce texte, où Lanternari fait le tour du monde à la manière d’un Encyclopédiste,  est que chaque société cherche à faire coïncider sa fête du nouvel an avec la fin du cycle productif  (chez les bergers c’est au printemps, chez les  agriculteurs c’est à l’automne, chez les producteurs d’ignames c’est  à l’époque de la récolte des ignames …). Derrière les différences,  un trait psychologique revient méthodiquement : d’un côté, la satisfaction d'avoir mené à  bon port  une entreprise qui, jusqu’à la dernière minute, reste toujours incertaine ; de l’autre, l’angoisse engendrée par la disparition de l’ « être » (la plante ou l’animal)  qui a fait l’objet de tant de soins tout au long de l’année.  Cette  « disparition »  crée un vide que la pratique rituelle est censée combler.

Le problème est que,   mise à part la correspondance avec le calendrier, je ne sais pas pour quelle raison j'ai écrit ces quelques lignes (la peur du vide, peut-être, ou le désir inconscient d'ajouter des harmoniques au discours ambiant sur les herbivores domestique et sur la bonne manière de s'en occuper).  Si quelqu'un a une conclusion à me proposer, je suis preneur.

* Cf. Marcel Mauss, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF 1949, pp. 389 et suiv. Mauss remet en cause l’interprétation missionnaire, qui voyait dans  ces pratiques « peu catholiques » l’empreinte du démon, en expliquant leur fonction sociale et leur signification symbolique qui dépassent largement  l’aspect « bassement copulatif » (je l'appelle comme ça pour faire vite).

** Pour emprunter ce terme à Georges Bataille qui, me fera-t-on remarquer, n’a rien d’Italien – c’est que je cherche à dire trop de choses en même temps …

2 commentaires:

  1. Je me reconnais pleinement dans ce sentiment de vide en cette fin d’année. Après d’autres atrocités génocidaires visant plus directement la personne humaine, l’Apocalypse, cette année, se concrétise aussi dans la détresse des éleveurs, à qui on dénie ce recours ancestral au rituel pour accepter le scandale de la mise à mort de l’animal (après une vie bien remplie de leur point de vue très respectable).
    L’implacable pouvoir technocratique, qui feint de s’appuyer sur la Science, ayant pris soin d’écarter du débat tout scientifique réfractaire, fait une fois de plus la preuve de sa barbarie et de son inculture en éludant ce besoin existentiel.
    Quant aux animalistes, très discrets sur l’abattage de masse en cours des bovins, peut-être figés dans leur antagonisme envers l’élevage, paysan ou pas, font eux, la confirmation d’un manque de discernement qui semble s’appuyer sur la même ignorance.

    Afin de déniaiser tout ce petit monde très satisfait de sa banalité dans le mal, je suggère la lecture de l’introduction de votre livre « La langue des bois », puis de son article - Une personne pas tout à fait comme les autres : l’animal et son statut - décrivant la fête des Bouphonies dans la Grèce antique, et qui illustre cette angoisse dans les sociétés pour qui le bœuf est à la fois un instrument de travail et un compagnon.

    Je ne parle pas ici de tous les autres problèmes cruciaux de cette actualité révoltante.

    Armelle Sêpa.

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  2. En lisant votre commentaire, dont je partage largement le fond, je me demande quelle pourrait être l’issue « festive », à des remarques tellement tristes. Je constate que, malgré les considérations haineuses que le prétexte animal peut alimenter (la souffrance animale donnant trop souvent l’occasion de faire rayonner sa droiture morale et criminaliser l’Autre à bon marché), les tensions actuelles montrent qu’il existe encore, dans nos campagnes, des animaux qui vivent dans la sérénité (tant qu’on leur octroie cette opportunité), entourés par des éleveurs qui les aiment beaucoup (sans être, pour autant, végétariens). C’est déjà pas mal.
    P.S. Je découvre au passage qu’il existe donc quelqu’un qui a lu « La langue des bois ». Cela rend ces festivités encore plus festives.

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