« La nature est notre essence », proclame-t-on chez Perrier.
« L’essence est notre nature », reponde-t-on chez Total
« L’essence est notre nature », reponde-t-on chez Total
Genève, le Mur des Réformateurs
Les Jésuites que j’ai involontairement maltraités dans un précédent billet* pourraient me répliquer : « Écoute, pourquoi tu t’en prends à notre communauté alors que, s’il y a des véritables hypocrites, ce sont les Pharisiens ? » Je consulte Wikipédia et je trouve que ce n’est pas faux : « La vision chrétienne des pharisiens a conduit à associer le pharisaïsme à la démonstration d'une piété ostentatoire et s'emploie au figuré pour désigner en français une personne pensant incarner la vérité ou la perfection morale mais à la vertu hypocrite ».
En fait, on n'a pas besoin d'être religieux pour être hypocrites. Dans L’éloquence des bêtes (Paris, Métailié, 2006) je portais l’attention
sur l’habitude chez les éleveurs, reprise par certains spécialistes des sciences
humaines et sociales, de qualifier les
animaux destinés à l’abattage de « bêtes
de réforme ». Toujours sur Wikipédia, à ce propos, on peut lire la définition suivante : « (Agriculture,
Élevage) Vache, en fin de carrière de production laitière ou de reproduction,
et qui est destinée à l’abattage. ». D'où le dialogue suivant :
_ Tranquille, on ne va pas te tuer, on va juste te reformer. Et c’est pour des raisons que tu n’as pas de mal à comprendre, tu es une bête intelligente … des raisons de planning, de réorganisation.
_ Ah, vous êtes des Réformistes … que le ciel soit loué. J’avais eu peur.
* Mais ils ont sûrement compris que c'était pour de bonnes raisons. Je ne m'adressais pas aux Jésuites mais au jésuitisme au sens négatif du terme.
(J'aime bien les bretelles de Noé)
Propos recueillis devant une tasse de thé :
_ Tu sais, moi … je m’en fiche pas mal des animaux. S’ils n’existaient pas, pour moi ce serait pareil. Un peu les chats, peut-être, et encore …
Suit un moment de silence.
_ Les animaux, c’est une bonne partie du vivant, il faut bien une compensation. Qu’est-ce que tu mets à leur place ?
_ Moi, j’aime surtout les enfants.
Venise, basilique de Saint Marc. Adam nomme les animaux
Force est de reconnaitre que le Grand Architecte de l’univers, s’il existe, a programmé, parmi le nombre infini de merveilles, notre obsolescence. Il avait sûrement des raisons sérieuses, qui nous échappent, mais en tout cas c’est comme ça. On gesticule, on cherche à ralentir ce déclin, on se donne du mal pour luire encore un peu. Et pendant qu’on gesticule, même si ce n’est pas très élégant, on souhaite parfois l’obsolescence d’autrui. On souhaite le déclin d’un point de vue sur le monde qui ne correspond pas au nôtre, d'une habitude, d’une idée « inadmissible » et des mots qui la représentent.
Certains par exemple, déplorent l’emploi du terme « jésuite » pour indiquer, je cite le Larousse : « une personne qui montre une subtilité un peu retorse, qui manque de franchise et de sincérité ». C'est une sorte de stéréotype ethnique, finalement, mais appliqué au champ religieux : il discrimine une minorité. Personnellement, je trouve que ce terme possède une capacité de description toute particulière. Comme les noms d’animaux qui, en dépit de leur faible correspondance avec la réalité éthologique, permettent de métaphoriser toutes sortes d’inclinaisons humaines, « jésuite », dans son usage vernaculaire, est un mot précieux et fait partie, qu’on le veuille ou pas, du patrimoine immatériel de l’humanité.
Je reviendrai prochainement sur d’autres termes menacés de disparition et sur les synonymes (jésuitiques, justement), qui prétendent les remplacer*.
* Cela dit, je n'ai rien contre les Jésuites, mais c'est un autre discours.
La journée était belle et j'étais de bonne humeur. Je l’ai vu de loin, tout seul dans
le pré. Je savais bien que c‘était un âne, mais en le croisant, pour faire moderne, je lui ai dit :
« Salut, le non-humain ».
Ça ne l’a pas fait rire du tout.
"Jolie vache mécanique Steampunk moelleuse dans le style de HR Giger" (C'est son nom, ce n'est pas moi qui la trouve particulièrement jolie.)
Chez mon boucher :
- Vous avez du paleron?
- Bien sûr.
- Et du jarret?
- Demain. J'ai la bête dans la chambre froide mais je dois encore la démonter.
On démonte, on déconstruit. On se croirait chez Descartes.
Je comprends une litière parfumée à la bergamote, ou à l’essence d’aloès (et encore, cela me demande un certain effort). Mais une litière parfumée "poudre de bébé"* a le pouvoir de susciter chez moi une tempête intérieure : indignation, fou rire, envie de me retirer définitivement chez les moines du mont Athos.
* Ce qui me fait penser, symétriquement, à des couches pour bébés parfumées "poudre de chat".
Chasseurs-écologistes vers les débuts du XXème siècle. Couverture d'une étude historique, publiée en 1989, qui a précédé mes recherches ethnographiques sur le monde de la chasse. Région de Feltre (Alpes de Vénétie)
Séminaire Penser les ruralités contemporaines
ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES
EN SCIENCES SOCIALES (Paris)
• Pierre Alphandéry, chercheur honoraire INRAE (hors EHESS)
• Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille LPED/HM(TH) (hors EHESS)
• Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP – EHESS
• Sergio Dalla Bernardina, professeur, Univ Bretagne Occid.(TH) (LAP-EHESS)
Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS (LAP), référent pour cette UE
Lundi 22 janvier 2024, 11:00-13:00
Salle AS1_24 - 54 bd
Raspail 75006 Paris et en visio :
EN PRÉSENTIEL ET EN VISIO
https://bbb.ehess.fr/b/sop-isd-pab-gfr
Sergio Dalla Bernardina
La mémoire courte. À propos des vertus du chasseur rural.
En 1989, dans l’article “L’invention du chasseur écologiste : un exemple italien” (Terrain, 13 : 130-9), je décrivais mon étonnement face au lifting opéré par les chasseurs des Alpes italiennes ayant oublié en quelques décennies leur passé de chasseurs incontinents et fiers de l’être pour se réclamer d’un écologisme atavique purement conjectural.
Peu après j’ai constaté en Corse un phénomène analogue. Dans un article de la même année, repris en 2009 par la revue Ethnologie Française sous le titre « Le gibier de l’Apocalypse. Chasse et théorie du complot », (tome XXXIX, janvier/1, p. 89-99 »), je reconstituais la « mise en écologie » du chasseur local, présenté comme un préleveur sobre et parcimonieux dans une Ile de beauté dénaturée par les influences étrangères.
Si je reviens sur ces travaux c’est que, 35 ans après, on aurait pu s’attendre à ce que le « mythe » du chasseur écologiste (je parle bien du chasseur d’autrefois, son « écologisme » actuel étant souvent réel), ait changé de statut, tout le monde ayant saisi son caractère fabuleux.
Le changement a eu lieu, effectivement, mais dans une direction inattendue : le mythe est devenu histoire. Et cette histoire est partagée aussi bien par les chasseurs (qui projettent leur présent dans un passé imaginaire), que par une certaine partie de l’opinion publique, même cultivée. Quelles sont les raisons de cette convergence ? Les enjeux idéologiques et politiques liés à la redéfinition de la notion de « ruralité » qui traverse le débat contemporain peuvent nous aider, peut-être, à trouver une explication.
J’écoute Franceinfo. Les mêmes trucs toutes les dix minutes. Je le sais, bien entendu, de quoi je me plains ? Je le sais, mais je cède à son pouvoir hypnotique. Dans dix minutes, peut-être, on aura une nouvelle sensationnelle. Il faut que j’arrête. J’ouvre le Folklore de France de Paul Sébillot :
« En Ille-et-Vilaine la cervelle de pie rendrait idiot celui qui la mangerait ; en Picardie, une omelette aux œufs de hibou dérange l’esprit ; dans la Meuse, celui qui mange une tête d’hirondelle devient immédiatement sorcier, etc.».
Cosmos : du latin cosmos (« monde ») emprunté au grec ancien κόσμος, kósmos (« ordre, bon ordre, parure »), pour les Pythagoriciens : « ordre de l’Univers » d’où « Univers », « monde » et en particulier « le ciel », « les astres » (source : Wikipédia).
Il suffit d’un rien pour remettre en cause l’ordre du monde. On prend du soja, on le modifie avec de l’ADN de porc pour le rendre « plus savoureux »*, et on ne mesure pas les conséquences cosmiques. Chez le végétariens, par exemple, ça créerait à coup sûr des dissonances cognitives : « Que suis-je en train de manger ? Du végétal ou de l’animal ?». Pour ne pas parler des craintes, tout à fait légitimes, de ceux qui respectent le tabou du cochon. Même la salade, pour eux, deviendrait suspecte.
*cf. https://korii.slate.fr/et-caetera/start-up-luxembourg-modifie-genetique-soja-adn-porc-gout-viande-proteines-ogm-alimentation-moolec-science-biotech
La journée est radieuse. « Les néo-ruraux ne manquent pas - me dis-je au volant de ma vieille voiture qui caracole docile vers la ville de Brest - mais les monts d’Arrée gardent encore, pour l’instant, leur charme mystérieux». Un petit chien apparaît à ma gauche, bouclé et tout blanc. On dirait qu’il sort d’un Lavomatic. Et juste après, mince ! un chat noir traverse lentement la rue. Je regarde mieux, pour vérifier. Est-il vraiment noir ? L'extrémité de ses pattes, en tout cas est blanche. Donc ce n’est pas un vrai chat noir. Tant mieux. Et après, je suis bête … le chien blanc que je viens de croiser neutralise les effets du chat noir. Y aurait-il une dominante ? Qui va gagner ? La blancheur du toutou ou la noirceur du vieux chat ? Pendant que je réfléchis je vois surgir un setter anglais. Ses taches blanches et noires se mélangent à la perfection. Le Yin et Yang. Une version sur quatre pattes du drapeau breton. Mais ce n’est pas fini. À l’entrée de La Feuillée un nouveau chien avance dans ma direction. Il est tout noir, lui, mais sa maîtresse, qui le tient en laisse, arbore des cheveux d’un blanc éblouissant.
Trop de signes contradictoires pour tenter une analyse.
Pour la fin de l’an je me suis documenté sur l’histoire de Saint Sylvestre. Pas très gaie, pour tout dire. Je croyais qu'il s'agissait d'un ermite (Sylvestre=silva=forêt). Eh ben non, c’était un martyr de l’Église. Je ne devrais pas le dire mais, depuis mon enfance, je n’arrive pas à dissocier son nom, en dépit de son aura sacrée, de celui du célèbre chat.
En tout cas, bonne année à tout le monde.
Giuliana, avait des canards. Elle les avait achetés tous jeunes et elle avait oublié qu’il fallait leur couper les plumes. À l’automne, lorsque leurs congénères sauvages migrant vers l’Afrique sont passés dans le ciel, les colverts domestiques les ont suivis. On lui a fait remarquer que, sans entraînement, les canards ne peuvent parcourir que quelques kilomètres. Épuisés, ils atterrissent quelque part, incapables à la fois de rentrer à la maison et d’assurer leur survie dans un univers hostile et sans mangeoires.
J’y ai pensé par rapport à la coutume bouddhiste d’inaugurer la nouvelle année par un acte miséricordieux : des oiseaux en cage sont vendus pour être libérés et porter chance à leur bienfaiteur. Le geste est noble, le résultat incertain. Tout dépend de l’état de sauvagerie de l’oiseau emprisonné.
Si j’étais un canard domestique, en tout cas, je tenterais le coup.*
* J’ai entendu l’anthropologue Frédéric Keck parler de cette coutume dans un cadre sérieux. J’en profite ici pour divaguer.
J'aime bien cette photo. Je l'ai prise dans les Dolomites, pas loin de Cortina d'Ampezzo, en 2010. C'était dans un refuge. Les lunettes avaient été oubliées par un skieur. Elle représente bien, à mon sens, la perméabilité des domaines ontologiques : le monde des humains et celui des autres animaux (il suffit d'une paire de lunettes pour anthropomorphiser un quadrupède); le domestique et le sauvage (naturalisée comme un trophée de chasse, la bête cornue est en fait un bouc); le naturel et le surnaturel (les verres fumés conférant à l'herbivore une aura diabolique).
Au tout début de l’année 2020 j’ai publié aux éditions du CTHS mon introduction à l’ouvrage « De la bête au non-humain. Perspectives et controverses autour de la condition animale (Sergio Dalla Bernardina dir.), édition numérique Collection « Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques »»*. Il était question, comme dans l’ensemble de ce blog et dans mes séminaires à l’EHESS, de métamorphoses, d’ontologies, d’animisme. En voici un court extrait :
« On peut bien comprendre que cette évolution [celle du statut des animaux devenus des « non-humains »] ait modifié la façon de les percevoir et de les représenter auprès des bergers. Mais, parfois, c’est tout juste le discours qui change, dévoilant les aspects interactifs (passés sous silence par l’ancien regard anthropocentriste) d’un rapport homme-animal qui dans la substance est resté le même. Les éleveurs et leur bétail, les chasseurs et leurs appelants formaient des collectifs bien avant l’introduction de ce concept dans les sciences humaines et sociales.
Célébrer/déjouer la proximité
On sait depuis longtemps, en tout cas, que l’humain et l’animal sont des proches. Les mythes des origines des cultures les plus disparates nous le rappellent instamment. La littérature et le folklore aussi, avec leurs histoires de métamorphoses, d’animaux qui parlent (couramment, dans les rêves, ou la nuit de Noël), d’unions interspécifiques. Cindy Cadoret nous en donne un bon exemple à propos de la chasse comme rite initiatique dans la mythologie irlandaise. Un abîme, certes, sépare la culture huichol de la culture celte qui a nourri en profondeur ce corpus narratif. Dans les deux cas, cependant, on découvre que le principal but de la chasse au cerf n’est pas d’ordre utilitaire. On découvre aussi que, aux temps des origines évoqués par les mythes irlandais et christianisés par des moines entre le VIIIe et le XIIe siècle, le fait d’avoir un ancêtre animal est ce qu’il y a de plus courant. « Le Cycle du Leinster est aussi dit Cycle ossianique, du nom d’Oisín qui en est souvent le conteur. Le personnage présente une affinité particulière avec les cervidés. Le récit de sa naissance l’explique. Lors d’une chasse sur les collines d’Allen, les Fíanna traquent une biche. Bran et Sgeólan se lancent à sa poursuite. Les deux chiens, en raison de la nature humaine de leur mère, […] ont un pouvoir particulier : ils sont capables de différencier un homme métamorphosé d’un véritable animal. Sans blesser la biche, ils s’adonnent plutôt à des jeux autour d’elle. Devant ce fait, Finn ordonne que la biche ne soit pas abattue. Et pour cause, l’animal recouvre sa forme humaine. Il s’agit d’une jeune femme, qui lui explique qu’elle fut transformée ainsi par un sorcier qu’elle a refusé d’épouser […]. Sensible à ses charmes, Finn en fait son épouse. » Leur enfant sera nommé Oisín (« petit cerf »). « Il sera non seulement excellent chasseur, mais est aussi identifié à l’animal lui-même de par la malédiction de sa mère. » Faut-il en déduire que les Irlandais d’avant la christianisation (et même d’après) étaient des animistes voire, dans la mesure où ils s’identifiaient à leur ancêtre animal, des totémistes ? C’est plausible. Tout dépend du statut que l’on confère au récit mythique et à son degré de « métaphoricité » . Même dans ce cadre, remarquons-le, la proximité ontologique de l’animal ne préjuge pas de sa « consommabilité ».
L’intégralité de ce texte, dont je reprendrai un autre extrait prochainement (les fêtes de Noël rendent paresseux) est en libre accès au lien suivant : https://books.openedition.org/cths/9747
* Autre chose, on l'aura compris, que l'ouvrage dont je reprend ici la couverture, paru en 2011.
La chasse ne cesse pas de nourrir notre imaginaire. En parler à notre époque sans prendre des précautions rhétoriques et sans se positionner (avec des formules du genre « Ça avait du sens autrefois, ça se justifie ailleurs … ») est devenu difficile. La revue La grande oreille (n. 92 – Octobre 2023) y est parvenue avec succès. En nous offrant une riche palette de récits de toute provenance, les uns plus saisissants que les autres, elle montre à quel point le cynégétique est un observatoire précieux pour comprendre, derrière l’acte de chasser, les éthiques et les conceptions du vivant des différentes sociétés. La liste des contributions est trop nourrie pour que je puisse en faire le résumé. Je me limite à évoquer les nombreux récits venant du Grand Nord, d’Afrique et d’ailleurs, les apports du folklore, de la mythologie antique et médiévale, sans oublier les renvois à l’actualité. À ce propos, je suggère la lecture des articles d’Inès Cazalas et de Philippe Artières rappelant l'originalité et l’importance du dernier ouvrage de Charles Stépanoff* pour les études sur la chasse en Occident : « cette activité – comme l’écrit Artières – constituant une zone obscure du savoir des sciences sociales parsemées de quelques clairières ethnographiques ».
L’ensemble des narrations enchantées qui traversent ce numéro de La Grande Oreille me fait penser aux remarques de Claude Lévi-Strauss à propos de la nature du mythe. Les mythes, au départ, n'ont rien d'illusoire. Ils décrivent le réel et le rendent intelligible. Ils en sont consubstantiels. Pour qu’un mythe naisse il faut qu’il corresponde aux attentes et aux structures narratives d’une communauté. Il faut qu’il dise ce que la société veut entendre. Son caractère mythique apparaît toujours a posteriori, lorsque les cadres mentaux ont changé.
* (L’animal et la mort. Chasses, modernité et crises du sauvage – éd. La Découverte, 2021)
On parle beaucoup, cette année, du nombre croissant de
Français qui à l’occasion des fêtes de Noël ont acheté un cadeau pour leurs
chats. Les chats, dans l’ensemble, semblent apprécier. Mais je crois que s’ils
pouvaient choisir, ils préfèreraient autre chose. Pas de cadeaux, juste une restitution.
Nous connaissons tous ces termes de remplacement qu’il faut utiliser pour contourner les gros mots (« mince », « purée » etc.). L’Église nous a beaucoup aidé dans l’invention de ces solutions alternatives. Dans le passé, pour éviter un juron dans un moment de rage, les Italiens - qui sont des blasphémateurs notoires - avaient le droit de s'exclamer par exemple « Porca Eva »*. Ce n’était pas très élégant, ma ça passait sans émouvoir personne**.
Ces mots que l’on n’a pas le
droit de prononcer en public changent avec le temps. C’est ainsi que l’autre jour, près de Padoue, les
enseignantes d’une école primaire ont demandé à leurs élèves, dans un souci d’équité laïque, de rayer le mot « Jésus » de
la chanson qu’ils étaient en train d’apprendre et qui disait « Aujourd’hui
est né Jésus ». À sa place, pour respecter l’assonance, il fallait
écrire : « aujourd’hui est né Cucu ». « Cucu », en
italien, est un mot innocent, qui désigne un oiseau (le coucou). C’est aussi
une expression employée par les enfants lorsqu’ils jouent à cache-cache. Son emploi dans ce cadre peut néanmoins surprendre.
Sorte de parabole, ce remplacement bien intentionné est un rappel à notre vigilance critique : parfois on prétend avoir quitté la religion, alors qu'on a juste changé de paroisse.***
* Dans les années 1960-70 on avait aussi le droit de s'en prendre à Buddah et à ses attributs physiques en ayant recours à une formule que je ne vais pas répéter ici.
**Sur la misogynie de l’Église au Moyen-Age je renvoie au célèbre texte de Jean Délumeau : La Peur en Occident (XVI-XVIIIème siècles), Paris, Fayard, 1978
*** Pour une vision plus détaillée cf. https://corrieredelveneto.corriere.it/notizie/padova/cronaca/23_dicembre_21/padova-nella-canzone-di-natale-le-maestre-di-agna-sostituiscono-gesu-con-cucu-il-sindaco-grave-errore-bee5e76b-55f1-4b25-925a-b1c9fbcdbxlk.shtml
Ma grand mère s’appelait Mirra (Myrrhe). Elle était très religieuse. Pendant plusieurs années après sa mort nous avons continué à recevoir des bulletins des missions salésiennes en Afrique qui cherchaient à renouer le contact*. J’ai toujours aimé sa sérénité, qu’elle arrivait tant bien que mal à nous transmettre. Sa foi religieuse, je pense, contribuait à cet état d’esprit. Le nom Mirra vient de l’essence parfumée qu’un des rois mages (Balthazar, paraît-il) a amené en don au petit Jésus.
Aujourd’hui, pour être en paix avec sa conscience, on dispose de nouveaux moyens. La Myrrhe est encore là, mais il faut qu’elle soit Bio**.
* Il aurait fallu les prévenir, j’y pense maintenant.
** Je tiens à rappeler que je n’ai rien contre le Bio, ce
serait vraiment imbécile. Je ne peux pas m’empêcher, cependant, de réfléchir
aux réverbérations idéologiques de cette noble orientation
hygiénico-philosophique du monde contemporain.
Dans mon billet du 18 décembre je revenais sur un sujet que j’aborde périodiquement : aujourd'hui, à l’époque de l’ « écologiquement correct », l’autonomie du fait artistique est de plus en plus menacée. La recevabilité des œuvres dépend de leur engagement en matière d'environnement, de biodiversité et de développement durable*.
À ce rythme l’artiste, avant d’être accepté, devra remplir un questionnaire :
dans quelle mesure ses créations
contribuent-elles à la préservation de la planète ? Quelle place a-t-il donné aux matériaux
recyclés ? Quel type de pigments a-t-il
utilisé et quel est leur degré de toxicité ? Quelle est l'empreinte carbone de ses installations? Voyage-t-il en avion? Et les autres membres de sa famille? Aime-t-il les chiens et les chats? Dans
quel courant s’inscrit-il ? Qui sont ses auteurs de référence ? Qui sont les membres de son réseau?
Les peintres ayant passé l’examen pourront afficher l’étiquette « Bio » en bas du tableau, à côté de leur signature. Ce qui, plus tard, deviendra obligatoire**.
___________
* Cela vaut aussi pour la recherche en sciences humaines et
sociales. Deux ou trois autres grands thèmes, tout aussi cruciaux, peuvent remplacer les préoccupations environnementales et donner à l'artiste (ou au chercheur) la même respectabilité. Une respectabilité "a priori" indépendante de la qualité de son œuvre (ou de ses recherches).
** Serais-je donc un anti-écologiste ? Loin de là. Je suis très reconnaissant aux éclaireurs qui contribuent par leur militantisme à l'évolution de notre société vers des manières moins prédatrices, moins "extractivistes", de se rapporter à la nature. Sous de nombreux aspects, je me considère même un vétéran. J'aime depuis toujours la nature dite sauvage. J'aime aussi jardiner. C'est ainsi que, parallèlement à mon respect pour le sentiment religieux, je cultive ma méfiance vis-à-vis de ces intermédiaires qui prétendent gérer, on ne sait pas bien à quel titre, nos rapports avec le monde des valeurs.
Le pouvoir de fascination des crânes d’animaux traverse les époques. Il suffit de les montrer pour produire du sens. Autrefois, on pouvait exhiber ces restes inanimés, qui captent notre regard en dépit (ou à cause) de leur répugnance, sans se poser trop de questions. Aujourd’hui c’est plus délicat, il faut se justifier. On le fait au nom de la science, de l’art ou de l’écologie :
« Cette structure monumentale comporte en effet… plus de 800 crânes d’animaux. Un choix délibéré pour les artistes plasticiennes (Cathy Connan et Marion Decoust) à l’origine de ce projet, né en 2020.
Préoccupées par la situation écologique actuelle, les deux artistes (par ailleurs mère et fille) ont eu l’idée de créer un mémorial dédié aux espèces éteintes. Elles ont ensuite été rejointes dans ce projet par une graphiste (Marie Olé), une créatrice sonore (Nathalie Caul-Futy), un créateur lumière (Joseph Frey) et Thomas Séchet (sonorisateur) ». https://actu.fr/occitanie/toulouse_31555/toulouse-cette-sculpture-monumentale-ornee-de-800-cranes-ne-laisse-pas-indifferent_60433104.html
Le problème dans ce genre d’opérations est qu’on a du mal, parfois, à faire la part entre la valeur artistique de l’œuvre (qui est indépendante du nombre de crânes utilisés) et la noblesse de la cause censée la motiver.
Heinrich Böll m’a déçu. J’ai toujours adoré son roman La grimace, histoire d’un clown qui chante les Litanies de Lorette pendant qu'il prend sa douche (ce qui irrite sa compagne, politiquement engagée, conformiste et attirée par des social-démocrates plus sérieux que lui). Savoir que ce prix Nobel irrévérencieux a retiré son soutien au journaliste Masha Gessen, lauréat du prix Hannah Arendt, pour avoir mis l’accent sur les modalités discutables de l’action israélienne dans la bande de Gaza, m’attriste profondément. Le clown, tout à coup, finit par ressembler à ses antagonistes sectaires et moralistes.
« Comment ça? Böll aurait-il retiré son soutien à Masha Gessen? Mais s’il est mort en 1985 ! ». C’est vrai, le coupable n’est pas lui, ce sont les membres de la fondation qui porte son nom et qui, en ce qui les concerne, n’ont jamais gagné le moindre prix Nobel. S’ils l’avaient gagné, par ailleurs, il serait temps de le leur retirer.
*Je rappelle que je n'ai rien contre les écologistes. Moi aussi je suis écologiste. Et depuis mon enfance, lorsque le concept était encore en gestation et aimer se perdre dans la nature n'était pas à la mode. Je ressens juste de la méfiance pour les "nouveaux curés" qui cherchent à monopoliser le discours sur la nature à des fins personnelles (mais au nom du bien commun).
Et si le ciel était vide (Cliché SDB)
Dans un premier temps, pour introduire mon étude La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi*, j’avais choisi un passage d’Alain Souchon que je reprends ici. Il résume magistralement les doutes qui peuvent traverser nos esprits face aux nobles explications fournies, dans certains cas, par les responsables d'un acte sanglant. **
Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide
Si toutes les balles traçantes
Toutes les armes de poing
Toutes les femmes ignorantes
Ces enfants orphelins
Si ces vies qui chavirent
Ces yeux mouillés
Ce n'était que le vieux plaisir
De zigouiller
(Et Si En Plus Y'A Personne - Alain Souchon - extrait de l'album La Vie Théodore Virgin, 2005)
Après, pour des raisons académiques, on a décidé de remplacer Souchon par Freud :
« Nous avons souvent eu l’occasion de montrer que l’ambivalence affective, au sens propre du mot, c’est-à-dire un mélange de haine et d’amour pour le même objet, se trouve à la racine d’un grand nombre de formations sociales. Nous ignorons totalement les origines de cette ambivalence. On peut supposer qu’elle constitue le phénomène fondamental de notre vie affective ». (Sigmund Freud, Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs, [1913] Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1971, p. 180).
On peut haïr pour des raisons objectives. Les sociologues sont là pour nous les rappeler (souvent, par ailleurs, les conditions concrètes, historiques, qui alimentent la haine sautent aux yeux). Mais on hait aussi pour des raisons personnelles sans avoir le courage de se l'avouer. C'est une haine de nature privée, sans justifications d'ordre sociétal. Une haine artisanale, à la bonne franquette. On hait le monde en général et on zigouille quelqu'un en particulier. Les arguments transcendants ne manquent jamais. On zigouille au nom de la grandeur de Dieu, de l'Honneur bafoué, de la Civilisation occidentale en danger, de la Fidélité à un idéal, à la Patrie, à une confrérie, à une équipe de foot ...**
Inspirés par Freud et par Souchon, on aurait envie de regarder le zigouilleur dans les yeux, de lui adresser un demi-sourire sardonique et de lui murmurer : "Sois sincère : est-ce vraiment pour faire plaisir à Dieu, pour honorer la Patrie, pour restaurer la justice sociale que tu as fait ce carnage?"
* Paris, Édition du Muséum National d'Histoire Naturelle, 2020.
** C’est simpliste, je sais. Dans un cadre officiel je proposerais une analyse plus fine.
*** Certains maris jaloux zigouillent leurs épouses au nom de la Passion amoureuse.