vendredi 4 avril 2025

Les animaux sauvages en ville et les domestiques dans les bois


Voici ce que j’écrivais en 2011 à propos de l’abolition progressive des frontières séparant le domestique du sauvage :

Errare umanum est

« Même les nouvelles provenant des villes […]  confirment que l’indifférenciation se propage. Les animaux domestiques s’ensauvagent. Tous les jours, méthodiquement, des milliers de chats quittent les jardins des pavillons périurbains pour battre la campagne en quête de nids, d’oiseaux parfois rares et protégés, de petits mammifères qu’ils ne mangeront même pas. Dans les périphéries italiennes les bandes de chiens errants font la loi. Abandonnés par leurs propriétaires avant les  vacances d’été, évadés, ou remis clandestinement en liberté (« il n’y a plus de place … ») par ces mêmes chenils communaux qui, autrefois, les « euthanasiaient » après un court séjour (les sensibilités ont changé), ils contribuent, par leurs comportements aberrants (ils sont protégés tout en étant dangereux, ils circulent en bandes, comme les loups, tout en étant des chiens …) à la cacophonie zoologique et plus, largement, au désordre ontologique   ambiant.  En quelques semaines, en Italie, les 600.000 chiens errants ont tué trois retraités et, très probablement, le fils  d’un paysan dans des circonstances « exemplaires », si on peut dire, mettant à jour les soupçons qui planent, désormais, sur l’ensemble des grands carnivores qui rôdent, tous niveaux de domesticité confondus, à proximité des humains :

 

“(...) Une énorme étendue verdoyante sur les collines de Circello. C’est là, à quelques mètres de la ferme de son père Maurizio, marchand de bestiaux, que le petit Mattia, hier soir, a été trouvé exsangue, mordu par un ou plusieurs chiens.
(...) Les examens effectués aujourd’hui sur le corps du petit on confirmé que les blessures qu’il a reçu à la tête, au cou, au ventre et aux jambes, outre les nombreux coups de griffes, sont dues à l’agression d’un ou de plusieurs animaux. Mattia a-t-il été victime des chiens errants ou bien de son berger de la Maremme adoré, trouvé près de son corps? Cela reste un mistère. Dans les jours qui viennent le service vétérinaire de Benevento va examiner le “Maremmano” et une dizaine de chiens errants repérés dans un rayon d’un kilomètre autour de l’habitation pour chercher à établir les responsabilités. Selon les premiers indices, aucun des chien errants n’aurait tué le petit, mais on n’exclut pas d’autres hypothèses liées à la présence, dans la zone,  de loups et de sangliers. La chasse au coupable se poursuit tous azimuts. (...). Aujourd’hui, dans ce havre de paix à quelques kilomètres d’une Oasis du WWF, c’est la douleur et l’incrédulité” (Auteur anonyme, “Bambino sbranato dai cani nelle colline di Circello”, in Netlog, 28 oct. 2008
...it.netlog.com/go/.../videoid=it-2697135 -  (ma trad.)

 

A qui la faute? On soupçonne tout le monde : le chien familier, qui risque de faire la fin du Saint lévrier alors qu’il cherchait à ranimer l’enfant et à attirer l’attention des parents *? Les chiens errants qui se multiplient comme des rats? Les sangliers tout aussi proliférants? Les loups, ce qui ne serait pas étonnant? Le WWF, avec ses Oasis qui sont de véritables centres d’élevage et de  propagation de la faune sauvage? ». (Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société postrurale, PUR, 2011, p. 107-108)

 

Protagoniste d’une légende médiévale, ce pauvre lévrier, retrouvé ensanglanté à côté du bébé qu’il venait de défendre, à ses dépens,  de l’attaque des loups, est tué sur le coup par son maître. Il fera l’objet d’une réhabilitation posthume.


mercredi 2 avril 2025

Cornuto e mazziato (Cocu et battu) - à savoir : le droit d'être cité

 


Les  auteurs qui  tiennent à revendiquer la paternité de leurs idées, ou l’ancienneté de leurs recherches dans un certain domaine, sont souvent taxés de narcissisme. C’est méconnaître l'univers académique. Les chercheurs en sciences humaines et sociales ne gagnent pas un rond avec leurs ouvrages. Les chemins qu’ils ont inaugurés (en même temps que d’autres peut-être, mais en tant que pionniers), sont leur  seule fierté. Leurs trouvailles  sont leurs créatures et donnent un sens à leur vie. C’est pourquoi, lorsqu’ils voient  chez le libraire un bouquin consacré aux thèmes qui leurs sont chers, ils se précipitent sur la bibliographie.  « Ce n’est pas vrai, il/elle ne me cite pas », «  Ce n’est pas possible, elle/il ne cite que mes contributions marginales ». Incapables d’accepter la vérité, à savoir que si on ne les cite pas c’est que leurs travaux ne le méritent pas, ils sombrent dans le complotisme. S'installe alors chez eux le soupçon d’avoir fait l’objet d’un pillage ou d’un refus d’accepter la controverse scientifique.

L’attitude que je viens de  définir est souvent qualifiée  de « paranoïaque ».  C’est oublier  que dans le monde de la recherche, comme dans certains établissement religieux, les gens de bien ne manquent pas, mais il y a aussi des prédateurs. Ces prédateurs ont des complices qui contribuent, par leur silence,  à la prospérité de la meute.