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mardi 28 juillet 2026

Avoir ou être? Du bon usage de la testostérone (et du bromure)

 


(Suite et fin). Je reviens sur la nouvelle selon laquelle l'armée américaine compte vérifier le taux de testostérone de ses soldats afin de soumettre les déficitaires éventuels à un traitement médical. Cela me rappelle une rumeur qui circulait dans les casernes lorsque j'avais vingt ans : on prétendait que, pour diminuer la libido des recrues, l'institution, prévoyante, mettait du bromure dans leur café (de potassium ou de sodium, selon l'orientation des experts et les traditions nationales). Veut-on un soldat docile ? On lui administre du bromure. Veut-on le lancer à l'attaque ? On le gave préalablement de testostérone.

L'histoire du bromure, paraît-il, n'est qu'une légende urbaine. Celle de la testostérone, une vérité officielle confirmée par les hauts responsables du gouvernement américain.

Je pense aussi, au passage, aux opportunités juridiques offertes par cette innovation : le conscrit accusé de s'être comporté de façon peu chevaleresque envers une promeneuse croisée dans un parc pourrait toujours se disculper en déclarant : « Ce n'est pas moi le coupable, c'est la testostérone ! »

dimanche 3 mai 2026

Être singe aujourd'hui (la fin d'un mythe)

 

Dans une annonce de Médiapart je lis le titre alléchant :

« Chez les primates, la fin du mythe du mâle dominant ». Je ne suis pas abonné, donc je me contente des premières lignes que je reporte ici :

« La féminisation de la primatologie a changé le regard que la science portait sur les rapports entre les sexes de nos lointains parents. Les femelles établissent une domination non par la force, mais en contrôlant la reproduction.

Dans les rapports de domination entre les mâles et les femelles, toutes les règles sont dans la nature des primates. L’idée généralement admise que la domination chez ces mammifères était nécessairement soit mâle (majoritairement) soit femelle (plus marginalement) est désormais battue en brèche par les primatologues, qui appellent à sortir de cette vision binaire. Au-delà de la biologie, la culture et la vie sociale de ces mammifères rendent les relations entre les sexes bien plus flexibles que ce qui était envisagé précédemment ». (Magali Reinert)

Je remarque un léger décalage entre le titre et le texte, dans lequel on découvre que les primates, finalement, nous ressemblent pas mal (il n’y a pas que de dominateurs, il n’y a pas que des dominatrices, il y a un peu de tout en fonction du contexte). Loin de m’étonner cette information - qui derrière sa promesse démythificatrice dégage une fragrance très idéologique - ne me fait pas regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’article.

samedi 13 décembre 2025

Le droit aux émotions


 Un berger avec son chien (carte postale)

À partir du prochain billet, comme je l’avais annoncé, je bouleverserai le rythme de ce blog en présentant, coupée en morceaux, ma contribution à la journée introductive du séminaire Ruralités contemporaines consacré, cette année, aux émotions.  Ce faisant,  je squatterai le blog, puisque mon propos ne concerne la question animale que de loin (un peu, quand même,  dans la mesure où les émotions du chercheur et de ses interlocuteurs reposent sur un substrat animal, le même qui rend possible la communication avec les non-humains).

Pour assurer la transition, après mon histoire de gélinottes recyclées,  j'évoquérai un souvenir qui m’est remonté à l’esprit en pensant aux émotions.

Pendant un certain temps, lors de mes enquêtes dans la région alpine, il m'arrivait de croiser un berger avec qui j'échangeais quelques mots. Il était accompagné par un jeune chien qui lui tournait autour comme une girouette, persuadé, j'imagine,  que c’était ça son métier. Un jour je l’ai rencontré sans chien :

- Et le chien ?

- Il a avalé une saloperie et il est mort.

En me donnant la triste nouvelle il avait l’air particulièrement ému. Il m’a regardé en silence, pour saisir ma réaction, et il a  précisé :

- Ma femme a souffert beaucoup.

Lui aussi, manifestement, avait souffert beaucoup, mais il ne pouvait pas l‘avouer. Dans les sociétés traditionnelles, c’est connu, on déléguait aux femmes le droit/devoir d’exprimer les émotions.

Je reviendrai sur cette histoire à la fin de mon détour.

mercredi 17 septembre 2025

Nouveaux horizons de la bestialité

 

 

 

Je relis un fragment d’un vieil article passé complètement inaperçu. À l’époque je croyais encore que des propos de ce genre auraient suscité une controverse. Personne n’a jamais réagi. Les Français disposent d'une formule haute en couleur, concernant un violon et ses différents emplois, pour décrire l’inutilité de ce genre de performances. Voici le passage en question :

« La bestialité a changé de lieu.  La sexualité débridée du taureau, la violence du loup, la soif de sang de la belette, la grivoiserie du porc, je dirais même la puanteur du bouc, ont quitté le corps de la bête pour s’installer dans d’autres corps, plus adaptés : ce sont, justement, les corps maladroits du boucher, de l’équarrisseur et des autres « tueurs »:

« Je devrais vous parler encore des horreurs qui entourent la mise à mort des bêtes de boucherie, les coups d’assommoir mal assénés par des abatteurs improvisés et incompétents à moins qu’ils ne soient ivres et indifférents à force de patauger dans le sang et de donner la mort ». L’animal et … nous ! Albert Jaumain, président de la société protectrice des animaux, Bruxelles, Imprimerie Lucifer, 1946,  p. 80 

    Il en va de même pour les toreros. Dans les jeux carnavalesques décrits par l’anthropologue espagnol Caro Baroja, la jeunesse des campagnes ibériques persécutait avec enthousiasme chiens, chats, coqs, éloignés du cercle des humains par des jeux cruels*. C’est avec une fougue comparable, que les jeunes espagnols s’en prennent aujourd’hui aux derniers représentants de l’art tauromachique, « chassés de la cité », comme l’étaient autrefois, à la fin du carnaval, les masques des fauves incarnant la bestialité :

« (…) Torero tu es la honte d’une nation

Torero, tu es la violence à la télévision,

Torero, tu es assassin par vocation,

Torero, ton métier me fout la gerbe »  

(refrain de la chanson « Verguenza »

- La honte – du groupe SKA-P, dans le CD  Planeta Eskoria)  

Dans d’autres milieux, plus sophistiqués, les remplaçants contemporains du « fauve » (et peut-être du « faune ») d’antan sont les mâles de l’espèce homo sapiens : 

« Il me semble que la ˝cruauté˝, - ce qu’on appelle la cruauté et qui est inséparable d’un raffinement – est spécifique de l’homme, de sa perversité, et peut-être aussi de la sexualité masculine. », Elisabeth de Fontenay, « Entretien » avec Mario Cifali, in La guerre et la pulsion de mort, Chène-Bourg/Genève, 2003, p.  144.

Jean-Claude Nouët pousse jusqu’au but cette inversion des représentations traditionnelles qui étaient centrées sur la méchanceté innée de certains animaux, les prédateurs en particulier. Pour ce médecin, ancien président de la Ligue française des droits de l’animal,  s’il y a une espèce abritant dans son programme génétique la commande de la cruauté – et il s’agirait de la seule – c’est bien celle de l’homme **.

Dans ce genre de narrations (« narrations » en ce qu’elles ont d’allusif, d’allégorique), la réhabilitation de l’animal implique la stigmatisation, ou au moins la « mise sous surveillance », d’une partie du genre humain. Si on reclasse certaines catégories, c’est qu’on en déclasse d’autres ». (Extrait de mon article : « Les joies du taxinomiste : classer, reclasser, déclasser », in  Aux frontières de l'animal. Mises en scène et réflexivité, Annik Dubied, Juliet J. Fall et David Gerber éds.  Droz, 2012

*Julio Caro Baroja, Le Carnaval, Paris, Gallimard, 1979

**Jean-Claude Nouët, « L’homme, Animal inhumain » in  (Georges Chapoutier éd.), L’animal humain, traits et spécificités, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 82-83

 

lundi 15 septembre 2025

Disparitions miraculeuses


 Bélier femelle avec son petit

En feuilletant le quotidien La Repubblica je tombe sur le titre suivant : « Ferito da nove colpi di pistola, il cane Milagro ha partorito sei cuccioli durante il salvataggio », à savoir, «Blessé par neuf coups de pistolet, le chien Milagro a mis bas six petits pendant le sauvetage »*.

La nouvelle m’étonne. En espagnol, c’est vrai, Milagro signifie « Miracle » et c’est la première fois, que je sache, qu’un chien enfante des petits, peu importe le nombre. Je parcours l’article et je découvre qu’il s’agit en fait d’une « femmina di cane », un « chien femelle ». Ce serait comme si, pour parler d’une femme, on employait la formule : « une femelle d'homme ». À la fin de l’article Miracle est qualifié.e de « cagnolina », « petite chienne ». Je regarde la photo. Elle n’est pas petite du tout. Le fait qu’une « cagnolina » (en italien c'est l’équivalent féminin de « chiot ») soit déjà en mesure de se reproduire frôle aussi le miracle.

À la fin je comprends :  l’auteur de l’article fait des pirouettes pour ne pas employer le mot « chienne ». Il a décidé que ce terme, bien que courant et zoologiquement irréprochable, est désormais trop connoté. En attendant de l'expulser du vocabulaire il faut donc le remplacer par des périphrases.

Je crains que, par ce genre de « nettoyages terminologiques », le journaliste en question se considère comme un progressiste.

À première vue c'est une ineptie, mais j'ai le sentiment que nous sommes en danger.

*  https://www.repubblica.it/la-zampa/dossier/cani-formazione-proprietari/2025/09/11/news/cane_ferito_pistola_partorisce_cuccioli-424839739/

vendredi 18 juillet 2025

Donner la vie, donner la mort (pour un partage équitable des fonctions)


Dans son ouvrage Donner La Vie, Donner La Mort. Psychanalyse, Anthropologie, Philosophie (Paris, La Bibliothèque du Mauss,  Le bord de l’eau, 2014),  Lucien Scubla pointe un paradoxe : les analyses anthropologiques et même psychanalytiques ont tendance à refouler une évidence : dans les sociétés traditionnelles, en raison de leur pouvoir physiologique, les femmes sont connotées du côté de la naissance, des soins, de la réparation, de l’apaisement. Elles sont les « gardiennes de la vie ». Ce n’est pas le cas des hommes à qui on demande, lorsque c’est nécessaire, de savoir donner la mort. Pendant longtemps, cette donnée de base a joué un rôle fondamental dans l’organisation symbolique des groupes humains les plus disparates.

Aujourd'hui,  il est normal que même les femmes revendiquent le droit de donner la mort. Aux Etats- Unis, cela fait plus de dix ans qu’elles ont obtenu le droit de servir dans les unités de combat de l'armée, y compris dans les positions les plus exposées au front. En France – c’est une vieille statistique - Le nombre de chasseresses a augmenté d'environ 25% en 10 ans, passant de 25 000 en 2014 à 31 200 en 2023.

J’ai du mal à imaginer une société à venir où il y aura plus de chasseresses que de chasseurs. Mais on ne sait jamais.

dimanche 6 juillet 2025

Des cygnes et des oies

 


Le poète italien Gabriele D’annunzio, c’est bien connu, était assez excentrique. Parmi ses extravagances - mais ça doit être une rumeur - on lui attribue le fait d’avoir entretenu des rapports sexuels avec les oies*. J’y pense pendant ma visite à l’exposition Animal ?! (Fonds Hélène & Edourd Leclerc, Landerneau,  14 juin-  2 novembre). Une salle de cette exposition était consacrée au Mythe de Léda, dont les représentations picturales et sculpturales foisonnent depuis l’antiquité.  « Tiens, me suis-je dit,  les scènes de ce genre deviennent licites si la protagoniste de l’échange zoophile est une femme, elles le sont moins lorsque, comme dans le cas de D’annunzio avec son oie, il s’agit d’ un homme »

Force est de constater le caractère asymétrique de la morale occidentale en matière de sexualité.

Je reviendrai prochainement  sur cette exposition qui a suscité mon intérêt à plusieurs titres.

* Il semblerait que, mis à part les problèmes d'ordre moral, cela pose des problèmes techniques.

samedi 24 mai 2025

Le Bon Sauvage et le Mauvais

 

École de Gand et Bruges, débuts du XVIème siècle

Je m’aventure dans les méandres du Musée ethnographique de San Michele all’Adige. J’entre dans la salle consacrée à l’homme sauvage dans l’imaginaire alpin.  C’est une figure qui évolue dans le temps. Une légende décrit la sagesse prêtée à ce personnage à l’époque de la Renaissance.  Je comprends tout de suite qu’elle ne se réfère pas à l’image que je viens de regarder.

lundi 13 janvier 2025

Quand le crapaud chante

 

Gouache de Fancisco da Silva, 1966

Finalement un ciel dégagé. Cela fait particulièrement plaisir à ceux qui, débarqués par hasard dans le Finistère (c'est mon cas),  passent leur temps à critiquer la météorologie locale*. Je jette un coup d’œil aux proverbes de janvier et je tombe sur  « Soleil au jour de Saint-Hilaire (13/01), rentre du bois pour ton hiver ». Pas très encourageant. Celui-ci non plus : « Quand le crapaud chante en janvier, serre ta paille, métayer ». Il  n’est pas gai mais il me fait sourire. Je connaissais le chant des loups, celui des sirènes  et celui  des grenouilles. Je cherche à me figurer celui des crapauds.

* Ils n’avaient qu’à rester chez eux, bande de Ritals !

mercredi 11 décembre 2024

LGBTQ : par souci d'exhaustivité

Paysage de montagne japonais

 

Je me souviens d’une intervention radiophonique de Michel Serres. Il était déjà relativement âgé. Il commentait une expérience récente.  Pendant ses vacances, il venait d’atteindre le sommet d’une falaise (Serres aimait l’alpinisme). Il y avait du monde. Le voyant surgir du gouffre, un jeune homme a proféré : « Tiens, un vieux ! » Le philosophe n’a pas apprécié. 

 

Morale : à partir d’un certain âge, l’élan vital est une sorte de caprice - pour ne pas parler de la sexualité, qui devient une  perversion*. À l'instar d'autres catégories de malheureux, les vieux sont discriminés. C’est pourquoi, je propose d’enrichir l’acronyme LGBTQ par la lettre V.

 

* La  notion  de « Vieux porc », dans la richesse de ses implications,  mériterait à elle seule l'organisation d'une table ronde.

dimanche 24 mars 2024

La déconstruction du mal (phallocrates et phallophobes)

 


 

  

Cliché SDB

 

Il y a quelques temps, une revue avec laquelle j'ai eu le plaisir de collaborer a refusé mon article consacré aux barbecues. J'y parlais de la viande, mais aussi de genres et de virilité. Le sujet, m’a-t-on expliqué, était trop complexe pour être traité en 3500 signes espaces compris (c’est vrai que les barbecues deviennent de plus en plus encombrants). Ayant trouvé l'argument jésuitique, oui, mais incontestable, j'ai proposé mon papier ailleurs.

J’y pensais l’autre jour en visitant l’église paroissiale de Saint-Michel-en-grève. En regardant vers le haut,  au sommet du retable, l’œil m’est tombé sur une statue représentant le diable, complètement déshabillé,  terrassé par un Saint Michel convenablement vêtu. Et qu’ai-je vu entre les jambes du diable ? Un serpent. Ah non, ce n'était pas un serpent, c'était un phallus à tête de serpent.

C’est une manière comme une autre de figurer le dragon, dira-t-on. Mais on peut s'étonner  que, pendant de très longues années, l’Église ait offert au regard des fidèles cette reproduction assez réaliste, juste un peu maquillée, du sexe masculin. Les messes, autrefois, ne finissaient jamais. Et je pense aux grenouilles de bénitier, aux enfants de choeur, aux mamans vérécondes et  aux bons pères de famille tiraillés  entre le devoir d'acquiescer au sermon du curé et la tentation de lancer un regard furtif vers l’abominable.

Quel message symbolise ce serpent anthropomorphe ? La lutte contre le mal, bien évidemment.  Et quel est le mal par définition ? J’interprète la sculpture : c’est la sexualité masculine.  La lutte contre le mal, dans cette perspective, devient la lutte contre le mâle*.

 

*Mon article a été publié dans le n. 91 de la revue La Grande Oreille. Une version plus courte est accessible dans ce blog.  Je rappelle mon horreur pour les phallocrates, dont l’idéologie et les agissements machistes alimentent toute une série de généralisations arbitraires.  

vendredi 3 novembre 2023

La dent de qui? Réalité historique et diplomatie



Mâchoire néandertalienne
 
J’ai menti. La dent que j’ai trouvée dans mon jardin ne me rappelait pas le sourire de mon oncle. Elle ressemblait à une dent de ma tante. En rédigeant mon commentaire, cependant,  je me suis dit : « Si j’écris ”ma vieille tante” on va m’accuser de misogynie, voire pire ». J’ai donc mis en scène mon oncle dont le dentier, dans mes souvenirs, était impeccable.

C’est comme pour la religion. Nous avons le droit d’ironiser sur la nôtre, ce qui me parait très sain. Mais si  nous nous mettons  à ironiser sur celle des autres nous risquons de nous faire couper la tête.

Cela peut paraitre dérisoire, mais plus le temps passe, plus je me vois obligé de m’auto-censurer. C’est au nom du pluralisme, parait-il.

vendredi 14 avril 2023

Des bovidés errants (errare humanum est)

 

 

Celle de la photo n’est pas sauvage, elle se limite juste à déambuler sur le réseau communal. Mais les vaches sauvages, en Corse, ne manquent pas. J’en ai croisé deux, l’autre soir, à la fin d’une promenade. Une vache et son veau. Ils m’ont scruté pendant un court moment, immobiles. Après ils sont partis comme deux éclairs. On aurait dit des cerfs.

Pourquoi ai-je utilisé le masculin « Ils »,  alors que la vache était bien plus grosse que son veau ? J’aurais dû écrire « elles m’ont scruté », ça aurait été plus équitable, ne serait-ce que sur le plan quantitatif.  Voire, encore mieux,   « iels m’ont scruté … et après, iels sont parti.e.s. ».

Ça viendra, peut-être, mais plus tard, quand je serai très vieux.  

samedi 11 février 2023

Est-ce que Lévi-Strauss était raciste ? La même betterave partout

 

Pomme Hybride Golden X Cassou n°106

Je reviens sur  les apiculteurs autrichiens accusés de racisme parce qu’ils craignent  que les abeilles autochtones, au contact avec les étrangères,  perdent leur identité.

L’auteur de Race et Histoire serait-il donc raciste ? Ce serait le comble. On pourrait aboutir à cette conclusion, cependant, en lisant de façon politiquement correcte le passage suivant :

« Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand peine dans quelques coins abrités d’un  terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer le semis. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ». C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques,  Plon, 1955, Coll. Terres humaines, p. 36-37).

En craignant la monoculture (un univers « amélioré » où toutes les abeilles seront grises) Lévi-Strauss n’était pas raciste.  Il regrettait, simplement,  l'effacement des différences culturelles enracinées dans l'histoire et favorisées par la géographie. C’est un peu comme pour les abeilles autrichiennes : on peut regretter leur hybridation parce qu’on est raciste ; on peut la regretter parce qu’on est pluraliste (parce qu'on aime la diversité et on cherche à la préserver).   

Je me considère démocrate et progressiste*. Cela dit, je n’aurais pas envie que,  au nom de l’abolition des préjugés, on me propose le même miel et les mêmes betteraves partout.

 

* C'est bien de  le rappeler de temps en temps. Ce que je trouve merveilleux - et il faut militer pour défendre cette cause - c'est qu'on peut être démocrate et progressiste sans faire partie des   « nouveaux-curés » (il n'y a pas d'équivalent au féminin - « nouvelle curée » voulant dire autre chose). Je parle de ces nouveaux gardiens de la morale prétendant s'exprimer au nom de la gauche et qui, en dépit de leur conformisme affligeant, se prennent souvent pour des grands révolutionnaires.

lundi 12 décembre 2022

Aimer la castagne

 


J’aime Toulouse, de Claude Nougaro. Le ton est emphatique, c'est vrai,  mais envoutant. On partage  l’émotion  et on se laisse entrainer par mimétisme.  J’ai horreur cependant  de la phrase  « Ici, même les mémés aiment la castagne » et je n'adhère nullement à l’imaginaire pugilistique qui va avec. C’est triste à dire, mais des hommes et parfois même des femmes aiment la castagne.

mercredi 30 novembre 2022

Autour des arbres qu’il faut remplacer (1)

 


Cet arbre me fait de la peine. Quelqu’un est passé et a imprimé sur son tronc une marque et une date. J’imagine que l'arbre s’est dit : « Moi ? Ce n’est pas possible, je suis en pleine forme. Je n’ai jamais été si vif, si conscient, si expérimenté.  Il y a sûrement un malentendu ».

lundi 28 novembre 2022

La chasseure française (ou chasseuse ? ou chasseresse ? Allez savoir)

 

La presse cynégétique ne veut pas de moi. Ces dernières années  j’ai écrit deux bouquins qui parlent de la chasse. Aucune réaction,  même pas pour dire « Il y a un drôle qui écrit sur nous des choses invraisemblables »*. Même attitude chez des institutions liées à ce monde périclitant qui, après un enthousiasme initial,  ont fini par couper  tout lien avec moi.  « C’est que tu fais de l’ironie », me dis-je pour me consoler, « tu désacralises,  alors qu’en matière d’écologie et de rapport à l’animal les curés prolifèrent ». Cependant  je reste optimiste. Dans l'univers de la chasse les femmes augmentent et elles sont plus ouvertes, plus démocratiques. Lorsque Le Chasseur français sera rebaptisé La Chasseure française, mon point de vue trouvera sûrement sa place.  

* Ça doit être lié au fait que dans le domaine des sciences humaines et sociales les études sur la chasse foisonnent.                                 

jeudi 6 octobre 2022

Masculin/féminin, ce qui compte c'est d’être alpha (peu importe le genre).

Modeste coyote s'interrogeant sur sa place dans la hiérarchie  et sur sa durée.

L’actualité me donne envie d’évoquer un passage de Faut que ça saigne!* où je commente la fascination pour (et l'identification avec) les chefs de meute :

« Les stars que l’on croise aujourd’hui dans la verdure  ne sont plus les mêmes, mais leur vision, leur contact, sont tout  aussi édifiants. En croisant leur regard, en marchant sur leurs mêmes pas, en respirant le même air embaumé, on partage une partie de leur grandeur et on en sort grandi. Le rêve, ce serait de  les prendre en photo (un selfie ce serait encore mieux). Autrefois, les stars à immortaliser étaient Jacques Anquetil au Puy de Dôme ou Roger Vadim à Saint Tropez. Maintenant c’est la femelle Alpha au parc de Yellowstone :

« Elle a surgi sur la piste, vers les Gibbon Meadows, souveraine, blanche sur la neige blanche, elle a marché lentement droit sur notre snow-coach, nous a d’abord superbement ignorés, puis nous a fixés, le regard calme, avant de s’éloigner vers la rivière en s’arrêtant de temps en temps pour hurler. C’est “the Alpha female of the Canyon pack”, elle est entièrement blanche, magnifique ! (…) » (Cécile, membre du Cécile du forum Sunset), « Ma rencontre avec Alpha, la louve blanche de Yellowstone », 22 avril 2017, https://www.sunsetbld.com/blog/rencontre-alpha-louve-blanche-yellowstone/).  

S’il faut rencontrer un loup, tant qu’à  choisir, on préfère un chef de meute. Mais les autres feront aussi l’affaire. C’est toujours mieux que de simples coyotes :

« Je me demandais avant de partir comment différencier un loup d’un coyote : maintenant, je n’ai plus aucun doute ! Le loup est grand, noble, d’un port altier, blanc, gris ou noir, il garde la tête haute ; le coyote, plus petit, la tête plus basse, la queue relevée, de couleur plus chaude, orangée, se rapproche beaucoup plus de nos chiens. Surtout, on ne ressent pas les mêmes émotions quand on le croise ». (ibid.)*

Face à des louves alpha, je me sens un pitoyable coyote. Pire encore, un coyote omicron.

* Faut qu’ça saigne! Écologie, religion, sacrifice, Éd. Dépaysage, 2020

lundi 19 septembre 2022

Au nom de la science. Sandrine Rousseau et le barbecue


Theodore de Bry (1528-1598). Anthropophages brésiliens.

 

Je reviens sur la polémique déclenchée par Sandrine Rousseau, députée de Europe Écologie Les Verts, à propos des hommes qui aiment  se prendre en photo pendant qu’ils gèrent le barbecue de famille  (ce n’est pas du Robert Doisneau, c’est vrai, c'est de l' « art moyen », comme le dirait Bourdieu). Pour commenter cet usage pittoresque Sandrine Rousseau mobilise des formules solennelles : « rapport de domination » « système de consommation » « réflexes identitaires ». Ça fait très sérieux et très scientifique. Et d’ailleurs, dit-elle,  « toutes les études scientifiques démontrent que … ». Elles démontrent quoi, au juste ?  Que le stéréotype existe, d'accord. Mais l’association viande/virilité n’est pas une invention capitaliste. Elle n'est même pas forcément une trouvaille phallocratique. Elle répond à une logique symbolique qui dépasse les clivages sexuels. Il y a de fortes raisons de croire que les femmes  des sociétés non-modernes tenaient à la virilité de leurs conjoints et qu’elles partageaient toute une série de croyances autour des aliments susceptibles de la préserver*.

Dans le discours de la députée il y a une diabolisation sournoise des mangeurs de grillades :  par leur voracité de viandards, ils marquent une asymétrie sociale (« Les grands mangeurs de viande c’est nous  les mecs,  et on y tient … »). Leur position hégémonique derrière le barbecue  implique aussi une responsabilité morale,   celle des millions d'innocents fournissant la matière pour leurs festins priapiques. Les études anthropologiques menées chez les chasseurs-cueilleurs (célèbre, à ce sujet, la contribution d’Alain Testart**), montrent que si les femmes ne chassaient pas (elles le faisaient, en fait, mais en se limitant à certaines techniques et en respectant des tabous), elles s’occupaient largement de la préparation du gibier qu’elles dégustaient, joyeuses et reconnaissantes, à côté de leurs compagnons.

Par rapport à la mort de l’animal, hommes et femmes étaient en fait complices. Ils collaboraient, comme c’est souvent le cas encore aujourd’hui dans plusieurs domaines (celui de la sexualité par exemple) ***. 


* Pas toutes, d'accord.

**Alain Testart, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail Paris, Éditions Gallimard, 2014.

*** Pour éviter toute équivoque, je rappelle que je suis très sensible à la question environnementale et que j’inscris mon apport critique dans la tradition démocratique et progressiste.