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vendredi 19 septembre 2025

Solder le vivant

Il y en a qui, même chez nous les « naturalistes », gardent des réflexes animistes. C’est mon cas.  Chez le pépiniériste, hier, on soldait des citronniers. J’en ai profité, mais avec un sentiment de culpabilité.

En soldant du vivant, on le marchandise et on le déclasse. Cela paraît plus évident lorsque c’est une nichée de siamois ou de labradors que l’on solde.

jeudi 10 juillet 2025

Les fleurs du miel

 


- Il est à quoi ton miel?

- Beh, c'est du miel toutes fleurs.

- Oui, mais c'est quoi les fleurs de ton jardin?

- Donc ... j'ai  du muguet, de l'aconit, du cytise et ... ah oui ...  de la digitale.

lundi 26 mai 2025

Vérifier les signatures

Fausses-fraises qui poussent dans mon jardin

Dans son célèbre Le rameau d’or, James Frazer parle du « Principe de similitude » qui est à la base de la pensée magique : le semblable agit sur le semblable. Si je mange une noix, dont le cerneau ressemble au cerveau humain, cela me fera passer le mal de tête. La « Théorie des signatures » va dans le même sens. Selon Paracelse, « tout ce que la nature crée, elle le forme à l’image de la vertu qu’elle entend y attacher ». Autrement dit, la forme ou la couleur d’une plante nous laissent deviner, par analogie,  à quoi elle peut servir.

L’important est de ne pas se tromper. La laitue des Alpes (cicerbita alpina) est délicieuse, mais elle ressemble terriblement à l’aconit, dont l’ingestion est mortelle. Leur signature est la même, leurs effets diffèrent.

jeudi 15 mai 2025

Les merles et le laurier


Jeune merle finistérien

L’automne passé j’ai massacré mon laurier en comptant sur sa résilience. Lorsque je l’avais planté, il tenait dans une poche de ma veste de hippie en velours vert (avec une doublure à fleurs). Le lieu, manifestement,  lui convenait : avant mon intervention drastique il avait tellement grandi qu’il m’empêchait de voir le ciel.

Les merles cette année sont deux. Je pense qu’ils ont fait leur nid dans ce qui reste du laurier parce que, lorsque j’approche, ils montent sur un bouleau, sans s’éloigner, et font un boucan d’enfer.

A la différence de Maurice, dont le charme est ailleurs, ils ne demandent rien, juste que je les laisse en paix.

 


Vieux merle de Vénétie

 

mercredi 30 avril 2025

Lapin à l’absinthe


 


Aujourd’hui c’est interdit, je crois. Mais à l’époque …            à l’époque aussi, peut-être, mais à vingt ans on est moins regardant. Au sommet d’une montagne, derrière chez moi, j’avais trouvé de l’Artemisia. J’en ai ramassé quelques feuilles. C’était particulièrement parfumé. J’ai plongé l’artemisia dans une bouteille d’eau de vie,  il m’en restait un peu. Alors j’ai préparé un lapin que j’ai qualifié de « Lapin aux herbes de haute montagne ». Les amis de mon père et notamment le pharmacien ont refusé catégoriquement d’en goûter. Les miens se sont soumis à l’épreuve initiatique. Avec la cuisson l’arôme se réduit beaucoup. On l’a quand même apprécié.

lundi 28 avril 2025

Florilèges de printemps

 

 

Je découvre que le 28 avril, dans le calendrier républicain, correspond au neuvième jour du mois Floréal.  C’est le jour de la jacinthe. Par association d'idées je pense à Robespierre cheminant sur un tapis de  fleurs comme le Printemps de Botticelli, et à  ma maitresse qui  faisait pousser les jacinthes dans un pot. Leur fragrance était très prononcée. Plus la fleur grandissait, plus l’air devenait irrespirable*.

* Tant qu’à faire, elle aurait pu fumer des clopes.  

mardi 23 avril 2024

Animisme modéré*



 

On le sait, derrière notre naturalisme** de façade, nous gardons un fond animiste.  Avec les animistes  nous partageons  aussi un fort penchant pour la « Comédie de l’innocence », un de mes thèmes préférés. J'y pense à propos de ma promenade.

Je déambule en montagne. J’ai oublié mon bâton de marche à la maison et je décide de m’en procurer un sur place. Je cherche à réduire mon impact écologique. Mon regard tombe sur un noisetier. Il a plein de surgeons. Même trop, me dis-je Si j’en prélève un ça va favoriser la croissance des autres. Lequel vais-je sacrifier ?   Après une inspection rapide j'aperçois un surgeon légèrement incliné montrant clairement qu'il m'attendait. Aucun doute, c’est lui mon bâton. Je lui dis : « Tu vas être mon alpenstock tout neuf. Et je vais te décorer avec mon Opinel. Tu sera beau comme un guerrier maori ». En reprenant la marche, pour conforter mon nouveau compagnon, je lui tiens le propos que j’adresse aux non-humains (champignons, cailloux, morceaux de bois bizarres ...) que je ramasse dans les espaces verts : « Sois heureux, tu as été choisi par un humain : grâce à cette rencontre statistiquement improbable tu sors de la nature pour entrer dans l’histoire ».


*Définition  que je propose comme une évidence (nous sommes des animistes qui s'ignorent) et peut-être aussi comme un projet existentiel (réhabilitons l'animiste qui est en nous)  après avoir promu le « Progressisme critique » en opposition au progressisme acritique qui menace, aujourd’hui,  notre liberté de pensée.

** Le naturalisme, pour paraphraser Philippe Descola, est la vision du monde occidentale selon laquelle une frontière indépassable sépare les humains des non-humains.

jeudi 29 décembre 2022

L’arrière-pays breton et ses forêts ancestrales

 

 

Il n’y a pas que des druides en Bretagne, mais les traditions on les respecte. On plante des arbres, par exemple. Exactement  comme on le faisait autrefois.  On préfère les conifères parce qu’ils  poussent très vite, et les voir grandir est un spectacle édifiant qui renforce le sentiment d’appartenance locale. Contre les atteintes du gibier,  on entoure les jeunes plants avec des protections en plastique. Lorsque ces protections tombent, on les laisse sur place en guise de souvenir.  C’est une vieille tradition. Il n’y a pas que des druides en Bretagne.

vendredi 25 novembre 2022

Dans le grand théâtre de la nature

Rainer Gross, 2015 Théâtre d’Arte Sella, « Le cube » (cliché SDB)

 

UE286 - Séminaire De l’humain animalisé au vivant humanisé


Lundi 28 novembre de 12h30 à 14h30, Campus Condorcet-Centre de colloques , Salle 3.06 , Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers
 

Sergio Dalla Bernardina

Dans le grand théâtre de la nature. Autour du Land Art
 et de son devenir

Cette séance reprend le thème abordé le 14 novembre.  Le « Land-artiste », officiellement, instaure un dialogue avec la nature (une nature « personne »,  une nature « sujet »). Parfois, cependant, son discours prend des formes incantatoires dans une nature/théâtre réduite à  ses effets synesthésiques. Derrière l’échange simulé, alors, on croit entendre le monologue, l’énonciation ventriloque.


samedi 17 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session 16. Chez les rats scélérats

 


Albrecht Dürer, Grande Touffe d'herbe (1503)

(Suite et fin. Pour le moment ou en général, on verra).

 

C’est en suivant les cours de Georges Ravis-Giordani, spécialiste du pastoralisme corse, que j’ai découvert la notion de « paix armée »*. Il s’agit du  drôle d’équilibre qui règne dans l’Île de beauté, assuré par une belligérance perpétuelle qui ne dépasse jamais certaines limites.  Dans un jardin tout le monde est interconnecté, c’est la première leçon de l’écologie. Tout le monde collabore mais, mine de rien, d’une façon ou d'une autre, tout le monde est en train de prédater son voisin. C’est une prédation joyeuse et communautaire. Pas de végétarisme chez les chats. Pas de véganisme chez les rats. Pas  de jaïnisme chez les oiseaux et les lézards. Et les herbivores prédatent également. Ils prédatent les herbes, comme leur nom l'indique. Petites moyennes et grandes, toutes ces créatures du Bon Dieu passent leur  temps à se bouffer mutuellement. Et elles ont toutes le droit d’être là, c’est leur territoire. « Moi je connais l’histoire de cet endroit », dit le laurier qui héberge le merle de mon père. « Et nous aussi », rétorquent les fourmis  qui ont élu demeure dans ses racines et qui commencent à bien faire. « Et nous, ajoutent les deux bouleaux que j’ai plantés avec mon frère, nous connaissons l’histoire de tout le monde ici, celle du geai qui est parti on ne va pas te dire où, celle de ce petit serpent noir que tu n’as pas évoqué et on se demande pourquoi,  celle du chat qui passe ici à 19h30 lorsque tu sors pour aller boire ton apéritif». « Et moi je la connais encore mieux, pourrait rappeler la vigne archétypale, puisque  j’étais déjà sur place  quand vous êtes arrivés».   Tous ces membres du collectif ont leurs droits sur le jardin, parce qu’ils connaissent ses histoires et ils les ont vécues. Ceux qui ne les connaissent pas, qui ne peuvent pas en parler, ont aussi leurs droits : les droits du lecteur.

 

*  Georges Ravis-Giordani a publié, entre autres, Bergers corses : les communautés villageoises du Niolu, Ajaccio, Albiana-Parc naturel régional de Corse, 2001.

jeudi 15 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session 15. Scènes de guerre dans mon jardin

 


Le mot kaki me fait penser à la guerre. Dans mon jardin elle ne s’arrête jamais. Pourquoi le cerisier était devenu creux et plein de trous comme une flute à bec ? Je l’ai compris en déterrant ses racines. Sous la souche passait, je ne dirai pas un oléoduc, mais une sorte de tuyau visqueux, brillant, d’une couleur entre le jaune et le marron. C’était la racine d’un énorme acacia qui s’élance hautain aux limites du jardin. Il a fallu réduire sa voilure, tellement il risquait de s'effondrer sur la route comme l’avaient déjà fait ses confrères. Le problème du jardin c’est qu’il s’étend sur  un terrain  pauvre et caillouteux. Le problème de l’acacia c’est qu’il a besoin d'entretenir son épaisse chevelure. Bref, où que je creuse, je tombe sur des racines d’acacia. Nous sommes envahis. Le collectif végétal qui se partage l’espace jardinier aime néanmoins cet arbre somptueuxqui a su se faire accepter sans faire de vagues. Et moi aussi je l’aime, sorte de totem aux fleurs parfumées qui veille sur la maison. Il est aimé notamment par le lierre qui doucement, sans faire de vagues et sans le vouloir, est en train de l'étouffer*.

 

Dois-je intervenir? Et de quel droit?

mardi 13 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (14). Bestioles


Limace solitaire qui a eu la chance d'être épargnée*

 

Moi aussi je suis en guerre. La canicule, cet été, a réglé le problème mais avant, ponctuellement, c’était la lutte contre les limaces. Pas quelques gentilles limaces avec qui composer, fraterniser, coévoluer joyeusement dans l’entente mutuelle**. Je parle des centaines de limaces aguerries qui du jour au lendemain ont envahi mon territoire. C’était pour le dénazifier, paraît-il.

Je ne trouve pas agréable de toucher des limaces, mais je peux le faire sans trop de chichi. Plutôt que de les écraser moi-même, de les déshydrater, de les noyer dans la bière etc., je préfère les balancer dans la rue, les voitures s'occupant du reste. Une conduite à la Ponce Pilate, je le reconnais. Mais il y a un côté humanitaire : les plus rapides, ou les plus veinardes ont une chance de s’en sortir.

 

* Ce qui prouve que moi aussi j'ai un cœur.

** C’est à la mode et ... tiens, pendant que j’y pense, je vais écrire un bouquin là-dessus. Il s’appellera : "On s'aime malgré tout", le paradoxe des limaces. Pour le sous-tire je pense à Tous heureux dans un monde plus moral, plus harmonieux et plus tolérant.

dimanche 11 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (13). Derniers fruits d’automne


Parfois je m’étonne de la quantité de plantes que l’on peut stocker dans un petit jardin comme le mien. J’ai remplacé le cerisier (un vrai cerisier, producteur de cerises tout à fait comestibles) par un arbre de kakis. C’est normal. Jeune, je plantais des arbres qui donnent leurs fruits  au printemps, en vieillissant je plante des arbres qui les donnent en automne. En réalité, hors de toute explication symbolique, le cerisier en question était malade, son tronc s’était vidé et il a suffi de le pousser un peu pour qu’il s’écroule. Le jeune kaki était déjà là, un peu plus loin, je l’ai juste déplacé.  Ce n’est pas le type de kaki que j’aurais aimé, qui donne des gros fruits charnus, revêtus d’une pellicule tellement fine qu’il suffirait d’une aiguille pour les faire éclater. « Nous, m’a dit le vendeur, on a la variété locale, qui a une peau très épaisse et qui ne pourrit jamais * ». S’il ne pourrit jamais, en fait, c’est qu’il ne mûrit jamais. Le comble c’est que je le savais. Je l’ai néanmoins acheté en raison de mon envie irrépressible, ce jour-là, d’acheter un arbre de kakis. On m’a expliqué que pour amener à maturation les fruits du kaki on n'a qu'à les poser dans une cagette à côté des pommes. J’ai fait l’expérience. Résultat : mes kakis acerbes sont restés acerbes, mais ils ont fait pourrir les pommes. Je me console en songeant à l’aspect décoratif, réconfortant,  de ces belles taches orange dans la brume automnale.

* La variété locale d’un arbre chino-japonais

vendredi 9 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (12). Lauriers de Trébizonde


Antonio Pisanello Saint Georges et la princesse de Trébizonde,
 1433-38 environ.  Détail. 

 

Cette histoire des pommes en plastique me fait penser à Claude Lévi-Strauss et au fonctionnement de la pensée mythique. Parmi ses opérations courantes, je reviens souvent sur cette histoire, le mythe aime bien l’inversion symétrique : si un personnage est fort, franc et généreux, son symétrique inversé sera faible, déloyal et radin. C’est ma manière de penser les lauriers : si j’aime le laurier classique, celui  qui orne le front de César et de Dante, c’est que je déteste le laurier-cérise. « Détester » peut sembler exagéré, mais la pensée mythique aime bien les contrastes : si une plante est noble, son double inversé ne peut pas être simplement moyen, il est forcément ignoble. Je le déteste depuis mon enfance, déçu par ses fruits prometteurs, alléchants, qu’on m’avait interdit de manger car ils sont âpres et toxiques,  mais que j’avais néanmoins goûtés à deux ou trois reprises juste pour vérifier (on ne sait jamais)*. Comme tous les enfants j’aimais le kitch et la brillance de ses feuilles sans nuances, sans imperfections, me séduisait. On pourrait soupçonner le laurier-cérise d’avoir été inventé par les ingénieurs de l’INRA dans les années 1960, en même temps que les pommes siliconées dont j’ai déjà parlé. Loin d’inspirer les poètes par ses effluves envoûtants, il est parfaitement inodore, célébrant, au mieux, le manque d’inspiration du lauréat. Mal-aimé, il remplit néanmoins un rôle précieux dans mon jardin. Par son écran épais il rend plus difficiles les tentatives du promeneur (que nous sommes) de lorgner distraitement  sur ma vie privée**. Les promeneurs les plus distraits,  de temps en temps, arrivent  à pénétrer cet écran quasi-artificiel.  Sur fond monochrome, j’aperçois alors leurs têtes inattendues, couronnées de laurier comme celle de Napoléon.

Sachant que j’aimerais  le remplacer par une haie de charmes, mon laurier-cérise bride au maximum  ses pulsions expansionnistes bien connues. Pour l’instant ça va. Il a été planté par mes parents, c ’est un grand point en sa faveur. Et il a un autre nom, que je trouve merveilleux et qui lui donne une aura féérique,  médiévale : le laurier de Trébizonde. Perdere la trebisonda, en italien, signifie être confus, désorienté. C’est souvent mon cas.

 

* En fait, je mangeais les baies de l’if, pourquoi n’aurais-je pas mangé celles du laurier-cérise ?

** C’est ce qu’on demande aux haies en général.

mercredi 7 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (11). Forfanterie et ancestralité

James Doyle Penrose (1920)

(Suite) Heureusement il restait un peu de place, dans notre jardin/catalogue, pour remédier à notre erreur. Et nous savions comment procéder. Oui, parce que en grimaçant à la dégustation des Granny Smith qui prospéraient acides dans notre jardin, nous nous disions : « Ah, tu te souviens … autrefois, les pommes Rosetta quel délice. Elles étaient petites, oui, et bannies par ces agronomes ineptes qui ont tout uniformisé. Bande de technocrates … Mais elles étaient parfumées comme tout, et croquantes, et bien de chez nous ».  Elles n’étaient pas originaires de chez nous, comme il s’avère souvent chez les plantes et les animaux promus au rôle d’emblèmes identitaires*, mais peu importe. Elles représentaient ce « chez nous » mythique  qui nous permet de nous émouvoir, de simuler la concorde  et de nous fédérer contre les autres. « Elles ont pratiquement disparu mais il y a encore quelqu’un, dans des vallées perdues,   qui a gardé quelques bourgeons  et entretient la flamme».

Nous avons trouvé ce « quelqu’un » à l’adresse qu’on nous avait donnée. C’était un pépiniériste bien connu dans la région. Il nous a fait choisir. Ça n’a pas été très facile, tellement les plants se ressemblaient. « C’est pas moi qui les cultive, c’est un vieux paysan qui habite dans une vallée perdue … ». Le même paysan, j’imagine, qui produit les célèbres cuvées : « La vieille vigne », « La cave du curé »  et l’inoubliable eau de vie : « Derrière les fagots ».

Puisque ce pommier  tardait à nous livrer ses prototypes, j’en ai acheté un second. À l’époque je commençais à lire René Girard et l’arrivée de ce « double monstrueux », selon mes prévisions, aurait dû déclencher la rivalité mimétique.  C’est bien ce qui s’est passé. Quelques années plus tard les deux antagonistes ont commencé à s’humilier mutuellement par des pontes de plus en plus  abondantes. Un vrai feu d’artifice. Au lieu d’être acides comme  les Granny Smith, leurs petites pommes jaunes et roses étaient fades. Particulièrement fades. Peut-on être fade et atavique à la fois ? C’est difficile  à admettre.  Mais moi, par rapport à l’époque yéyé de mes débuts jardiniers, j'avais mûri. Plus question de nier l’évidence.  Je jouais plutôt sur l’effet placébo. Et je le fais encore aujourd’hui : à la fin des vacances, avant de prendre le volant pour rentrer en France, je choisis la pomme la plus rose, la plus « ancestrale », je la regarde intensément, je murmure « C’est une vraie Rosetta, c’est une Rosetta, c’est une Rosetta … ». Je la croque … elle est sublime. (À suivre)

lundi 5 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (10.) Apples

 

Au début des années 1970, lorsque la maison fut bâtie, on adorait le progrès. La modernité était bien plus intéressante que la tradition. Les paysans achetaient leurs fruits au supermarché* et les mamans gavaient leurs nourrissons avec du lait artificiel*.

Les agronomes veillaient zélés à la production de fruits impeccables, tous des mêmes dimensions, qui ne pourrissaient jamais et rejoignaient, dans leur paraître, la perfection du plastic. Puisque, côté musique, nous étions plutôt « rock and roll »  (pas tous) , nous avons planté un pommier susceptible de produire les mêmes pommes vertes qui trônaient sur les disques des Beatles. Il y  avait là-dedans un message alternatif : « Tu vois ? C’est vert et pourtant c’est sucré. Il ne faut pas croire aux apparences ». Pendant un certain temps, nous avons fait semblant d’apprécier ces pommes alternatives et de les trouver, à leur manière, savoureuses (même si quelqu’un parmi nous prétendait qu’elles sentaient le vinyle). Nous avons fini par reconnaître que l’apparence et la substance, dans ces pommes,  convergeaient :   elles étaient vertes et acerbes à la fois. Elles étaient tout aussi acerbes qu’une pomme traditionnelle qui n’a pas atteint sa maturité. Et ceci - on avait beau patienter - jusqu'au moment où elles tombaient de l’arbre par senescence. (À suivre)

 

* Pas tous, c’est vrai.

** Une frange encore plus branchée, simultanément, prônait le retour au lait maternel.


samedi 3 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (9). L’artificialité des fleurs et des fruits

 

 Lucas Cranach, 1526. Pommier

(Suite) Il faut que je rentre en France alors que la description de mon jardin n'est pas finie. J’ai oublié les pommiers, par exemple. L’Agnese, je l'ai déjà raconté,  me taquinait à propos de ma passion pour la verdure.  Je n’ai pas de lapins à nourrir, c’est vrai, mais mettre des fleurs dans un jardin, au départ, me semblait aller dans le sens du désensauvagement du monde. Alors que moi je penchais vers  le réensauvagement. J’étais comme les chasseurs-cueilleurs décrits par Marshall Sahlins : ils savent ce qu'est l’agriculture, mais (et donc) préfèrent rester sauvages. Dans les fleurs, je voyais quelque chose d’artificiel et d’utilitaire qui ne me convenait pas.

Et les fruits alors ?  C’est encore plus utilitaire. Mais ça se mange. Et ça renvoie à l’ancestralité. Si je mange les poires de mon ancêtre j’incorpore mon ancêtre. Si je plante un poirier, je deviens un ancêtre. Quelqu’un mangera les fruits de mon poirier et dira : « Ce sont les poires de mon ancêtre ».

Moi j’ai planté un pommier avec l’accord de mes prédécesseurs les plus proches, c’est à dire de mon père et de ma mère. On l’a choisi ensemble, on l’a acheté et je l’ai planté.  Et un peu plus tard, en suivant la même procédure, j’en ai planté un second. Ce qui caractérise leurs fruits, pour dire les choses sans dramatiser, est leur médiocrité.  Si j’étais l'écrivain Mario Rigoni Stern, qui savait tout sur les plantes et a même reçu un diplôme à ce sujet, je n’aurais pas acheté des médiocrités pareilles (et on ne me les aurait pas proposées, par ailleurs). Ce qui m’a trahi c’est l’auréole légendaire qui les entourait. (À suivre).

 

lundi 22 août 2022

Le penchant politique des roses et les sciences sociales

 

Roses

Est-ce que les roses sont de gauche ou de droite ? Voilà une question parfaitement idiote que j’ai déjà posée à propos des chiens.  Et sont-elles gentilles ou méchantes ? C’est une question tout aussi imbécile (sauf lorsqu’on est animiste* – si les plantes « pensent », si elles sont « intelligentes » pourquoi n’auraient-elles pas des orientations politiques ?). Autrefois, on prêtait aux créatures du Bon Dieu des qualités intrinsèques. Certaines d’elles symbolisaient la grâce et la pureté morale, d’autres  avaient une nature maléfique (la mandragore,  par exemple, ou l’if). Après sont arrivées les sciences sociales. Pourquoi le serial-killer penche-t-il vers l’assassinat ? Parce qu’il est né comme ça, disait-on dans le passé, ou parce qu’il est habité par le diable. Aujourd’hui on cherche les causes de son excentricité dans sa biographie. Pourquoi les demi-sœurs de Cendrillon étaient aussi perfides ? À la base il y a surement des raisons sociologiques, des traumatismes, des injustices subies … . On ne naît pas sadique, on le devient.  Et d’ailleurs, plus je pense à leur cas, plus elles me font de la peine**.

* L'animisme c'est autre chose, je fais semblant de ne pas le savoir.

**Cendrillon, d’une manière ou d’une autre, l'avait sans doute cherché.

samedi 20 août 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (8). L’ami de la nature en magicien

 Danse incantatoire pour la réproduction des champignons

J’ironise sur les amateurs d’espèces exotiques mais j’en suis un. Tout dépend du sens que l’on met dans le mot « exotique ». À l’époque des Grandes expéditions, les explorateurs revenaient avec des beautés exotiques qu’ils plantaient dans leur jardin. Moi, c’est pareil : je fais de l'exotisme de proximité. J’ai mon jardin des explorateurs, tout comme les Brestois. J’ai commencé par un genévrier trouvé dans les hauteurs que j’ai installé en bas, tout près de la route. Son agonie a duré très longtemps, des années entières. Avec les cyclamens ça a mieux marché. En dépit de leur exil elles refleurissent tous les ans. Leur résilience atténue mes sentiments de culpabilité (fallait-il les laisser chez elles?*) et prouve que, parfois, on peut s'épanouir même loin de chez soi**.  J’ai déjà parlé de l'églantine. En revenant de mes  promenades en montagne, avec un geste plus proche de la magie que de la botanique,   je disperse partout la mousse des champignons que j’ai ramassés.  Je me sens ridicule mais je persiste. C’est pour me déculpabiliser. Comme beaucoup de mes contemporains, je simule des échanges et des restitutions avec le monde naturel parfaitement inefficaces qui feraient ricaner le primitif le plus superstitieux***.


*  Il y en avait beaucoup, me dis-je  pour justifier mon prélèvement,  même trop …

** En France, par exemple

*** Il ne faut pas dire « primitif », je sais.

jeudi 18 août 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (7). Désherbages sauvages


 Image empruntée au site : https://www.piantefaro.com/azienda/

On a beau avoir une histoire. Encore faut-il que ça se sache.  En faisant le tour du jardin je découvre quelques plantinettes que j’ai l’habitude d’ignorer. Elles sont tout aussi « ataviques » que leurs consœurs mais, pendant que je m’occupe des autres, je ne leur prête aucune attention. Il s’agit des  plantes standard que tout le monde devait avoir dans son jardin dans les années 1970-1980. Je fais juste leur liste pour m’en débarrasser au plus vite. Je  puise dans un catalogue pour retrouver leur nom : le millepertuis (une belle tâche de jaune dans la verdure monotone),  le cotonéaster (une belle tache de rouge dans la verdure monotone) ;  le pin nain argenté  (une belle tache argentée dans la verdure monotone, et il ne demande pas trop d’entretien). Je les côtoie et je les ignore, comme ces livres que personne ne consulte pendant des années et que les bibliothécaires, faute de place,  doivent éliminer. Ils appellent ça le « désherbage ». Pas de lecteurs ? Pas d’histoire? No future.

Il y a quelques temps, j’avais commencé à désherber. Le cotonéaster a reçu un sacré coup. Le millepertuis s’apprêtait à subir le même sort lorsqu’une voix solennelle, comme celle qui a arrêté le bras d'Abraham dans une circonstance bien plus sérieuse*  m’a intimé : « Mais tu es bête ?  C’est comme jeter un meuble bar en teck des années 1970. C’est vintage. Tu as un jardin “ tendance ” et tu le démantèles ? Espèce de plouc. ».

* C'était la voix de mon Surmoi, probablement.