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vendredi 21 août 2026

Loups de proximité (2). Ménager la chèvre et le loup

 

 

Paysage fluvial (à domestiquer au plus vite) où pourraient bien se cacher des loups

 

« Plus de loups, donc moins de ramasseurs de champignons », me disais-je en cherchant quelques aspects positifs au retour de ces dispensateurs d’angoisse dans l’arc alpin (pénibles mais indispensables, je sais, au bon fonctionnement des écosystèmes).

 

Mais une idée bien plus sombre a aussitôt remplacé ma rêverie. Je me suis mis dans la peau de l’éco-gestionnaire cherchant à ménager la chèvre et le loup. Il pourrait se dire :

« Les loups rôdent à proximité des espaces urbains ? C’est naturel : à leur place, je ferais pareil. Hélas, les promeneurs, même en bas âge, fréquentent les mêmes endroits. Comment s’en sortir ? La solution paraît difficile, mais elle est en réalité à portée de main. Où se cachent les loups ? Dans les friches, dans la pénombre. Il n’y a donc qu’à domestiquer les espaces périurbains - bois, terrains vagues, berges des fleuves… - les rendre plus sûrs et plus attractifs. Les équiper avec des éclairages, quelques bars, une sono, des installations touristiques. Bref, il n’y a qu’à déforester. »

 

J’en reviens donc à ma prophétie, qui est désormais un simple constat : encouragé au nom de la biodiversité, le retour des loups conduira à la domestication radicale de ce qui reste de « nature sauvage ». (À suivre).

mercredi 19 août 2026

Loups de proximité

 

 

J’ai emprunté cette illustration au site : https://www.mondadori.it/approfondimenti/speciale-dino-buzzati-dipingere-e-scrivere/


Qui sait si Dino Buzzati, visionnaire polyvalent, l’avait pressenti. Il y a quelques jours, des loups ont attaqué un petit chien à quelques mètres de son ancienne villa, dans les Préalpes de Vénétie. L’endroit, près d’un rond-point à la sortie de la ville, n’a rien de sauvage. Le chien s’appelait Yoghy. Ses propriétaires ont entendu un grognement, c’est tout. Du toutou, ils n’ont retrouvé que la tête. On se croirait au Moyen Âge*.

En apprenant la nouvelle, plusieurs idées ont traversé mon esprit.

J’ai pensé avec animosité aux gestionnaires du discours sur le loup, ces techniciens de l’environnement qui multiplient les rencontres avec la population pour lui expliquer que « la cohabitation est inévitable et qu’il n’y a qu’à… ».

Puis je me suis laissé aller à une réflexion égoïste : si la peur du loup s’installe, mes chances de trouver des champignons, cet automne, augmenteront (À suivre) 

* C’est déjà pas mal par rapport à Arturo, chien tout aussi minuscule, dont on n’a retrouvé qu’un œil et une mâchoire (j’en parle dans le post du 17 mars 2021 et dans Faut qu’ça saigne, Écologie, religion et sacrifice, Éd. Dépaysage, 2020, p. 61-62).

jeudi 30 juillet 2026

« La vertu est science ; le vice est ignorance ». Le rôle émancipateur des défenseurs des loups

 


Moutons arriérés croyant encore à l’histoire du Grand Méchant Loup.

 

Pas trop d’idées ce matin. Je reviens donc sur mon marronnier estival. Dans la presse régionale, je tombe sur un article commentant le désarroi des éleveurs face à la prolifération des loups dans les Alpes de Vénétie. Il s’appelle “ Abattez les loups, sinon ce sera un désastre ». Des agriculteurs furieux après les dernières hécatombes »“. L’article reporte le point de vue d’Alberto Morandi, propriétaire d'une exploitation agricole dans la province de Padoue, qui emmène depuis trente ans près d'un millier de moutons à l'alpage :  « Soit le problème du loup est résolu, soit nous allons au-devant d'un désastre, car des dizaines d'exploitations agricoles décideront de cesser leur activité. » En moins d'un mois, il a subi trois attaques : 20 brebis ont été déchiquetées, 13 blessées et 50 dispersées. Et cela, bien qu'il ait respecté le protocole consistant à installer chaque soir une double clôture électrifiée, le troupeau étant protégé par trois chiens de garde. La dernière attaque remonte à dix jours, le 19 juillet.« On fait constamment la leçon aux éleveurs et on les fait passer pour des gens peu professionnels. »

Ça alors. Mais de quels loups parle-ton ? J’étais persuadé que la peur du loup n’était que l’héritage d’anciennes croyances irrationnelles, de fantaisies rétrogrades fustigées par les porteurs de la légitimité scientifique (pour utiliser une formule à la Bourdieu)*. Je cite au hasard :

  “« Le loup et les peurs irrationnelles » (…) L’ignorance, la cupidité et l’égoïsme entrent pour beaucoup dans l’agitation irrationnelle qui accompagne le retour, timide d’ailleurs, du loup dans les forêts vosgiennes. (…) « La vertu est science ; le vice est ignorance », disait Platon. C’est bien de cela qu’il s’agit : le loup, mais aussi l’ours, le lynx, la chauve-souris, les rapaces, les insectes etc. sont victimes d’obscures superstitions véhiculées par les fantasmes de l’imaginaire, par des réminiscences ancestrales scientifiquement infondées, mais bien ancrées dans l’inconscient collectif, et souvent reliées aux manifestations du Malin ou à toute autre puissance délétère. Comment se débarrasser de ces croyances ? Une psychanalyse collective semblant exclue, il faut, comme bien souvent, être patient et éduquer, inlassablement”. (Dominique Pernot, Ancien président d’Alsace-nature - Dernières Nouvelles d’Alsace, 3 mars 2014 https://www.dna.fr/environnement/2014/03/01/le-loup-et-les-peurs-irrationnelles?utm_source=chatgpt.com

Et pour rester dans les alpages où pâturent les moutons de Monsieur Morandi, voici le point de vue prophétique de Stefania Ganz, biologiste et adjointe à l'environnement de Belluno, dans un numéro de l’hebdomadaire L’amico del Popolo de 2018: « Le loup ne devrait pas faire peur à l'homme, il n'y a aucune raison. Les éleveurs devront s'adapter. C'est possible. »

Même appel au réalisme chez Pierre Rigaux, « militant français pour l'écologie, la cause animale et l'abolition de la chasse », qui dans ses conférences se démène pour  « démystifier beaucoup de choses qui relèvent du fantasme. »   « On entend dire (...) qu'il décimerait les troupeaux (...). Il faut regarder la situation d'un point de vue quantitatif (...), on se rend compte que les choses peuvent, en grande partie, être évitées.

Bref, chers éleveurs, nous  comprenons votre désarroi, bien entendu, parce que nous sommes des êtres sensibles (plus que vous, d’ailleurs, qui élevez des non-humains pour les amener à l’abattoir).

Cependant - espèce de troglodytes - assurer la cohabitation entre le loup et l'agneau est ce qu'il y a de plus élémentaire :  il n’y a qu’à …

*  Je mens. Cette arrogance scientiste réduisant à des préjugés ataviques les doutes des éleveurs quant à la possible cohabitation du bétail et des loups fait l’objet de mes critiques depuis une vingtaine d’années voire plus.

dimanche 24 mai 2026

Formes d’intelligence chez les « autres qu’humains »

 


Échange entre humain et autre qu'humain

J’apprends que l’âne, dans certains domaines, est plus intelligent que le cheval. Le premier, face à un doute, à un signal inattendu, s’arrête pour réfléchir. Le cheval, lui, il se barre. Les loups profitent de la situation et, pendant que l’âne réfléchit, ils le bouffent.

Les leçons morales de cette découverte scientifique sont multiples.

samedi 25 avril 2026

Promenons-nous dans les bois (tralalero tralala)

 


Image chimérique (pour l'instant), d'un loup croisé avec un dogue argentin (cliché IA/SDB)

Au fond des forêts, désormais, ça circule. Le 24 avril 2026, dans les bois de Trivigno (province de Sondrio), on a retrouvé le corps déchiré d’une dame d’une soixantaine d’années partie se promener. Pleine nature, décor alpestre, 1800 mètres d’altitude. On a d’abord pensé au loup, voire à un ours erratique aperçu autrefois dans les parages. Il semblerait en revanche - sans preuve formelle, mais les indices convergent - que les auteurs soient cinq dogues argentins, blancs comme neige, circulant librement dans la wilderness. Coupables ou innocents (je vois venir une histoire à la Curtis…), que faisaient ces molossoïdes parmi les mélèzes et les myrtilles ?

Leur propriétaire, amateur de solitude, voulait rester tranquille.

dimanche 19 avril 2026

Les loups sont revenus (5) À quoi servent-ils ?

 
 Longarone, Foire de la chasse, de la pêche et de la nature, avril 2026.  Loup ravi de pouvoir négocier avec notre espèce. Cliché SDB

Je continue de profiter de la parution de « Présences Les loups sont revenus » pour préciser, en cachette, mon point de vue personnel -  non pas sur le retour du prédateur, mais sur ses emplois.

(Suite) L’article « Corps à corps avec la nuit : comment l’expérience pastorale transforme notre perception du loup », de Marie Eich, doctorante FNS (Institut travail social HES-SO Valais-Wallis), m’a intéressé au plus haut degré en raison de son exemplarité. Consacré à OPPAL, Organisation pour la protection des alpages, il décrit avec efficacité l’expérience de l’autrice dans le cadre de sa participation à des pratiques de volontariat pour l’agriculture de montagne valaisanne. L’objectif de l’article est de montrer que la médiation sur le terrain constitue la posture la plus raisonnable pour surmonter la controverse qui oppose les amis des loups à leurs ennemis. Par sa référence aux formules typiques du débat contemporain en matière de communication avec les non-humains, il me permet d’illustrer la diversité des approches qui peuvent cohabiter au sein d’une même discipline. Prenons la phrase suivante :

« Au travers de ses activités, l’association OPPAL incarne l’idée que les êtres humains entretiennent des relations d’interdépendance avec les autres espèces, sur lesquelles nous pouvons agir, même à l’échelle individuelle. Le discours d’OPPAL est captivant, car il alimente le pouvoir d’agir de chacun et chacune et milite pour une appréhension des animaux sauvages non plus comme objets de gestion, mais plutôt comme sujets avec lesquels il convient de négocier des relations. »

L’anthropologue respectant les déclarations des acteurs et adoptant une posture empathique y verra une preuve évidente des changements de sensibilité qui traversent la société contemporaine : « L’anthropocentrisme périclite. L’art de prêter attention au vivant est en train de se développer. »

L’anthropologue s’interrogeant sur les non-dits de ce désir urbain de passer la nuit dans les bois pour aider l’éleveur, les moutons, le loup (et soi-même) pourrait, en revanche, se dire : « Drôle de dynamique, c’est fin et tordu à la fois : dans un premier temps, on favorise le retour des loups. Ensuite, comme si les loups ne suffisaient pas, on introduit des bénévoles. Et pourquoi ces bénévoles sont-ils là ? “Pour vivre des expériences inoubliables.” C’est du tourisme déguisé, au bout du compte. Du tourisme chic, enrobé de formules appelant à l’œcuménisme interspécifique. À quoi servent les loups ? À coloniser, pour la bonne cause, les derniers espaces dits sauvages. »

On pourrait tenir le même discours à propos du texte d’Eliza Levy, réalisatrice et artiste, qui nous offre une très belle description des émotions qui s’emparent du bénévole perdu dans le noir, aux prises avec l’inconnu forestier d’un côté, et avec le propriétaire des moutons à surveiller de l’autre - un propriétaire qui n’a pas l’air très ouvert et qui ne sait pas comment instaurer un dialogue constructif. S’il avait intégré les nouvelles « manières de faire monde » analysées voire même prônées, avec de bons arguments, par les sciences humaines et sociales,  il aurait pu dire : « Excusez-moi, j’ai de vieux réflexes, mais j’ai bien compris que vous agissez pour la pacification du territoire… ».*

Si, en revanche, il restait attaché à une manière moins novatrice d’analyser le comportement humain - puisqu’il présente, si j’ai bien compris, un tempérament à la Capitaine Haddock -, il dirait presque sûrement : « Écoutez-moi, espèces de boy-scouts, je ne comprends rien à des formules du genre “différentes façons d’être ensemble” ou “rencontrer des humains différemment”. Ce que je sais, c’est que vous êtes en train de squatter mes moutons et de profiter du loup pour jouer aux secouristes. Restez chez vous et les vaches seront bien gardées. »

On voit immédiatement à quel point, à l’égard de la sensibilité ambiante, cette deuxième approche anthropologique - qui, loin d’être empathique, se révèle particulièrement antipathique - est à côté de la plaque. (À suivre).

*Je tiens à préciser, on l’aura bien compris j’espère, que j’ai la plus grande considération pour les approches anthropologiques que je m’amuse ici à taquiner. C’est que mon regard porte moins sur les nobles valeurs qu’elles promeuvent que sur leurs usages « extrascientifiques » et leurs conséquences.


 

samedi 11 avril 2026

Les loups sont revenus (3). (Mais pas les garous)

 

La Chevauchée du loup de Ulrich Molitor, Strasbourg, 1489

Je reviens finalement, après une courte interruption, à ma relecture de l’ouvrage que le Musée de Bagnes vient de consacrer au retour du loup*.

(Suite) Dans l’article de Mathias Délèze, assistant scientifique au Musée de Bagnes (« La meute silencieuse. Le loup dans les musées de Suisse Romande »), j’ai trouvé de nombreuses pistes à explorer. Sa reconstitution historique décrit l’introduction lente et précautionneuse des loups dans les musées suisses et les changements de sensibilité, en matière de rapport aux prédateurs, illustrés par l’évolution de leur mise en scène. Mon attention a été attirée par un passage qui, en décrivant une installation du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, résume parfaitement l’esprit didactique qui anime la muséographie contemporaine : « En permettant au visiteur de s’approcher et même de toucher les animaux, l’émotion se mêle à l’expérience sensorielle engageant mémoire et réflexion. Ce type de présentation vise un objectif clairement énoncé : déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup. Car c’est bien là un des défis majeurs : démystifier la dangerosité du loup sans pour autant nier sa nature de prédateur et son impact sur le monde pastoral ». 

C’est bien l’esprit de notre époque et je comprends les intentions qui l’animent.  En me figurant le scénario, j’ai toutefois quelques hésitations : la partie la plus défaitiste de ma personnalité me porte à considérer ce programme conciliateur comme une quadrature du cercle. La partie la plus enfantine, de son côté, me pousse à me rebeller contre le projet de « déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup ». Elles font peur, elles sont peut-être injustifiées, c’est vrai, mais j’y tiens beaucoup. Je me console en sachant que ces fantasmes seront forcément remplacés par d’autres, peut-être encore plus envoûtants.

L’article de Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue, (« Dans l’ombre des loups. 30 ans d’observations nocturnes et de découvertes au cœur des alpages et des tensions humaines ») nous informe sur les progrès récents en matière d’espionnage. Oui, parce que, il y a encore trente ans, arriver à surprendre un loup en dehors de ceux qui prospéraient dans les parcs zoologiques aux frais du contribuable, était une vraie gageure. Vers la fin du siècle passé, grâce aux pièges photographiques de la marque Trailmaster, on a pas mal avancé. Aujourd’hui, avec les « caméras automatiques connectées, capables d’envoyer en temps réel photos et vidéos », c’est encore mieux : les données collectées permettent d’obtenir des informations inédites et de prendre des mesures efficaces pour la gestion des canidés.

Tout ceci est passionnant, mais je vois se profiler à l’horizon un problème éthique et peut-être légal. Les représentants du courant anthropologique qu’on appelle le « Tournant ontologique », nous ont habitués à l’idée que même les non-humains sont à considérer comme des sujets. Ils sont des « personnes » et ils ont donc des droits. Dans cette perspective, le fait de filmer les loups à leur insu, dans les moments les plus poétiques ou les plus spectaculaires de leur intimité, perd une bonne partie de sa légitimité. Et en tout cas, avant de publier les images, il faudra demander leur autorisation.

L’article de Gwendolyn Wirobski et Ilenia Montello, éthologues de l’Université de Neuchâtel (« Les loups et le langage humain : une perspective évolutive »)  nous rappelle l’utilité des sciences de la nature pour comprendre la société humaine.  Pour saisir le fonctionnement mental des non-humains – on l’entend assez souvent – il ne faut pas les anthropomorphiser. Animaliser l’humain, le penser à partir des autres animaux, peut en revanche nous servir.  La communication des loups, par exemple (l’étude de leurs vocalisations, des signaux visuels, des marquages olfactifs), nous aide à reconstituer l’évolution du langage humain. (À suivre)

Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

 

 

vendredi 20 mars 2026

« Les loups sont revenus ». À propos d’une publication du Musée de Bagnes

 

 

- Que penses-tu du retour du loup ?

- Je m’en fiche éperdument.

 

Ça alors,  y aurait-il des gens indifférents au retour des grands prédateurs dans les espaces alpins qui avaient  mis des siècles à s’en débarrasser ? Eh bien oui.  Et ils sont peut-être nombreux. Mais on n’y songe pas,  tellement la prégnance archétypale de ces dispensateurs de frissons nous paraît universelle. Même ceux qui ne s’intéressent pas à la question du loup, de toute façon, ont tendance à se positionner. Ils le font  au sein d’un clivage qu’on fait correspondre, par commodité,     à l’opposition  lycophyles/lycophobes*. La réalité est sans doute  plus complexe, mais le principe de polarité qui structure en profondeur l’imaginaire occidental pousse les individus à se positionner pour ou contre la présence du loup sans trop de nuances*. C’est  comme dans un referendum. Parfois on hésite, tiraillé par des pulsions contradictoires. On aurait envie de dire « Oui, du point de vue écologique  j’aime bien … en même temps … ».  Mais on finit par se ranger d’un côté ou de l’autre **.

J’ai le sentiment que dans les nombreuses manifestations culturelles consacrées à la Wilderness et à la biodiversité,  la lycophilie l’emporte  sur la position arriérée des lycophobes (j’en parle très souvent dans ce blog).

Ce n’est pas le cas de la publication qui accompagne l’exposition Présences. Les loups sont revenus (Musée de Bagnes, du 8 février au 15 novembre). Y ayant participé, je vais en faire un court compte rendu.

Comme l’explique Mélanie Hugon-Duc, anthropologue, directrice à la fois  du Musée et de l’ouvrage collectif, « l’exposition et la publication se  veulent des dispositifs médiateurs de contenus scientifiques et artistiques  mobilisés pour stimuler une intelligence diplomatique de monde à monde ». Parmi ces mondes, il y a celui des bergers, dont la faible sympathie pour les canidés sauvages est notoire.

Le projet graphique (Diego Fellay) est très soigné et original.  Le noir prédomine : L’homme loup et l’Esthétique viscérale d’Ambroise Héritier se laissent à peine apercevoir. Le loup garou d’Eliza Levy  est juste un alignement de mots qui fendent l’obscurité.   Les photos nocturnes de Valérie Meizoz et  les images thermiques réalisées dans le cadre du projet  CanOvis  ravivent  l’aura ténébreuse qui entourait  le grand carnassier avant sa  béatification récente. Côté diurne et herbivore, j’ai reconnu la griffe d’Anne Golaz qui, tout en ayant à son actif quelques  images assez réalistes sur les aspects sanglants de la chasse, nous offre ici une représentation bucolico-sylvestre du pastoralisme. L’effusion de sang reste implicite, sorte de non-dit qui plane menaçant sur la sérénité apparente du troupeau.

Pour les témoignages et autres documents on a choisi une police gothique (choix très approprié, parce que je pense que si les loups devaient s’exprimer par écrit, ils opteraient eux aussi pour  le gothique).

Dans les prochains billets  j’évoquerai très brièvement  les points qui ont attiré mon attention (À suivre)

* Dans le chapitre de L’éloquence des bêtes qui s’appelle « Pourquoi danser avec les loups ? »(Métailié, 2006,  p. 79 et suiv.) j’utilise également le néologisme « lycolâtre ». Il permet de nommer la vénération dont le loup fait/(faisait ?) l’objet dans certains milieux.

** Je renvoie, à ce propos, au très bel ouvrage de George Lloyd : Polarity and analogy. Two types of argumentation in early Greek thought, Bristol Classical Press, 1966.

 

 

vendredi 5 décembre 2025

Le retour de Saint Nicolas



C'est la nuit du 5 décembre. Saint Nicolas se présente tout seul.

- Et l'âne?

- Eh l'âne, hélas  ... Les loups ... Mais c'est bon pour la biodiversité.

lundi 4 août 2025

J’ai rencontré l’altérité animale (mais on n’a pas pu se regarder dans les yeux)


Chauves-souris dans une ferme alpine. Cliché de Sergio Dalla Bernardina 

Je me tais, dans le bois, en attendant le loup. Il passera tout près de moi, se laissera prendre en photo et me permettra de raconter : « Il était à dix mètres, pas plus. On s'est regardé d'un air complice, comme si on se connaissait depuis le Paléolithique. On s'est apprécié  mutuellement. Il est reparti dans la plus grande sérénité, en véritable maître des lieux ». J'ai beau attendre, il n'arrive pas. Je me rabats sur des chauves-souris en train de dormir (elles font semblant, peut-être, ou elles sont mortes. En tout cas, elles m’ignorent).

mardi 29 juillet 2025

Sciences humaines et proxénétisme de la nature (2)

Louve philanthrope allaittant les petits d'autrui (J'ai pris cette photo à Landerneau - Fonds Léclerc, exposition Animal!?)

Je reviens sur mon dernier billet, concernant la nature sauvage et ses « proxénètes », et sur la prophétie que je formulais dans L’utopie de la nature en 1996, devenue aujourd’hui une réalité. Depuis quelque temps les photographes naturalistes professionnels et amateurs visitent frénétiquement une localité de l’Italie centrale où on a repéré une louve avec ses petits. Les responsables du PNALM  (Parc National des Abruzzes, Latium et Molise), n’aiment pas du tout cette ferveur et ont diffusé le document suivant :

« Bien que beaucoup se déclarent amoureux de la nature et profondément passionnés, nous constatons avec désarroi que, de plus en plus souvent, au moment où il faudrait vraiment le prouver, peu de personnes font le bon choix. Une fois encore, malheureusement, la course à la publication de photos sur les réseaux sociaux a commencé, souvent accompagnées de la traditionnelle mention : “Photo prise à distance pour ne pas déranger”, comme si cela suffisait à justifier leur présence.  En mettant de côté les impacts potentiels négatifs liés à la présence quotidienne de nombreuses personnes dans la zone où une louve a mis bas, et en mettant également de côté les risques potentiels d’une éventuelle accoutumance des loups à la “proximité” des êtres humains, nous sommes réellement frappés par l’absence (quasi) totale de responsabilité et d’éthique de la part de certaines personnes, locales ou non, qui semblent prêtes à tout pour “capitaliser” leurs clichés en visibilité et en likes. Une fois encore, nous nous demandons comment il est possible d’ignorer les effets négatifs de ces actions, alors que l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux est bien connu ? Comment peut-on totalement ignorer la possibilité que la situation échappe à tout contrôle, attirant des personnes mal intentionnées ou totalement inaptes à observer la faune de manière attentive et responsable ? ».

Je tenterai de répondre à cette question dans le prochain billet.

 

mardi 17 juin 2025

Cohabiter avec le loup

 


Les Italiens n'avaient pas de lieutenants de louveterie.  Plus modestement, ils se limitaient à financer des  lupari.

 

- Ça y est, maintenant on peut  tirer sur les loups.

- Les paysans français, quand même, quelle  mentalité ! 

- Alors qu'à l'étranger ... Regarde aux Abruzzes, par exemple  :  eux ils ont toujours cohabité  avec les loups.  Et  harmonieusement, sans aucun problème. 

 

Vieille lupara


mercredi 5 mars 2025

Des murènes et des aventuriers

 

J'ai emprunté cette photo à La Repubblica, il me semble, ou au Corriere della Sera.

 Les murènes sont en haut à droite.

On a découvert une nouvelle salle à Pompéi, d’un beau rouge pompéien. Elle est consacrée   à Dionysos. On y voit du gibier. Sur les photos on aperçoit même  des murènes.

 

J’étais en Corse, sur un rocher qui émergeait à peine de la mer, les pieds dans l’eau. À côté de ma cheville j’ai aperçu un joli ruban aux reflets dorés. Je n’ai pas bougé. Il s’est éloigné doucement en serpentant.

 

Les Romains appréciaient les murènes. Personnellement, je ne les trouve pas très appétissantes. Je préfère les anguilles -  et de loin - voire même les congres. Ce qui est beau, chez les murènes, c’est qu’elles permettent de se donner des airs :

 

« Moi, chers amis, j’ n’ai jamais rencontré d’ours, ni de loups.  Mais j’ai rencontré une murène. J’étais en Corse, sur un rocher qui émergeait à peine de la mer, les pieds dans l’eau … »*.

 

* Variante : « La murène était devant moi. Impériale. On s'est regardé dans les yeux. On s'est compris ».


mardi 18 février 2025

Des loups et des pitbulls. Errare caninum est


 Chien errant, mais pas trop

Pourquoi les appelle-t-on chiens errants ? Parce qu’ils se trompent. Et en quoi se trompent-ils ? C’est qu’ils croient avoir le droit de circuler à droite et à gauche comme ça leur chante, sans tatouage, sans maître, sans foi ni loi. Et puisqu’ils ont tendance à se tromper, on en profite pour mettre sur leur compte des fautes qu’ils n’ont pas commises. Des moutons égorgés dans un champs ?  Pourquoi penser automatiquement aux loups ? L’autre jour on a bien vu un chien à l'allure très suspecte  qui passait par là …

Dimanche 16 février,  un pitbull a dévoré une petite de 9 mois qui dormait à côté de son père dans un appartement d’Acerra, près  de Naples. Ce dernier, au départ, a accusé du forfait un fantomatique « chien errant »*. Invité par les gendarmes à un peu plus de sincerité, il a fini par balancer son fidèle compagnon**.

* Le même que tout à l'heure, vraisemblablement.

** Les chiens de ce genre, en Italie, tuent une dizaine de personnes par an.  J’en profite pour demander aux lecteurs s’ils ont des nouvelles de Curtis, le staffordshire  dont on a pas mal parlé sur ce blog, présenté par Brigitte Bardot comme le Dreyfus des chiens de défense (dans ce cas, les "vrais coupables" de la mise à mort d'une jeune femme enceinte n’étaient pas des chiens errants mais des chiens de chasse).

dimanche 19 janvier 2025

Quand on aperçoit les oreilles du lièvre

 

Dans le billet précédent j’ai évoqué la proposition de Raphaël Larrere de transformer les grands prédateurs en gibier chassable et sa réflexion autour des raisons qui empêchaient de réguler la démographie des ours et des loups par des plans d’abattage gérés par les chasseurs. Ce refus, constatait Larrère, ne venait pas des doutes éventuels quant à l’efficacité de la stratégie. Le véritable enjeu concernait la légitimité même de la chasse. Autrement dit : « Si on est contre la régulation sélective des ours et des loups par les  chasseurs, qui aurait tout l’air de marcher,  c'est parce qu’on est contre la chasse en général ».

Un article de  2003  ( accessible à l’adresse suivante https://www.jstor.org/stable/1480073 ) permet de saisir le raisonnement de Larrère dans son intégralité).

Ce matin, en lisant un proverbe breton, j'ai pensé  aux plans d’abattage et au mythe émergent de l'écologisme rural (un écologisme « atavique transmis d'une génération à l'autre depuis la nuit des temps  ... ») :  

 « Quand on aperçoit les oreilles du lièvre, c’est tout de suite qu’il faut l’assommer ».

Derrière la métaphore, on mesure la distance qui sépare la gestion contemporaine du « capital faunistique » des manières  plus expéditives d’aborder le sujet chez les non-modernes.

L'apparition d'un lièvre? Une occasion à ne pas manquer !

jeudi 24 octobre 2024

Il n’y a qu’à (3). Du grillage au grill

 

 

Image empruntée au site suivant : https://www.ako-agrar.com/fr/protection-contre-animaux-sauvages/defense-contre-loup/clotures-filets

Je reviens une dernière fois sur la conférence de l’autre soir, où j’ai appris plein de choses sur les comportements des ours et des loups. Une nouvelle rassurante, par exemple est que, contrairement â ce que pensent les éleveurs, les clôtures de protection fonctionnent à merveille. Tout dépend de qui les installe. Lorsque c’est l'éleveur, ça ne marche pas à tous les coups. Mais lorsque c'est le zoologiste lui-même, le succès est assuré. La hauteur des protections ne compte pas pour grand-chose. Le loup est un acrobate et gravit les grillages avec l'agilité d'un funambule. Il faut donc les électrifier. 12 volts ce serait l'idéal (c'est peu-être gênant pour les enfants, ces touche-à-tout ingouvernables, mais on ne fait pas d’omelette etc … ).

Dans une étude pionnière que j'ai déjà citée dans ce blog, Sophie Bobbé montre que dans l’imaginaire collectif l’ours et le loup fonctionnent comme un couple oppositif. Si l’un a certaines caractéristiques, l’autre aura des caractéristiques opposées. L’ours est marqué par la verticalité (il est plantigrade), le loup par l’horizontalité (les loups procèdent l’un derrière l’autre à la queue leu leu). C’est ainsi que certains commentateurs refusent l’idée qu’un loup puisse gravir les grillages avec l’agilité d’un funambule, prérogative réservée aux ours.

mardi 22 octobre 2024

Il n’y a qu’à (2). Éco-dissuaseurs à l’ancienne

 


Ce que les ours ne supportent pas, nous expliquait le zoologiste Renato Semenzato il y a quelques jours, est de se retrouver à l’improviste face à un représentant de notre espèce. Il réagit automatiquement. C’est éthologique. Dans une zone fréquentée par les ours, pour ne pas désacraliser la forêt en parlant trop fort (« Martine, regarde là, c’est une chanterelle! » « Je vois, c’est une chanterelle, mais pourquoi tu cries comme un malade ? Je ne suis pas sourde ! »), on peut se munir d’une clochette.

J’ai tout de suite pensé aux lépreux, censés déambuler avec une clochette pour prévenir les bien-portants de leur arrivée. Le rapprochement n’est pas sans fondement : dans la nature sauvage - ne serait-ce que pour les plus purs chez les amateurs d’espaces non-contaminés - nous sommes des intrus polluants et contagieux.

À la place de la clochette, souvent, les lépreux utilisaient une crécelle. J’imagine le joyeux boucan (je dis joyeux parce que trop de silence, c’est vrai, rend mélancolique).

Ça me donne des idées. Je vais me lancer dans la production de crécelles anti-loup. Je les appellerai « Éco-dissuaseurs à l’ancienne ». Et j’ai déjà la formule d’accompagnement : « Un clin d’œil sympathique à la tradition ». En plus c’est biodégradable. Je deviendrai riche et fameux.

mercredi 11 septembre 2024

Mon carnet est réapparu (après avoir toujours été là)



Je cite :  « C'est un chien  de chasse qui ne chasse pas ».

J’ai retrouvé mon carnet. Ma prise de notes est une lista à la Prévert. Voici quelques échantillons, juste des bribes montrant moins la variété des thèmes traités à l'École de Fornara que le côté très ciblé de mes intérêts :

- « Human-Animal Studies. Études qui nous apprennent à dialoguer avec les animaux »*.

- « Animaux qui trichent : le chien de berger qui commence à en avoir marre et se met à boîter pour faire de la peine ».

- « 1923 – Création du Parc National des Abruzzes. Bataille vertueuse entre l’État et les Régions pour l’institution des parcs. L’élan, aujourd’hui n’est plus le même ».

- « Il faut que l’aliment cesse d’être une marchandise pour redevenir un médicament ».

- « La chute du prix de la laine ».

 - « Transhumance : plus une pratique diminue, plus sa valeur symbolique augmente ».

- « Paramètres faciaux pour mesurer le seuil de souffrance des animaux. Recours à l’intelligence artificielle » 

 - « La brebis a été inventée il y a 10.000 ans » 

 - « Nous et les loups : des loups différents confrontés à des hommes différents ».

- « Le loup contemporain naît dans les banlieues. Son univers olfactif est celui d’un citadin ».

- « Les habitants des Apennins ne mangeaient jamais de viande » 

- « Les préférences des éleveurs changent : les ovins diminuent, les équins et les bovins augmentent ».

- « Colliers radio pour les herbivores.** ».

Je reviendrai prochainement, peut-être, sur l’arrière-plan théorique et politique de ces fragments que j’ai sélectionnés de façon égoïste, en fonction de mes champs de recherche personnels. 

* Avant de les manger?

**À quand les bracelets électroniques ?