1) Dans l’entretien radiophonique annoncé dans le post
précédent, je qualifie de « malsain » le comportement de certains
animaux sauvages qui « ne sont plus ce qu’ils étaient » : des
sangliers qui mangent des spaghettis gentiment offerts par la population
génoise, d’autres qui vaguent dans les jardins des hôpitaux en plein jour etc.
*. Ça peut plaire au niveau urbain, ça enthousiasme un peu moins vu de la campagne. Ce
qui déplait, au-delà des conséquences pratiques, est le désordre symbolique que ces
transformations impliquent.
2) Lorsque j’étais à Milan, il y a très longtemps, je
prenais parfois un apéritif sur la place du dôme. Il s’agissait d’un rabarbaro
Zucca - la rhubarbe Zucca, pour entrer dans les détails. À l’extérieur du
café, debout et un verre à la main,
d’autres buveurs de rhubarbe, essentiellement des retraités, passaient leur
temps à se plaindre de la météorologie inamicale, du gouvernement inepte et, plus
généralement, de l’évolution de la société. Il s’agissait de vieux conservateurs, rien de particulièrement
répréhensible. Mais avec mon regard méprisant de jeune progressiste (peut-on ne
pas l’être à vingt ans ?**), je les considérais tout bonnement, si je peux
me permettre cette formule triviale, comme des vieux cons.
3) L’autre jour je suis tombé sur une information qui m’a dérangé à tel
point que, dans un premier temps, je n’ai pas réussi à dépasser le titre. Elle concernait ce Japonais qui a
dépensé 14.000 euros pour se transformer en chien (un collie, pour être
précis). Si je devais commenter
l’événement en tant qu’anthropologue, je
saurais garder ma distance : je dirais que cela en dit long sur la
porosité des frontières ontologiques, sur notre désir d’altérité, sur la
considération croissante que nous avons pour les autres espèces, sur le droit à
choisir son propre statut etc. Mais une petite voix, dans mon for
intérieur, murmurait instamment :
« Ce type est complètement dingue. Il lui faudrait un bon
psychiatre ». En m’efforçant de ne pas l’écouter je me suis demandé :
« N’es-tu pas en train de devenir toi aussi un vieux conservateur ?
Tu n’as qu’à rejoindre tes copains sur le parvis de la place du dôme de
Milan».
*J’en parle dans Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011.
** La réponse est : oui. Personnellement, je me considère encore très progressiste. Je pratique en fait le progressisme critique (j'introduis ici cette notion) une variante perfectionnée du progressisme traditionnel.