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dimanche 26 juillet 2026

L'université de Padoue surveille les typographes


 

Dans la clairière, on aperçoit une silhouette. On dirait une sorte de mante électronique. J’approche précautionneusement. C’est un piège installé par l’université de Padoue pour suivre le bostryche typographe, coléoptère impitoyable qui imprime sur les conifères, mutilés par la tempête, leur condamnation à mort.

La mante n’est pas là pour me surveiller, c’est clair, mais par les temps qui courent… allez savoir. En reprenant mon chemin, je regarde ailleurs, comme si on était en train de me filmer. Je délire.

vendredi 26 juin 2026

Du rural au sylvain. (L’invention du chasseur écologiste et d’autres manières de réenchanter le passé).

Image empruntée au site :https://www.environnement.gouv.qc.ca/jeunesse/sais_tu_que/2020/2009-ecotourisme-5-8.htm

Les discours qu’on entend dans les bois, ces derniers temps, ne sont plus les mêmes. La voix monocorde de l’« écotouriste » remplace graduellement celle des anciens occupants des espaces forestiers.

J’en parlerai demain au Musée de Bagnes, en Suisse, à l’occasion de la présentation d’un livre qui n’est pas encore paru… mais qui le sera bientôt, précisément le 3 septembre.

samedi 25 avril 2026

Promenons-nous dans les bois (tralalero tralala)

 


Image chimérique (pour l'instant), d'un loup croisé avec un dogue argentin (cliché IA/SDB)

Au fond des forêts, désormais, ça circule. Le 24 avril 2026, dans les bois de Trivigno (province de Sondrio), on a retrouvé le corps déchiré d’une dame d’une soixantaine d’années partie se promener. Pleine nature, décor alpestre, 1800 mètres d’altitude. On a d’abord pensé au loup, voire à un ours erratique aperçu autrefois dans les parages. Il semblerait en revanche - sans preuve formelle, mais les indices convergent - que les auteurs soient cinq dogues argentins, blancs comme neige, circulant librement dans la wilderness. Coupables ou innocents (je vois venir une histoire à la Curtis…), que faisaient ces molossoïdes parmi les mélèzes et les myrtilles ?

Leur propriétaire, amateur de solitude, voulait rester tranquille.

lundi 2 mars 2026

Les arts de la forêt (à propos d’une publication imminente)


« On m’envoie en Garfagnana, parmi des montagnes et des bois,
au milieu d’hommes farouches et presque sauvages.
Là, je dois vivre armé nuit et jour,
toujours sur mes gardes contre les embûches.
Je quitte la cour et les amis,
et me voilà relégué parmi des rochers et des forêts,
loin des muses et des lettres. »

À l’époque du poète  Ludovico Ariosto, qui s’adressait dans cet écrit à son cousin Annibale Malaguzzi, la forêt n’était pas encore  conçue comme  le siège du sublime, ni comme un enjeu patrimonial (nous sommes en 1522). Depuis, les choses ont changé.  Pour mesurer toute la distance qui nous sépare de cet univers « sylvophobe », je conseille la lecture d’un ouvrage collectif qui vient juste de paraître.  J’y reviendrai prochainement pour commenter quelques articles et exprimer mon point de vue personnel. Voici, pour l'instant, le quatrième de couverture : 

 



vendredi 30 janvier 2026

Autour de La Serenissima

 


Lorsqu’on approche de Venise, juste avant d’atterrir à l’aéroport Marco Polo, on survole une zone lagunaire caractérisée par des ilots traversés par une multitude de canaux qui vont dans tous les sens, sorte de labyrinthe naturel. Il s’agit des barene. Ces marais salants régulièrement submergés par les eaux ont l’air très sauvage, comme si la ville des Doges, pour mieux faire ressortir son haut niveau civilisationnel, avait voulu garder un décor primordial.

On y pêche avec modération les mulets, les bars, les crevettes, les crabes verts, les palourdes  et les coques.*

* On me fera remarquer que le pôle pétrochimique de Porto Marghera fait aussi partie de ce décor. C’est exact, mais ça n’enlève rien à mon raisonnement : Porto Marghera, avec ses raffineries sans doute « nécessaires pour la modernisation du pays », mais  qu'on a eu le culot d'installer à moins de 10 kilomètres  de la place de Saint Marc, est une autre manière de mettre en scène la sauvagerie. Ou la barbarie, si on préfère.

vendredi 23 janvier 2026

Le grand théâtre de la nature

 

 

Chris Drury, The Energy of a Stone Row (Parc Ar Milin’ à Châteaubourg, en Bretagne). Les œuvres de cet artiste britannique illustrent à la perfection l’utopie primitiviste conjuguant « retour à la nature » et artifice.

Nous le savons très bien, mais dans nos déambulations sylvestres nous avons tendance à oublier à quel point la « naturalité » de la nature ou, plus précisément, la naturalité de notre rapport à la nature est une pure fiction.  Lorsque dans L’Utopie de la nature (Imago, 1996) j’insistais avec enthousiasme sur le caractère fictionnel de la nature sauvage comme « décor », comme « scène théâtrale », je ne savais pas à quel point le thème avait déjà été admirablement traité ( et, précisément par rapport à la chasse), par José Ortega y Gasset (1942).

Dans Le retour du prédateur, je reprends sa réflexion dans les termes suivants :

« Tout en remarquant que la dentition humaine témoigne de notre double passé (et de notre double nature d’herbivores et de carnivores - ce qui expliquerait, selon lui, notre hésitation permanente ” entre être un tigre et un mouton ” -   Ortega Y Gasset nous rappelle que ce passé, dans la pratique contemporaine, est artificiellement entretenu :

« Poussé par la raison, l’homme est condamné à progresser, ce que signifie qu’il est condamné à aller contre les grandes lois de la nature et à construire à sa place une nature artificielle » ((José Ortega y Gasset, Méditations sur la chasse, Lisbonne, 1942, p. 86)

Ou encore :

« […] Ainsi, le principe qui inspire la chasse sportive est de perpétuer artificiellement, comme une possibilité pour l’homme, une situation archaïque au plus haut point : la situation primitive dans laquelle, déjà humain, l’homme vivait encore dans l’orbite de l’existence animale. » (ibid. p. 125)

Loin de se réduire à un simple réflexe animal, la chasse sportive (comme toute autre manifestation ludique mettant en scène la prédation) est rendue possible par la perpétuation artificielle du cadre et  des conditions archaïques dans lesquels son exercice était naturel ». (Sergio Dalla Bernardina, Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p.85-86

Inutile de préciser que cette fiction, cette mise en chorégraphie primitiviste des espaces naturels, ne concerne pas que le chasseur.

dimanche 9 novembre 2025

Le cerf est nu septième et dernier épisode. Des miroirs et des brames


(Suite et fin). C’est bête, mais lorsque j’entends le mot « brame » je ne peux pas m’empêcher de penser à Grimhilde, la méchante marâtre  de Blanche neige.  Dans la version italienne du récit, en s’adressant au miroir pour connaître le palmarès des beautés régionales*, elle emploie la formule  :

Specchio, specchio delle mie brame, chi è la più bella del reame ?

A savoir : « Miroir, miroir de mes désirs, qui est la plus belle du royaume ? »

Brama, en italien, signifie : « Désir démesuré, incontrôlable, qui se reflète dans les habitudes et dans chaque acte de l’individu : soif d’honneurs, de richesses, de plaisirs ».

Je viens de lire que la racine de ce terme est probablement onomatopéique. Ça ne m'étonne pas. Son étymologie est particulièrement intéressante : « Du germanique bramōn "hurler, rugir"; proprement "hurler de désir"]. – Désirer ardemment : brûler de posséder des richesses ; brûler de savoir ; désirer la mort de quelqu’un »**.

Quand on « brame », en italien, c’est qu’on est habité par un désir impérieux, peu importe que ce soit  d’amour, de connaissance ou de mort.  Le désir varie, mais ses effets restent théâtraux. 

Cette histoire de brames et de miroirs  pourrait intéresser les communautés rurales en quête d’attractions éco-touristiques. N’y a-t-il pas, au fond du bois, les vestiges d’un vieux manoir en ruine ? Eh bien, c’est le château de Grimhilde, la Reine-Sorcière.  Pendant les nuits sans lune, lorsque souffle le vent, un gémissement insolite,  furieux et langoureux à la fois, parcourt ces pierres vénérables. Ce n’est pas le brame du cerf, phénomène banal auquel on assiste partout, désormais, sans même besoin de quitter sa bagnole. C’est la bramosia de la Marâtre, l’expression sonore de son désir véhément et politiquement peu correct d’être la plus belle du royaume.

J'imagine l'annonce suivante affichée dans les locaux de la mairie :

« Pendant votre séjour dans la région, les animateurs de l’association  Wilderness et durabilité  vous permettront d’accéder à ce phénomène mystérieux, à la frontière entre le mystique et le paranormal ».

Et j'imagine aussi les réactions : 

- Moi, franchement,  je n’ai rien entendu !

- C’est que vous ne le méritiez pas. Et quoi qu'il en soit ... elle ne passe pas tous les jours.

* Le miroir de Grimhilde, manifestement, anticipe l’IA.

** "dal germanico *bramōn «urlare, ruggire»; propriamente «urlare dal desiderio»]. – Desiderare ardentemente: b. ricchezze; b. di sapere; b. la morte di qualcuno;"  https://www.treccani.it/vocabolario/ricerca/bramare/ - 

jeudi 31 juillet 2025

Sciences humaines et proxénétisme de la nature (3)


(Suite du billet précédent). Les parcs naturels ressemblent de plus en plus à des entreprises touristiques qui attirent les clients en mettant des animaux sauvages à leur disposition.  De ce point de vue, les responsables du Parc National des Abruzzes, Latium et Molise ont beau crier au scandale (« nous sommes envahis par les photographes professionnels et amateurs … ») : ils sont en fait à l'origine du phénomène qu'ils dénoncent.

Les réseaux sociaux ont bon dos. Ils contribuent largement au suivisme ambiant, c’est vrai, mais pour qu’il y ait imitation, il faut qu’il y ait des modèles à imiter. Ces modèles, comme nous le diraient René Girard ou Pierre Bourdieu, chacun à sa manière, sont les détenteurs de la légitimité sociale, les « médiateurs de prestige ». Aujourd’hui on parle d’« influenceurs ». Lorsqu’on a de la visibilité sociale, passer son temps à magnifier la rencontre avec un animal sauvage, présenter le tête à tête avec un fauve  comme un événement indispensable pour notre développement personnel, devient une instigation à la domestication du monde.

Les écrivains, anthropologues, philosophes qui, au nom de la Wilderness et du dialogue entre les espèces, poussent la population (c'est à dire leurs lecteurs, leurs « clients ») à la consommation du sauvage, contribuent largement à sa disparition.

vendredi 6 juin 2025

La yellowstonisation du monde

 


La forêt contemporaine, lieu de méditation.  gettyimages-472560450-612x612.jpg

La nature sauvage? « Un dépôt de costumes à louer pour le réveillon ». C’est ce que j’écrivais il y a une quinzaine d’années dans Le retour du prédateur. Entre temps, la yellowstonisation du monde a avancé à la vitesse du réchauffement climatique.

“ La question du retour du prédateur tient d’abord au domaine du symbolique. La fin des sociétés rurales a comporté une sorte de « dérégulation » des valeurs traditionnelles et libéré les représentations de la nature de leur référentiel concret. De plus en plus éloignée du cadre naturel qui lui donnait une sorte d’évidence (parfois trompeuse, une forêt plantée par les agents de l’ONF n’étant pas plus sauvage qu’un champ de maïs), l’opposition domestique/sauvage est devenue un champ rhétorique, un dépôt de costumes à louer pour le réveillon. Certains se déguisent en petit montagnard, d’autres en paysan, d’autres encore en homme des bois (« nature » ou « high tech », selon les goûts)… et pénètrent dans les forêts pour ramasser, pêcher, cueillir, gravir les sommets bardés comme des poilus (c’est le modèle « oplitique » de la Grèce ancienne)  ou grimper les falaises entièrement nus (comme les jeunes recrues lacédémoniennes - ce qui est « encore plus naturel »). A première vue les choix sont interchangeables. Mais dans le marché des signes (des signes de prestige) une tendance se dessine : les « actions » liées au domestique sont en chute libre. C’est le sauvage qui a la  cote (le rural aussi, d’un certain point de vue, mais à condition qu’il se présente sous une forme exotique)". Extrait de : Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p. 116).

vendredi 4 avril 2025

Les animaux sauvages en ville et les domestiques dans les bois


Voici ce que j’écrivais en 2011 à propos de l’abolition progressive des frontières séparant le domestique du sauvage :

Errare umanum est

« Même les nouvelles provenant des villes […]  confirment que l’indifférenciation se propage. Les animaux domestiques s’ensauvagent. Tous les jours, méthodiquement, des milliers de chats quittent les jardins des pavillons périurbains pour battre la campagne en quête de nids, d’oiseaux parfois rares et protégés, de petits mammifères qu’ils ne mangeront même pas. Dans les périphéries italiennes les bandes de chiens errants font la loi. Abandonnés par leurs propriétaires avant les  vacances d’été, évadés, ou remis clandestinement en liberté (« il n’y a plus de place … ») par ces mêmes chenils communaux qui, autrefois, les « euthanasiaient » après un court séjour (les sensibilités ont changé), ils contribuent, par leurs comportements aberrants (ils sont protégés tout en étant dangereux, ils circulent en bandes, comme les loups, tout en étant des chiens …) à la cacophonie zoologique et plus, largement, au désordre ontologique   ambiant.  En quelques semaines, en Italie, les 600.000 chiens errants ont tué trois retraités et, très probablement, le fils  d’un paysan dans des circonstances « exemplaires », si on peut dire, mettant à jour les soupçons qui planent, désormais, sur l’ensemble des grands carnivores qui rôdent, tous niveaux de domesticité confondus, à proximité des humains :

 

“(...) Une énorme étendue verdoyante sur les collines de Circello. C’est là, à quelques mètres de la ferme de son père Maurizio, marchand de bestiaux, que le petit Mattia, hier soir, a été trouvé exsangue, mordu par un ou plusieurs chiens.
(...) Les examens effectués aujourd’hui sur le corps du petit on confirmé que les blessures qu’il a reçu à la tête, au cou, au ventre et aux jambes, outre les nombreux coups de griffes, sont dues à l’agression d’un ou de plusieurs animaux. Mattia a-t-il été victime des chiens errants ou bien de son berger de la Maremme adoré, trouvé près de son corps? Cela reste un mystère. Dans les jours qui viennent le service vétérinaire de Benevento va examiner le “Maremmano” et une dizaine de chiens errants repérés dans un rayon d’un kilomètre autour de l’habitation pour chercher à établir les responsabilités. Selon les premiers indices, aucun des chien errants n’aurait tué le petit, mais on n’exclut pas d’autres hypothèses liées à la présence, dans la zone,  de loups et de sangliers. La chasse au coupable se poursuit tous azimuts. (...). Aujourd’hui, dans ce havre de paix à quelques kilomètres d’une Oasis du WWF, c’est la douleur et l’incrédulité” (Auteur anonyme, “Bambino sbranato dai cani nelle colline di Circello”, in Netlog, 28 oct. 2008
...it.netlog.com/go/.../videoid=it-2697135 -  (ma trad.)

 

A qui la faute? On soupçonne tout le monde : le chien familier, qui risque de faire la fin du Saint lévrier alors qu’il cherchait à ranimer l’enfant et à attirer l’attention des parents *? Les chiens errants qui se multiplient comme des rats? Les sangliers tout aussi proliférants? Les loups, ce qui ne serait pas étonnant? Le WWF, avec ses Oasis qui sont de véritables centres d’élevage et de  propagation de la faune sauvage? ». (Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société postrurale, PUR, 2011, p. 107-108)

 

* Protagoniste d’une légende médiévale, ce pauvre lévrier, retrouvé ensanglanté à côté du bébé qu’il venait de défendre, à ses dépens,  de l’attaque des loups, est tué sur le coup par son maître. Il fera l’objet d’une réhabilitation posthume.


mardi 18 mars 2025

La Ruée vers l’or blanc et ses effets collatéraux


 

Il y a un trentaine d’années, je m’en souviens,  la mort d’un skieur hors-piste faisait la une des journaux et déclenchait plein de reportages. Maintenant les accidents de ce genre  sont tellement nombreux que cela nous paraît presque normal.

mercredi 22 janvier 2025

La couleur des ongles lorsqu’on aime creuser



Lorsque j’étais petit, bien avant l’invention des « animateurs nature », bien avant que des émissions comme « C02 mon amour » ou « La terre au carré » nous apprennent à apprécier la Wilderness, j’aimais m’enfoncer dans les bois derrière la maison. J’y allais tout seul comme Henry David Thoreau (j’exagère un peu, j'y restais moins longtemps) et je revenais avec des cyclamens, des cailloux, des perce-neiges, des brindilles de saule annonçant le printemps. Mes ongles, pleins de terre, étaient toujours d’un noir profond. Pour me taquiner, on me disait : « Sergio, sei in lutto ? Ti è morto il gatto ? (« Sergio es-tu en deuil ? Est-ce que ton chat est mort? »*. Les gens riaient. Moi, je n’y arrivais pas. C’est dire si les sensibilités ont changé.  

* Les lecteurs auront sûrement saisi le caractère à la fois éloquent et énigmatique de cette phrase, qui ouvre sur un monde où le rapport aux chats n'était pas le même que celui d'aujourd'hui.

vendredi 8 novembre 2024

La chasse : une fanfaronnade ? (3) La fonction sacrée du pétard


 

Jules Breton, La Fête de la Saint-Jean, 1875, musée des Beaux-Arts de Philadelphie.

 

À quoi servent les feux d’artifice ? À l’origine, on le sait, ils servaient à éloigner les mauvais esprits. « Vous rôdez autour de nous avec vos intentions sinistres ? Alors, regardez ce que nous savons faire, nous les humains. Regardez bien, tremblez, et dégagez ! ». Les feux d’artifices tatouent, pour un instant,  le corps inaltéré de la nature*. Ils affichent dans le ciel la capacité poïétique de notre espèce**. En même temps, ils nous permettent d’exprimer notre joie d’être-là. Ils soulignent notre présence par un feu multicolore dans la nuit. La nuit, c'est connu, on aime allumer des feux.

Lorsqu’on n’a pas de pétards à portée de main et qu'on veut marquer la liesse collective par le bruit – un bruit qui nous console de la tristesse champêtre, intimide les fantômes et autres diablotins qui hantent les venelles mal éclairées - on sort son fusil et on tire, collégialement, vers le ciel. C’est ce que, dans le sud de la France, on appelait les « bravades ». (À suivre)

* « Ce n’est pas vrai », objectera l’établisseur de vérités scientifiques et morales qui surveille nos dérapages, « les feux d’artifice polluent, dérangent les animaux, coûtent plein d’argent qui pourrait être utilisé de façon bien plus raisonnable ». Peut-on lui donner tort ? La réponse est non (d’autant plus que notre désaccord le remplirait de tristesse).

** Poïétique : du grec ancien ποιητικός (« propre à fabriquer, à confectionner »).

mercredi 6 novembre 2024

La chasse : une fanfaronnade ? (2) Le chant des tronçonneuses

 

Paul Jean Flandrin (1811-1902) La solitude.

 

Je poursuis donc, avec un petit détour qui aura tout l’air d’une sortie de route, mon raisonnement sur les « fanfaronnades » des chasseurs. L’autre jour, en traversant le fond d’une vallée particulièrement sombre, on apercevait ici et là des petites maisons isolées, juste au bord de la route, tristes comme tout, écrasées par l'immensité de la montagne boisée qui les surmontait.

 

- Qui peut vivre dans ce trou ?

 

-  C’est vrai, pour supporter la vie dans ce trou il faudrait boire comme des trous. 

 

- C'est le soleil intérieur. 

 

Des maisons de cantonnier, peut-être, de garde-chasse, de forgeron, de meunier  … derrière ces choix d’ermite il y a forcément une raison pratique. Je pense à la notion médiévale de « désert » : « Lieu déserté par les humains », et à celle de mélancolie :  « Caractéristique dominante de quelque chose qui inspire de la tristesse ».

La nature sauvage est mélancolique. Et lorsque, perdu dans la verdure, on entend de loin le son d’une cloche, on est envahi par un sentiment de proximité, de restauration du lien social, de … « home sweet home ».

L’anthropologue Ernesto de Martino parlerait d’« appaesamento » : on aperçoit le clocher du village et le dépaysement s’arrête, on recommence à graviter autour d’un centre, on retrouve sa place dans un espace ordonné, un cosmos.   

Pour ceux qui viennent juste de découvrir qu’il faut aimer la nature, bien intentionnés et porteurs des certitudes de la mystique néo-rurale, cela peut paraître scandaleux. Mais dans le silence obstiné des forêts, même l’écho d’une tronçonneuse peut résonner comme le son rassurant d’une cloche qui nous relie à l’humain : pas très loin il y a quelqu’un, on ne se voit pas mais cela suffit,  on est là, on s’industrie … .

Et je reviens à la chasse. On dira que c'est indécent, mais un coup de fusil dans le silence automnal peut avoir le même effet sécurisant et apotropaïque qu’un tintement de cloche ou un bruit de tronçonneuse*. (à suivre)

 

* A fortiori en hiver, époque de l’année où les espaces boisés retrouvent leur autonomie et leurs habitants non-humains, visibles et invisibles, rétablissent leur souveraineté - Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’imaginaire folklorique. – Apotropaïque : « Se dit d'un objet, d'une formule servant à détourner vers quelqu'un d'autre les influences maléfiques ». (Larousse).

 

lundi 4 novembre 2024

La chasse : une fanfaronnade? (1) Retours joyeux

 


Karl LIESKE (Groß-Schönau bei Zittau, 1816 – München, 1878)
Retour de chasse au cerf en montagne

Le mot fanfaronnade employé dans le post précédent et la référence à un monde amélioré parcouru par des "Ennemis de Rabelais"*  moralement irréprochables m’incitent à prolonger mes considérations sur l’automne, la nature et l’art de la chasse.

 

Dans mon ouvrage « Faut qu’ça saigne », salué dans les revues de chasse par une réaction unanime**, j’insistais sur les manifestations de liesse qui, dans le passé, accompagnaient le retour des chasseurs. C’était le retour à la maison des hommes du village avec quelque chose de bon à manger, ce « surplus aléatoire » sortant du circuit économique et de la notion de travail au sens strict. Sur un plan symbolique, c’était aussi le retour des héros civilisateurs qui revenaient de leur incursion dans l’ailleurs, ce no man’s land inquiétant, réceptacle des entités (animales, humaines, surhumaines …) les plus angoissantes. Les chasseurs revenaient du monde « d’à côté » qui envoie périodiquement ses émissaires vers les enclos et les champs cultivés, un univers sombre et désordonné qui attend ses dompteurs, ses inspecteurs, ses exorcistes, bref, ses démiurges.  (À suivre).


*J'entends par-là les ennemis du corporel et du physiologique, disposition psychologique et morale finement décrite et analysée par Mikhaïl Bakhtine dans :  L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance – Gallimard, coll. Tel,  1982.

 ** C’est à dire par un silence presque funéraire.



dimanche 20 octobre 2024

« Il n'y a qu'à » (1).Dans le grand cancan de la nature. Nuisances sonores et wilderness

Répulsif par ultrasons (le vacarme se déploie à des fréquences que nous n'entendons pas, ce qui est l’essentiel) 

La nature sauvage? Dans l’imaginaire collectif cela rime avec « contemplation », « sublime », « C’est ravissant », « C’est magique », « C’est mystique », « La forêt ? Une immense cathédrale dans le vert»...

 

Le retour des grand prédateurs a tout bouleversé : autrefois, dans les bois, nous parlions doucement pour ne pas effaroucher les animaux et pouvoir les admirer dans leur intimité*. Aujourd'hui, les techniciens de l’environnement nous conseillent de parler fort pour éloigner les ours et les loups**.

 

* Nous qui ? On mesure toute l’ambiguïté de ce pluriel.

** Morale : aujourd'hui, qui aime vraiment la nature (et a bien compris l'importance des grands prédateurs pour la préservation de la biodiversité) fait du bruit dans les bois.
 

vendredi 12 juillet 2024

Des loups, des pétards et le sentiment du sublime

Pétards (le fait qu’ils s’appellent « Lupo » est une curieuse coïncidence)

 19h. La lumière commence à faiblir. Nous cueillons des russules, il y en a partout. Elles nous attendaient, très probablement.

 - Y a-t-il des ours et des loups ici ?

Moment de silence.

- Eh ben … oui. Mais nous n’avons rien à craindre. L’ours, peut-être, mais statistiquement … il faudrait avoir vraiment de la malchance…

- Oh, moi, les statistiques ...

 Je continue à ramasser en me disant : « il n’y a rien à craindre,  mais on y pense quand même ».

En rentrant, je cherche dans la presse locale quelques informations sur les dernières apparitions du loup dans la zone et je découvre l’existence d’un type de loup plus gênant que les autres : c’est le loup confiant :

“Les comportements du loup confiant – précisent les spécialistes - sont les trois suivants : « Le loup est repéré pendant plusieurs jours à moins de 30 mètres des maisons habitées », « le loup permet à plusieurs reprises aux personnes de s'approcher à une distance inférieure à 30 mètres » ou semble s'intéresser aux gens. Face à ces comportements, les forestiers pourront désormais mettre en place des actions dissuasives. Celles-ci sont toutefois précisées par écrit dans le décret présidentiel et seront mises en œuvre au moyen de « sources sonores (pétards, tirs à blanc et dissuasifs automatiques pour la faune), de sources lumineuses (phares) ou par l'utilisation de balles en caoutchouc d'un calibre ne dépassant pas 12"”/

(https://www.iltquotidiano.it/articoli/dai-proiettili-di-gomma-ai-petardi-fugatti-autorizza-).

Pour être plus tranquille, dorénavant, je ne partirai aux champignons qu’après m’être procuré  un forestier et des pétards.

vendredi 21 juin 2024

Des friches partout? Le réensauvagement de la planète et ses implications

N'hésitez pas à participer à la prochaine séance (la dernière pour cette année universitaire)  du séminaire : Ruralités contemporaines en question (s).

 

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille LPED / Habiter le Monde

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP – EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ. Bretagne Occid (LAP-EHESS)

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS (LAP), référent pour cette UE

 

Lundi 24 juin 2024, 11h-13h

 

Salle AS1-24 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

 

https://bbb.ehess.fr/b/sop-isd-pab-gfr

 

Le Réensauvagement et les marges rurales européennes.

Récits idylliques, résistances et frictions du réel

 

Régis BARRAUD

Géographe, Professeur des universités, Université de Poitiers, laboratoire UR MIMMOC

 

Présentation : Sergio Dalla Bernardina

 

Le rewilding (ci-après RW), que l’on traduira ici par « réensauvagement » en langue française, est devenu un attracteur puissant dans les champs de la conservation de la nature, des médias, de la production scientifique et artistique. Formalisée au début des années 1990, l’idée du RW est née aux Etats-Unis à la lisière de l’environnementalisme radical et de la biologie de la conservation.

Il s’agit d’un processus intentionnel qui s’inscrit dans une stratégie de conservation de la nature et de restauration écologique à grande échelle, valorisant l’autonomie des milieux (Barraud, 2020a). Les initiatives de RW en Europe sont portées par des ONGs environnementales, des propriétaires privés, ou encore des fondations. Ce mouvement est de plus en plus médiatisé et le RW s’impose comme une solution technique crédible pour un nombre croissant de praticiens de la conservation, y compris au sein d’aires protégées.

Ce faisant, le RW tend à devenir un mot magique et, s’affranchissant de son origine radicale initiale, il semble promis à rejoindre les vastes répertoires du mainstream  et des mots-valises. Porteur d’espoir, il vise à réenchanter les discours de la conservation de la nature et à susciter un enthousiasme nouveau dans un contexte de grand péril écologique planétaire. D’une certaine manière, le RW alimente des récits solutionnistes qui répondent à celui de l’Anthropocène. Cependant, la belle histoire d’un monde plus sauvage et plus humain s’affranchit, selon nous, d’aspérités et de frictions que nous souhaitons mieux appréhender. Si le RW est relativement ubiquiste, ses effets sur les espaces périphériques et fragiles doivent être évalués. Cette proposition s’inscrit dans le champ des humanités environnementales et de l’approche Political Ecology. Premièrement, il s’agira d’identifier les types de RW en cours de déploiement à l’échelle européenne tout en mettant en évidence les caractéristiques spatiales de ce processus. Deuxièmement, des études de cas permettront d’illustrer cette typologie et d’ouvrir la discussion sur les formes d’ancrages sociopolitiques des initiatives de RW étudiées.

 

vendredi 19 avril 2024

La volonté d'ignorer 6.

 

 

Deux espèces invasives (Griffe de sorcière et herbe de la Pampa) dans une photo que j'ai prise au Conquet en 2009. Étais-je dans une propriété privée? Avais-je le droit d'être là? Allez savoir.

Et voici la dernière citation extraite de Terres incertaines, cerchant à illustrer les avantages et les désavantages de notre ignorance en matière de propriété privée. Une ignorance qui convient aux uns ou aux autres, mais pas simultanément.

« Je pourrais évoquer quelques exemples bretons (parfaitement banals mais d’autant plus représentatifs), comme le témoignage de ces étudiantes qui étaient rentrées dans un bois du Finistère en quête de champignons, et qui, arrêtées par le propriétaire, un célèbre navigateur, et invitées à décliner leur identité : « Nous sommes des étudiantes en ethnologie », ont-elles répondu (comme si c’était une justification …), « et nous pensions qu’il n’était pas interdit de ramasser des champignons ». « Comment ? », a répliqué le navigateur et propriétaire terrien, «vous étudiez l’ethnologie et vous ne savez pas que l’on ne rentre pas dans les propriétés privées ? La prochaine fois je vous lâcherai les chiens [1]». Je pourrais m’attarder sur les conflits dans la rade de Brest opposant, par endroits, les promeneurs désireux de longer la mer aux habitants des résidences proches du littoral.  Mais puisque face à ce genre d’expériences, comme on le disait, chacun d’entre nous a la légitimité d’un acteur social compétent, je conclurai ces quelques lignes par un témoignage personnel.

          Il y a quelques années, pendant mes vacances dans le Morbihan, je me promenais tranquillement sur la rive d’un fleuve, un enfant sur les épaules et tenant la main de l’autre, lorsque j’ai été approché et apostrophé par le propriétaire du lieu. Il tenait en laisse un boxer et je ne sais pas qui des deux était le plus nerveux. Je me suis excusé en lui expliquant que, vu la proximité du fleuve, je croyais me trouver dans un terrain communal. Je lui ai donc demandé où étaient, alors, les sentiers où on a le droit de se promener. À sa réponse : « Ici chez nous il n’y en a pas » j’ai cru opportun de prendre congé en lui disant : « Vous devez me pardonner, c’est que je viens des Alpes italiennes et chez nous, dans le bois et les prés, on circule librement ».

         Je me trompais. Même dans les Alpes, désormais, ce processus d’élimination des accès publics, d’abolition des droits coutumiers, de cautérisation des espaces interstitiels qui faisaient office d’amortisseur, dans leur indétermination, dans les rapports entre le public et le privé, est en train de s’imposer. Dans les vallées des Préalpes vénitiennes, pour situer géographiquement ce témoignage, les citadins, qui avaient l’habitude d’aller ramasser les champignons et les asperges sauvages dans les collines environnantes, sont de plus en plus confrontés aux nouveaux propriétaires qui, insensibles à l’histoire des lieux, érigent des palissades, installent des grillages métalliques derrière lesquels des schnauzer géants, des doberman et autres molossoïdes appartenant aux races les plus pittoresques émettent des aboiements dont la portée dépasse largement les limites des clôtures[2]. Du point de vue juridique, ces chiens marquent les confins d’une propriété. Du point de vue sémiologique, ils traduisent en termes canins, les peurs et la férocité de leurs propriétaires[3].



[1] Ce dialogue est quelque peu surréaliste, il est vrai : on a du mal à saisir le lien entre l’ethnologie et les champignons. On ne voit pas non plus pourquoi les étudiants en ethnologie devraient avoir des connaissances spécifiques en matière de propriété privée.

[2] En Italie, deux sentences, l’une du Tribunal de Messine, l’autre de celui de Lanciano, viennent d’établir qu’aboyer, pour un chien, est un droit naturel, et que les en empêcher  relève du « mauvais traitement ».

[3] Par un bouquet de roses je signifie mon amour. Par un chien enragé …