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mercredi 15 juillet 2026

Manger sur place (les huîtres - 3 sur 3)

 


 

(Suite et fin) Déçu par le tournevis, j’ai donc acheté un couteau à huîtres. À l’époque il n’y avait pas de tutoriels expliquant l'emploi de ces ustensiles. Je me suis donc basé sur le bon sens et la créativité personnelle. L’accès latéral ne me réussissait pas très bien : la pénétration de la lame dispersait des fragments de la coquille sur la partie charnue du mollusque. Je m’étais donc spécialisé dans l’ouverture des huîtres par celle qu’on appelle, je crois, la charnière, à savoir l'extrémité la plus pointue, là où le Bon Dieu a créé une petite cavité pour nous faciliter la tâche. C’était un geste athlétique, demandant à la main gauche de bien serrer l’animal et à la droite d’exercer une pression considérable. Le résultat final était satisfaisant.

Je me souviens de mon arrivée au SAMU. Il faisait nuit. Une dame m’a pris en charge : «  Ah, ces huîtres, toujours la même histoire ! ». La lame s’était enfoncée au beau milieu de ma main en laissant une blessure modeste, en apparence, mais relativement profonde. Deux points de suture ont suffi pour régler l’affaire.

En quittant l'hôpital, j’ai pensé à la scène où Corto Maltese, après sa rencontre avec une chiromancienne, modifie sa ligne du destin à l'aide d'un rasoir.  Par analogie, j’ai cherché à imaginer les apports du couteau à la cartographie de ma paume et à leurs conséquences sur mon devenir. J’ai dû attendre quelques jours. Le pensement retiré, j’ai découvert que la lame avait suivi parfaitement ma ligne du destin sans lui apporter la moindre altération. Restait juste la marque des deux points de suture, que pour l’instant j’ai du mal à interpréter. Mais je ne désespère pas.*

* La fois d’après, la dame qui m’a accueilli au SAMU n'était plus la même. J'ai eu de la chance, parce que j'aurais été  grondé à mort. À la base du petit doigt, une encoche à peine visible rappelle l'évènement,  sorte de météorite tombé dans un espace anonyme,  hors des chemins balisés.

dimanche 28 juin 2026

Ma visite au musée de Bagnes

 

Exposition "Présences" au Musée de Bagnes : Hugo Beytrison, Masque de loup.

Cette fois, je réussis à ne pas rater mon train. J'ai donc tout le temps de scruter le paysage valaisan, d'admirer les terrassements (« On n'a pas une grande production de vin, ici, mais une multitude de cépages... ») et de faire le point sur nos conversations.

Je retiens que nous avons parlé à plusieurs reprises de la perte de crédibilité de la psychanalyse, de l'intégration de ses mots-clés dans le langage courant, et de l'hostilité que lui témoignent les sciences humaines et sociales. Chez les anthropologues, cette hostilité me semble révéler quelque chose de plus vaste : une réticence à reconnaître l'influence de l'inconscient - du désir, des pulsions - dans notre lecture du réel. On peut admettre son existence, mais lorsqu'il s'agit d'analyser un fait social, sa prise en compte demeure souvent « hors sujet ».

Mais l'inconscient est comme le loup : on a beau le renfermer dans une valise...

mercredi 24 juin 2026

Le pays des pomelos (qui a surgi là où, auparavant, il n'y avait que le désert)

Jardin des plantes : Le cèdre du Liban

Des frappes et des démolitions massives menées par l'armée israélienne au Sud-Liban et dans la Békaa menacent des sites millénaires. Pour qualifier ces destructions, on utilise souvent l'adjectif « barbares ».Dans l'imaginaire collectif, les Barbares (Attila, par exemple) détruisent les monuments historiques sans nécessité, juste pour le plaisir de tout casser. On les imagine aussi jaloux de la beauté de ces monuments :

« Votre civilisation a su créer ces merveilles ? Il ne faut pas que ça se sache. ». « Vous dites que c'est la preuve de votre enracinement dans ce territoire ? Eh bien... tout cela va bientôt disparaître. »

Ces derniers temps, malheureusement, les journalistes doivent parler sans arrêt de ce qui se passe au Liban. En Italie, pour éviter de répéter trop souvent le mot « Liban », ils ont pris l'habitude d'utiliser la formule : « le Pays du Cèdre ». Je me suis demandé quelles essences végétales - arbres, fruits ou légumes - on pourrait utiliser pour qualifier de la même manière les pays voisins.

Cela donnerait des phrases du genre :

« Le pays de l'olivier bombarde impitoyablement le pays du cèdre. Le pays du pistachier et celui du palmier-dattier sont très inquiets. Le pays du papyrus tente, depuis longtemps, d'assurer une médiation régionale, sans grand succès. »

jeudi 11 juin 2026

L’âge du chat


Sur une marche de la rue du Château, j’aperçois un visage qui me regarde. Ça date de quand ? Des années 50, peut-être. Un bel exemple d’Art brut. Un graffiti avant l’heure.

Le chat qui a laissé ses empreintes aurait à peu près mon âge. J’essaie de me le figurer. De quelle couleur était-il ?


dimanche 7 juin 2026

Souvenirs de Mongolie



Cela fait un an que Typhaine Cann nous a quittés.

 

Parmi ses nombreux dons, elle avait aussi celui de la peinture. Je regarde une petite huile qu’elle m’avait donnée. Je cherche dans mon courrier électronique le long message où elle décrivait le contexte de cette scène. Je réalise que je l’ai perdu. Je m’en veux. Sans savoir pourquoi, je me souviens du nom « Ganbat », associé au portrait du chasseur mongol.
Je le tape sur mon ordinateur et je tombe sur deux fragments. Le premier est incomplet :

 

« … père de Ganbat, mais lui ce n'étaient pas les ours qu'il assassinait (par contre les renards, les loups, les marmottes...). »

 

L’autre est daté du 2 juillet 2020 :

 

« PS : en lien indirect avec la photo du père de Ganbat en mafieux chasseur de marmottes, je suis en train de lire un livre dont j'adorerais traduire certains passages, justement sur la chasse à la marmotte ou sur la mort tragique d'un petit cheval offert généreusement par les éleveurs mongols aux soldats de l'armée rouge. »

 

Le temps passe, les traces s’effacent. On fait avec.

mercredi 3 juin 2026

Réenchanter le passé pour parler du présent. (À propos d'une publication imminente)

 


Cet ouvrage,  sur lequel je reviendrai de façon détaillée, sera disponible en librairie dans trois mois. Pour l’instant, voici le lien  éditorial permettant d’accéder, dans la rubrique « À paraître », à la table des matières et à la quatrième de couverture :  https://cths.fr/

Séminaire

Ruralités contemporaines en question(s)

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde,-UPJV

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 

Séance du lundi 8 juin  2026, 11-13 heures

Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4

 

 

Empathiser, emphatiser. Les émotions du chercheur.

Intervenant :

Sergio Dalla Bernardina 

 

L’empathie d’un côté, le regard distancié de l’autre : le chercheur en sciences humaines et sociales est fatalement partagé. Souvent, il bricole. En tout cas, il s’interroge : comment gérer ses émotions ? Quelle place leur donner ? Comment les décrire ? Et comment restituer celles de l’interlocuteur, de l’« observé » ? L’anthropologie des émotions est aujourd’hui très en vogue. Par ses affordances sensorielles (les paysages, les parfums, l’effort physique…) et historiques (le terroir, les ancêtres, le « chez-soi »), le monde rural se prête tout particulièrement à l’exploration de ce champ longtemps négligé par l’anthropologie classique. Même lorsque le chercheur n’a pas explicitement intégré cette perspective à son enquête, il a sans doute beaucoup à dire sur les sentiments qu’il a éprouvés, les passions qu’il a cru déceler sur le terrain, ou encore sur la manière dont il les restitue - aussi bien au monde académique qu’aux femmes et aux hommes qui lui ont offert la matière de sa réflexion.

S’interroger sur la juste manière de traiter les émotions constitue à la fois une quête éthique et une interrogation épistémologique. Je profiterai de la sortie imminente de mon ouvrage, L’invention du chasseur écologiste (CTHS, 2026, parution prévue en septembre), pour illustrer, à partir d’exemples concrets, les tribulations d’un ethnologue cherchant à conjuguer ses projections narcissiques -  toujours à l’affût - avec le devoir de restituer la parole de l’Autre dans toute son objectivité.

 

vendredi 15 mai 2026

Petit cours de géographie économique (1)

 


Couple de Savoyards

 

J’avais 8 ans. Je me souviens de ma maîtresse qui, en dehors de son activité professionnelle, était une volontaire de la Croix-Rouge. En Italie, les volontaires de la Croix-Rouge de sexe féminin sont appelées Crocerossine. Il faut savoir que la désinence en «ina», en italien, est très souvent un diminutif. Donc le terme «Crocerossina», a priori, signifie «petite volontaire de la Croix-Rouge».

Il s’avère que ma maîtresse était grande comme le Général De Gaulle, voire plus. Chaque fois que j’y pensais, cela créait chez moi une dissonance cognitive. Je ne sais pas si cette contradiction manifeste a joué un rôle dans ma manière de me rapporter à l’autorité scientifique et à l’autorité en général. Toujours est-il que, dès la plus jeune enfance, je me suis mis à exercer le regard critique - ce que ma maîtresse, éduquée à l’époque où ce n’était pas à la mode, n’aimait pas du tout.

Une fois, par exemple, je me suis permis de lui dire en public que les Savoyards n’étaient pas seulement les habitants de la Savoie mais aussi des biscuits. Elle est montée sur ses grands chevaux. Je me souviens encore de ses cours de géographie économique (à suivre).

vendredi 20 mars 2026

« Les loups sont revenus ». À propos d’une publication du Musée de Bagnes

 

 

- Que penses-tu du retour du loup ?

- Je m’en fiche éperdument.

 

Ça alors,  y aurait-il des gens indifférents au retour des grands prédateurs dans les espaces alpins qui avaient  mis des siècles à s’en débarrasser ? Eh bien oui.  Et ils sont peut-être nombreux. Mais on n’y songe pas,  tellement la prégnance archétypale de ces dispensateurs de frissons nous paraît universelle. Même ceux qui ne s’intéressent pas à la question du loup, de toute façon, ont tendance à se positionner. Ils le font  au sein d’un clivage qu’on fait correspondre, par commodité,     à l’opposition  lycophyles/lycophobes*. La réalité est sans doute  plus complexe, mais le principe de polarité qui structure en profondeur l’imaginaire occidental pousse les individus à se positionner pour ou contre la présence du loup sans trop de nuances*. C’est  comme dans un referendum. Parfois on hésite, tiraillé par des pulsions contradictoires. On aurait envie de dire « Oui, du point de vue écologique  j’aime bien … en même temps … ».  Mais on finit par se ranger d’un côté ou de l’autre **.

J’ai le sentiment que dans les nombreuses manifestations culturelles consacrées à la Wilderness et à la biodiversité,  la lycophilie l’emporte  sur la position arriérée des lycophobes (j’en parle très souvent dans ce blog).

Ce n’est pas le cas de la publication qui accompagne l’exposition Présences. Les loups sont revenus (Musée de Bagnes, du 8 février au 15 novembre). Y ayant participé, je vais en faire un court compte rendu.

Comme l’explique Mélanie Hugon-Duc, anthropologue, directrice à la fois  du Musée et de l’ouvrage collectif, « l’exposition et la publication se  veulent des dispositifs médiateurs de contenus scientifiques et artistiques  mobilisés pour stimuler une intelligence diplomatique de monde à monde ». Parmi ces mondes, il y a celui des bergers, dont la faible sympathie pour les canidés sauvages est notoire.

Le projet graphique (Diego Fellay) est très soigné et original.  Le noir prédomine : L’homme loup et l’Esthétique viscérale d’Ambroise Héritier se laissent à peine apercevoir. Le loup garou d’Eliza Levy  est juste un alignement de mots qui fendent l’obscurité.   Les photos nocturnes de Valérie Meizoz et  les images thermiques réalisées dans le cadre du projet  CanOvis  ravivent  l’aura ténébreuse qui entourait  le grand carnassier avant sa  béatification récente. Côté diurne et herbivore, j’ai reconnu la griffe d’Anne Golaz qui, tout en ayant à son actif quelques  images assez réalistes sur les aspects sanglants de la chasse, nous offre ici une représentation bucolico-sylvestre du pastoralisme. L’effusion de sang reste implicite, sorte de non-dit qui plane menaçant sur la sérénité apparente du troupeau.

Pour les témoignages et autres documents on a choisi une police gothique (choix très approprié, parce que je pense que si les loups devaient s’exprimer par écrit, ils opteraient eux aussi pour  le gothique).

Dans les prochains billets  j’évoquerai très brièvement  les points qui ont attiré mon attention (À suivre)

* Dans le chapitre de L’éloquence des bêtes qui s’appelle « Pourquoi danser avec les loups ? »(Métailié, 2006,  p. 79 et suiv.) j’utilise également le néologisme « lycolâtre ». Il permet de nommer la vénération dont le loup fait/(faisait ?) l’objet dans certains milieux.

** Je renvoie, à ce propos, au très bel ouvrage de George Lloyd : Polarity and analogy. Two types of argumentation in early Greek thought, Bristol Classical Press, 1966.

 

 

samedi 7 février 2026

Ruralités inactuelles (donc ringardes ?) : le retour des vaches et l’émotion des paysans

 


J’ai une amie qui prétend avoir rencontré Angela Nardo Cibele. « Elle était en maison de retraite, une dame très affable et distinguée, j’en garde un très bon souvenir ». Le problème est que la Zoologia Popolare Veneta publiée par la folkloriste vénitienne date de 1887.   Si Angela Nardo Cibele était encore vivante cent ans après la parution de son ouvrage, sa notoriété serait planétaire.  

Parcourir son livre, qui remonte à une époque où on commençait à pressentir l’ « homologation culturelle » qui se profilait à l’horizon*, nous oblige à constater la puissance imaginative des cultures populaires (j’y reviendrai). Elle nous oblige aussi à reconnaître l’intensité du lien entretenu par las ruraux de l’époque avec leur bétail, dont la perte n’aurait pas pu être compensée par un simple remboursement financier :

« Dans le Cadore, le jour de printemps où les vaccies (vaches) vont à l’herbage, ou mangent pour la première fois le foin dans la prairie, on les asperge d’eau bénite. Les vaches rentrent à l’étable à la fin du mois d’août. Il serait impossible de décrire l’émotion des paysans le jour où elles reviennent de la montagne, pourvu qu’aucun malheur ne les ait frappées. Ils sont si pénétrés de l’importance de cet événement qu’ils ne songent même pas à se nourrir, bien qu’épuisés par les travaux des champs. Beau est l’instant où le troupeau fait irruption, bondissant, dans la vaste cour de la ferme, précédé de la bête la plus âgée, qui l’a guidé sur le chemin et qui fait joyeusement retentir la cloche suspendue à son cou. La famille, vieux et jeunes réunis, se tient à l’écart, et à l’apparition des bêtes il y a un moment d’ivresse, durant lequel les visages s’animent, les bras se tendent dans un élan de joie, et les voix des grands et des petits se mêlent en un seul cri. Puis, l’une après l’autre, dans un ton d’émerveillement et de reconnaissance affectueuse, les bêtes sont caressées et appelées par leur nom par les mains des paysans, qui font résonner dans l’air leurs aimables appellations (…).
Je ne puis décrire le charme de l’une de ces scènes simples, goûtée sous le dernier rayon de soleil d’un beau crépuscule d’été. »

Quant aux noms des vaches, ce sera pour la prochaine fois.

 

* Zoologia Popolare Veneta Specialmente Bellunese. Credenze, Leggende E Tradizioni Varie,

** La formule est pasolinienne. Aujourd’hui on parle de globalisation.

jeudi 5 février 2026

Martin de la Soudière

 

« Je dispose de quelques images plus récentes, prises lors de la présentation d’un des derniers livres de Martin de la Soudière, mais je n’arrive pas à les retrouver. Pour l’instant, voici une vieille affiche, correspondant à un post du 4 février du 2019, que je remplacerai bientôt. »

 

« Martin de la Soudière — écrivais-je dans mon billet du 22 décembre — est un excellent ethnologue, mais il est avant tout, selon moi, un écrivain. En ce sens, il fait de l’anthropologie des émotions depuis toujours, sans besoin de le souligner ni de déclarations officielles. Il est un peu comme Monsieur Jourdain, mais un Monsieur Jourdain conscient de ce qu’il fait. »

Le métier d’ethnologue nous oblige à une certaine discipline : pour donner à sa restitution la légitimité d’un document scientifique, l’expérience du chercheur doit être sublimée, soumise aux règles formelles qui l’arrachent au domaine de la « simple narration ». C’est ainsi que plusieurs auteurs de premier plan, pour ne pas renoncer à la part émotionnelle de leur vécu sur le terrain, ont fait le choix du « double registre » : d’un côté l’essai qui répond à tous les critères de la scientificité (Les Structures élémentaires de la parenté, Par-delà nature et culture…), de l’autre le journal et le récit autobiographique (Tristes Tropiques, Les Lances du crépuscule…). Martin de la Soudière était l’un des rares ethnologues à avoir réussi à marier, dans un même texte, la rigueur du scientifique et la subjectivité du poète.

Martin était un homme inclassable, à la fois ethnologue, sociologue et géographe, avec un look de soixante-huitard qu’il a conservé jusqu’à la dernière minute. Pionnier en matière d’anthropologie du sensoriel, il s’intéressait à des sujets « évanescents » comme la météorologie vernaculaire, la perception du paysage ou les cueillettes clandestines d’espèces sauvages. Je pense avec nostalgie, désormais, à nos échanges autour des « hommes des bois » que nous avions pu croiser sur nos terrains respectifs, et à leurs différentes typologies. Il était attiré par les marges et par les marginaux, dont il savait restituer l’univers avec beaucoup d’empathie. C’est peut-être parce que lui aussi, tout en étant largement apprécié et reconnu sur le plan professionnel, gardait et cultivait une certaine marginalité — et une distance manifeste vis-à-vis du pouvoir académique et de ceux qui le briguent.

Cet intérêt pour les « sans pouvoir » faisait de Martin un talent scout. Il arrivait à débusquer, dans les endroits les plus abscons du territoire français, des ethnographes locaux aux compétences inattendues : « Celui-là, je t’assure, c’est un gars qui sait tout sur la pêche à pied… c’est une encyclopédie de la pêche à pied sur le littoral méditerranéen… il faudrait lui faire publier quelque chose… tu devrais l’inviter à ton séminaire… »

De Martin, en raison de sa liberté d’esprit et de son intérêt sincère pour les travaux des autres, je garde un souvenir polychrome, comme les petits messages qu’il m’envoyait de temps en temps, écrits à la main avec plein de couleurs. Je les conserve précieusement*.

* Je reviendrai prochainement sur ses publications.

 

jeudi 13 novembre 2025

Une rencontre dans les bois

 

Il ne pleut pas. Je me promène dans les bois des Monts d’Arrée avec un petit sac,  bien conscient que, pour trouver des  champignons, il aurait fallu que je m’y rende quelques semaines plus tôt. L’avantage, ici, c’est que les concurrents sont rares. Dans cette région pleine de mystère les autochtones s'intéressent à autre chose. Les Anglais poussent comme des champignons. Mais ils ne les ramassent pas.

Je m’efforce de rejoindre l’état d’ataraxie que l’isolement, le silence, le parfum intense des feuilles mouillées devraient favoriser. Je n’y parviens pas. C’est qu'en regardant l’heure, juste avant d’entrer dans le fourré, j’étais tombé sur un reportage consacré au réarmement nucléaire. J’ai beau me mettre sous le nez  les feuilles tanniques du châtaigner et remuer la terre à la manière des sangliers pour renouer avec mon passé  chtonien*. Mon corps est dans le bois mais ma tête divague.

Je croise un cyborg. C’est un pneu, mais avec le dos végétalisé.

Je le salue en lui disant : « Salut le pneu. Toi, plus tard, tu seras encore là. Moi … nous ... ».

En poursuivant je me surprends en train de  fredonner une vieille chanson de Francesco Guccini rendue célèbre en Italie par le groupe I Nomadi. Elle s’appelle : Noi non ci saremo. « Nous ne serons plus là »  :

« Vedremo soltanto una sfera di fuoco
più grande del sole, più vasta del mondo;
nemmeno un grido risuonerà
solo il silenzio come un sudario si stenderà
fra il cielo e la terra
per mille secoli almeno
ma noi non ci saremo, no, noi non ci saremo »
.


« Nous ne verrons qu’une sphère de feu,
plus grande que le soleil, plus vaste que le monde ;
pas même un cri ne résonnera,
seulement le silence, tel un suaire, s’étendra
entre le ciel et la terre
pour mille siècles au moins,
mais nous ne serons plus là, non, nous ne serons plus là ».

 

Ce texte aux accents prophétiques, à sa sortie, correspondait parfaitement à mes goûts, mes attentes et ma perception du futur. J'aimais notamment le passage suivant » :

« E catene di monti coperti di neve
saranno confine a foreste di abeti
mai mano d'uomo le toccherà,
e ancora le spiagge risuoneranno delle onde
e in alto, lontano, ritornerà il sereno
ma noi non ci saremo, no, noi non ci saremo ».


« Et des chaînes de montagnes couvertes de neige
feront frontière à des forêts de sapins ;
jamais main d’homme ne les touchera,
et encore les plages résonneront du bruit des vagues,
et là-haut, au loin, reviendra le beau temps,
mais nous ne serons plus là, non , nous ne serons plus là »**.


Les adolescents de l’époque, dont je faisais partie,  étaient des hippies débutants. Ils ne connaissaient pas encore grand-chose du monde, juste les trois ou quatre accords nécessaires pour singer les Nomadi (do ; sib ;  do ;  sol …) et pour gérer leur angoisse en annonçant l’apocalypse.

* Des temps antédiluviens où j’étais une taupe ou un blaireau. Mon post, cette fois, est plein de mots difficiles. C’est pour me donner des airs.

** On trouvera la version intégrale de "Noi non ci saremo" à l’adresse suivante : https://www.musixmatch.com/it/testo/Nomadi/Noi-non-ci-saremo

jeudi 30 octobre 2025

Le vivant et la mémoire des lieux

  Shaman toungouse en communication directe avec le Vivant (qui autrefois s'appelait autrement, mais ce n'est pas lui qui décide).

Je reviens souvent sur notre côté « animiste ». J’ai le sentiment que le Vivant nous observe*, analyse nos comportements et, si on lui prête attention,  nous communique même les résultats. Parfois il nous sanctionne, parfois il a envie de nous encourager. 

Cette année, pour l’instant, j’ai été plutôt bien noté. À chaque fois que je suis allé aux champignons j’en ai trouvé pas mal. Et les animaux sauvages, dans les bois, se laissaient surprendre comme si j’étais au zoo**.

Cela fait plaisir, on a le sentiment d’être accepté : « T’es revenu ! On te connaît, tu sais ? On se souvient de quand tu étais petit, avec ton duffle-coat microscopique.Tu gambadais comme un desperado sous les châtaigniers, un panier  à la main plus grand que toi. On se souvient également de tes aïeuls, qui étaient déjà membres de notre collectif.  Et même de tes ancêtres préhistoriques, qui vnaient ici, au flanc de la montagne, ramasser les silex ».

On me dira : « Tous ces champignons, tous ces animaux de la forêt qui te font coucou comme chez Walt Disney … c’est juste à cause du  réchauffement climatique »

* Très à la mode le substantif "Vivant" est devenu un terme fourre-tout aussi polyvalent qu'un couteau suisse.

** Oui, c’est une hyperbole. 

samedi 23 août 2025

Creusé dans le marbre

 


Après les vacances j’ai du mal à redémarrer.           Je traverse le marché du samedi matin  à la recherche d’un signe, d’une inspiration. Je regarde le sol. Deux bipèdes ont laissé une trace de leur passage. C’est déjà quelque chose, une piste à creuser.

Et pour aujourd’hui c’est tout.  

samedi 12 juillet 2025

Anniversaires (les Alpes, tant bien que mal, sont toujours là)

 


- Écoute, ça commence à bien faire.  C’est la troisième fois que tu me dis : « Encore dix minutes et on arrive au col ».

- Je suis désolé, et pourtant … j’étais sûr que …

-  C’est toujours la même histoire. C’est pas comme ça que tu me feras aimer la montagne.

Mon frère s’appelait Paolo. Il était sensible à l’ambiance alpestre, mais sans en faire une priorité. Je me demande où et quand il a rencontré les vaches immortalisées dans ces croquis.

Aujourd’hui c’est son anniversaire.

samedi 21 juin 2025

Des bêtes dans nos villes et l’abolition des frontières

 

Un  troupeau longe le fleuve à proximité du centre ville. Liza Minelli assiste au défilé (Cliché S.D.B.)

Je suis en train de traduire Le retour du prédateur en italien, ce qui explique l’insistance avec laquelle je reviens sur un texte qui a désormais quinze ans.  Il commence et il se termine avec des références aux animaux sauvages dans les centres habités. Je ne m’en souvenais presque plus. Ce qui m’inspire l'évidence suivante : on écrit des choses, après on oublie. D’autres, les lisent … et ils oublient aussi. 

« La prédiction [du prophète] semble se réaliser. Nouveaux « mendiants », les sangliers circulent en ville, nourris de spaghetti par des gens compassionnels.  Les ours polaires sont soignés par des dentistes alors que les chats et les chiens, encore plus proches de l’homme qu’ils l’étaient auparavant,  vont chez le psychologue et prennent du Prozac. Las de vivre dans les bois,  les piverts s’installent dans les maisons secondaires et creusent des trous dans les fenêtres « à l’ancienne » (c’est ce qu’on appelle la multipropriété : lorsque les humains s’absentent les pivert réaménagent).  Grâce à la médiation des chiens  « Patou », le loup habite déjà ou presque avec l’agneau. Le paysan, dûment apprivoisé, ne s’oppose plus à l’ensauvagement  de ses terres (ici et là, il faut l’avouer, on trouve encore quelques poches de résistance, mais avec l’aide d’un bon négociateur …)». Le retour du Prédateur. Mises en scène di sauvage dans la société postrurale, PUR, 2011, p.122.

dimanche 8 juin 2025

Noms de plantes et noms d’oiseaux : même combat

 



Hibbertia, ou Fleur de Guinée. Plante qui va bientôt changer de nom, identifiée par le marchand et botaniste amateur George Hibbert (1757 - 1837),

Je reviens sur mon turdus ignobilis du 17 mai. Je réalise que le  débat sur ce sujet fermente  depuis un moment. Récemment, en amont du  20e Congrès international de botanique  qui se tiendra à Madrid du 21 au 27 juillet, une commission de botanistes s’est réunie pour rebaptiser les plantes dont le nom transmet des contenus racistes ou qui ont été découvertes par  des chercheurs racistes.

Comment renommer ces plantes ? Difficile à dire.

On pourrait  remplacer le nom associé à un  botaniste  raciste  par celui d'un botaniste non-raciste. Avec le temps, en profitant des alchimies de la mémoire collective,  il sera normal de considérer ce dernier comme le véritable découvreur  de la plante en question*.

* Je suis prêt à parier que personne n’a proposé une  solution de ce genre, ne serait-ce que explicitement. Cela nous ramène au thème de la cancel culture (et des motivations  « extra-humanitaires » qui peuvent s’y greffer). Le thème de l'effacement de la mémoire pour la bonne cause  - dans l'illusion du caractère impérissable de la vérité qui va être installée à sa place - renvoie à la problématique abordée par Maurizio Cattelan dans son exposition à Bergame (cf. le post du 2 juin).


lundi 2 juin 2025

L'aigle déconstruit de Maurizio Cattelan

 


Manifeste s'inspirant d'une sculpture en bronze, réalisée en 1938, qui faisait partie d'un monument commémorant le discours de Benito Mussolini à Dalmine en 1919.*

 

De temps en temps, dans mes recherches et dans ce blog, je reviens sur une évidence : l’attraction pour les grands prédateurs peut aller au-delà (ou rester en deça), de la simple admiration naturaliste. Comme je le rappelle dans Le retour du prédateur ** ou dans Faut qu’ça saigne***, l’aigle l’ours et le loup peuvent charmer en raison de l'emprise létale qu’ils exercent sur les autres animaux. La violence inhérente à leur éthologie peut encourager des parallélismes (darwinisme social, légitimation de la loi du plus fort, etc ...) et susciter  des identifications. Nous savons à quel point les régimes autoritaires aiment mobiliser, dans leur symbolique, toutes sortes de fauves et d’oiseaux de proie.

J’y pense en relation à la nouvelle exposition de   Maurizio Cattelan (Bergame, Palazzo della Ragione, du 7 juin au 26 octobre). L'affiche nous propose un aigle revisité (« déconstruit », dirait-on aujourd’hui). Son message est clair : faut-il effacer les symboles du fascisme? Non, il faut les conserver et les montrer. Il faut les obliger à rester parmi nous et à nous rendre des comptes.  Parce lorsqu'on oublie le  passé, on risque de le voir ressurgir à peine déguisé.

 

*(Cf. l’article : https://www.repubblica.it/cultura/2025/06/01/news/cattelan_mostra__in_italia_il_fascismo_non_e_mai_finito-424641594/?ref=RHLM-BG-P25-S1-F-fogliettone%27

** Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011 ?

*** Faut qu’ça saigne. Écologie, religion, sacrifice. Éds. Dépaysage, 2020

dimanche 11 mai 2025

Parcours périphériques (Annonce)




 

Réception des choux-fleurs aux Ets. Fernand Drouelle (expéditeur). Source : Association Écomusée du Maraîchage et des Traditions Populaires du Val de Saône.


Le Séminaire Ruralités contemporaines en question(s) a hébergé cette année plusieurs interventions consacrées au thème des périphéries. Elles seront bientôt publiées dans un ouvrage édité par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques. Ce matin, lundi 12 mai, Agnès Tachin abordera ce sujet en nous parlant des maraîchères du Val de Saône.

 

Séminaire Ruralités contemporaines en question(s)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED / Habiter le Monde

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAPEHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS)

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 

Séance du 12 mai 2025, 11-13 heures

 

Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

 

https://ehess-fr.zoom.us/j/95007523550?pwd=jwFt0b5Lb67rTYuRCkHFoBhXb86UVU.1

ID de réunion: 950 0752 3550

Code secret: 994272

 

Agnès TACHIN (historienne, maîtresse de conférence HDR, Cergy-Paris-université)  Les traditions maraîchères du Val-de-Saône auxonnais entre mémoire et oubli.

 

Présentation : Sergio Dalla Bernardina

 

Résumé : La commune d'Auxonne, en Côte d'Or, a été pendant près d’un siècle le centre d’une région maraîchère très dynamique, approvisionnant en fruits et légumes les villes du Grand-Est. Afin que l'histoire de ces traditions maraîchères ne sombre pas dans l’oubli, un collectif réuni autour d'anciens maraîchers a entrepris un travail de mémoire à travers la publication de deux ouvrages et un projet d’écomusée que cet article se propose de présenter. Cette entreprise mémorielle permet de s’interroger plus largement sur la place du maraîchage dans l’agriculture française et les raisons de sa faible valorisation patrimoniale, alors que les enjeux environnementaux conduisent à reconsidérer ces méthodes de production.

 


Ses travaux portent sur l'histoire des représentations et des imaginaires dans le champ des relations internationales, de l'histoire politique et plus récemment l'histoire environnementale. Elle a dirigé l'ouvrage, Le temps du voyage. Les déplacements internationaux des chefs de État ou de gouvernement (XXe-XXIe siècles), Bruxelles, Peter Lang, 2022 et plus récemment, elle a coordonné Chasses et représentations (fin XIXe-XXIe siècle) dans les Cahiers d'Agora, Revue en Humanités, n°7, 2022.