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jeudi 9 juillet 2026

Ceci n'est pas un signe (ce qu'un bulot vide veut dire)

 


Bulot polysémique, plein et vide à la fois.

 

On connaît la joie inaugurale suscitée par la première gorgée de bière. On prête moins d’attention à la déception que l’on éprouve en découvrant que la dernière cerise était abîmée ou que la dernière noisette était vide.

Ce qui gêne, dans ce genre d’expériences, n’est pas seulement l’interruption inattendue d’un plaisir programmé. C’est que ces contretemps, en raison de leur pouvoir allégorique, se présentent comme des signes, des présages.

 

Nous constatons l'accident (« Un pagure dans le dernier bulot ? Que veut-il me communiquer? »). Après une brève pause divinatoire nous nous disons : « Enfin, on n’est plus au Moyen Âge ! » Ce qui nous permet de passer à autre chose.*

 

* Ce « nous » est très arbitraire, je le reconnais. Je parle de ceux, d’entre nous, qui n’ont pas réussi à se débarrasser, malgré les progrès de la pensée rationnelle, du vieux schéma « analogiste » qui alimente les superstitions.


 

mercredi 1 juillet 2026

Le folklore à l'époque de la cancel culture

 

John Hassall : Le Petit Chaperon rouge (Little Red Riding Hood )

J'ai fait un cauchemar. Après avoir pris la direction d'une revue consacrée à l'environnement, les aliens s'emparaient de la rédaction d'un périodique consacré à l'imaginaire. Trouvant que le folklore colportait des contenus moralement discutables (présentant comme naturelles, par exemple,  les asymétries  de genre et sociales), ils décidaient de les remplacer - mais petit à petit, sans faire de vagues - par des histoires édifiantes et politiquement correctes.

Dans mon rêve, je me suis mis à crier : « Mais alors, si on se met à censurer la pensée, mon travail n'a plus de sens! »*

On m'a répondu : « C'est vrai, ton travail n'a plus de sens. Et, en tout cas, ce n'est pas toi qui décides! »

* Dans les rêves on a tendance à dramatiser. 

dimanche 3 mai 2026

Être singe aujourd'hui (la fin d'un mythe)

 

Dans une annonce de Médiapart je lis le titre alléchant :

« Chez les primates, la fin du mythe du mâle dominant ». Je ne suis pas abonné, donc je me contente des premières lignes que je reporte ici :

« La féminisation de la primatologie a changé le regard que la science portait sur les rapports entre les sexes de nos lointains parents. Les femelles établissent une domination non par la force, mais en contrôlant la reproduction.

Dans les rapports de domination entre les mâles et les femelles, toutes les règles sont dans la nature des primates. L’idée généralement admise que la domination chez ces mammifères était nécessairement soit mâle (majoritairement) soit femelle (plus marginalement) est désormais battue en brèche par les primatologues, qui appellent à sortir de cette vision binaire. Au-delà de la biologie, la culture et la vie sociale de ces mammifères rendent les relations entre les sexes bien plus flexibles que ce qui était envisagé précédemment ». (Magali Reinert)

Je remarque un léger décalage entre le titre et le texte, dans lequel on découvre que les primates, finalement, nous ressemblent pas mal (il n’y a pas que de dominateurs, il n’y a pas que des dominatrices, il y a un peu de tout en fonction du contexte). Loin de m’étonner cette information - qui derrière sa promesse démythificatrice dégage une fragrance très idéologique - ne me fait pas regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’article.

jeudi 24 avril 2025

Hybrides bons à penser


 

J’étais très  petit. Mario bêchait et sortait de la terre de gros insectes marrons.

-  Cos’è ? (C’est quoi ?)  

- É un grillotalpa (C’est une courtilière).

Je connaissais les grilli  (les grillons), je connaissais les talpe (les taupes),  je ne connaissais pas les grillotalpe. Mais le fait qu'ils existent ne m'a pas étonné.

jeudi 20 février 2025

Éco-chasseurs d'hier et de demain

 


  
         Exposition des trophées à la Fiera della caccia, pesca, natura,  de Longarone, dans les Alpes de Vénétie. ( Avril  2024). Cliché : Sergio Dalla Bernardina.
 
Ruralités contemporaines en question(s)
 
  LUNDI 24 FEVRiER
de 11H00 à 13H00

de préférence en présentiel (salle AS1-23, 54 boulevard Raspail, Paris)
mais possiblement en distanciel


Cette cinquième séance de l'année accueillera

Sergio DALLA BERNARDINA
Anthropologue, professeur émérite, université de Bretagne occidentale, LAP

pour une séance intitulée :
 
Du « Viandard incontinent » au « Rural éco-responsable ». Aller et retour d’un mythe urbain ?

Les dynamiques acculturatives, on le sait, ne sont pas unidirectionnelles. Les victimes du démantèlement des visions du monde non-modernes (les visions du monde des « Vaincus », pour recycler une vieille formule) finissent souvent par imiter les « Gagnants » : ils assimilent leurs valeurs, leurs comportements voire même leurs narrations. Les imitateurs aussi, à leur tour, peuvent être imités, il suffit seulement de laisser le temps à la mémoire collective d’effectuer ses tris et ses ajustements.  La migration d’un récit d’une culture à l’autre fait parfois l’objet d’un véritable va-et-vient qui remet en cause la notion d’« authenticité ». C’est le cas du mythe du « Bon chasseur rural », version moderne du mythe du « Bon sauvage ».

Présentation : Sophie Bobbé

mardi 7 mai 2024

La cuisse de l’Allemande

 


J’ai déjà évoqué le mythe de la Chasse sauvage *. Dans certains témoignages oraux (du genre : « Mon oncle l’a vue pour de vrai … », « Ma mère a dû monter sur un arbre pour échapper aux chiens … » etc.), le protagoniste assiste au passage du cortège nocturne. Il s'agit des âmes des chasseurs qui,  ayant déserté la messe du dimanche, son condamnés à une traque perpétuelle menée par un personnage infernal. Sans perdre son sang froid, le bonhomme crie à leur adresse : « Eh, là bas, donnez-moi un morceau de votre gibier ». Le matin, à son réveil, il retrouve clouée à la porte de la grange « la moitié d’un chrétien ».  Dans une version folklorique que j'ai repérée dans une bibliothèque de la région de Trente, la « moitié d’un chrétien » est devenue « la cuisse d’une Allemande ».

Or, cela peut paraître absurde, mais je crois connaître le nom de cette « Allemande ». Elle n’est pas allemande, on l'a déjà vue quelque part (sur une plage pour être plus précis),   et s’appelle Simonetta Vespucci.

J’explique mon hypothèse dans les numéros 92, 93 et 94 de la revue La Grande Oreille, revue des arts de la parole et du récit, citée dans le billet précédent à propos des chats**.

* Cf. Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, PUR, 2011, p. 35 et suiv. 

** Cette hypothèse  est  juste une plaisanterie, bien entendu.

samedi 13 avril 2024

La volonté d'ignorer 3 (La fabrication du sauvage).

 


Entre domestique et sauvage. On se croirait dans un film de Tarkovski. Pas de mise en patrimoine, pas d'architecture industrielle pour cette ancienne centrale hydroélectrique phagocytée par la végétation. Cliché SDB.

Dans ce troisième extrait j’achève la description du dispositif culturel (un dispositif inconscient) nous permettant de transformer les espaces peu anthropisés en lieux propices à toutes sortes de rêveries.

« L’historien Geoffroy Lloyd a montré l’importance, dans le monde grec, de ce qu’il définit comme le « principe de polarité » : l’attraction pour les pôles – attraction de type classificatoire – nous pousse à diviser la réalité en deux champs juxtaposés et à cataloguer les êtres et les choses, sur la base de couples antinomiques du genre nature/culture, sacré/profane etc.[1] Pendant longtemps l’Occident a organisé ses représentations officielles de l’espace autour de l’opposition domestique/sauvage[2]. L’emploi de ce binôme, qui fournit le support à d’autres couples oppositifs (proche/lointain, connu/inconnu, ordre/désordre, barbare/civilisé, mais aussi, dans un autre registre réel/virtuel, conscient/inconscient …), dépasse le simple cadre cognitif. Son efficacité est également d’ordre pragmatique. Définir certaines zones comme « abandonnées », « mystérieuses », « inhospitalières », « sauvages », « désertiques » etc., revient à les soustraire à l’univers quotidien pour les situer dans un espace alternatif géré par des règles différentes. En instituant d’office et manu militari un champ d’expérience opposé à la réalité ordinaire et soumis à un autre régime (celui de l’anomie, du retour aux origines, de l’authenticité, du primat du sentiment sur la raison …), on ouvre le chemin à l’imagination, à l’activité projective. En désignant ces espaces comme « autres », on les soustrait aux déterminismes de l’histoire et de la nature et on les rend disponibles pour toutes sortes de « bricolages ». Nous savons pertinemment que la nature sauvage est une illusion et que notre civilisation, pour paraphraser François Poplin, cultive aussi bien le sauvage que le domestique[3]. Cela ne nous empêche pas, en jouant justement sur le principe de polarité, de simuler l’existence de deux mondes opposés et de conserver une marge d’opacité, de mystère, même là où il n’y a plus rien à découvrir. » Terres incertaines. Pour une anthropologie des espaces oubliés, PUR, 2013, p.11

Le prochain épisode, à une époque où les anciens espaces de promenade sont de plus en plus interdits à leurs anciens usagers, sera consacré aux avantages et aux désavantages de cette opacité délibérément entretenue.



[1] Polarity and analogy. Two types of argumentation in early Greek thought, Bristol Classical Press, 1966.

[2] Une opposition tempérée par l’existence d’une zone intermédiaire, celle des espaces non cultivés, le saltus sépare l’ager de la  silva.

[3] Poplin, F. « Que l’homme cultive aussi bien le sauvage que le domestique ». In Exploitation des animaux sauvages à travers le temps, xiiie Rencontres d’Archéologie et d’Histoire d’Antibes, ivecolloque international de l’Homme et l’animal, Société de recherche interdisciplinaire, 1993, p. 15-16.

samedi 30 décembre 2023

Autour d'une évidence : la porosité des frontières ontologiques même chez nous, les héritiers de Descartes et Malebranche

 

J'aime bien cette photo. Je l'ai prise dans les Dolomites, pas loin de Cortina d'Ampezzo,  en 2010. C'était dans un refuge. Les lunettes avaient été oubliées par un skieur. Elle représente bien, à mon sens, la perméabilité des domaines ontologiques :  le monde des humains et celui des autres animaux (il suffit d'une paire de  lunettes pour anthropomorphiser un quadrupède); le domestique et le sauvage (naturalisée comme un trophée de chasse, la bête cornue  est  en fait un bouc); le naturel et le surnaturel (les verres fumés conférant à l'herbivore une aura  diabolique).

 

Au tout début de l’année 2020 j’ai publié aux éditions du CTHS mon introduction à l’ouvrage « De la bête au non-humain. Perspectives et controverses autour de la condition animale (Sergio Dalla Bernardina dir.),  édition numérique Collection « Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques »»*. Il était question, comme dans l’ensemble de ce blog et dans mes séminaires à l’EHESS, de métamorphoses, d’ontologies, d’animisme. En voici un court extrait :   

« On peut bien comprendre que cette évolution [celle du statut des animaux devenus des  « non-humains »] ait modifié la façon de les percevoir et de les représenter auprès des bergers. Mais, parfois, c’est tout juste le discours qui change, dévoilant les aspects interactifs (passés sous silence par l’ancien regard anthropocentriste) d’un rapport homme-animal qui dans la substance est resté le même. Les éleveurs et leur bétail, les chasseurs et leurs appelants formaient des collectifs bien avant l’introduction de ce concept dans les sciences humaines et sociales.

Célébrer/déjouer la proximité

On sait depuis longtemps, en tout cas, que l’humain et l’animal sont des proches. Les mythes des origines des cultures les plus disparates nous le rappellent instamment. La littérature et le folklore aussi, avec leurs histoires de métamorphoses, d’animaux qui parlent (couramment, dans les rêves, ou la nuit de Noël), d’unions interspécifiques. Cindy Cadoret nous en donne un bon exemple à propos de la chasse comme rite initiatique dans la mythologie irlandaise. Un abîme, certes, sépare la culture huichol de la culture celte qui a nourri en profondeur ce corpus narratif. Dans les deux cas, cependant, on découvre que le principal but de la chasse au cerf n’est pas d’ordre utilitaire. On découvre aussi que, aux temps des origines évoqués par les mythes irlandais et christianisés par des moines entre le VIIIe et le XIIe siècle, le fait d’avoir un ancêtre animal est ce qu’il y a de plus courant. « Le Cycle du Leinster est aussi dit Cycle ossianique, du nom d’Oisín qui en est souvent le conteur. Le personnage présente une affinité particulière avec les cervidés. Le récit de sa naissance l’explique. Lors d’une chasse sur les collines d’Allen, les Fíanna traquent une biche. Bran et Sgeólan se lancent à sa poursuite. Les deux chiens, en raison de la nature humaine de leur mère, […] ont un pouvoir particulier : ils sont capables de différencier un homme métamorphosé d’un véritable animal. Sans blesser la biche, ils s’adonnent plutôt à des jeux autour d’elle. Devant ce fait, Finn ordonne que la biche ne soit pas abattue. Et pour cause, l’animal recouvre sa forme humaine. Il s’agit d’une jeune femme, qui lui explique qu’elle fut transformée ainsi par un sorcier qu’elle a refusé d’épouser […]. Sensible à ses charmes, Finn en fait son épouse. » Leur enfant sera nommé Oisín (« petit cerf »). « Il sera non seulement excellent chasseur, mais est aussi identifié à l’animal lui-même de par la malédiction de sa mère. » Faut-il en déduire que les Irlandais d’avant la christianisation (et même d’après) étaient des animistes voire, dans la mesure où ils s’identifiaient à leur ancêtre animal, des totémistes ? C’est plausible. Tout dépend du statut que l’on confère au récit mythique et à son degré de « métaphoricité » . Même dans ce cadre, remarquons-le, la proximité ontologique de l’animal ne préjuge pas de sa « consommabilité ».  

L’intégralité de ce texte, dont je reprendrai un autre extrait prochainement  (les fêtes de Noël rendent paresseux)  est en libre accès au lien suivant : https://books.openedition.org/cths/9747

 * Autre chose, on l'aura compris, que l'ouvrage dont je reprend  ici la couverture, paru en  2011.

 

jeudi 28 décembre 2023

Imaginaires de la chasse hier et aujourd'hui

 


 

La chasse ne cesse pas de nourrir notre imaginaire. En parler à notre époque sans prendre des précautions rhétoriques et sans se positionner (avec des formules du genre « Ça avait du sens autrefois, ça se justifie ailleurs … ») est devenu difficile. La revue La grande oreille (n. 92 – Octobre 2023) y est parvenue avec succès. En nous offrant une riche palette de récits de toute provenance, les uns plus saisissants que les autres, elle montre à quel point le cynégétique est un observatoire  précieux pour comprendre, derrière l’acte de chasser, les éthiques et les conceptions du vivant des différentes sociétés. La liste des contributions est trop nourrie pour que je puisse en faire le résumé. Je me limite à évoquer les nombreux récits venant du Grand Nord, d’Afrique et d’ailleurs, les apports du folklore, de la mythologie antique et médiévale, sans oublier les renvois à l’actualité. À ce propos, je suggère la lecture des articles d’Inès Cazalas  et de  Philippe Artières rappelant l'originalité et l’importance du dernier ouvrage de Charles Stépanoff*  pour les études sur la chasse en Occident : « cette activité – comme l’écrit Artières – constituant une zone obscure du savoir des sciences sociales parsemées de quelques clairières ethnographiques ».

L’ensemble des narrations enchantées qui traversent ce numéro de La Grande Oreille me fait penser aux remarques de Claude Lévi-Strauss à propos de la nature du mythe. Les mythes, au départ, n'ont rien d'illusoire. Ils décrivent le réel et le rendent intelligible. Ils en sont consubstantiels. Pour qu’un mythe  naisse il faut qu’il corresponde aux attentes et aux structures narratives d’une communauté. Il faut qu’il dise ce que la société veut entendre. Son caractère mythique apparaît toujours a posteriori, lorsque les cadres mentaux ont changé.

* (L’animal et la mort. Chasses, modernité et crises du sauvage – éd.  La Découverte, 2021) 

 


jeudi 7 septembre 2023

Eco-tourisme néo-païen

Je monte à la chapelle de Saint Georges, dont la spécialité est de faire apprécier  le fromage aux enfants qui n’en mangent pas*. Je tombe sur les mots suivants, gravés sur la pierre :

« Vous croyez que le chasseur est un pécheur parce qu’il va rarement à l’église. Dans le vert du bois, un regard vers le ciel vaut mieux qu’une fausse prière ». Cela rappelle le vieux débat autour des racines païennes de la passion pour la chasse. Cette affiche a le pouvoir de nous rassurer : chasse et religion  ne sont pas en conflit.

Je pense au pauvre Vincent, qui vient juste de nous quitter**, et je me dis  : pourquoi regarder vers le ciel? Aujourd’hui, pour avoir une expérience d’ordre religieux il suffit de tomber sur un animal prétendu sauvage  . « Les rares personnes qui ont eu la chance de croiser sa route - écrit le journaliste Gilles Varela *** - se souviennent d’un animal hors norme, presque mystique ».

Saint Vincent, prie pour nous.

* Dans mon cas c’était  juste pour la promenade.
 ** « Vincent n’est plus », j’ai lu quelque part. Cf. le blog du premier septembre.
*** https://www.20minutes.fr/planete/animaux/4051337-20230905-doubs-vincent-cerf-plus-beaux-bois-europe-echappe-chasseurs-pendant-vingt-ans

 



mardi 22 août 2023

Mon adresse mail a réouvert les yeux



Je cherchais la cause alors qu’on m’avait prévenu : "Mercure est dans une position défavorable. Les échanges, les contacts, les va-et-vient de toutes sortes  deviendront difficiles". C’est pour cette raison, manifestement, que mon adresse mail ne marchait plus*. Maintenant - je ne sais pas ce qui s’est passé (la lune particulièrement rousse, peut-être, ou autre fait céleste favorisant l’influence mercurienne - elle s’est remise à fonctionner. Le reste des dysfonctionnements, je crois, va bientôt se dissiper.

* sergio.dalla-bernardina@univ-brest.fr

mercredi 24 mai 2023

Faut-il réhabiliter le sens commun?



Jean- Michel Folon : Foule II

 

Est-ce que l’acteur social a tojours raison ? C’est la fausse question que j’aborderai demain, 25 mai, dans le cadre du 147e congrès du CTHS « Effondrements et ruptures » (Toulouse, 23-26 mai 2023).

Voici le programme de notre atelier :

Ruptures épistémologiques. Faut-il croire les acteurs sociaux ?

Atelier du matin :

Sergio Dalla Bernardina  Professeur d’ethnologie à l’UBO, LAP (EHESS-CNRS)

Le roi est-il vraiment nu ? Sagesse populaire et épistémologie.

La mode est à la réhabilitation des savoirs profanes, comme on les appelait autrefois dans certains milieux scientifiques. C’est que les profanes, souligne-t-on aujourd’hui, ne sont pas profanes du tout.  C’est même le contraire : ils vivent dans un monde construit par eux-mêmes, comment pourraient-ils ne pas le comprendre ? Le vrai profane, éventuellement,  est l’anthropologue, notamment lorsqu’il utilise des catégories allogènes pour décrire les réalités indigènes. Et encore plus  lorsqu’il prétend voir des choses que ses « observés » ne voient pas et dont ils nient farouchement l’existence. Ça aurait été le cas de René Girard, par exemple,  s’il avait prétendu commenter la chasse à courre ou la tauromachie à partir de son arsenal conceptuel. Puisque Girard ne l’a pas fait, nous tenterons de le faire à  sa place. Pour plaisanter, mais jusqu’à un certain point.

Benoît Fliche (Directeur de recherche au CNRS, anthropologue, IDEMEC CNRS-AMU)

Que faire du sujet de l’inconscient en Anthropologie ?

Que faire du sujet de l’inconscient en Anthropologie ? La question n’est pas redoutable en raison d’un choix qu’il conviendrait de faire mais parce qu’elle repose sur trois « absences », ou angles morts, dans les trois domaines que nous sommes supposés articuler dans cette question. L’anthropologie semble d’abord avoir un premier angle mort, à savoir qu’elle manque elle-même, paradoxalement, d’une
anthropologie une théorie de l’humain à la différence de la psychanalyse qui s’en est constituée une, fondée essentiellement sur une théorisation de l’inconscient. Deuxième absence :  l’inconscient. Là encore, de quoi parle-t-on si ce n’est d’un manque ? Sommes-nous devant des chaînes opératoires leroi-gourhaniennes incorporées, des habitus (Bourdieu) ou dans des schèmes collectifs que traversent les individus (Jung) ou encore dans une organisation topologique des signifiants (Lacan)? Enfin le sujet. Si l’anthropologie peut arriver à croire qu’elle fait son œuvre et si l’inconscient peut revêtir une acception plus ou moins consensuelle, le sujet divise, avec deux sens principaux en concurrence, l’un qui le voudrait conscient et maître de lui, un sujet de la conscience donc, et l’autre qui l’appréhenderait comme inconscient et agit par une autre scène. Tout se passe comme si lorsque l’un est présent alors l’autre manque. Pour reprendre l’image de Barthes et du train, soit nous arrivons à voir notre reflet dans la glace soit nous admirons le paysage mais les deux sont difficilement perceptibles simultanément. A l’absence de l’un répond la présence de l’autre. Mon propos sera au final de montrer comment l’articulation de ces trois manques permettra de définir un bord à la question posée. 

Véronique Dassié  Chargée de recherche au CNRS (Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s (UMR 9022)

Faire ou être fait par le terrain : collecte de données, co-écritures et expertises, vers quels positionnements ?

A partir de multiples situations de terrain, je reviendrai sur les conditions de faire de la recherche en lien avec les personnes rencontrées sur ce qu’il est convenu d’appeler un « terrain ». Les conditions d’accès à la parole des informateurs dépendent en effet de leurs propres attentes vis-à-vis de la recherche. De plus, la collecte de « données » de l’ethnologue croise aussi les démarches d’autres collecteurs, engagés au nom de l’art, d’une mémoire ou d’une pratique, produisant des alliances imprévues autour de la recherche.  Questionner ces alliances est d’autant plus important que se multiplient aussi, notamment dans le cadre des prises de paroles sur l’environnement, des formes d’expression « borderlines » de la recherche. Sous couvert de restitutions alternatives et de vulgarisation, se déploient une parole et des écrits revendiqués comme  scientifiques mais dont les conditions de production mériteraient d’être interrogées à l’aune des enjeux de la starification académique. L’objet scientifique, en l’occurrence les forêts, s’y avère finalement être le théâtre de projections sociétales et politiques implicites.

Raffaele Alberto Ventura

PhD Candidate, Mutamento Sociale e Politico. Dipartimento Culture, Politica e Società dell'Università di Torino. Dipartimento di Scienze politiche e sociali dell'Università di Firenze. Laboratoire d'Anthropologie Politique, EHESS Paris

Thomas Hobbes, un intellectuel populiste?

Le philosophe anglais était le représentant d’une classe intellectuelle surnuméraire qui, ne pouvant évoluer professionnellement à l'intérieur du paradigme de la théologie scolastique, finit par l’attaquer en refusant ses fondements épistémologiques. C'est ainsi qu'il peut produire de l'innovation et un changement de paradigme. Son Léviathan constitue une attaque au savoir universitaire de son temps, et peut nous servir comme cas d’étude pour examiner la stratégie rhétorique portée par un outsider afin de delégitimer un paradigme dominant sans en accepter ni les procédures ni les acquis. Il permet d’étudier les conditions socio-historiques d'émergence de certains modules rhétoriques récurrents, que l’on retrouve aussi dans le populisme scientifique contemporain.

Atelier de l’après-midi.

Joël Candau Pr. émérite Université Côte d'Azur - MSHS Sud-Est. Laboratoire d'Anthropologie et de Psychologie Cognitives et Sociales (UPR 7278)

Pensée savante et pensée sachante.

« Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître ». Dans cet incipit du livre A de la Métaphysique, Aristote met l’accent sur notre libido sciendi. Lévi-Strauss (1962 : 23) reprend cette idée d’un « appétit de connaître pour le plaisir de connaître », révélateur d’une « attitude d’esprit véritablement scientifique ». Les processus évolutifs ont fait des humains des êtres sachants. Cette aptitude à une connaissance congruente avec la structure du monde est manifeste dans les savoirs naturalistes, souvent proches du savoir scientifique. Les sciences modernes ont d’ailleurs pour origine les savoirs établis par des chasseurs-cueilleurs, des paysans, des marins, des mineurs, des forgerons, etc. Si la soif de connaissance propre à l’humain a fait ses preuves dans l’incessante activité d’exploration de Gaïa, en va-t-il de même pour l’appréhension du monde social ? Celle-ci, a-t-on souvent argué, est contaminée par la force des préjugés, des croyances naïves et de tout ce qu’on range un peu vite sous l’étiquette dépréciative du « sens commun ». Pourtant, ici encore, on peut montrer que notre histoire évolutive a contribué à rendre assez juste notre compréhension des comportements sociaux. Bref, les êtres humains ont tous une compétence de sachants, qu’il s’agisse du monde physique ou du monde social. La possibilité d’une « continuité entre la pensée « naturelle » et la pensée scientifique » (Piaget 1990 : 228) invalide tout systématisme dans le recours à la rupture épistémologique et amène à questionner le degré de pertinence de l’opposition emic vs etic, un topos de notre discipline.

Références :

Lévi-Strauss C. 1962. La Pensée sauvage. Paris, Plon.

Piaget J. 1990. in Jean Piaget et al. Morphismes et catégories. Neuchâtel, Delachaux & Niestlé.

Catherine-Marie Dubreuil (Anthropologue)

De l'antispécisme au wokisme: esquisse d'une comparaison, entre continuité et ruptures.

La convergence des luttes revendiquée par les "guerriers de la justice sociale", ou "justice social warriors", c'est à dire les wokistes, n'est pas sans rappeler l'exigence de "lutte globale", associée au militantisme antispéciste français dès les années 80. Ils ont en effet le même goût pour les remises en question, sociales, politiques, culturelles, au nom d'un engagement, en faveur de tous les dominés (antispécistes), de toutes les "victimes" (wokistes). Ils partagent l'écriture inclusive, le choix d'un militantisme polymorphe et ses conséquences, comme source de tiraillements et de rivalité entre les protagonistes. En particulier, la difficile cohabitation féministes /antispécistes, qui non seulement perdure mais s'est amplifiée. Un examen plus approfondi des revendications, des méthodes et des postures, semble indiquer que les points communs s'arrêtent là. Le positionnement par rapport au savoir, à la science, à la raison, est radicalement opposé: références incontournables pour les uns, propos subjectifs douteux pour les autres. Il n'est plus question de critique sociale mais de"déconstruction" systématique. Le souci obsédant de l'argumentation des antispécistes se heurte désormais au refus de dialogue et aux intimidations d'une partie de la sphère "vegan-woke", qui les considère comme des " hommes cisgenres, blancs, dotés d'un capital culturel et social important", et donc comme des complices du système victimaire qu'ils dénoncent.

Hugo Verrier, doctorant en science politique au Centre Émile Durkheim - Université de Bordeaux

Peut-on (encore) leur faire confiance ? Performativité et usages scientifiques des discours politiques

Pour donner suite à une enquête de sociologie visuelle et textuelle menée sur un corpus de professions de foi de candidats « LREM » aux élections législatives de 2017, je souhaite discuter l’intérêt d’une étude d’un discours a priori intentionnel : le discours politique. Celui-ci agit sous le coup de deux types de remarques, mettant à mal son objectivation scientifique. Une première remarque souligne la spécificité intrinsèque de la parole politique : agissant dans le champ de la représentation, celle-ci serait condamnée au fétichisme (Bourdieu, 1984). Une deuxième insiste sur le phénomène récent d’uniformisation des discours politiques, induit par la professionnalisation tendancielle du champ et le recours accru aux stratégies professionnelles de communication (Collovald, 1988 ; Demazière, Le Lidec, 2014). En faisant le choix de les prendre au sérieux, ma recherche considère les discours de propagande électorale comme des actes de lutte pour la définition de la légitimité politique (Agrikoliansky, 1994). Dès lors, il ne s’agit pas pour le chercheur de valider ou d’invalider les conceptions normatives du rôle de représentant que mobilisent les acteurs ; il s’agit au contraire de rendre compte, à partir de ces discours, de la volatilité de ces définitions légitimes, généralement proférées sur le mode de l’allant-de-soi, de l’évidence à faire perdurer ou advenir. Plus largement, je souhaite défendre qu’une exégèse aussi limitée nous renseigne, en parallèle, sur les évolutions dans le champ de la représentation, permettant de dépasser le discours des acteurs pris immédiatement.

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Serge Remy Ngaba, Université Pontificale Grégorienne – Rome, Italie

Théoriser l’activisme et l’alternance politiques au loin. Expertise militante et désidérabilité sociale chez des activistes camerounais en France

La présente communication analyse le niveau d’abstraction démontré par des activistes diasporiques camerounais engagés dans une lutte politique pour l’alternance politique au Cameroun, leur pays d’origine reconnu pour ses habitudes autoritaires. Pendant qu’un « sens commun » fait des milieux diasporiques contestataires africains des repères de chômeurs, d’illettrés, de sans-papiers en quête de papiers, ou des délinquants déguisés en réfugiés alors qu’ils sont en mal avec la justice de leur pays, une pénétration de ces milieux, par l’entrée des camerounais de France, bouscule ces certitudes premières. L’activisme, comme engagement politique sur les terrains du virtuel, des manifestations et d’empêchements tous azimut, devient une véritable politique. La nécessité d’une alternance, qui prend des sens communautaires et d’alternative, ou se réduit à une proposition partisane exclusive, est posée par des activistes ayant gagné en expertise militante. Se situant tous du côté de la justice sociale et démocratique (désidérabilité sociale), ils esquissent des théories fort intéressantes sur la conception de l’activisme et de l’alternance. L’hypothèse qui est engagée consiste à voir comment, loin d’être des écervelés, les activistes diasporiques camerounais de France élaborent des connaissances empiriques de l’activisme et de l’alternance selon leurs parcours migratoire et contestataire respectif. Méthodologiquement, la réflexion s’appuie sur sept entretiens semi directifs avec des activistes, l’observation directe d’une manifestation d’activistes contestataires tenue le 17 septembre 2022 à Paris, place de la République, et un suivi régulier des pages Facebook des activistes interviewés. Ces techniques de collecte de données ont été implémentées dans le cadre d’une recherche doctorale en cours de finalisation, portant sur la participation politique des camerounais de France.

 

 


mardi 16 mai 2023

Vers une redéfinition des frontières? (Annonce)

Séminaire De l'humain animalisé à l'animal humanisé

Mercredi 17 mai, de 8h30  à 10h30, Centre des Colloques Salle 3.06


Sergio Dalla Bernardina

 

L’imaginaire zoophile et l’ordre du monde.

 

Dans la vision du monde occidentale, ne serait-ce que sur le plan officiel, une frontière indépassable  sépare les humains des autres animaux. L’imaginaire  a toujours été plus souple : la mythologie et le folklore regorgent  d’histoires que la morale contemporaine qualifierait d’ « ambiguës » mettant en  scène sans pudeur des liaisons interspécifiques.


jeudi 30 mars 2023

Héraldique et noms d’hôtel

 

 

- Pourquoi avez-vous changé de nom à l’hôtel ?

-  « Le lion d’or» faisait un peu vieillot.

C’était pas mal, pourtant.  C’était même classique. Il y en avait partout, autrefois,  de « Lions d’or »*. Ça sonnait bien. Et c’était évocateur :

« Le lit où on dort ».

Que fait le lion, fier etépuisé, après son long périple sur les routes  de France et de Navarre ?

Il dort.

*Ainsi que de "Chevaux blancs", tout aussi inactuels aujourd'hui.

 



vendredi 3 février 2023

Le pont du diable et les frontières ontologiques

 

Le maître constructeur était en retard et demanda de l’aide au diable. « D’accord, répondit le diable, je vais t’aider, mais l’âme du premier vivant qui traversera le pont  m’appartiendra ». Le jour de l’inauguration, en premier, on fit passer  un chien. Dépité, le diable se jeta dans le fleuve et disparut.

À l'époque des faits, les humains, les chiens et le diable faisaient partie du même collectif.

lundi 23 janvier 2023

Des trains et des chats

 

L’histoire du chat coupé en deux à la gare de Montparnasse pour des raisons de ponctualité, atroce dans sa froide banalité, a la puissance d’un récit mythique. J’y reviendrai.

samedi 21 janvier 2023

Quand on n'a que l'amour (scènes émouvantes de tendresse ordinaire )