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samedi 31 octobre 2026

Chasse aux sorciers au cœur des Dolomites (patrimoine mondial de l’Unesco).


La bonté est de retour ! Je parlais l’autre jour de ce négociant des Alpes de Vénétie pris à parti par les villageois (pas la collectivité dans son ensemble, la mairie a blâmé le commerçant alors que la paroisse a pris sa défense) pour avoir décoré une vitrine en style Halloween. En réaction à ce projet « sataniste et blasphématoire » des initiatives ont surgi : dans un bar du coin, pour fêter la Toussaint,  la gérante a offert des sucreries et même des récompenses en argent aux enfants qui récitaient une prière.

Je rappelais, il y a longtemps le célèbre article où Claude Lévi-Strauss commente la controverse suscitée à Dijon, en décembre 1951, par la condamnation et la mise à mort symbolique d’une effigie du Père Noël. Les autorités religieuses voyaient  dans ce vieillard rouge-vêtu l'incarnation d’une tradition païenne et commerciale. 

Le monde a changé : 75 années plus tard, les gestionnaires de l'orthodoxie religieuse ne manquent toujours  pas, mais  les défenseurs des traditions païennes ne sont plus exactement les mêmes**

* « Le Père Noël supplicié », Les Temps modernes, n° 77, mars 1952, p. 1572-1590. Paris : Éditions Gallimard.

** Dans ce cas spécifique, il faut bien le préciser.  

mercredi 28 octobre 2026

Faut-il déboulonner Charlie Brown ?


 

À Santo Stefano di Cadore, dans les Alpes de Vénétie, un commerçant réputé pour ses vitrines qui célèbrent chaque année les changements de saison a créé une joyeuse installation inspirée de la fête d’Halloween. Quelques jours après l’inauguration, des habitants scandalisés l’ont pris à partie, l’accusant d’introduire dans la vallée des traditions outre-Atlantiques et de diffuser le satanisme.

Je m’en souviens clairement. C’était aussi dans les Alpes, juste un peu plus bas. Je n’avais pas plus de sept ans. Charlie Brown, à l’époque, était un parfait inconnu. Je creusais des trous dans de gros potirons appelés « zucche barucche »* - opération difficile à cet âge, parce qu’on finissait immanquablement par se couper. J’en tirais de jolies têtes de mort. J’insérais une bougie dans le creux, je l’allumais et je déposais l’épouvantail sur le muret qui longeait la rue. Je me cachais tout près pour surveiller les réactions des rares passants. Très courtois, ils faisaient semblant d’être terrorisés.

Je n’étais évidemment pas le seul à pratiquer ce rituel de fin d’automne. Je ne le savais pas, mais cette coutume venait de pratiques préchrétiennes, typiques de la civilisation rurale, visant à saluer le retour périodique des morts et, en même temps, à repousser les esprits maléfiques (je simplifie beaucoup).

Morale : on n’a pas le droit de boycotter Halloween au nom des traditions européennes.

Et « sataniste »… c’est celui qui le dit qui l’est.

* Ça vient du latin et ça veut dire « potirons à verru7es ». Mais j'ai un doute quant à la variété de potirons que nous utilisions. Les miens étaient plus clairs que la "zucca barucca" - appellation  dialectale itali66anisée - et avec une peau moins coriace.

dimanche 23 août 2026

Loups de proximité(3). Sauvetages miraculeux

 


   
« Cappuccetto Rosso », dans I miracoli di Val Morel. Planche n° 27

 

(Suite et fin) Je reviens à Dino Buzzati. Dans I miracoli di Valmorel, collection de 39 micro-récits illustrés, Dino Buzzati invente des ex voto dédiés à la sainte protectrice de la vallée et relatant des sauvetages miraculeux (délivrance d’une jeune fille enlevée par un démon, libération d’une esclave des Maures, sauvetage d’une femme chutant d’une maison en flammes, protection de Cappuccetto Rosso contre le loup…).

J’y pense à propos de l’histoire de Yoghy qui, ne sachant à quel saint se vouer faute de connaissances en la matière, fut croqué impitoyablement. La belle-fille du propriétaire du petit chien, en revanche, qui avait rencontré le loup quelques jours auparavant, put bénéficier du secours de la Sainte* - Valmorel ne se trouvant qu’à quelques kilomètres à vol d’oiseau du lieu du forfait.

« Elle se dirigeait vers les poules et le cheval, raconte Monsieur Zago, lorsqu’elle l’a trouvé derrière elle. Il l’a suivie jusqu’à la maison sans l’agresser ; heureusement, elle a réussi à se mettre à l’abri. »

De quoi en tirer un 40e ex voto.

* C’est juste mon hypothèse.


jeudi 30 juillet 2026

« La vertu est science ; le vice est ignorance ». Le rôle émancipateur des défenseurs des loups

 


Moutons arriérés croyant encore à l’histoire du Grand Méchant Loup.

 

Pas trop d’idées ce matin. Je reviens donc sur mon marronnier estival. Dans la presse régionale, je tombe sur un article commentant le désarroi des éleveurs face à la prolifération des loups dans les Alpes de Vénétie. Il s’appelle “ Abattez les loups, sinon ce sera un désastre ». Des agriculteurs furieux après les dernières hécatombes »“. L’article reporte le point de vue d’Alberto Morandi, propriétaire d'une exploitation agricole dans la province de Padoue, qui emmène depuis trente ans près d'un millier de moutons à l'alpage :  « Soit le problème du loup est résolu, soit nous allons au-devant d'un désastre, car des dizaines d'exploitations agricoles décideront de cesser leur activité. » En moins d'un mois, il a subi trois attaques : 20 brebis ont été déchiquetées, 13 blessées et 50 dispersées. Et cela, bien qu'il ait respecté le protocole consistant à installer chaque soir une double clôture électrifiée, le troupeau étant protégé par trois chiens de garde. La dernière attaque remonte à dix jours, le 19 juillet.« On fait constamment la leçon aux éleveurs et on les fait passer pour des gens peu professionnels. »

Ça alors. Mais de quels loups parle-ton ? J’étais persuadé que la peur du loup n’était que l’héritage d’anciennes croyances irrationnelles, de fantaisies rétrogrades fustigées par les porteurs de la légitimité scientifique (pour utiliser une formule à la Bourdieu)*. Je cite au hasard :

  “« Le loup et les peurs irrationnelles » (…) L’ignorance, la cupidité et l’égoïsme entrent pour beaucoup dans l’agitation irrationnelle qui accompagne le retour, timide d’ailleurs, du loup dans les forêts vosgiennes. (…) « La vertu est science ; le vice est ignorance », disait Platon. C’est bien de cela qu’il s’agit : le loup, mais aussi l’ours, le lynx, la chauve-souris, les rapaces, les insectes etc. sont victimes d’obscures superstitions véhiculées par les fantasmes de l’imaginaire, par des réminiscences ancestrales scientifiquement infondées, mais bien ancrées dans l’inconscient collectif, et souvent reliées aux manifestations du Malin ou à toute autre puissance délétère. Comment se débarrasser de ces croyances ? Une psychanalyse collective semblant exclue, il faut, comme bien souvent, être patient et éduquer, inlassablement”. (Dominique Pernot, Ancien président d’Alsace-nature - Dernières Nouvelles d’Alsace, 3 mars 2014 https://www.dna.fr/environnement/2014/03/01/le-loup-et-les-peurs-irrationnelles?utm_source=chatgpt.com

Et pour rester dans les alpages où pâturent les moutons de Monsieur Morandi, voici le point de vue prophétique de Stefania Ganz, biologiste et adjointe à l'environnement de Belluno, dans un numéro de l’hebdomadaire L’amico del Popolo de 2018: « Le loup ne devrait pas faire peur à l'homme, il n'y a aucune raison. Les éleveurs devront s'adapter. C'est possible. »

Même appel au réalisme chez Pierre Rigaux, « militant français pour l'écologie, la cause animale et l'abolition de la chasse », qui dans ses conférences se démène pour  « démystifier beaucoup de choses qui relèvent du fantasme. »   « On entend dire (...) qu'il décimerait les troupeaux (...). Il faut regarder la situation d'un point de vue quantitatif (...), on se rend compte que les choses peuvent, en grande partie, être évitées.

Bref, chers éleveurs, nous  comprenons votre désarroi, bien entendu, parce que nous sommes des êtres sensibles (plus que vous, d’ailleurs, qui élevez des non-humains pour les amener à l’abattoir).

Cependant - espèce de troglodytes - assurer la cohabitation entre le loup et l'agneau est ce qu'il y a de plus élémentaire :  il n’y a qu’à …

*  Je mens. Cette arrogance scientiste réduisant à des préjugés ataviques les doutes des éleveurs quant à la possible cohabitation du bétail et des loups fait l’objet de mes critiques depuis une vingtaine d’années voire plus.

jeudi 9 juillet 2026

Ceci n'est pas un signe (ce qu'un bulot vide veut dire)

 


Bulot polysémique, plein et vide à la fois.

 

On connaît la joie inaugurale suscitée par la première gorgée de bière. On prête moins d’attention à la déception que l’on éprouve en découvrant que la dernière cerise était abîmée ou que la dernière noisette était vide.

Ce qui gêne, dans ce genre d’expériences, n’est pas seulement l’interruption inattendue d’un plaisir programmé. C’est que ces contretemps, en raison de leur pouvoir allégorique, se présentent comme des signes, des présages.

 

Nous constatons l'accident (« Un pagure dans le dernier bulot ? Que veut-il me communiquer? »). Après une brève pause divinatoire nous nous disons : « Enfin, on n’est plus au Moyen Âge ! » Ce qui nous permet de passer à autre chose.*

 

* Ce « nous » est très arbitraire, je le reconnais. Je parle de ceux, d’entre nous, qui n’ont pas réussi à se débarrasser, malgré les progrès de la pensée rationnelle, du vieux schéma « analogiste » qui alimente les superstitions.


 

mardi 7 juillet 2026

Pyromanes d’antan

 

Jules Breton, La Fête de la Saint-Jean, 1875, musée des Beaux-Arts de Philadelphie.

L'autre jour, dans un charmant bourg des Monts d'Arrée, nous étions sur le point d'allumer un barbecue*. Puis, par prudence, nous y avons renoncé.

- Tu imagines ? On repère la fumée et on va nous mettre en taule.

-  Mais autrefois, on pouvait.

-  Oui, autrefois, on pouvait.

Il est bien connu, d'ailleurs, qu'à cette époque de l'année les Bretons allumaient les feux avec une certaine désinvolture. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Wikipédia : « Les feux de le Saint Jean étaient appelés "Tantad", en Breton. En 1875, la revue La Terre Sainte décrit ainsi la fête de la Saint-Jean à Brest :

 « À Brest la Saint-Jean a une physionomie particulière et plus fantastique encore que dans le reste de la Bretagne. L'heure venue, trois à quatre mille personnes accourent sur les glacis : enfants, ouvriers, matelots, tous portent à la main une torche de goudron enflammée, qu'ils agitent avec violence. Au milieu des ténèbres de la nuit, on aperçoit des milliers de lumières mobiles qui courent, décrivent des cercles, scintillent et embrasent l'air par d'innombrables arabesques de flammes ; parfois, lancées par des bras vigoureux, ces torches s'élèvent en même temps vers le ciel, et retombent en gerbes d'étoiles sur le feuillage des arbres. Une foule immense de curieux, attirés par l'étrangeté du spectacle, circule sous cette rosée de feu. Quand le roulement de rentrée se fait entendre, la foule reprend le chemin de la ville, le calme se rétablit, tandis que sur les routes de Saint-Marc, de Morlaix et de Kérinou, on voit des torches fuir en courant, s'éteindre successivement comme les feux follets des montagnes. »

La commune voisine de Plougastel-Daoulas avait aussi des coutumes originales pour la fête de la Saint-Jean : le journal L'Ouest-Éclair écrit le 25 juin 1900 :

 « La côte de Plougastel offrait hier soir, à la nuit tombée, un bien curieux aspect. Çà et là de longues gerbes de flammes montaient vers le ciel. C'étaient les feux que, par suite d'une antique coutume, on allume chaque année en Bretagne, en l'honneur de la Saint Jean. Du haut du cours Dajot, du port de commerce et de la place de Kerjean-Vras, le spectacle était féérique ! Aussi, nombreux étaient les Brestois qui s'attardaient pour jouir de ce spectacle pittoresque. À Brest même, au Gaz, au Pilier-Rouge, à Lambézellec et à Saint-Pierre-Quilbignon, des feux ont été allumés et des groupes joyeux se sont formés pour danser de gaies farandoles. ».

 * Sans être, pour autant, des masculinistes. 

mercredi 1 juillet 2026

Le folklore à l'époque de la cancel culture

 

John Hassall : Le Petit Chaperon rouge (Little Red Riding Hood )

J'ai fait un cauchemar. Après avoir pris la direction d'une revue consacrée à l'environnement, les aliens s'emparaient de la rédaction d'un périodique consacré à l'imaginaire. Trouvant que le folklore colportait des contenus moralement discutables (présentant comme naturelles, par exemple,  les asymétries  de genre et sociales), ils décidaient de les remplacer - mais petit à petit, sans faire de vagues - par des histoires édifiantes et politiquement correctes.

Dans mon rêve, je me suis mis à crier : « Mais alors, si on se met à censurer la pensée, mon travail n'a plus de sens! »*

On m'a répondu : « C'est vrai, ton travail n'a plus de sens. Et, en tout cas, ce n'est pas toi qui décides! »

* Dans les rêves on a tendance à dramatiser. 

mardi 21 avril 2026

Les loups sont revenus (6). Frissonnons dans les bois puisque le loup est-là

    Pascale de Senarclens, Crime Board, extrait  de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

(Suite) L’ethnologue Grégoire Mayor (« Derrière les feuilles, derrière le masque : petite enquête sur la recherche et la peur ») nous raconte avec grâce l’histoire de ses rapports avec la figure du loup -  de l’époque de son enfance, quand son frère appelait le loup au téléphone pour lui dire de venir embarquer son petit frère (il lui donnait même l’adresse de la maison…), jusqu’à l’actualité, où cette image envoûtante a été remplacée par celle du loup réel, qui passe désormais dans les villages pour kidnapper les  moutons.

Le retour du loup, nous explique Grégoire Mayor, a laissé sa trace dans les Tschäggättä du Lötschental, ces « créatures qui hantent durant la période du carnaval les paysages alpins du Haut-Valais ». Absent de la tradition locale, le personnage du loup a fait son apparition dans le cortège en 2023. « La gueule du loup était inquiétante, avec sa bouche grande ouverte, ses crocs saillants, sa langue d’un rouge éclatant et ses yeux d’un jaune vif. Cette expressivité contrastait avec la douceur et l’élégance d’un costume très travaillé, camaïeu de gris et de noir. » Un portrait double face, finalement, évoquant à la fois la brutalité réelle du loup et la bonne réputation dont il bénéficie aujourd’hui.

Je rappelais au départ l’angélisme qui accompagne les représentations officielles du loup. C’est un angélisme qui considère les anciens attributs de ce carnassier emblématique comme des épiphénomènes, des « croyances », des stigmates injustifiés. Certaines voix se lèvent, cependant, pour nous rappeler les aspects sanglants du style de vie de ce canidé sauvage réhabilité. En jouant sur le parallélisme entre prédation « naturelle », pour ainsi l’appeler, et prédation sexuelle, Pascale de Senarclens, artiste interdisciplinaire (« Crime Board »), met sous nos yeux, à côté d’une férocité humaine qui n’a plus d’alibi (justifier ses intempérances par l’instinct ou la passion a perdu toute efficacité), la férocité animale que nous aurions tendance à banaliser (et parfois même à sanctifier : « Crime Board, écrit-elle, est issu de ce tissage entre proies et prédateurs, domestiques et sauvages, massacres banalisés en tout genre. Parce que la brebis et moi, nous avons de la peine à attirer l’attention sur les meurtres qui traversent notre histoire, alors je me permets de demander, en notre nom à toutes les deux, pourquoi la grandeur du loup sauvage émeut-elle davantage les foules que le ventre déchiqueté de la brebis ? »

Je comprends le parallélisme, tout en me demandant si ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence du loup à l’égard des brebis et ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence des hommes à l’égard des femmes appartiennent à la même catégorie. De toute façon, force est de constater que leur argumentaire, comme je viens de le suggérer,  est souvent le même : « La prédation… c’est naturel ».

Clôt l’ensemble un article un peu dingue, consacré à la « fonction sacerdotale du loup » (« Sacrés loups et loups sacrés. Une compassion à géométrie variable »), où l’auteur cherche à montrer que, si les grands prédateurs sont de retour, c’est pour remplir une fonction sacrificielle. S'ils sont  bien accueillis chez nous - hypothèse encore plus farfelue que la précédente - ce n'est pas en dépit de leur férocité (« on ne fait pas d’omelettes, etc. »), mais en raison de leur férocité (« frissonnons dans les bois, tant que le loup est-là »). Inutile de préciser que je partage intégralement ce point de vue (suite et fin).

lundi 13 avril 2026

Les loups sont revenus (4) - Mais pour nous aider à nous repenser


Je continue avec ma description détaillée de « Présences, les loups sont revenus ». Cette parution permet de faire le point sur ce qui se dit actuellement autour d’un prédateur qui, après avoir connu un grand succès, est peut-être en train de perdre une partie de sa popularité.

(Suite) La contribution de Lionel Gauthier (géographe, conservateur du musée de Léman) compte parmi les plus amusantes. L’auteur remarque la forte présence du loup dans la chanson française, qu’il explique d’une manière ingénieuse : « Agréable pour une oreille francophone, le son “ou” n’est probablement pas pour rien dans le succès du loup dans les chansons. D’autant qu’il permet des rimes avec des mots prisés par les paroliers comme “beaucoup”, “partout”, “surtout”, “jaloux”, “doux”, “nous” ou “rendez-vous”. Il y a fort à parier que le loup serait moins présent dans la chanson si le français avait conservé “leu”, l’ancienne forme du mot disparue au XVIe siècle. » L’article insiste sur les usages métaphoriques de la figure du loup et cite toute une série d’exemples de recyclage symbolique, allant de Charles Trenet et Johnny Hess à IAM, en passant par Gilbert Bécaud, Renaud, Serge Gainsbourg…

Quant à Gainsbourg, capable de construire des chansons sur des sonorités « particulièrement désagréables pour une oreille francophone » (Exercice en forme de Z, par exemple), l’argument du « ou » est peut-être moins déterminant dans son cas. Gainsbourg dévorait avec nonchalance toutes sortes de sonorités.

Dans son article précis et panoramique (« Cohabitations en mouvement : vivre avec le retour du loup dans les territoires de montagne »), la géographe Liane Chanteloup (Université de Lausanne) reconstitue la révolution engendrée par la réapparition du loup dans les vallées alpines. Elle commence par un constat qui déplace les termes du débat manichéen opposant les « lycophiles » aux « lycophobes » : « La conflictualité liée au retour du prédateur relève moins d’un affrontement direct entre humains et loups que de divergences entre humains dans leurs manières, notamment, de concevoir et de pratiquer la montagne. » La géographe montre ensuite à quel point, dans différents domaines (chasse, pastoralisme, etc.), les loups « perturbent », obligeant à une reconfiguration du système alpin. J’apprécie l’objectivité de cet article, capable de reconnaître, sans les hiérarchiser, la pluralité des « lectures » - des manières de lire le retour du loup - et leur légitimité.

 Et je suis jaloux parce que, personnellement, même si je fais de mon mieux, j’ai du mal à ne pas laisser transparaître mes préférences. Je lis la phrase : « Vivre avec le loup, c’est accepter que la montagne ne soit pas un musée figé, mais un espace vivant où cohabitent différentes formes de vie. Cet animal n’est pas une fatalité : il peut devenir une chance de réapprendre la réciprocité -  avec les animaux, avec les humains, avec le territoire habité. »

Je me dis alors : « C’est vraiment comme ça, la prophétie est en train de se réaliser : le loup, effectivement, dormira avec l’agneau. Il est déjà en train de le faire, d’ailleurs, séparé de l’agneau seulement par un filet électrifié. Le processus est irréversible, mieux vaut en apprécier les aspects positifs, qui ne manquent pas. ». En même temps, je pense : « La gestion pratique et symbolique des espaces naturels, qui appartenait autrefois aux “indigènes”, aux gens du coin, leur a échappé. Désormais, chacun - le touriste, le skieur, le néo-druide ou la néo-chamane - se sent légitime pour exprimer une opinion sur la présence du loup en montagne. »

Je sais bien que tous les acteurs sociaux sont porteurs d’une vision du monde légitime (puisque c’est la leur) et qu’il ne s’agit pas de la juger, mais de la comprendre*. Le bel article de Liane Chanteloup nous aide à saisir, sur un ton optimiste, la complexité de ces voix discordantes.

* Le propos que je tiens ici n’est pas celui d’un anthropologue, mais celui d’un acteur social parmi tant d’autres. 

jeudi 26 mars 2026

« Les loups sont revenus ». (2) (Ils reviennent, mais ils ne sont plus les mêmes).

 

Ambroise Héritier. Lieu de tous les fantasmes. Petit tableau subliminal. Acrylique sur carton toilé, 2025. Extrait de Présences. Le loups sont de retour, p. 65

(Suite) Voici donc les éléments de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026) que j’ai annotés au cours de ma lecture (autant de suggestions qui mériteraient d’être reprises pour agrémenter ce blog) :

Dans l’article de Nicole Reynaud Savioz, archéozoologue, j‘apprends que si nos chiens d’appartement ont la chance (discutable) d’être chez nous, allongés comme des maharajas sur nos canapés, ce n'était pas en raison de leur spécificité. D’autres « carnivores commensaux à caractère anthropophile », comme par exemple le renard et le coyote,  auraient pu les remplacer sans problème. J’apprends  aussi qu’un des facteurs qui ont contribué à la domestication du loup (animal « ubiquiste » devenu chien par la suite) est probablement l’allaitement féminin : des femmes des chasseurs-cueilleurs auraient donné le sein à des petits non sevrés « pour des raisons sociales (source de prestige) rituelles (sacrifice) par affection, dans le but de les apprivoiser, voire pour toutes ces raisons à la fois ». Je découvre au passage le fonctionnement de l’ocytocine, protéine contenue dans le lait qui corrobore le lien affectif  et qui a permis, dans ce cas, d’attacher à jamais des humains à des non humains.

La contribution d’Alexandre Scheurer, Photographe naturaliste et historien de l’environnement,  montre, preuves à l’appui, l’évolution à géométrie variable de la dangerosité du loup (craint, parfois, en dépit de sa faible agressivité à l’égard des humains). Cette agressivité serait une variable historico-géographique. Sous l’Ancien régime elle  était très prononcée en France, alors qu’en Suisse, à la même période,  elle était presque négligeable. (Je pense, au passage,  à l’usage qu’on aurait pu faire de cette  information « zoo-ethnique »  à l’époque où la psychologie des peuples était une discipline à la mode).

L’écrivain et critique littéraire Jérôme Meizoz signale la valeur stratégique des toponymies vernaculaires, réceptacles d’une créativité alternative de très longue durée (par ces temps d’homologation culturelle et de cancel culture, je trouve ce rappel très salutaire). En s’appuyant sur le site d’Henry Suter,  Meizoz nous rappelle la fréquence des lieux-dits alpins formés à partir du mot « loup » et de ses variantes. Sa longue liste ( 76 occurrences) nous permet de déduire que,  même si les loups suisses étaient plus gentils que les français  (ce n’est pas lui qui le dit, j’extrapole) ils étaient suffisamment inquiétants pour qu’on marque par des lieux-dits leur présence sur le territoire.

Federica Tamarozzi contribue à la complexification de l’image du loup montrant aux lecteurs la large palette des représentations  convergentes, conflictuelles et contradictoires qui lui sont associées dans le vaste monde. L’Église aurait joué un rôle important dans l’homogénéisation de ces représentations bariolées : « En réalité, la naissance de la figure du grand méchant loup est bien plus récente que ce qu’on pourrait croire, elle ne remonte pas à la nuit des temps mais à la diffusion de écrits chrétiens au Moyen Âge et surtout aux interprétations populaires de l’Église transformant le loup en topos littéraire ». Derrière la figure du  « Grand méchant loup », se cacherait donc l’Église, ce « Grand Big Brother » qui - nous avons tendance à l’oublier - a formaté la pensée occidentale pendant presque deux millénaires. Très riche dans ses références, l’article fait état de la fréquence avec laquelle, à partir des année 1950, le loup, réhabilité, a été « squatté » pour lui faire dire n’importe quoi (et notamment des propos sains, moraux et sympathiques). Parallèlement, certains emplois vernaculaires de la figure du loup (et nous revenons là au thème de la cancel culture), tendent à disparaitre, comme ceux qui ont trait à la sexualité et présentent le loup, sur le plan symbolique, comme une métaphore animale du  « mari idéal ». Je partage  la conclusion de Federica Tamarozzi, qui s’interroge sur l’opportunité d’oblitérer ces contenus politiquement incorrects  et se demande par quoi ils seront remplacés. (À suivre)

 

samedi 7 février 2026

Ruralités inactuelles (donc ringardes ?) : le retour des vaches et l’émotion des paysans

 


J’ai une amie qui prétend avoir rencontré Angela Nardo Cibele. « Elle était en maison de retraite, une dame très affable et distinguée, j’en garde un très bon souvenir ». Le problème est que la Zoologia Popolare Veneta publiée par la folkloriste vénitienne date de 1887.   Si Angela Nardo Cibele était encore vivante cent ans après la parution de son ouvrage, sa notoriété serait planétaire.  

Parcourir son livre, qui remonte à une époque où on commençait à pressentir l’ « homologation culturelle » qui se profilait à l’horizon*, nous oblige à constater la puissance imaginative des cultures populaires (j’y reviendrai). Elle nous oblige aussi à reconnaître l’intensité du lien entretenu par las ruraux de l’époque avec leur bétail, dont la perte n’aurait pas pu être compensée par un simple remboursement financier :

« Dans le Cadore, le jour de printemps où les vaccies (vaches) vont à l’herbage, ou mangent pour la première fois le foin dans la prairie, on les asperge d’eau bénite. Les vaches rentrent à l’étable à la fin du mois d’août. Il serait impossible de décrire l’émotion des paysans le jour où elles reviennent de la montagne, pourvu qu’aucun malheur ne les ait frappées. Ils sont si pénétrés de l’importance de cet événement qu’ils ne songent même pas à se nourrir, bien qu’épuisés par les travaux des champs. Beau est l’instant où le troupeau fait irruption, bondissant, dans la vaste cour de la ferme, précédé de la bête la plus âgée, qui l’a guidé sur le chemin et qui fait joyeusement retentir la cloche suspendue à son cou. La famille, vieux et jeunes réunis, se tient à l’écart, et à l’apparition des bêtes il y a un moment d’ivresse, durant lequel les visages s’animent, les bras se tendent dans un élan de joie, et les voix des grands et des petits se mêlent en un seul cri. Puis, l’une après l’autre, dans un ton d’émerveillement et de reconnaissance affectueuse, les bêtes sont caressées et appelées par leur nom par les mains des paysans, qui font résonner dans l’air leurs aimables appellations (…).
Je ne puis décrire le charme de l’une de ces scènes simples, goûtée sous le dernier rayon de soleil d’un beau crépuscule d’été. »

Quant aux noms des vaches, ce sera pour la prochaine fois.

 

* Zoologia Popolare Veneta Specialmente Bellunese. Credenze, Leggende E Tradizioni Varie,

** La formule est pasolinienne. Aujourd’hui on parle de globalisation.

vendredi 9 janvier 2026

L’importance de s’appeler Mirra

 

Giotto, 1303, l'Adoration des Mages

L'actualité m'inquiétant pas mal, je préfère rester encore un peu dans l'univers suspendu de la pensée folklorique.

« Après les Rois, les jours rallongent et les fêtes s’en vont ». Qui sont les Rois ? Autrefois tout le monde le savait. Mais aujourd’hui ?  Cela mériterait un sondage*.

Drôles de dons, en tout cas, ceux que les Mages ont apporté à l’enfant Jésus. De l’or, pour marquer sa royauté. De l’encens, pour symboliser sa nature divine. Et de la myrrhe, pour lui rappeler que, tout en étant divin, il faisait lui aussi partie du genre humain et, par conséquent,  il était censé mourir. Oui, parce que la myrrhe, dans ces régions-là,  était utilisée pour les rituels funéraires.

Je connais quelqu’un dont la grand-mère s’appelait Mirra, c’est à dire  Myrrhe. Loin de venir de Palestine, elle était originaire du lac de Garde, la région de Roméo et Juliette.  Pourquoi ses parents lui ont-ils affublé un prénom si engageant ? Allez savoir. On aurait tendance à penser  que, lorsqu’on s’appelle Mirra, la vie sera une succession d’événements funestes. Je me suis renseigné.  Il semblerait que, dans la vie de Mirra, l’agencement des malheurs  n’a pas été la note dominante**. J’en déduis que son prénom pieux a dû la protéger. 

*Je ne suis pas nostalgique de l’époque où tout le monde connaissait Gaspard, Melchior et Balthazar. Cela ne m’empêche pas de constater la désintégration rapide d’un imaginaire chrétien  qui nous a accompagnés pendant deux millénaires.

**Même si les souffrances, dans cette "vallée de larmes", n'épargnent personne.

vendredi 26 décembre 2025

Des bonds partout

Santons Denizou, Âne Debout, 7cm

Pourquoi l’âne est la seule bête qui ait la faculté de rire.

« Quand l’âne de l’étable prit conscience de la grande chance qu’il avait eue de voir naître Jésus, une telle allégresse s’empara de lui qu’il en devint comme fou : il se mit a sauter et à faire des bonds de joie partout. Jésus voulut le récompenser d’avoir manifesté tant de bonheur, et il lui donna le pouvoir de rire, don qu’aucune autre bête ne possède ».

(Récit étiologique recueilli auprès d’Elvira Messeguer à Barcelone, en 1918). Extrait de Joan Amades, L’origine des bêtes, Petite cosmogonie catalane, Traduit et présenté par Marlène Albert-Llorca., éd. GARAE/HESIODE, 1988, p.  230

vendredi 5 décembre 2025

Le retour de Saint Nicolas



C'est la nuit du 5 décembre. Saint Nicolas se présente tout seul.

- Et l'âne?

- Eh l'âne, hélas  ... Les loups ... Mais c'est bon pour la biodiversité.

mercredi 26 novembre 2025

Réenchanter le monde à l’époque du tournant ontologique

 


C’est la nuit entre le 5 et le 6 décembre. Deux existants non humains de catégories différentes mais appartenant au même collectif entrent dans la chambre*. Allongés sur des artefacts, de jeunes humains se trouvent dans un état modifié de la conscience du monde extérieur (sans perte de la réception sensitive), accompagné d'une diminution progressive du tonus musculaire. Le non humain anthropomorphe sort de son dispositif des parallélépipèdes de tailles différentes enrobés dans du papier recyclé. Sur le bord de la fenêtre deux contre-dons d’ordre alimentaire les attendent**.  Donnant libre cours à leur activité sensorielle, ils les consomment sur place.

- Pas mal cet existant biotique issu du raisin.

- Le mien n’était pas mal non plus.

Ils parlent doucement, de peur que les enfants ne se réveillent.

* Maitrisant mal ces nouvelles classifications, un doute me saisit : est-ce que les saints rentrent dans la catégorie des esprits ou celle des humains?  J'aurais tendance à choisir la première option.

** La scène doit se passer dans les Alpes orientales, ou en Autriche, où pour remercier  de leur visite Saint Nicolas et son âne, il était coûtume de leur offrir un verre de vin et une bouchée de foin.

lundi 17 novembre 2025

Porter la fourrure, pas si bête que ça

 

Le 17 novembre, c’est la Saint-Élisabeth.

En cherchant une inspiration pour mon billet d’aujourd’hui, je suis tombé sur le dicton suivant :

« À la Sainte-Élisabeth, tout ce qui porte fourrure n’est point bête. »

L’adage me semble un peu trop affirmatif, mais il ouvre plusieurs pistes de réflexion et pose une véritable problématique. Cela mériterait au moins une table ronde.




samedi 24 mai 2025

Le Bon Sauvage et le Mauvais

 

École de Gand et Bruges, débuts du XVIème siècle

Je m’aventure dans les méandres du Musée ethnographique de San Michele all’Adige. J’entre dans la salle consacrée à l’homme sauvage dans l’imaginaire alpin.  C’est une figure qui évolue dans le temps. Une légende décrit la sagesse prêtée à ce personnage à l’époque de la Renaissance.  Je comprends tout de suite qu’elle ne se réfère pas à l’image que je viens de regarder.

samedi 26 avril 2025

Imprintings


  Bushmen - San - Peinture rupestre représentant des figures humaines des montagnes du Drakensberg,

Nous passons notre temps à interpréter notre prochain (notamment lorsqu'on est anthropologue ou psychanalyste)  mais nous n’avons pas envie, parfois,  que notre prochain  nous interprète. Nous   cherchons  alors à brouiller les pistes.  C’est un vieux réflexe de l’époque où  nous étions des proies, peut-être.

J’y pense en lisant le passage suivant d’un ouvrage récent de Philippe Pesteil. En faisant dialoguer les  sciences cognitives avec des classiques de l’anthropologie il nous parle des empreintes, du Merveilleux,  des chasseurs-cueilleurs, du folklore, de Gargantua et  Saint Martin, des récits étiologiques et des savoir-faire vernaculaires  :

« Quelles que soient les hypothèses privilégiées pour retracer l’anthropogénèse (charognard, chasseurs, collecteurs …), le repérage et l’interprétation des empreintes demeurent une interrogation légitime. Les paléoanthropologues n’ont pas encore déterminé à partir de quelle époque les hominidés ont pu et su interpréter des pistes ». p. 161 (Philippe Pesteil, Pour une anthropologie de l’empreinte. Approche cognitive et phénoménologie d’une forme. Éditions Mimesis, 2024, p. 161).

vendredi 7 mars 2025

Des territoires et des terres rares

 


En matière d’alimentation animale, manifestement, Phèdre avait une bonne marge de progression. Sur l'arrogance des puissants, en revanche, il avait les idées très claires.

 

LA GÉNISSE, LA CHÈVRE, LA BREBIS ET LE LION.

 

« S’associer avec un puissant n’est jamais sûr ; cette fable va prouver ce que j’avance.
La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse ; les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première ; parce que je m’appelle Lion ; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort ; quant à la quatrième, malheur à qui la touche ! »
 

C’est ainsi que, par sa mauvaise foi, il resta seul maître du butin ». (Fables, Livre I)

 

Est-ce que la génisse, la chèvre  et la brebis, en acceptant le deal,  arriveront à sauver leur peau ? C’est tout ce qu’on peut leur souhaiter.