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mercredi 30 septembre 2026

Le « drame cynégétique» (autour de la mort animale)

 

 

Julien l’hospitalier tuant un cerf en toute sérénité, car la naturalité du geste - je cite - « contribue à garder intact le patrimoine génétique de son espèce ».

Mon ouvrage est sorti il y a un mois. Il est consacré au monde des chasseurs. Ce monde réagit, parfois, aux travaux des anthropologues. Cela viendra, peut-être, mais pour l’instant, je n’ai pas reçu la moindre proposition d’intervenir ou de débattre. Aucun compte rendu dans les revues du secteur. C’est comme si mon bouquin ne méritait pas d’être signalé.

Mes propos ne correspondent pas forcément à ce que le chasseur déclare lorsqu’un anthropologue l’interroge. Et ils ne correspondent pas non plus à ce que la presse progressiste aime entendre*. Je continue donc ma campagne publicitaire sur ce blog très confidentiel, adressé principalement aux algorithmes et aux robots :

« Le drame cynégétique (autour de la mort animale) 

Si l’on croit les chasseurs qui, dans leurs déclarations publiques, se sentent de plus en plus obligés d’argumenter, les plaisirs de la chasse portent notamment sur le contact avec la nature, sur la satisfaction de voir travailler son chien, sur la beauté du geste sportif  …  Aujourd’hui, même la régulation du gibier fait partie de leurs motivations.  Et la mort de l’animal est considérée comme un aspect secondaire, une triste nécessité, ou une conséquence naturelle de l’acte de prédation.  Oui, parce que l’être humain, dans la logique du chasseur contemporain, est un prédateur parmi les autres. Un prédateur responsable, qui veille à la multiplication de ses proies. Ce qui est de plus en plus vrai, je crois. Mais les témoignages historiques que j’ai pu recueillir - j’en ai une belle collection - montrent une évidence que la mise en écologie du discours du chasseur tend à masquer : au cœur du plaisir de chasser il y a le spectacle excitant de la mort animale. Plaisir de la poursuite, certes, mais aussi de la mise à mort, avec toutes ses implications visuelles et sonores, concrètes et fantasmatiques. C’est un plaisir qui trouve/trouvait sa possibilité de réalisation dans le cadre d’un système de représentations, à savoir d’une convention, d’un scénario, d’une partition à réciter, d’un rôle à jouer - ce que j’avais qualifié, au début de mes recherches, de « drame cynégétique ». Drame au sens étymologique : mise en mouvement, agencement de séquences, narration. Le chasseur poursuit et met à mort sa proie sous la protection d’un récit collectif. Une trame tissée dans la longue durée et légitimée par la tradition soutient sa rêverie et autorise son action. (Extrait de L’invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, 2026, p.338-339)

* Alors que, comme je le rappelle de temps en temps, je milite moi aussi pour une certaine forme de progressisme : le « Progressisme critique ».

 

dimanche 1 février 2026

Nostalgie de quoi ?

 


Où réside le charme de ces souvenirs?

Je songe aux gaillards recrutés pour faire partie de l’ICE (un raccourci de MILICE, je suppose) que Donald Trump a qualifié de patriotes. Et je pense à cette phrase, que je dois avoir déjà commentée, qui jette une ombre glaciale sur une chanson que par ailleurs j’aime beaucoup : Toulouse.  C’est là où Nougaro dit : « Ici, même les mémés aiment la castagne ».

Personnellement, j’éprouve une antipathie profonde pour les mémés qui aiment la castagne (ainsi que pour leurs compagnons).  Et je me demande : « Quelles motivations met-on en avant quand on aime castagner ? ». La défense des valeurs  morales fait souvent partie de ces prétextes. Le patriotisme (et l'amour  pour l'équipe de son cœur)* également.

C’est ainsi que, parfois, on peut avoir le sentiment que des termes comme « cogneur », « va-t-en-guerre », « nécrophile » et « patriote »** appartiennent à la même aire sémantique. 

* A priori, je n’ai rien contre le patriotisme qui, à certains moments de l’histoire d'un Pays, peut prendre des formes très nobles. Mais le patriotisme est une chose, les « patriotes », parfois, en sont une autre (et notamment ceux qui font du sentiment patriotique tout un fromage — j’ai toujours aimé cette formule française aux accents surréalistes). La comparaison d’un certain type de patriotes avec des « tifosi » partageant avec eux les mêmes dispositions psychologiques, me fait penser à la formule freudienne « narcissisme des petites différences ». On trouve sur le net la définition suivante  : Le « narcissisme des petites différences » : concept forgé par Sigmund Freud (notamment dans Le Malaise dans la civilisation, 1929) pour décrire la tendance des communautés proches ou apparentées à se railler et à se combattre mutuellement en exagérant des différences minimes. Ce mécanisme permet de satisfaire des pulsions agressives tout en renforçant la cohésion interne du groupe, le mépris de l’autre voisin servant de dérivatif.

** J'ajouterais même «  pitbull ».  

vendredi 18 juillet 2025

Donner la vie, donner la mort (pour un partage équitable des fonctions)


Dans son ouvrage Donner La Vie, Donner La Mort. Psychanalyse, Anthropologie, Philosophie (Paris, La Bibliothèque du Mauss,  Le bord de l’eau, 2014),  Lucien Scubla pointe un paradoxe : les analyses anthropologiques et même psychanalytiques ont tendance à refouler une évidence : dans les sociétés traditionnelles, en raison de leur pouvoir physiologique, les femmes sont connotées du côté de la naissance, des soins, de la réparation, de l’apaisement. Elles sont les « gardiennes de la vie ». Ce n’est pas le cas des hommes à qui on demande, lorsque c’est nécessaire, de savoir donner la mort. Pendant longtemps, cette donnée de base a joué un rôle fondamental dans l’organisation symbolique des groupes humains les plus disparates.

Aujourd'hui,  il est normal que même les femmes revendiquent le droit de donner la mort. Aux Etats- Unis, cela fait plus de dix ans qu’elles ont obtenu le droit de servir dans les unités de combat de l'armée, y compris dans les positions les plus exposées au front. En France – c’est une vieille statistique - Le nombre de chasseresses a augmenté d'environ 25% en 10 ans, passant de 25 000 en 2014 à 31 200 en 2023.

J’ai du mal à imaginer une société à venir où il y aura plus de chasseresses que de chasseurs. Mais on ne sait jamais.

vendredi 18 octobre 2024

La place des Martyrs

 

Vénus Anatomique. Cliché réalisé par moi-même et tout récemment publié dans l’ouvrage Bio-art: Varieties of the Living in Artworks from the Pre-modern to the Anthropocene.

 

A-t-on le droit de garder les morts à la maison ? Oui, lorsque cela concerne des non-humains. Il peut s’agir de trophées de chasse mais aussi d’œuvres d’art utilisant des bêtes taxidermisées. Pour les humains c’est plus complexe. Autrefois, les fidèles les plus pieux accrochaient un crucifix dans la pièce centrale de leur habitation. Du matin au soir, ce faisant, ils avaient sous les yeux la vision d’un homme agonisant. Ceux qui pouvaient se le permettre, prenaient en location les reliques des saints les plus réputés. Stationnant quelques mois sur la commode, elles diffusaient dans l’espace domestique des ondes bénéfiques. Tout ça n’a rien à voir avec la nécrophilie. Si on exhibe les morts, c’est pour des raisons pratiques : leur état, en fait,  nous convient.

J'explore la nature de  cette utilité dans un texte que j’ai appelé –« The Place of Martyrs. About the Artistic Recycling of Taxidermied Animals ». Il a été publié dans l’ouvrage   Bio-art: Varieties of the Living in Artworks from the Pre-modern to the Anthropocene, Transcript Verlag, 2024, dirigé par Julio Velasco et Klaus Weber. Voici le lien pour ceux qui en voudraient savoir plus :

 

https://www.transcript-publishing.com/978-3-8376-7177-3/bio-art/

dimanche 29 septembre 2024

Le dauphin et les défunts

 

Photo prise hier soir (cliché : Sergio Dalla Bernardina)

« Dans la Crète préhellénique, les dauphins étaient honorés comme des dieux. C’était donc un animal sacré et il jouait un rôle important dans les rites funéraires, où il apparaît comme un dieu psychopompe. Les Crétois croyaient que les dauphins transportaient les morts sur leur dos jusqu’à leur demeure d’outre-tombe.

Parfois, la figure du dauphin apparaît dédoublée : lorsque les deux dauphins sont dans la même direction, ils représentent l’équilibre des forces égales, et lorsqu’ils sont face à face, l’un vers le haut et l’autre vers le bas, ils signifient le double courant cosmique d’évolution et d’involution. C’est un symbole solaire et lunaire car il est lié à Apollon et Aphrodite, c’est pourquoi il représente l’équilibre entre le masculin et le féminin ». M.A. Carrillo de ALBORNOZ, https://revue-acropolis.com/le-symbolisme-du-dauphin/


jeudi 28 décembre 2023

Imaginaires de la chasse hier et aujourd'hui

 


 

La chasse ne cesse pas de nourrir notre imaginaire. En parler à notre époque sans prendre des précautions rhétoriques et sans se positionner (avec des formules du genre « Ça avait du sens autrefois, ça se justifie ailleurs … ») est devenu difficile. La revue La grande oreille (n. 92 – Octobre 2023) y est parvenue avec succès. En nous offrant une riche palette de récits de toute provenance, les uns plus saisissants que les autres, elle montre à quel point le cynégétique est un observatoire  précieux pour comprendre, derrière l’acte de chasser, les éthiques et les conceptions du vivant des différentes sociétés. La liste des contributions est trop nourrie pour que je puisse en faire le résumé. Je me limite à évoquer les nombreux récits venant du Grand Nord, d’Afrique et d’ailleurs, les apports du folklore, de la mythologie antique et médiévale, sans oublier les renvois à l’actualité. À ce propos, je suggère la lecture des articles d’Inès Cazalas  et de  Philippe Artières rappelant l'originalité et l’importance du dernier ouvrage de Charles Stépanoff*  pour les études sur la chasse en Occident : « cette activité – comme l’écrit Artières – constituant une zone obscure du savoir des sciences sociales parsemées de quelques clairières ethnographiques ».

L’ensemble des narrations enchantées qui traversent ce numéro de La Grande Oreille me fait penser aux remarques de Claude Lévi-Strauss à propos de la nature du mythe. Les mythes, au départ, n'ont rien d'illusoire. Ils décrivent le réel et le rendent intelligible. Ils en sont consubstantiels. Pour qu’un mythe  naisse il faut qu’il corresponde aux attentes et aux structures narratives d’une communauté. Il faut qu’il dise ce que la société veut entendre. Son caractère mythique apparaît toujours a posteriori, lorsque les cadres mentaux ont changé.

* (L’animal et la mort. Chasses, modernité et crises du sauvage – éd.  La Découverte, 2021) 

 


mercredi 25 janvier 2023

Mort d'un ours

 

J'ai emprunté cette photo au Corriere della sera

Parc National des Abruzzes. L’ours Juan Carrito, devenu en peu de temps l’emblème du parc, vient d’être tué par une Golf Volkswagen. Dans le Corriere della Sera, la journaliste et romancière Dacia Maraini s’en prend à l’humanité, à la technologie, aux voitures. Trop facile. Moi je pense à un complot.*

 

* Plus j'y pense, d'ailleurs, plus j'en suis certain : qui est à l'origine de cet accident simulé? les bergers? les chasseurs? les autorités religieuses voyant dans le "culte de l'ours", qui attire les touristes par milliers dans ces endroits paumés, les résurgences du paganisme et de la zoolâtrie"?


mercredi 2 novembre 2022

La fête de tous les morts ou presque

 

 

Mercredi 2 novembre. En Italie, sans trop de détours, on dit « la fête des morts » (ils le méritent, de temps en temps). L’Église, je viens de le découvrir, l'appelle :  « La fête de tous les fidèles défunts ». Et les défunts infidèles alors ? Ben, les infidèles … qu’ils aillent se faire voir.

vendredi 14 octobre 2022

Cannibalismes d’hier et d’aujourd’hui

 

Giuseppe Arcimboldo, L"automne (1753)

 

On n’arrête pas le progrès. J’ai lu dans le Corriere della Sera  que prochainement, aux États-Unis, on aura le droit de disperser les cendres de ses proches sur le potager en guise de fertilisant.  C'est un bel exemple d'économie circulaire, et en plus c’est BIO.

dimanche 6 mars 2022

Chasses tragiques en période électorale (Quatrième et dernière partie)

 


La fête de l'ours chez les Aïnous


Je conclus mes interventions consacrées au partage des rôles dans la gestion  symbolique de la mort  (les hommes tuent, les femmes protestent), en reprenant un passage de mon ouvrage L'éloquence des bêtes, paru en 2006 aux éditions Métailié, où je m'identifie à un extraterrestre  découvrant les pratiques de déresponsabilisation en vigueur dans le monde contemporain :

 

Inutile de préciser que la mort de l’animal, même si elle est programmée et exploitée à tous les niveaux,  pose des problèmes  moraux. On constate avec surprise que les solutions adoptées sont proches de celles  en vigueur dans les sociétés archaïques. Certaines stratégies dominent. La première, plutôt complexe, peut être saisie en adoptant le point de vue que les anthropologues qualifient d’« holiste » : chaque société constitue un tout et les différents groupes qui la composent, au-delà de leurs contrastes apparents, sont à considérer comme les engrenages solidaires d’un seul mécanisme.  Dans l’île japonaise de Hokkaido, par exemple, à la fin de la fête de l’ours, le rituel des Aïnous prévoyait que les femmes agressent et insultent leurs hommes, coupables d’avoir mis à mort la victime sacrificielle. Cette astucieuse division des rôles permettait à la communauté de simuler un désaccord, donc une pluralité de points de vue ne modifiant pas  le cours des événements et d’exprimer publiquement, en l’exorcisant, le remords collectif. Malgré les divergences, tous les membres de la communauté  bénéficiaient de la mort de l’animal. La fête, d’ailleurs, se concluait par un banquet général, où l’ours était joyeusement consommé aussi bien par les hommes que par les femmes.


lundi 28 février 2022

Chasses tragiques en période électorale. (Troisième partie)

 


Conventionnellement, je rappelais dans le billet précédent, les hommes tuent alors que les femmes donnent la vie (c'est le partage des rôles symboliques). Vue du côté du mort, cependant, cette différence tend à s’estomper.  Dans L’Éloquence des bêtes (2006) je proposais d’envisager les comportements ritualisés des hommes et des femmes  face au versement de sang sous l'angle de la complicité : pendant que les hommes tuent, les femmes sont censées mettre en scène leur désaccord (c’est une variante de la « Comédie de l’innocence » que j’analyse dans La langue des bois **). J’en parlais dans l’introduction, à propos de la coutume assez répandue  de confier aux femmes la tâche de consoler les pauvres, féliciter les humbles, pleurer les morts, soigner les blessés, tout particulièrement les blessés de guerre : 

« Pendant longtemps, le monopole symbolique de cette partie de la population a été confié à une catégorie sociale  particulière : les femmes des aristocrates et des hommes d'état (c'est le cas des conjointes des présidents américains, pour chercher très loin ce que l'on pourrait trouver tout près).  Autrefois, dans le rôle d'infirmières plus ou moins improvisées, on les voyait prendre en charge la santé physique et morale  des plus démunis : ouvriers et soldats handicapés, marins alcooliques, mineurs essoufflés ... . Versions médiatiques de  La belle et la bête, elles approchaient les tranchées pour que leur silhouette, féerique et séduisante, soit prise en photo à côté  des corps boueux et désirants des soldats au front. On les voyait apparaître également,  tout aussi belles et rayonnantes, dans les hôpitaux militaires, juste après la bataille, à côté des corps martyrisés  des  survivants : « Oh, mes pauvres amis, mais dites-moi : pourquoi la guerre? ». Au premier coup d'œil, on serait tenté de dire  que les motivations de ces femmes sensibles et les motivations de leurs maris belliqueux sont foncièrement incompatibles. Mais l'anthropologue, habitué à lire les conduites individuelles comme les différentes voix d'une seule partition, a peut-être d'autres hypothèses  à proposer. Apparemment conflictuelle, la conduite de ces deux partenaires (la dame et son  époux) est  en fait complémentaire : d'un côté, nous avons l'action "virile" du mari, qui dans l'exercice du  pouvoir, fatalement, est obligé de programmer des "pertes", et même, mais pour la bonne cause, de planifier la souffrance (« On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs …»). De l'autre, l'action réparatrice de l'épouse, qui aide à cicatriser les blessures physiques et morales. « Pitié pour les condamnés »,  clamait-elle, sans être écoutée. Mais ce n'était pas grave, l'essentiel, sur le plan symbolique, étant de montrer que même du côté des juges et des décideurs il y avait des gens de cœur ». (L’éloquence des bêtes, op. cit., p. 13-14). Ce n'est pas spécifique à la mauvaise foi judéo-chrétienne. J'en proposerai d'ici peu un exemple exotique. (À suivre)

* L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux, Paris, Métailié, 2006.

** La langue des bois. L’appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi, Partis Éditions du Muséum d’Histoire Naturelle, 2020 

 


mercredi 16 février 2022

L’animal et la mort

 


Je trouve que le dernier ouvrage de Charles Stépanoff consacré à La mort animale mérite vraiment d’être lu*. Sa reconstitution historique de la chasse en France est excellente, agréable à lire et très didactique. Elle donne des éléments précieux pour comprendre la contemporanéité. Par rapport à ce que je crois avoir vu dans le cadre de mes enquêtes ethnographiques les convergences ne manquent pas. Les divergences non plus. Ce qui est tout à fait normal. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

*  L'animal et la mort. Chasse, modernité et crise du sauvage. Paris, éditions de la Découverte, 2021.

lundi 8 novembre 2021

Réalisme rural

 

 

« Une truie bien grasse » (Petite et grande Histoire de la région d’Auxonne p. 230)

« Quand on tue le cochon on récupère tout sauf le cri ».

Sur le plan psychologique, on peut gérer  l’horreur de la mort d’une « bête à viande »  en fermant les yeux. On peut le faire, au contraire, en reconnaissant ouvertement cette horreur et la nécessité de l’assumer. C’est la leçon de ce proverbe issu de l’ouvrage Petite et grande Histoire de la région d’Auxonne à travers sa tradition maraîchère * :

* Association Écomusée du Maraîchage et des Traditions Populaires du Val de Saône, 2013

                                                            °°°° °°°° °°°°

 J'en profite pour rappeler que notre séminaire consacré aux frontières ontologiques commence aujourd'hui :

Séminaire De l’humain animalisé au vivant humanisé

Lundi 8 novembre 2021 - de 12h30 à 14h30

Bâtiment Ehess-Condorcet
Salle 25-A
EHESS, 2 cours des humanités 93300 Aubervilliers 

Sergio Dalla Bernardina 

« Ce n’est qu’une plante, mais quand même ». Nostalgies animistes et post-naturalisme.

Après les animaux, c’est le tour des plantes. On découvre avec enthousiasme que  notre ficus a une personnalité, que les bégonias nous regardent, que les  arbres de la forêt comprennent, communiquent, élaborent des stratégies...  On le savait déjà, mais on faisait mine de rien.

lundi 28 décembre 2020

Eros et Thanatos chez les bipèdes (réminiscence)

Il s’appelait Eros.  Il était  passionné de tir à la carabine. Une fois, pendant les vacances d’été,  on s’était rendu avec lui à San Marino. J’avais dix ans. On regardait  la plaine du haut du rocher. On apercevait des gens, tout petits. Je lui ai demandé :

- « Sont-ils à portée de tir ? ».

Il m’a répondu d’un ton didactique et amical à la fois, comme s’il me transmettait un secret :

 - Rappelle-toi que nous sommes des bipèdes. Si pendant que ta cible  marche tu vois du blanc entre ses jambes, c’est qu’elle est  à portée de tir. Ça fait deux cents mètres environ.

En revenant -  j’étais dans sa voiture -  je lui ai demandé :

- Eros, pendant la guerre vous est-il  jamais arrivé de tuer quelqu’un ?

- Oui, au moins un. C’était avec mon 91. Il était très loin et j’ai du régler la hausse. Il n’y avait que sa tête qui sortait. Comme celle d’une oie. On aurait dit une oie.

Depuis, j’ai toujours trouvé chez les oies quelque chose de particulièrement anthropomorphe.

samedi 6 juin 2020

« Faut qu’ça saigne ». (3 : pourquoi montrer et pourquoi regarder?)*




Ce n'est pas la vraie tête d'un cerf décapité, c'est juste une copie. Faux trophée dans un commerce brestois.

(Suite du billet précédent). Je continue  donc avec la présentation de  mon essai d’anthropologie conjecturale. Au lieu de m’extasier sur les bienfaits de la nouvelle alliance entre les hommes et les animaux, au lieu d’ajouter ma voix au débat actuel sur la bonne et sur la mauvaise mort animale, je suis parti du constat que cette mort, qu’elle soit bonne ou mauvaise, garde un charme obscur. Elle le garde même chez ceux qui la dénoncent et qui la pleurent. Ce constat se base sur une série de faits que je commente depuis un long moment : le retour dans les espaces publics et privés des animaux taxidermisés, l’intérêt équivoque pour les matériaux visuels consacrés aux  sévices infligés aux animaux, la nonchalance qui accompagne les massacres perpétrés par les grands prédateurs dans les prés et les alpages.

D’où vient cette attraction ? Des pulsions sadiques et nécrophiles qui traversent l’esprit de tout être humain, même du plus charitable ?  J’ai exploré ailleurs cette piste, qui reste prometteuse malgré son évidence.  Ici je m’en tiens à une hypothèse utilitariste : si la  mise en spectacle de la mort animale occupe tant d’espace sur la scène contemporaine, c’est qu’elle répond à un besoin. Ce besoin dépasse – voici ma première conjecture – la dénonciation des actes de cruauté. Il  dépasse aussi  le voyeurisme.  (À suivre).
* À propos de Faut qu'ça saigne. Écologie, religion, sacrifice, Éditions Dépaysage, fin juin 2020

mardi 2 juin 2020

« Faut qu’ça saigne ». Autour d’une publication imminente (1)






Il devait sortir en mars, puis en avril, puis … là, en principe, ça y est, c’est prévu pour le 26 juin. Il s’agit d’un petit ouvrage,  hétérodoxe comme ce blog, juste un peu plus structuré, où je pose des questions sérieuses en m’octroyant des libertés qui trouveraient difficilement leur place dans un cadre strictement académique. Il est né tout seul, pendant que je préparais une autre étude, moins impulsive, qui verra la lumière au mois de septembre. Je tiens aux deux pour des raisons différentes.

Je l’ai appelé « Faut qu’ça saigne! Écologie, religion, sacrifice » en hommage au célèbre tango  de Boris Vian  :

C'est le tango des bouchers de la Villette

C'est le tango des tueurs des abattoirs

Venez cueillir la fraise et l'amourette

Et boire du sang avant qu'il soit tout noir

Ce que j’aime dans cette trouvaille surréaliste, c’est qu’elle résume de façon lapidaire l’enthousiasme pour la « scène sanglante » que je décris et que  je cherche à expliquer dans cette étude peu dogmatique*. Pour anticiper les critiques, j’ai cru opportun de rajouter un sous-titre : « Essai d’anthropologie conjecturale ». **
Je préciserai  ma démarche dans les prochains billets.



*Un enthousiasme qu’il serait hypocrite de  rejeter sur les autres et que je contribue à propager.
** "Oui, c'est de l'anthropologie conjecturale, je sais.  Et c'est moi qui l'ai dit le premier".

vendredi 1 novembre 2019

Halloween et le retour des morts (ce n’est même pas vrai)



Est-ce que les ancêtres ont le pouvoir d’interférer dans notre vie ? Ailleurs c’est une évidence, la question ne se pose même pas. Chez nous c’est différent. Parfois on dirait qu’ils existent bel et bien, et qu’ils font des petits gestes (ou grands, peut-être, mais qui passent inaperçus). Plus généralement, on dirait qu’ils regardent impuissants : « Ça alors ! … mais ce n’est pas possible, je n’aurais jamais cru … c'est indigne ... il faudrait faire quelque chose ! ». Ils voudraient intervenir, gronder, châtier, mais ils ne peuvent pas. C’est ainsi que, n’ayant rien à craindre,  nous  sommes libres de les décevoir et même de les  trahir.

Dans d’autres sociétés on craint la vengeance  non seulement des ancêtres, mais aussi  des animaux  :

« On s’excusait de l’acte qu’on allait accomplir, on gémissait de la mort de la bête, on la pleurait comme un parent. On lui demandait pardon avant de la frapper. On s’adressait au reste de l’espèce à laquelle elle appartenait comme à un vaste clan familial que l’on suppliait de ne pas venger le dommage qui allait lui être causé dans la personne d’un de ses membres. Sous l’influence des mêmes idées, il arrivait que l’auteur du meurtre était puni ; on le frappait ou on l’exilait » (H.Hubert et M.Mauss, Essai sur la nature et la fonction du sacrifice dans M. Mauss, Œuvres, I, Paris 1968, pp. 233-234).

lundi 24 juin 2019

Tout est bon pour le cochon


Cochon tatoué de Wim Delvoye

L’histoire est  glauque. Je ne devrais pas en parler, et encore moins faire de l’humour. C’est toujours par rapport à la question des stéréotypes ethniques. On accusait les Sardes (pas tous les Sardes, seulement les kidnappeurs Sardes) de se débarrasser du kidnappé en le faisant manger par les cochons. Selon les spécialistes, c’était dans l’ « ethnostyle » régional. Eh bien, ces spécialistes  avaient tort.  On vient de découvrir qu’un éleveur de  Velo d'Astico, près de Vicenza, a fait disparaître le corps de sa concubine, une Roumaine de 31 ans, en adoptant la même technique. On le soupçonne d’avoir  profité du même dispositif pour éliminer, quelques années auparavant, sa première épouse, d’origine italienne celle-ci. A-t-il copié les Sardes ou  s’est-il inspiré d’une tradition locale ?   Difficile à établir. Les cochons de Vénétie, en tout cas, ont réagi  comme leurs homologues de Sardaigne.

dimanche 26 mai 2019

Le charme discret des bombes à fragmentation



 
Je lis dans Libération un entretien avec  Claude d’Anthenaise qui commente l’œuvre de Théo Mercier, un jeune créateur très inspiré par les cabinets de curiosités et la notion de « domestication ».  D'Anthenaise décrit le potentiel scénographique du Musée de la Chasse et de la Nature, dont il est le directeur, devenu au fil du temps un important centre d’art contemporain : «  Mais les armes plaisent aussi beaucoup aux artistes, remarque-t-il avec un brin d’ironie.  Il y a un potentiel émotionnel énorme dans une collection d’armes : lorsqu’on expose par exemple une œuvre fragile à ses côtés, ça la tonifie ». 
Ces propos me reviennent à l’esprit  en croisant un monument aux morts dans les environs  du boulevard Raspail. Les armes plaisent en général, effectivement, ou du moins elles fascinent. Neutralisées, désamorcées, elles perdent leur pouvoir mortifère mais gardent intact leur « mana ». Elles sont appréciées par les municipalités, qui s’en servent pour décorer leurs mémoriaux. Elles sont aimées par les religieux parce qu’elles donnent à leurs cérémonies un surplus de solennité.  Elles sont admirées par la citoyens qui visitent les dits mémoriaux. Il y a à croire qu’elles plaisent  aussi aux morts  dont  les noms, peints en or, brillent pimpants dans le marbre.