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jeudi 26 mars 2026

« Les loups sont revenus ». (2) (Ils reviennent, mais ils ne sont plus les mêmes).

 

Ambroise Héritier. Lieu de tous les fantasmes. Petit tableau subliminal. Acrylique sur carton toilé, 2025. Extrait de Présences. Le loups sont de retour, p. 65

(Suite) Voici donc les éléments de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026) que j’ai annotés au cours de ma lecture (autant de suggestions qui mériteraient d’être reprises pour agrémenter ce blog) :

Dans l’article de Nicole Reynaud Savioz, archéozoologue, j‘apprends que si nos chiens d’appartement ont la chance (discutable) d’être chez nous, allongés comme des maharajas sur nos canapés, ce n'était pas en raison de leur spécificité. D’autres « carnivores commensaux à caractère anthropophile », comme par exemple le renard et le coyote,  auraient pu les remplacer sans problème. J’apprends  aussi qu’un des facteurs qui ont contribué à la domestication du loup (animal « ubiquiste » devenu chien par la suite) est probablement l’allaitement féminin : des femmes des chasseurs-cueilleurs auraient donné le sein à des petits non sevrés « pour des raisons sociales (source de prestige) rituelles (sacrifice) par affection, dans le but de les apprivoiser, voire pour toutes ces raisons à la fois ». Je découvre au passage le fonctionnement de l’ocytocine, protéine contenue dans le lait qui corrobore le lien affectif  et qui a permis, dans ce cas, d’attacher à jamais des humains à des non humains.

La contribution d’Alexandre Scheurer, Photographe naturaliste et historien de l’environnement,  montre, preuves à l’appui, l’évolution à géométrie variable de la dangerosité du loup (craint, parfois, en dépit de sa faible agressivité à l’égard des humains). Cette agressivité serait une variable historico-géographique. Sous l’Ancien régime elle  était très prononcée en France, alors qu’en Suisse, à la même période,  elle était presque négligeable. (Je pense, au passage,  à l’usage qu’on aurait pu faire de cette  information « zoo-ethnique »  à l’époque où la psychologie des peuples était une discipline à la mode).

L’écrivain et critique littéraire Jérôme Meizoz signale la valeur stratégique des toponymies vernaculaires, réceptacles d’une créativité alternative de très longue durée (par ces temps d’homologation culturelle et de cancel culture, je trouve ce rappel très salutaire). En s’appuyant sur le site d’Henry Suter,  Meizoz nous rappelle la fréquence des lieux-dits alpins formés à partir du mot « loup » et de ses variantes. Sa longue liste ( 76 occurrences) nous permet de déduire que,  même si les loups suisses étaient plus gentils que les français  (ce n’est pas lui qui le dit, j’extrapole) ils étaient suffisamment inquiétants pour qu’on marque par des lieux-dits leur présence sur le territoire.

Federica Tamarozzi contribue à la complexification de l’image du loup montrant aux lecteurs la large palette des représentations  convergentes, conflictuelles et contradictoires qui lui sont associées dans le vaste monde. L’Église aurait joué un rôle important dans l’homogénéisation de ces représentations bariolées : « En réalité, la naissance de la figure du grand méchant loup est bien plus récente que ce qu’on pourrait croire, elle ne remonte pas à la nuit des temps mais à la diffusion de écrits chrétiens au Moyen Âge et surtout aux interprétations populaires de l’Église transformant le loup en topos littéraire ». Derrière la figure du  « Grand méchant loup », se cacherait donc l’Église, ce « Grand Big Brother » qui - nous avons tendance à l’oublier - a formaté la pensée occidentale pendant presque deux millénaires. Très riche dans ses références, l’article fait état de la fréquence avec laquelle, à partir des année 1950, le loup, réhabilité, a été « squatté » pour lui faire dire n’importe quoi (et notamment des propos sains, moraux et sympathiques). Parallèlement, certains emplois vernaculaires de la figure du loup (et nous revenons là au thème de la cancel culture), tendent à disparaitre, comme ceux qui ont trait à la sexualité et présentent le loup, sur le plan symbolique, comme une métaphore animale du  « mari idéal ». Je partage  la conclusion de Federica Tamarozzi, qui s’interroge sur l’opportunité d’oblitérer ces contenus politiquement incorrects  et se demande par quoi ils seront remplacés. (À suivre)

 

vendredi 21 novembre 2025

Être une vache chez les Romantiques

 


Vache

Que pouvait-on dire d’une vache en 1837 ?

On pouvait dire ça, par exemple :

 

« La Vache »

Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là, tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.

 

Et que pouvait-on dire de la Nature ?

 

Ainsi, Nature ! abri de toute créature !
Ô mère universelle ! indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,
À tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !


La Vache  -  Les Voix intérieures,  Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie I, p 858.

Je trouve ce poème intéressant, mais seulement sur le plan anthropologique :  il me parle de l’altérité, à savoir d’un univers émotionnel très éloigné du mien, que je cherche à apprécier sans y parvenir.

Chez les vaches, les variétés sont nombreuses. Chez les humains aussi.
.

mercredi 1 novembre 2023

Des herbivores dans mom jardin

Je l’ai trouvée en creusant dans le jardin. Elle faisait penser  à la dent d’un vieil oncle à moi au sourire étonnant. En la retournant, je me suis dit qu'elle devait appartenir à un herbivore. De quelle race? De quelle époque? Mystère*

 * Mon oncle, je dois préciser, n'était pas végétarien.




mercredi 18 octobre 2023

Le chant de la truffe

 

Nature morte du photographe Patrick Mollema exposée à  la Biennale de Tulle la semaine passée

J’ai appris beaucoup de choses  à la Biennale Européenne d’histoire locale de Tulle. La première qui me vient à l’esprit est que la truffe, inodore tant qu’elle est vigoureuse, développe son parfum en mourant. C’est poétique et décadent à la fois. Une esthétique fin de siècle.

J’ai pu aussi constater  que, lorsqu’on quitte les grandes concentrations urbaines pour  se déplacer au coeur du Pays,  on peut parler des animaux qu'on aime et mange  à la fois (une chose n’empêchant   pas l’autre) sans trop de dérangements.

jeudi 18 août 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (7). Désherbages sauvages


 Image empruntée au site : https://www.piantefaro.com/azienda/

On a beau avoir une histoire. Encore faut-il que ça se sache.  En faisant le tour du jardin je découvre quelques plantinettes que j’ai l’habitude d’ignorer. Elles sont tout aussi « ataviques » que leurs consœurs mais, pendant que je m’occupe des autres, je ne leur prête aucune attention. Il s’agit des  plantes standard que tout le monde devait avoir dans son jardin dans les années 1970-1980. Je fais juste leur liste pour m’en débarrasser au plus vite. Je  puise dans un catalogue pour retrouver leur nom : le millepertuis (une belle tâche de jaune dans la verdure monotone),  le cotonéaster (une belle tache de rouge dans la verdure monotone) ;  le pin nain argenté  (une belle tache argentée dans la verdure monotone, et il ne demande pas trop d’entretien). Je les côtoie et je les ignore, comme ces livres que personne ne consulte pendant des années et que les bibliothécaires, faute de place,  doivent éliminer. Ils appellent ça le « désherbage ». Pas de lecteurs ? Pas d’histoire? No future.

Il y a quelques temps, j’avais commencé à désherber. Le cotonéaster a reçu un sacré coup. Le millepertuis s’apprêtait à subir le même sort lorsqu’une voix solennelle, comme celle qui a arrêté le bras d'Abraham dans une circonstance bien plus sérieuse*  m’a intimé : « Mais tu es bête ?  C’est comme jeter un meuble bar en teck des années 1970. C’est vintage. Tu as un jardin “ tendance ” et tu le démantèles ? Espèce de plouc. ».

* C'était la voix de mon Surmoi, probablement.

samedi 6 août 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième série (1)


Pierre-Auguste Renoir. Roses


Cela fait déjà un mois que je suis rentré en Italie pour mes vacances et je n’ai pas encore commencé à parler de mon jardin. Pour accomplir mon travail mémoriel, cependant,  il restait encore quelques plantes à mentionner. Je les entends se plaindre depuis un moment : « Et moi alors ? ».  Quelque chose s’est passé, pendant l’année,  qui rend ce jardin plus précaire et mon envie de le décrire un peu moins justifiée. Le laurier est toujours là. Le merle aussi, mais il a élu résidence plus loin, près de de la vigne. Lorsque j’approche il fait plein de bruit, comme pour dire « Touche pas à mon raisin ». À ce moment même, pendant que j’écris, il s’est mis à chanter. Il me surveille, je crois.

Il faut que je parle des roses. Si elles sont là, c’est grâce à ma mère qui s’en occupait dans la plus totale discrétion (elle parlait sans problème des hortensias mais pas trop des roses, allez savoir pourquoi). En arrivant, je me suis approché de la plante qu’elle préférait : des petites roses de rien du tout. J’ai coupé les fleurs fanées et, en retirant la main je me suis planté  une épine dans un doigt. « Il faut être con ! », me suis-je exclamé. Je ne m’adressais pas à moi même, je m’adressais à la rose : « Il faut être con et méchant. Moi je viens te saluer, je m’occupe de toi, et toi tu me plantes une épine dans la main ? ».  Juste après j’ai compris qu’elle ne voulait pas me blesser. Elle voulait me retenir. Attirer mon attention. Elle voulait me dire : « Prends garde, sois prudent ».

mardi 14 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 30. Épilogue : à qui appartiennent les jardins?

 
Merle qui réapparaît cycliquement sur le laurier

« Madame, le vôtre n’est pas un jardin, c’est un catalogue de pépinière». Ma mère a souri et  retenu la remarque. Par la suite, lorsqu’elle était de bonne humeur, en regardant par la fenêtre elle déclamait sur un ton philosophique : « Le nôtre, n’est pas un jardin, c’est un catalogue ». C’était bien la réalité, et pas que la sienne : les démiurges, dans leurs microcosmes, voudraient concentrer l’univers tout entier.

Il y a encore beaucoup de plantes dont j'aimerais raconter l’histoire, mais les vacances sont finies. Je regarde à mon tour par la fenêtre et je m’interroge, allez savoir pourquoi, sur la propriété morale des jardins. À qui appartiennent ces annexes vertes des maisons que nous entretenons avec une ferveur qui frôle parfois le religieux? Une réponse me vient à l’esprit. Ils appartiennent à ceux qui peuvent en parler, à ceux qui les ont conçus, façonnés, vécus. C’est comme pour les pianos qui appartiennent, sur le plan moral, à ceux qui en ont joué. 

J’ai une bonne nouvelle. Tout récemment, le geai a été aperçu sur le bouleau en compagnie d’une geai (un peu plus petite que lui mais identique). Le couple, vraisemblablement, est parti nidifier dans les parages. On sera de bons voisins. Et le merle est revenu. Il s’exhibe tous les matins à sept heures pile sur les branches du laurier. Après il a faim. Résultat : il n'y a plus une seule baie dans la vigne archétypale. Le chat noir et blanc du voisin est également revenu.

Le merle, le chat et le raisin, avec les autres protagonistes de cette divagation estivale,  forment un collectif dynamique et varié. Eux ils restent ici, moi je pars. On va voir.

dimanche 12 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 29. L’autochtonie en général

Diego Velasquez (1599-1660). Paysans des Préalpes vénitiennes célébrant l'ancestralité du vin Clinton

Quelques derniers mots sur la vigne archétypale.  Après vérification, elle n’était pas si archétypale que je le croyais. Et encore moins autochtone. Son ancestralité, pour reprendre l’heureuse formule d’Eric Hobsbawm et Terence Granger*, constituait un bel exemple d’invention de la tradition. Rien d’étonnant. Ici, dans les Alpes, on est accoutumé aux traditions inventées. Le vin des ancêtres, celui qui laisse sa marque rouge sur les verres vides, s’appelle Clinton (l’accent sur la dernière syllabe, typiquement vénitien, garantit son autochtonie). Dans l’imaginaire alpin ce vin « rustique », « modeste », parfaitement adapté à l’ethnostyle local, est consubstantiel à l’âme du montagnard. Il réconforte depuis la nuit des temps son corps et son esprit. 

Or, il suffit de songer au mot « Clinton »  avec un peu de recul pour saisir son ascendance transatlantique. Originaire de l'État de New York,  le Clinton fait partie de ces cépages américains introduits en Europe  au milieu du XIXème siècle, lorsque la phylloxera avait anéanti les variétés indigènes. Et pour le Baco c’est à peu près pareil. Obtenu à la Belle époque par le landais François Baco en croisant le cépage Folle-Blanche avec  Vitis riparia**, ce raisin est tout aussi typiquement alpin que le couscous.

Mais peu importe : il symbolise bien l’autochtonie (d'ici et d'ailleurs, l’autochtonie en général).  C’est tout ce qu’on lui demande.

* Eric Hobsbawm et Terence Granger ed. (1983). The Invention of Tradition. Cambridge University Press.

** Tiens, un autre François. Quant à Baco, ses liens de parenté  avec Bacchus sautent aux yeux.

 

 

jeudi 2 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 24. Golems

 


 

Paul Wegener et Carl Boese,  Le Golem (1920), (Der Golem : Wie er in die Welt kam)

 

En se développant, le Golem dépasse son créateur (au sens propre et figuré) et finit par s’autonomiser. Tout jardinier a son Golem. Tout démiurge accueille dans son jardin des créatures de la taille d’une cigarette  qui grandissent de façon inattendue et échappent à son contrôle. C’est le cas de mon if. Il a déjà dévoré deux buissons et commence à pomper l’air au noyer novice qui a remplacé le vieux. Et ce n'est qu'un début. D’ici trois mille ans, dans le jardin,  il aura tout incorporé ou presque. Pour l'instant, je préfère porter mon attention sur la joie qu'il manifeste d'être avec nous.

mardi 31 août 2021

L'inquiétante étrangeté 23. L'éternel retour

 L'if et ses baies

Le jardinier/démiurge croit donner une forme à son jardin sur la base d’un dessein qui lui est propre ou qu'il a hérité de ses ancêtres*. Mais est-il vraiment le maître du jeu ? Ne serait-il pas, à son insu, l’exécuteur d’un plan d'aménagement qui le dépasse ?  J’y pense à propos de l’if qui prend de plus en plus d’espace au fond du jardin. Il est né tout seul dans l’arrière-pays breton, près d’une maison qui défend sa frontière en opposant des parterres fleuris à l'avancée des chênes et des  chataigners.   Lors de notre rencontre il était grand comme une cigarette et, pour passer inaperçu, il faisait semblant d’être un muguet. Je l’ai repéré facilement.

J’ai toujours admiré les ifs.  Enfant, j’étais impressionné par leur longévité (trois mille ans, parfois. La longévité du noyer, en comparaison, est une sorte de sénilité précoce), et je mangeais avec nonchalance ses baies gélatineuses. Elles sont toxiques, c’est vrai, mais il suffit de cracher les noyaux (et en tout cas les enfants, on le sait, ne craignent rien ...). J’ai transféré l’if dans un pot et, dès mon premier retour en Italie, je l’ai planté dans le jardin. Lors de mes appels téléphoniques ma mère savait que je demanderais de ses nouvelles. Et elle anticipait ma question : « Madame Collovini, hélas … . Et ton ancien prof de musique aussi … . Mais l’if va très bien ».  Maintenant il est grand et  exubérant (cela mériterait un détour).

 

Cet if n’est pas arrivé dans le jardin grâce à moi. Il s’est servi de moi pour revenir chez lui. L’endroit où je l’ai placé (tout à fait inconsciemment) se trouve à quelques mètres du lieu où poussait un if centenaire dont j’avais oublié l’existence**. Morale : dans cet endroit précis il était prévu qu’il y ait un if, un point c’est tout.

 

*Avec quelques innovations ici et là, que certains ancêtres apprécieront, d’autres pas.

** Une plante vénérable abattue par la municipalité pour des raisons sans doute

 valables.

 

 

mercredi 25 août 2021

L’inquiétante étrangeté 22. Bienvenue chez nous

 


Je compense mon deuil modéré pour le départ de la lavande (tant pis pour elle, au bout du compte, je lui avais dit de rester) en me réjouissant  des semi-vagabondes qui poussent sournoises dans les endroits les plus inattendus. Elles ont pris note de notre projet (le projet d’être là encore un peu), elles le partagent et contribuent à sa poursuite. Si je parle de semi-vagabondes, c’est qu’elles ne sont pas arrivées toutes seules.  L’églantine, par exemple. Je l’ai ramassée dans la montagne ici derrière, près d’une chapelle où on amène les enfants qui ne mangent pas le fromage. C’est la chapelle de Saint Georges,  un grand spécialiste en la matière.  Dès leur retour,  dans les cas les plus chanceux, les enfants récalcitrants se mettent à grignoter n’importe quel type de fromage. Dans les cas les plus difficiles, ils se limitent au parmesan, ce qui coûte très cher aux parents. L’églantine s’est facilement adaptée à l’ambiance du jardin, en ayant compris, peut-être, que je ne l’aurais pas utilisée pour confectionner  ces redoutables thés à l’églantine  dont raffolent certains groupes ethniques*. Non seulement elle a prospéré dans le pot, mais elle s’est multipliée hors du périmètre que je lui avais réservé.  Entre les dalles de la terrasse, par exemple. C’était pour s’enraciner chez nous ou pour regagner, petit à petit,  la chapelle ? J’ai récupéré une pousse et, juste pour voir, je l’ai plantée à côté de sa génitrice dans un joli vase bleu pétrole. Les deux se portent merveilleusement.

** Phrase typiquement raciste qui semble sortie d’un récit colonial.

lundi 23 août 2021

L'inquiétante étrangeté 21. On commémore, on oublie

 

Dans mes recherches autour des rapports entre les humains et les non humains, j’ai souvent recours à la notion de « comédie de l’innocence ». C’est une de mes notions préférées. Il m’arrive parfois de mettre personnellement en pratique ce dispositif de déculpabilisation. Je suivais depuis un moment le déclin d’un plan de lavande. Je ne sais pas qui l'avait placée dans le jardin, mais c’est comme ça. Du point de vue floral elle ne donnait pas grand-chose. Elle poussait ses quelques touffes dégarnies vers les marches de l’escalier, comme pour entraver les soins portés par le jardinier/démiurge à l'ensemble de la communauté (composée par les plantes, les animaux, les ancêtres, les esprits de la végétation etc.). Je lui disais : « Tu n’es pas comme ces vagabondes dont parle Gilles Clément, qui choisissent toutes seules l’endroit où s’enraciner**. Cet endroit, manifestement, ne te convient pas, mais fais un effort, reste avec nous. Tu fais partie de notre collectif »*. Je l’ai accrochée à un tuteur, j’ai éliminé les concurrentes (les vagabondes, justement). Rien à faire, elle continuait à dépérir. Mon attitude, graduellement, a changé.  J’ai commencé à voir dans son obsolescence prolongée quelque chose d’ostentatoire, et même une sorte de reproche gratuit : « Et moi alors ? ». Hier j’ai procédé à la dernière moisson, juste quelques brins - il n’y en avait pas davantage - pour réaliser un bouquet commémoratif. Après, il a suffi que je tire légèrement pour que la plante reste dans mes mains. Je me suis dit : « Elle voulait nous quitter, c'est clair ».

 

* Le terme  "Collectif" active dans mon esprit un mot que j'aime beaucoup :  "Consortium" : ceux qui partagent le même sort.

** Gilles Clément,  Éloge des vagabondes. Herbes, arbres et fleurs à la conquête du monde, Editions Nil, 2002

samedi 21 août 2021

L'inquiétante étrangeté 20. Bouleaux intérimaires

 


Gustav Klimt, Forêt de bouleaux (1902)


Qu’en est-il du geai qui a supplanté le merle? Je croyais qu’il avait disparu et, au bout du compte, je le regrettais un peu. Mais je me trompais. Juste au moment où je m’interrogeais sur son sort,  je l’ai vu traverser l’espace aérien en bas de la maison,  de l’autre côté de la route. Son vol planant semblait celui d’un drone, ce qui ne correspond pas au style aviaire du geai. Mais on a souvent remarqué, chez les oiseaux de ce modèle, un fort penchant pour l’imitation. Il passait pour voir si j’étais encore là, probablement, impatient de recoloniser le laurier.

Mais revenons aux plantes du jardin.

Pendant un long moment, j’ai travaillé autour des invasions biologiques sans réaliser que moi aussi, finalement,  je contribuais à la dynamique invasive (que l’on songe au laurier, qui n’est pas du tout une espèce endogène).  Pour l'installation inopportune des  sapins je pourrais clamer mon innocence et faire porter le chapeau à un ami de mes parents. C’est ce fonctionnaire de la Forestale (Les  Eaux et Forêts) qui nous les avait confiés à une époque où l’État italien encourageait les reboisements. Animé par le démon de l’expérimentation, il était également à l’origine de l’introduction des mouflons dans les montagnes environnantes, ce qui a laissé les chevreuils autochtones fortement perplexes*. Les trois bouleaux faisaient partie du lot. Je suis allé les récupérer avec mon frère qui avait déjà participé, avec un enthousiasme mitigé, à l’installation des sapins. Nous les avons rangés l’un à côté de l’autre, comme trois copains qui regardent vers le fleuve. En inspectant notre travail le fonctionnaire était furieux : « Mais vous êtes cinglés ? Les bouleaux se plantent en bouquet !».

Un des trois bouleaux par la suite est décédé, ce qui a donné lieu à un bouquet  minimaliste, à deux tiges. Les deux rescapés, une fois morts, ne seront pas remplacés. Assez d'intégrations forcées! Mais accabler le pauvre fonctionnaire pour cette acclimatation ratée serait injuste. Nous étions bien fiers de ces bouleaux mal placés. Et des sapins aussi.

* Mais un zeste de corsitude dans le cocktail alpin ne peut faire que du bien.

mardi 17 août 2021

L'inquiétante étrangeté 18. L’homme qui plantait des cyprès.

 

                        Leonard de Vinci, Annonciation, détail, 1472 environ

On a donc appris que les noyers peuvent vivre jusqu’à trois cents ans. Mais alors pourquoi ceux de mon jardin ont vécu si peu ? Pour des raisons naturelles, répond le botaniste : l’exposition à la lumière, la composition  chimique du sol, le degré d’humidité etc.  Le Primitif, selon Lévy-Bruhl, ne serait pas d’accord: on ne meurt jamais pour des causes naturelles, l’explication est ailleurs, dans le monde invisible. On pourrait imaginer, par exemple, que la plante qui meurt ait voulu mourir. Elle n’était pas d’accord avec le projet démiurgique de son planteur et s’est laissé crever : «  Tu as voulu me transplanter ? Tu as voulu m’intégrer à ton collectif ? Eh bien, tu ne m’auras pas ! ».  C’est ce qui s’est passé, je pense, avec les  quatre cyprès que mon père avait fait installer dans le jardin en souvenir des collines véronaises où vivaient ses ancêtres.  Dans un premier temps ils ont fait semblant de s’y plaire. Ils y ont même cru, peut-être, encouragés par notre enthousiasme. Mais lentement, pendant que le paysage archétypal du lac de Garde devenait plus flou dans la tête de mon père, ils ont commencé à dépérir. Le jour même où j’ai coupé le dernier pour lui éviter des souffrances inutiles mon oncle, très âgé, nous a quittés. Il est mort pour des causes naturelles, dirait le médecin légiste*. Je le pense aussi. Le Primitif, en revanche, y verrait une action maléfique (d’un esprit ? d’un humain ? …). Il y verrait également un cas typique de nagualisme : bien que plus jeune (mais les Primitifs, comme le rappellerait Lévy-Bruhl, ne connaissent pas le principe de non-contradiction) ce dernier cyprès était le double végétal de mon oncle. Tous les deux, d’ailleurs, venaient de la région de Vérone. 

mardi 27 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté 15. Un noyer déviant

Yuanmingyuan "Le jardin de la clarté parfaite" 1740 env. (action indirecte et négative).

Comme l’a si bien montré André-Georges Haudricourt, si les Orientaux cherchent à accompagner les inclinaisons naturelles du vivant  sans les altérer, les Occidentaux pratiquent l’ « action directe positive ». Positive veut dire qu’ils imposent leur loi,  ils forcent, coupent, encadrent … D'un côté l’acupuncture, qui rétablit des équilibres en douceur ...  de l'autre la chirurgie. 

Dans mes relations avec le  noyer j’ai été très occidental. Trop. Mais il a su résister. Au bout du compte j’étais content  que malgré toutes les tentatives de mise aux normes nous ayons réussi, lui et moi, à garder nos penchants. De temps en temps, sans trop y prêter attention, je surveillais le diamètre de son tronc. Un matin j’ai pensé : « Mince, l’ablation de la grosse branche va sans doute accélérer la croissance du tronc qui va bientôt dépasser le diamètre de mon crâne.  Ce n’est qu’une croyance, certes, mais il faudrait faire quelque chose, ne serait-ce que par précaution. Par exemple, planter un nouveau noyer ». Pour des raisons qui m’échappent,  un noyer poussait au fond du jardin dans un pot abandonné. Je l’ai confié à une vieille amie qui a un jardin bien plus grand que le mien en lui disant : « Lorsque tu veux, je viens le planter, ça me prendra cinq minutes ». Je lui ai même expliqué les raisons de mon « présent » : être présent, justement, être-là**. L’année suivante le noyer était toujours dans son pot sans qu’on m’autorise à le planter (« Oui, je veux bien, mais où ? Je dois demander à ma sœur et … »). L’année d’après aussi**. J’aurais voulu lui dire : « Mais tu ne te rends pas compte ? Tu es en train de me mettre en danger ! ». Mais ma fierté de naturaliste postmoderne, laïque et désenchanté, m’a contraint au silence***.

 

* André-Georges Haudricourt  « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui », L’Homme, 1962 2-1 pp. 40-50. Il évoque tout particulièrement le jardin chinois et ses liens avec le confucianisme. J'aime beaucoup cet article même si, à chaque fois que j'en parle, je me vois obligé de rappeler quelques contre-exemples (le communisme chinois dans ses rapports avec l'environnement en est un).

** Pas chez elle, être-là en général.

*** J’ai une théorie à ce propos.   

**** « Typique des cosmologies occidentales depuis Platon et Aristote, écrit Philippe Descola, le naturalisme produit un domaine ontologique spécifique, un lieu d’ordre ou de nécessité où rien n’advient sans une cause, que cette cause soit référée à l’instance transcendante ou qu’elle soit immanente à la texture du monde. Dans la mesure où le naturalisme est le principe directeur de notre propre cosmologie et qu’il imbibe notre sens commun et notre principe scientifique, il est devenu pour nous un présupposé en quelque sorte « naturel » qui structure notre épistémologie et en particulier notre perception des autres modes d’identification » (Source : Wikipédia – cf. Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005).

dimanche 25 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté (14). Le noyer et son double

 

Jardin de quelqu'un d'autre avec un arbre qui n'a rien à se reprocher

Si j’avais eu la sagesse d’un Mario Rigoni Stern, je n’aurais jamais planté un noyer tout près de la maison (d’autant plus que l’ombre des noyers, selon source sûre,  donne la migraine). Mais la sagesse n’est pas ma spécialité. En me baladant avec Sam (je ne sais plus lequel des deux) sur les berges du fleuve j’ai aperçu un petit noyer. Il était petit mais pas tant que ça. Je suis revenu avec une pelle,  je l’ai chargé dans la voiture et je l’ai installé chez nous. C’était avant de connaître cette histoire de correspondances "nagualistes"  entre le destin du planté et celui du planteur,  sinon j’aurais mieux pondéré mon choix. Ce jeune noyer, en fait, avait plusieurs défauts*. Il était asymétrique, avec une de ses deux branches principales qui, au lieu de se dresser vers le ciel, penchait latéralement vers un vide générique, comme pour tirer l’arbre dans une mauvaise direction. Une branche anomique, pour ainsi dire. Pour lui donner l’allure d’un noyer normal j’ai pratiqué plusieurs coupes et à la fin, lorsque je pouvais monter sur lui tellement il avait grandi, je me suis résigné à couper la branche subversive qui commençait à bien faire. Pendant un moment il était devenu presque droit, avec un grand tatouage noir rappelant ses erreurs de jeunesse. Mais bientôt c’est l’arbre tout entier qui s’est mis à  pencher (À suivre).

* Tout comme moi.

vendredi 23 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté 13. Nagualisme alpin


L’analogisme repose sur l’idée que les propriétés, les mouvements ou les modifications de structure de certaines entités du monde exercent une influence à distance sur la destinée des hommes ou sont elles-mêmes influencées par le comportement de ces derniers. Une bonne illustration en est le « nagualisme », cette croyance commune à toute l’Amérique centrale selon laquelle chaque personne possède un double animal avec lequel elle n’entre jamais en contact, mais dont les mésaventures — s’il est blessé ou malade, par exemple — peuvent affecter dans son corps l’homme ou la femme qui lui est apparié. (Philippe Descola, anthropologie de la nature , https://www.college-de-france.fr/media/philippe-descola/UPL28453_UPL31695_descola.pdf).

 

Sous certains aspects, les habitants des Alpes orientales sont des nagualistes. Ils le sont par rapport au « Basilisc »,  animal mythique dont je crois avoir déjà parlé (dès qu'on croise le regard d’un basilisc on commence à partager son même destin). Mais ils le sont aussi par rapport au noyer. « Si tu plantes un noyer, m’a-t-on dit, tu vivras autant que lui ou – ce qui n’est pas plus rassurant – tant que le diamètre de son tronc n’aura pas dépassé celui de ton crâne ».

Lorsqu’on a bâti notre maison il y avait déjà un noyer dans le jardin*. Planté par autrui, il était inapproprié à l’étude des correspondances. Nous l’avons intégré à notre collectif et  il nous a accompagnés pendant un long moment. Un jour quelqu’un a remarqué : « Cet arbre est couronné ». Une auréole de petites branches desséchées, effectivement,  entourait son sommet.  Il est mort deux ou trois années plus tard. On l’a coupé en morceaux pour en faire du bois de chauffage sans trop de retentissements, il me semble,  sur les rythmes familiaux. Mais un autre noyer, à quelques mètres de distance, était en train de grandir. Et celui-là, en revanche, c’était bien moi qui l’avais planté (à suivre).

mercredi 21 juillet 2021

L’inquiétante étrangeté 12. Des taches de Rorschach dans le ciel



 

Je parlais récemment de la facilité avec laquelle, tout en restant des Modernes,  nous fabriquons des indices permettant d’intégrer à notre collectif des entités fictives appartenant au monde suprasensible. J’ai évoqué mon chien farceur, sorte de Bourville à quatre pattes. Le soir même j’ai pris en photo un coucher de soleil. En vérifiant le résultat j’ai aperçu, dans l’agencement chaotique des nuages,  une tache blanche. «  Mais c’est lui, me suis-je dit, c’est mon  griffon blanc qui me fait un clin d’œil». Après j’ai regardé mieux : « Ah non, c’est une autre race ».

lundi 19 juillet 2021

L’inquiétante étrangeté (11). Le jardinage : une histoire de racines

Arnold Böcklin, Le Bois sacré, 1886

Y avait-il des lauriers,  dans le bois sacré évoqué par Frazer dans le Rameau d’or, à côté des chênes verts et du gui ? En tout cas, le geai qui s’était installé dans mon laurier et qui, vraisemblablement, avait délogé le merle qui y régnait, m’a rappelé l’histoire du roi du lac de Nemi, le Rex Nemorensis.  Frazer décrit cette figure, qui remonte aux débuts de l’histoire romaine, dans les termes suivants :  

« Dans le bosquet sacré se dressait un arbre spécial autour duquel, à toute heure du jour, voire aux heures avancées de la nuit, un être au lugubre visage faisait sa ronde. En main haute un glaive dégainé, il paraissait chercher sans répit, de ses yeux inquisiteurs, un ennemi prompt à l’attaquer. Le personnage tragique était à la fois prêtre et meurtrier, et celui qu’il guettait sans relâche devait tôt ou tard le mettre à mort lui-même, afin d’exercer la prêtrise à sa place. Telle était la loi du sanctuaire. Celui qui briguait le sacerdoce de Nemi n’entrait en office qu’après avoir tué son prédécesseur de sa main ; dès le meurtre perpétré, il occupait la fonction, jusqu’à l’heure où un autre, plus adroit ou plus vigoureux que lui, le mettait à mort à son tour.

En prolongeant le parallélisme dans une sorte de mise en abîme  je me suis dit : «  Au bout du compte, je suis à mon jardin ce que le Rex Némorensis est au bois sacré et ce que le geai est au laurier ». Je n'exagère pas. Chaque propriétaire d’un jardin, petit, moyen ou grand qu’il soit,  est un démiurge. Son jardin est un microcosme dans lequel il fait la loi : il plante, il déplace, il arrache. Il protège, il contrôle, il punit …  Il conserve  aussi, et cherche à pérenniser le projet d’être-là qui lui a été transmis par ses prédécesseurs. Pour se motiver, il garde la mémoire du lieu avec la dévotion d'une vestale*. Il s’efforce aussi d’oublier que, tôt ou tard, il sera poussé en bas  par quelqu’un de plus beau et de plus fort que lui **. Dans cette perspective,  tout ce qui peut l’aider à s’enraciner devient précieux.

Ceci nous conduit à la deuxième partie de cette divagation estivale, indécemment autobiographique,  consacrée, en alternance avec l'actualité,  aux plantes de mon jardin  (À suivre). 

* Je parle du jardinier idéal-typique, mais il en existe d'autres modèles.

** Pour citer Alain Souchon : Quand je serai KO.