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dimanche 25 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté (14). Le noyer et son double

 

Jardin de quelqu'un d'autre avec un arbre qui n'a rien à se reprocher

Si j’avais eu la sagesse d’un Mario Rigoni Stern, je n’aurais jamais planté un noyer tout près de la maison (d’autant plus que l’ombre des noyers, selon source sûre,  donne la migraine). Mais la sagesse n’est pas ma spécialité. En me baladant avec Sam (je ne sais plus lequel des deux) sur les berges du fleuve j’ai aperçu un petit noyer. Il était petit mais pas tant que ça. Je suis revenu avec une pelle,  je l’ai chargé dans la voiture et je l’ai installé chez nous. C’était avant de connaître cette histoire de correspondances "nagualistes"  entre le destin du planté et celui du planteur,  sinon j’aurais mieux pondéré mon choix. Ce jeune noyer, en fait, avait plusieurs défauts*. Il était asymétrique, avec une de ses deux branches principales qui, au lieu de se dresser vers le ciel, penchait latéralement vers un vide générique, comme pour tirer l’arbre dans une mauvaise direction. Une branche anomique, pour ainsi dire. Pour lui donner l’allure d’un noyer normal j’ai pratiqué plusieurs coupes et à la fin, lorsque je pouvais monter sur lui tellement il avait grandi, je me suis résigné à couper la branche subversive qui commençait à bien faire. Pendant un moment il était devenu presque droit, avec un grand tatouage noir rappelant ses erreurs de jeunesse. Mais bientôt c’est l’arbre tout entier qui s’est mis à  pencher (À suivre).

* Tout comme moi.

mercredi 7 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté (6). Les objets inaliénables

 Jean-Baptiste Siméon Chardin, Le Château de cartes 1735-1736

(Suite) Ces objets n’ont peut-être pas d’âme, mais nous faisons comme s’ils en avaient une. Ça me fait penser à Bruno Latour et à ce qu'il appelle un  « faitiche » (sic) : les objets sacrés – je résume à ma guise - sont d’autant plus vrais que c’est nous qui les avons faits, qui les avons fabriqués. Mais ça me rappelle encore plus Maurice Godelier et ses réflexions autour des objets inaliénables. Contrairement à la théorie de  Marcel Mauss, selon laquelle le destin des objets est de circuler pour assurer le lien social, il y a des objets qui ne circulent jamais. Qui ne doivent pas circuler.  Ce sont les « sacra » : masques, parures, ustensiles rituels et autres   « monuments »  (de monere au sens de «faire penser, faire se souvenir») comme le laurier de mon père*,  le fauteuil de ma mère  ou  ce tableau,  qui lui plaisait beaucoup,  censé rappeler aux descendants sa sensibilité artistique et son sens des affaires** .

Certains collectifs sont comme des châteaux de cartes.  On retire une pièce et tout s’écroule. Parfois c'est soudain. On efface les débris  et c'est réglé.  Parfois ça démarre doucement, de façon sournoise. Avec un geai, par exemple, qui prend la place d’un merle dans un laurier vieillissant dont on commence à oublier les origines.

* Avec le temps il était devenu le sien et il souffrait pour lui si je le taillais trop sévèrement.

** En fait, ces garants de l’identité du groupe doivent aussi circuler, à leur façon, mais d’une génération à l’autre. Les disperser est un acte chirurgical comparable à une ablation. C’est enlever à ce méta-cerveau qu’est le collectif familial une partie de ses circuits neuronaux.