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mardi 13 octobre 2026

Qu’est-ce que cela fait d’être un taon?

 
Taon devant la vitre se demandant où sont passés les autres
 
Avez-vous jamais été piqués par un taon ?  Ce n’est pas marrant. La seule consolation, c’est que, après vous avoir piqué, le taon reste sur place assez longtemps pour que vous puissiez l’écraser.

Deux ou trois taons traînaient dans ma cuisine. J’ai pensé : « Je vais les neutraliser » (euphémisme). Après je me suis dit : « Mais non, écoute, ils sont là, tranquilles, ils ne t’ont rien fait, il fait encore chaud et les fenêtres sont ouvertes : laisse qu’ils se débrouillent ».

Ces taons-là n’étaient pas très fûtés, après des tentatives avortées de quitter la pièce - enfin, c'était mon sentiment ... -  ils se sont accrochés au mur et ils n’ont plus bougé.

Mû par une impulsion philanthropique, je les ai aidés à sortir en agitant sous leur nez une feuille A4*. Ils ont trouvé le chemin sans problème, comme s'ils le connaissaient par cœur.

« Drôles de bestioles – ai-je conclu  - je cherche à me mettre à leur place mais je n’y parviens pas ».

Cette expérience  de confrontation inconcluante à l’altérité animale m’est revenue à l’esprit en tombant par hasard sur un article d’Anna Mannucci qui s’appelle, en français,  : « Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? (qui n’est pas un rat avec des ailes) ». https://www.corriere.it/animali/25_aprile_03/cosa-si-prova-ad-essere-un-pipistre

* Est-ce  que les taon ont un nez? Bonne question. 

mardi 25 août 2026

Pour ne pas en finir avec les loups de proximité (4). Humour noir

Der  Naturen Bloeme (ca. 1350)

Un court poème de Toti Scialoja, résume parfaitement le point de vue du loup qui (à la différence de Jacques Chirac, consommateur notoire de têtes de veaux*), a laissé sur place la tête de Yoghy.

Yoghy est le petit chien  baladeur dévoré tout près de sa maison, contre son gré,  sous prétexte de contribuer à la biodiversité :

« Mangio di gusto il cane arrosto

Ma almeno il muso andrebbe escluso »

« Je mange avec plaisir le chien rôti.
Mais au moins le museau devrait être exclu ».

Je découvre que Toti Scialoja, peintre, poète et scénographe italien, a pas mal réfléchi autour de la condition canine.  Cf. par exemple : 

“Piscia un cane sulle spine”, “Magri cani fuori Locri”, “Ieri vidi tre levrieri”, “Chien méchant, cane di Francia”, “Tra i cani del Kenia” e “I bassotti di Pisticci” (« Un chien pisse sur les épines », « Des chiens maigres hors de Locres », « Hier, je vis trois lévriers » « Chien méchant, chien de France »,  « Parmi les chiens du Kenya », « Les teckels de Pisticc »;

* Avec une sauce gribiche  


samedi 15 août 2026

L'agave résilient (8). Épilogue

 

9k

 

À ce moment de l’histoire, tout devient confus. L’agave - je le rappelle - était là depuis toujours ou presque. Comment expliquer sa disparition soudaine ? On venait juste de constater son état de détresse, on s’était démené pour inverser la marche, et voilà qu’il se dérobe.

 

- C’était la fin du chantier. Il se peut que les ouvriers, en emportant les déchets ...

 

-  Et si c’était la municipalité ? Derrière sa caméra, peut-être, le surveillant a remarqué nos mouvements suspects. « Qu’est-ce qu’ils ont à regarder, ces gens-là ? Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? Ah, je vois, cette vieille plante, effectivement… elle est dans un état lamentable. Les touristes passent, commentent… ça porte préjudice à l’image de la ville. Il faut intervenir. 

 

- La première hypothèse me paraît plus crédible. Derrière les caméras il n’y a personne, et les municipalités ne passent pas leur temps à espionner les agaves pour voir s'ils sont résilients. D’après toi, qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

 

-  Broyé, peut-être, ou incinéré.

 

-  C’est pas marrant. Je préfère imaginer une autre issue*.

 

* L’hypothèse d’une intervention communale est peu vraisemblable, pour ne pas dire paranoïaque. Elle devient plausible dans des villes gérées par des administrations « dendrophobes », voyant dans chaque arbre un danger potentiel et dans chaque plante vieillissante une saleté à éliminer (« Notre ville n’est pas très grande, c’est vrai, mais elle est nickel ! »).

jeudi 13 août 2026

L'agave résilient (7). Vers la résurrection


 


Anne Brigman (1869-1950) Flame

 

- « È la foresta vergine »*

- Ah oui, c'est la grande forme. Sauf les hortensias, qui ont beaucoup souffert,  plein sud ... Je vais m'en occuper.

- Ah, tiens, allons voir comment se porte l’agave. Tu te souviens ? L’agave en bas de la fontaine, sous le toit de la maison où il y a eu l’incendie. Ils font des travaux…

- Un incendie ? Tu ne me l’avais pas dit.

Nous approchons de l’agave.

- Il ne va pas bien du tout, cet agave. Même la pointe, regarde : cette tache brune. Elle ne me dit rien de bon.

- Moi, je trouve qu’il a fait quelques progrès, mais à peine. Le mois de juillet a été torride. Mais ne t’inquiète pas, cher agave. Tu t’es donné du mal pour tenir jusqu’ici, maintenant, nous sommes là pour t’arroser.

- Il faudrait peut-être lui donner aussi de l’engrais. T’as vu la terre ? On dirait du gravier**.

Pendant la nuit, comme promis, l’agave a été désaltéré. Deux jours plus tard, il semblait déjà aller mieux.

- Regarde : les deux feuilles survivantes se sont écartées. Et la couleur n’est plus la même.

- Et dans les creux, là, on dirait du vert. L’autre jour, il n’y en avait pas.

- Je ne saurais pas dire pourquoi, mais les agaves me font penser à des éléphants.

- Avec cette couronne de feuilles desséchées… ça doit être très démoralisant. 

Nous touchons les feuilles.

- C’est dur comme du bois.

- Il faudrait des cisailles.

- Et peut-être même une scie. Mais tu te figures la scène ?

Je pointe mon doigt vers les caméras de surveillance. Oui, parce que dans ce recoin de la ville, charmant et relativement écarté, la jeunesse locale a pris l’habitude de se retrouver à plusieurs titres. J’imagine l’irruption des forces de l’ordre, qui, face à un comportement si inhabituel, auraient du mal à accepter nos explications.

En tout cas, ayant constaté le will to live de la plante, nous repartons optimistes, songeant aux stratégies les plus appropriées pour l’aider à se rétablir. (Suite et fin)

* J'ai mis cette phrase entre guillemets parce qu'il s'agit d'une citation. Elle remonte à l'époque où j'appelais ma famille en Italie, à 13h15, avec des cartes téléphoniques polychromes - une plus jolie que l'autre - que j'aurais dû collectionner. Je demandais à ma mère : « Et le jardin? ». Elle me répondait : « Le jardin, tu verras, c'est la forêt vierge ». 

** J’imagine qu’un expert en agaves trouverait nos efforts thérapeutiques inadaptés voire même contreproductifs.

 

mardi 11 août 2026

L'Agave résilient (6). En attendant la pluie

 


Conduire une existence d’agave aux pieds des Dolomites est tout à fait possible, mais à certaines conditions : par exemple, recevoir de l’eau de temps en temps. Après quelques mois d’absence, en revenant dans la région, j’ai constaté que l’entrée de la maison qui hébergeait l’agave était barrée, mais que la plante était toujours à sa place. La plupart de ses feuilles avaient la couleur du bois mort et son cœur était livide. L’effet « bois mort » n’était pas une nouveauté, le dessèchement progressif des feuilles faisant partie du cycle naturel de cet habitué des régions arides d’Amérique. Mais le processus s’était accéléré : « Ça doit être à cause de la vieillesse, me suis-je dit, ou du stress de l’abandon. »

Puis, soudain, j’ai compris : « Mais non, il n’est pas en train de mourir de vieillesse, il est en train de mourir de soif. Les propriétaires de la maison sont partis, et le débord du toit empêche la pluie d’atteindre ses racines. »

En passant davant lui, j'ai d'abord commencé  par regarder ailleurs, comme on le fait souvent dans ce genre de  circonstances pathétiques. Mais devant ce martyr végétal, sorte de Tantale  mourant de soif sous les gargouillements joyeux d’une fontaine, j'ai décidé d'intervenir.

Il faisait nuit, je suis allé chercher un arrosoir. Je me suis approché de la plante et je lui ai susurré : « Tiens, un agave. Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Puis je lui ai versé, petit à petit, l’eau qu’elle attendait depuis si longtemps. Pas trop, pour commencer.

Je suis reparti pendant un mois, impatient de découvrir, à mon retour, si les choses avaient changé.

(À suivre.)

 

 

mercredi 5 août 2026

L'agave résilient (3). Sauver, recycler


Plante d'appartement qui pourrait se porter mieux

On ne connaît pas les raisons qui poussent les gens à se débarrasser de leurs plantes d'intérieur avant qu'elles ne soient passées à meilleure vie. On en croise une, de temps à autre, près des poubelles, livrée à son destin comme ces chiens d'appartement auxquels on « redonne leur liberté » avant de partir en vacances. Parfois, elles sont là parce que leurs propriétaires déménagent et que, trop moches, elles ne correspondent plus au standing du nouveau logement. Parfois, elles commencent à dépérir et risquent, comme les rois sacrés de certaines traditions africaines, de transmettre cette déchéance à leur entourage. Parfois encore, elles ont fait l'objet d'une dispute, et les avoir constamment sous les yeux devient insupportable.

Lorsqu'on a l'esprit d'un sauveteur de plantes ou, plus simplement, un penchant pour le recyclage, on est tenté d'adopter ces orphelines végétales. Mais les freins psychologiques ne manquent pas : « Et si quelqu'un me voyait trafiquer autour des poubelles ? Et si la plante était porteuse d'un virus transmissible ou, pire encore, d'une malédiction ? Et si son ancien propriétaire, voyant que quelqu'un lui prête enfin de l'attention, était saisi d'une crise mimétique et prétendait la récupérer ?  : « Tu la désires, donc elle vaut quelque chose. Touche pas à ma plante, espece de maraudeur ! ».  (À suivre.)

lundi 3 août 2026

L'agave résilient (2) Jurisprudence végétale


 Avant de passer à l’agave, arrêtons-nous sur un préambule de caractère général. A-t-on le droit de sauver les plantes d’autrui ? Imaginons que vous habitiez au deuxième étage et que votre voisin du premier laisse se dessécher la plante ornementale qu’il a posée près de son entrée. Avez-vous le droit de l’arroser à sa place ?

Il pourrait prendre la chose très mal :

 - Monsieur, quelque chose me dit que vous avez pris l’habitude d’arroser ma plante ornementale dont le nom, en ce moment, m’échappe. Est-ce pour afficher votre supériorité morale et souligner mon insensibilité ?

- Mais non, je vous assure, c’est juste que…

-  Cette plante m’appartient. J’ai le droit d’en faire ce que je veux. Même de la laisser crever, si cela me chante. Les prérogatives du propriétaire comprennent l’usus, le fructus et l’abusus. (À suivre)

dimanche 24 mai 2026

Formes d’intelligence chez les « autres qu’humains »

 


Échange entre humain et autre qu'humain

J’apprends que l’âne, dans certains domaines, est plus intelligent que le cheval. Le premier, face à un doute, à un signal inattendu, s’arrête pour réfléchir. Le cheval, lui, il se barre. Les loups profitent de la situation et, pendant que l’âne réfléchit, ils le bouffent.

Les leçons morales de cette découverte scientifique sont multiples.

mardi 5 mai 2026

Des émotions et des castors (annonce)

 

Les castors du roi (2011) est un tableau de l’artiste contemporain autochtone d’origine crie Kent Monkman. 



Séminaire

Ruralités contemporaines en question(s)

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde,-UPJV

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 

Séance du lundi 11 mai 2026, 11-13 heures

Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4

 


Des espaces émotionnants : autour des castors

Intervenante :

Chloé Le Bris, doctorante en géographie

Présentation Christophe Baticle

Queue d'écailles, corps trapu, pelage sombre et luisant, large tête rentrée dans l'échine, mâchoire armée de quatre dents taillées comme des outils ; le castor n'est certes pas l'animal le plus charismatique du bestiaire, mais dans son regard bonhomme et les valeurs morales qu'on lui prête, il suscite malgré tout notre sympathie (Luglia, 2024 ; Strivay, 2011). Son retour progressif en Europe occidentale soulève pourtant une multitude de micro-controverses. Ce ne sont pas tant sa présence ni sa figure qui dérangent ou fascinent, mais les bouleversements induits par les barrages qu'il érige — arbres abattus, prairies et chemins inondés, ou milieux régénérés et réensauvagés. Le voilà, tour à tour, paré de tous les maux comme de toutes les vertus. Là où ses ouvrages modifient les équilibres existants, des compromis territoriaux se négocient au quotidien, engageant calculs, arbitrages institutionnels et affects.

À partir de trois terrains : deux marais en Wallonie et les sites d’un programme militant en France, il s'agit d'interroger comment différents collectifs qualifient les barrages castorins. Selon les prises dans lesquelles ils s'inscrivent, ces barrages sont appréhendés comme nuisance, patrimoine ou solution écologique. En s’interrogeant sur les affects suscités, le rôle des émotions sera abordé dans ce travail de qualification, comme des forces qui orientent les prises, stabilisent certaines interprétations et en fragilisent d'autres.

Luglia, R. (2024). Vivre en castor : Une histoire des relations entre humains et castors, Éditions Quæ.

Strivay, L. (2011, février). « Le médicament, la fourrure et le bâti. Le castor et ses modes d'existence », in Culture, le magazine culturel de l'Université de Liège https://culture.uliege.be/jcms/prod_388696/en/le-medicament-la-fourrure-et-le-bati-le-castor-et-ses-modes-d-existence


 

mercredi 29 avril 2026

Le psychisme des locomotives

 

Lundi 27 avril. Je suis dans un train qui de Nice,  j’espère, m’amènera à Paris. C’est la fin de la journée, il fait beau, et le paysage marin est à la hauteur de sa réputation.  On est plusieurs à l’admirer. Je ne prends pas de photos.  Dans une gare perdue, mon attention est attirée par une locomotive triste comme tout. Je suis frappé par son design minimaliste, pauvre et cohérent à la fois. Un panneau, sur la droite, signale son état psychique. J’aurais envie de lui dire quelque chose de gentil, de solidariser.  Je cherche à me figurer son concepteur. Je pense que par cette forme, fatalement, il lui a donné un caractère.

On repart. En prenant un peu de distance, je réalise la facilité avec laquelle notre arrière-plan animiste aurait tendance à resurgir.

samedi 11 avril 2026

Les loups sont revenus (3). (Mais pas les garous)

 

La Chevauchée du loup de Ulrich Molitor, Strasbourg, 1489

Je reviens finalement, après une courte interruption, à ma relecture de l’ouvrage que le Musée de Bagnes vient de consacrer au retour du loup*.

(Suite) Dans l’article de Mathias Délèze, assistant scientifique au Musée de Bagnes (« La meute silencieuse. Le loup dans les musées de Suisse Romande »), j’ai trouvé de nombreuses pistes à explorer. Sa reconstitution historique décrit l’introduction lente et précautionneuse des loups dans les musées suisses et les changements de sensibilité, en matière de rapport aux prédateurs, illustrés par l’évolution de leur mise en scène. Mon attention a été attirée par un passage qui, en décrivant une installation du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, résume parfaitement l’esprit didactique qui anime la muséographie contemporaine : « En permettant au visiteur de s’approcher et même de toucher les animaux, l’émotion se mêle à l’expérience sensorielle engageant mémoire et réflexion. Ce type de présentation vise un objectif clairement énoncé : déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup. Car c’est bien là un des défis majeurs : démystifier la dangerosité du loup sans pour autant nier sa nature de prédateur et son impact sur le monde pastoral ». 

C’est bien l’esprit de notre époque et je comprends les intentions qui l’animent.  En me figurant le scénario, j’ai toutefois quelques hésitations : la partie la plus défaitiste de ma personnalité me porte à considérer ce programme conciliateur comme une quadrature du cercle. La partie la plus enfantine, de son côté, me pousse à me rebeller contre le projet de « déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup ». Elles font peur, elles sont peut-être injustifiées, c’est vrai, mais j’y tiens beaucoup. Je me console en sachant que ces fantasmes seront forcément remplacés par d’autres, peut-être encore plus envoûtants.

L’article de Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue, (« Dans l’ombre des loups. 30 ans d’observations nocturnes et de découvertes au cœur des alpages et des tensions humaines ») nous informe sur les progrès récents en matière d’espionnage. Oui, parce que, il y a encore trente ans, arriver à surprendre un loup en dehors de ceux qui prospéraient dans les parcs zoologiques aux frais du contribuable, était une vraie gageure. Vers la fin du siècle passé, grâce aux pièges photographiques de la marque Trailmaster, on a pas mal avancé. Aujourd’hui, avec les « caméras automatiques connectées, capables d’envoyer en temps réel photos et vidéos », c’est encore mieux : les données collectées permettent d’obtenir des informations inédites et de prendre des mesures efficaces pour la gestion des canidés.

Tout ceci est passionnant, mais je vois se profiler à l’horizon un problème éthique et peut-être légal. Les représentants du courant anthropologique qu’on appelle le « Tournant ontologique », nous ont habitués à l’idée que même les non-humains sont à considérer comme des sujets. Ils sont des « personnes » et ils ont donc des droits. Dans cette perspective, le fait de filmer les loups à leur insu, dans les moments les plus poétiques ou les plus spectaculaires de leur intimité, perd une bonne partie de sa légitimité. Et en tout cas, avant de publier les images, il faudra demander leur autorisation.

L’article de Gwendolyn Wirobski et Ilenia Montello, éthologues de l’Université de Neuchâtel (« Les loups et le langage humain : une perspective évolutive »)  nous rappelle l’utilité des sciences de la nature pour comprendre la société humaine.  Pour saisir le fonctionnement mental des non-humains – on l’entend assez souvent – il ne faut pas les anthropomorphiser. Animaliser l’humain, le penser à partir des autres animaux, peut en revanche nous servir.  La communication des loups, par exemple (l’étude de leurs vocalisations, des signaux visuels, des marquages olfactifs), nous aide à reconstituer l’évolution du langage humain. (À suivre)

* Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

 

 

dimanche 7 décembre 2025

Les confessions d’un cannibale ou presque (1sur3)



Paolo Dalla Bernardina, Chevreuil nocturne

D’ici quelques jours je changerai de registre pour présenter, coupée en morceaux, ma contribution à la séance introductive du séminaire « Penser les ruralités contemporaines » consacré, cette année, au traitement des émotions dans les sciences humaines et sociales.

Pour l’instant, je vais rester dans l’ambiance féérique des apparitions et des présages. J’en profiterai pour avouer un crime (trente ans s’étant écoulés, je ne risque plus rien). J’en ai peut-être déjà parlé sur ce blog, mais, comme c’est typique chez les criminels, je ressens le besoin d’y revenir.

J’allais rejoindre un collègue (j'évite de le balancer puisqu'il était mon complice), pour visiter avec lui un roccolo très réputé, exemple remarquable d’art topiaire*. C’était pour recueillir du matériel visuel destiné à la salle de la chasse que nous étions en train d’installer dans un musée ethnographique de la région alpine **.

La journée avait démarré par une scène presque héraldique. Pendant que je roulais, derrière des peupliers qui laissaient entrevoir un étang, j’ai aperçu un chevreuil qui nageait dans ma direction. C’était un mâle, avec des ramures tout à fait convenables. Il avait l’air serein et concentré.

J’ai pensé : « Tiens, quelle étrange coïncidence : alors que je pars en mission pour documenter la chasse, cette modalité immémoriale de notre rapport aux animaux, voilà que le gestionnaire invisible de la faune sauvage m’envoie un émissaire pour me signifier son approbation ». Qui sont ces gestionnaires invisibles ? Potnia Theron, Artémis, Diane… et bien d’autres Maîtresses ou Maîtres des animaux.

J’ai poursuivi mon chemin avec optimisme, en me disant que l’image d’un chevreuil qui nage à l’ombre des peupliers ferait un ex-libris remarquable. (À suivre).

* On trouvera des informations sur le roccolo en parcourant les anciens billets de ce blog.

** Un musée que je ne vais pas balancer non plus.

mercredi 26 novembre 2025

Réenchanter le monde à l’époque du tournant ontologique

 


C’est la nuit entre le 5 et le 6 décembre. Deux existants non humains de catégories différentes mais appartenant au même collectif entrent dans la chambre*. Allongés sur des artefacts, de jeunes humains se trouvent dans un état modifié de la conscience du monde extérieur (sans perte de la réception sensitive), accompagné d'une diminution progressive du tonus musculaire. Le non humain anthropomorphe sort de son dispositif des parallélépipèdes de tailles différentes enrobés dans du papier recyclé. Sur le bord de la fenêtre deux contre-dons d’ordre alimentaire les attendent**.  Donnant libre cours à leur activité sensorielle, ils les consomment sur place.

- Pas mal cet existant biotique issu du raisin.

- Le mien n’était pas mal non plus.

Ils parlent doucement, de peur que les enfants ne se réveillent.

* Maitrisant mal ces nouvelles classifications, un doute me saisit : est-ce que les saints rentrent dans la catégorie des esprits ou celle des humains?  J'aurais tendance à choisir la première option.

** La scène doit se passer dans les Alpes orientales, ou en Autriche, où pour remercier  de leur visite Saint Nicolas et son âne, il était coûtume de leur offrir un verre de vin et une bouchée de foin.

jeudi 13 novembre 2025

Une rencontre dans les bois

 

Il ne pleut pas. Je me promène dans les bois des Monts d’Arrée avec un petit sac,  bien conscient que, pour trouver des  champignons, il aurait fallu que je m’y rende quelques semaines plus tôt. L’avantage, ici, c’est que les concurrents sont rares. Dans cette région pleine de mystère les autochtones s'intéressent à autre chose. Les Anglais poussent comme des champignons. Mais ils ne les ramassent pas.

Je m’efforce de rejoindre l’état d’ataraxie que l’isolement, le silence, le parfum intense des feuilles mouillées devraient favoriser. Je n’y parviens pas. C’est qu'en regardant l’heure, juste avant d’entrer dans le fourré, j’étais tombé sur un reportage consacré au réarmement nucléaire. J’ai beau me mettre sous le nez  les feuilles tanniques du châtaigner et remuer la terre à la manière des sangliers pour renouer avec mon passé  chtonien*. Mon corps est dans le bois mais ma tête divague.

Je croise un cyborg. C’est un pneu, mais avec le dos végétalisé.

Je le salue en lui disant : « Salut le pneu. Toi, plus tard, tu seras encore là. Moi … nous ... ».

En poursuivant je me surprends en train de  fredonner une vieille chanson de Francesco Guccini rendue célèbre en Italie par le groupe I Nomadi. Elle s’appelle : Noi non ci saremo. « Nous ne serons plus là »  :

« Vedremo soltanto una sfera di fuoco
più grande del sole, più vasta del mondo;
nemmeno un grido risuonerà
solo il silenzio come un sudario si stenderà
fra il cielo e la terra
per mille secoli almeno
ma noi non ci saremo, no, noi non ci saremo »
.


« Nous ne verrons qu’une sphère de feu,
plus grande que le soleil, plus vaste que le monde ;
pas même un cri ne résonnera,
seulement le silence, tel un suaire, s’étendra
entre le ciel et la terre
pour mille siècles au moins,
mais nous ne serons plus là, non, nous ne serons plus là ».

 

Ce texte aux accents prophétiques, à sa sortie, correspondait parfaitement à mes goûts, mes attentes et ma perception du futur. J'aimais notamment le passage suivant » :

« E catene di monti coperti di neve
saranno confine a foreste di abeti
mai mano d'uomo le toccherà,
e ancora le spiagge risuoneranno delle onde
e in alto, lontano, ritornerà il sereno
ma noi non ci saremo, no, noi non ci saremo ».


« Et des chaînes de montagnes couvertes de neige
feront frontière à des forêts de sapins ;
jamais main d’homme ne les touchera,
et encore les plages résonneront du bruit des vagues,
et là-haut, au loin, reviendra le beau temps,
mais nous ne serons plus là, non , nous ne serons plus là »**.


Les adolescents de l’époque, dont je faisais partie,  étaient des hippies débutants. Ils ne connaissaient pas encore grand-chose du monde, juste les trois ou quatre accords nécessaires pour singer les Nomadi (do ; sib ;  do ;  sol …) et pour gérer leur angoisse en annonçant l’apocalypse.

* Des temps antédiluviens où j’étais une taupe ou un blaireau. Mon post, cette fois, est plein de mots difficiles. C’est pour me donner des airs.

** On trouvera la version intégrale de "Noi non ci saremo" à l’adresse suivante : https://www.musixmatch.com/it/testo/Nomadi/Noi-non-ci-saremo

dimanche 12 octobre 2025

Par-delà nature et culture. (À propos de mon chien)

  

 


 Paysage fluvial très propice à la promenade avec son chien  (Cliché SDB)

L’altérité des non-humains (la distance radicale censée les séparer des humains) est une construction sociale, je suis prêt à le reconnaître. 

J’étais très proche de mon chien. J’ai passé ma jeunesse à me promener avec lui dans les champs, les bois et, lorsqu’on n'avait pas le temps pour s'éloigner, dans la broussaille qui longe le fleuve. On adorait tous les deux ces détours improductifs. La principale différence entre lui et moi, était que moi je disposais d’une maison, lui d’un jardin et d’un merveilleux chenil en dur avec tous les conforts d’un mobil-home. Il me semblait naturel que, en tant qu’animal, il vive dehors*. J’ajouterai que j’ai toujours ressenti une certaine antipathie pour les chiens casaniers et pantouflards.

Mais voici le problème : l’idéal de mon chien était la cohabitation et la porte d’entrée de la maison était vitrée. Le matin, lorsque je regagnais la cuisine pour préparer le thé, il était déjà sur place, le nez collé à la vitre. Je sortais et je le saluais affectueusement : « Tiens tiens, regardez qui est là. As-tu bien dormi, mon vieux ?». Je le caressais un peu, c’était plutôt une accolade, et je lui donnais quelque chose à bouffer.

Dès que je rentrais il commençait à gratter à la porte. Je sortais à nouveau et je lui disais : « Écoute …  toi tu es un chien, moi non. Il faut que tu comprennes. T’as la chance d’avoir un jardin et un abri confortable ».

C’est inhumain, je le sais. Mais c’est comme ça. C’est très idéologique, mais j’ai le sentiment qu’un setter anglais qui vit à la maison trahit sa nature propre, son programme, sa physis, comme l'aurait dit Aristote*.

Hier matin, dans la pénombre, j'ai cru voir ses yeux qui me fixaient. Entre la porte vitrée et la cuisine, heureusement, il y a une autre porte qui normalement reste ouverte. Comme je le faisais lorsque mon chien était là, je l’ai fermée pour continuer mon petit déjeuner dans le calme.

* Moi aussi je suis un animal, je le sais. 

** Pareil pour les setters irlandais. Je parle de mon chien au singulier, mais je devrais employer le pluriel. 

samedi 4 octobre 2025

Quand l’aubépine est en fleurs

 

On passait forcément devant pour rejoindre la plaine, les gens s’arrêtaient pour boire un verre ou profiter de la cuisine, à la bonne franquette et avec des produits du terroir. Nous aussi on y faisait étape, même si on préferait l'auberge à la sortie du bourg, qui fidélisait les voyageurs avec du fromage, de la saucisse et de la polenta grillée.

Après ils ont fermé. Un client, qui revenait de la chasse, avait commandé du chevreuil. Puisque sa portion était copieuse, il décida de la partager avec son chien. Mais celui-ci, au lieu d’apprécier, se mit à trembler et à gémir comme un veau.

Dans la chambre froide du restaurant - qui s’appelait Il Biancospino, (L’Aubépine) - les inspecteurs sanitaires trouvèrent les cadavres de plusieurs chiens de taille grande, petite et moyenne. Glaçant.

Dans la région, quelques décennies après les faits,  on en parle encore.