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mercredi 16 septembre 2026

Les quatre saisons du merle

Merle ampélophage derrière un filet de protection parfaitement inutile

Je regarde le merle qui bouffe mon raisin et je réalise le «dimorphisme saisonnier »* de mes sentiments à son égard : je l’aime davantage au printemps et encore plus en hiver, lorsqu’il sautille, tout noir, sur la terrasse enneigée.  Dans mes pulsions fluctuantes, je ne me sens pas trop loin du  chasseur, qui protège amoureusement le gibier tout au long de l’année mais qui, l’automne venu, n’hésite pas à le « prélever »**.

S’étant nourri du raisin, le merle de la photo doit être particulièrement savoureux. Sa vision m’a inspiré une recherche sur le web dont le résultat et le suivant :

« Dans toute la France, il y a un proverbe qui dit « Faute de grives, on mange des merles » ; la Corse seule, après avoir lutté inutilement pour sa nationalité politique, a lutté avec plus de bonheur pour sa nationalité culinaire, et parmi nos départements, il est le seul qui continue à dire « quand on n’a pas de merles, on mange des grives ». C’est que les merles de Corse ont une saveur toute particulière qu’ils doivent aux baies de genévrier, de lierre, de myrte, de nerprun, aux graines de gui, aux fruits de l’alisier, de l’églantier. Aussi la Corse ne se contente-t-elle pas de manger ses merles, elle en envoie à pleines terrines dans toutes les parties du monde ; il suffit pour les conserver de verser dans un vase de grès du saindoux fondu et de jeter dans ce saindoux des merles plumés dont on a enlevé les gésiers ; le saindoux se prend sur eux, les enveloppe d’une couche de grasse que l’air essaie inutilement de percer, et qui les conserve pendant des années. M. le cardinal Fesch donnait de fort bons dîners dont les merles de Corse faisaient le principal attrait gastronomique.

 Il est bon de tirer de cette graisse autant de merles qu’on en veut manger, de les passer à l’eau chaude pour leur enlever leur enduit huileux, après quoi on les assaisonne comme les ortolans, comme les becfigues, et enfin comme tous les petits pieds. Quant aux merles frais, ils subissent tous les modes de cuisson qui s’appliquent aux grives***. » Alexandre Dumas, Grand dictionnaire de cuisine, Paris, Alphonse Lemerre, 1873, p. 614

* Vous aurez remarqué mon recours à  des termes savants qui font "frimeur". Ils ont le mérite d'exister, ils risquent de disparaitre, il font de la tendresse. Sauvons-les. 

** Doux euphémisme.

 *** Je précise au passage que le terme « merulu/merlu », en Corse, fonctionne  comme un terme générique pour les oiseaux du groupe des Turdus, comprenant notamment les grives et le merle noir.  Dumas en était-il au courant ?

**** En regardant la photo je m'aprçois qu'il est grand temps que je coupe l'herbe du jardin.

lundi 14 septembre 2026

lundi 1 juin 2026

Chanter comme un rossignol (ce qui n’est pas le cas du castor)

 

 

Oiseau qui chante. Cliché SDB

 

Il chantait comme un fou, et avec un répertoire très varié.

- Tu l’as pris en photo ?

- Je crois

- Attends, je vais l’enregistrer.

- C’est quoi ?

Hier soir, j’ai posé  la question à Gemini (Chat GPT parlait juste d’un « passereau », sans trop préciser). D’après l’IA il pourrait s’agir d’un rossignol Philomèle « souvent perché bien en évidence au sommet d'un buisson ou sur une branche basse d'un arbre pour maximiser la portée de sa voix »*.

Je demande des précisions : « Fin mai / début juin correspond au pic de la saison de reproduction où les mâles chantent inlassablement, de jour comme de nuit, pour défendre leur territoire ».

Je pense au castor dont on a parlé l’autre jour, qui, pour marquer son territoire, répand du castoréum partout.

Je me dis que, finalement, je préfère le rossignol.

* Gemini  avance aussi l’hypothèse de la grive musicienne, tout en ajoutant que c’est moins probable. Je n'ai pas les compétences pour trancher.

dimanche 26 octobre 2025

Moi et la grive. Histoire sordide mais vraie

 



Il y a quelques jours, sur les marches du jardin, il y avait une grive morte. Elle était dodue et encore tiède. Sur le corps, aucune trace de violence. Empoisonnée ? Très improbable. Assassinée par un chat ? Il y aurait eu des plumes partout. Un avertissement de la mafia qui désormais fait la pluie et le  beau temps partout, même en Vénétie ? (Cette fois c’est une grive, la prochaine ce sera une tête de cheval …)

Je me suis demandé s’il fallait l’enterrer. Après j’ai décidé que, puisqu’on ne se connaissait pas …  enfin, pour tout avouer, je l’ai balancée dans la broussaille,  de l’autre côté de la route, où les visiteurs de la nuit ont sans doute procédé à sa dissolution.

En rentrant à la maison, j’ai remarqué une plume minuscule qui vibrait au beau milieu de la fenêtre. Alors j’ai tout compris. La journée était radieuse et la fenêtre réfléchissait le ciel, un ciel automnal d’une pureté extrême. La grive s’est trompée et au lieu de s'élancer vers le ciel, s’est projetée contre la vitre.

Et c’est là que l’histoire devient sordide.   

Pendant un moment, comme dans une interférence radio, mon cerveau reptilien a pris les commandes : « Tu es vraiment bête. Mais tu n’as pas compris que c’était un don ? C’était pour toi, cette belle grive dodue. Tu n’avais qu’à la plumer, la préparer avec quelques lardons et deux ou trois baies de genévrier. Quel manque de reconnaissance ! Quel gaspillage ! ».

Si j’étais une grive, aimerais-je mieux finir mon dernier vol dans l’estomac d’un humain ou dans celui d’un non-humain ?

 

samedi 13 septembre 2025

L'animal n’est qu’un prétexte

 


Pas trop d’idées ce matin, et j'aurais envie que l'on s'arrête quelques jours encore sur le dialogue des deux hirondelles envisageant la possibilité de passer l’hiver à Gaza-Beach.

En tout cas, marcher dans une zone « No kill » me tranquillise.

samedi 10 mai 2025

Finalement la paix entre chasseurs et non-chasseurs. Léon XIV va construire des ponts


 
Le Pape Léon XIII

Lorsqu’un pape choisit son nom, c’est en référence à l’homonyme qui l’a précédé et dont il apprécie le profil.

C’est donc avec la plus grande joie que les chasseurs de pinsons et d’alouettes, les chileurs, les poseurs de collets, les chasseurs à la glu, les mangeurs d’ortolans et de pâté de grives réagiront à l’élection de Léon XIV.

 

Léon XIII, en fait,  aimait tellement la chasse aux petits oiseaux qu’il avait fait installer un roccolo (sorte de tenderie très appréciée en Italie du nord mais pas seulement), dans les jardins du Vatican*.

 

*Vous aurez plus d’informations en lisant mon article :
 « Phénoménologie d’un piège végétal : le roccolo » : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-d-anthropologie-sociale-2013-1-page-16?lang=fr

lundi 9 octobre 2023

Un tweet de trop (sur la disparition d’une espèce)

 


 


Il y a un animal dont je regrette la disparition. C’est le petit oiseau de Twitter.  Je n’ai jamais su utiliser convenablement  ce « service de microblogging » particulièrement frugal, propice à des manières d’argumenter différentes des miennes. Mais la bestiole de l’icône était très attachante. Le nouveau symbole m’intimide. Il me fait penser à des codes secrets, à des plans militaires pour la conquête de la planète, à des bagnoles noires de ploutocrate garées sur le trottoir. Bref, je ressens dans cette substitution  des ondes mortifères*. Lugubre,  la lettre X remplace quelque chose  qui n’est plus-là.  Elle signifie :  « Circulez, il n’y a  plus rien à voir. L’oiseau est parti».

 

* C'est ma perception, bien évidemment,  et il ne faut pas me prendre au sérieux. D'autres trouveront dans ce changement de logo quelque chose de dynamique, novateur, captivant etc.

dimanche 26 juin 2022

Le tango des fauvettes


Lorsque j’étais petit je n’aimais pas le tango. Je le trouvais ringard. J’ai appris à l’apprécier plus tard, grâce à Piazzolla et compagnie, mais ça m’a demandé du temps. Je détestais tout particulièrement A media Luz et le Tango des fauvettes.

En italien les fauvettes s’appellent capinere (têtes noires). Ayant en horreur le Tango delle capinere j’ai vécu jusqu’à aujourd’hui sans trop m’interroger sur la morphologie de ces petits oiseaux.

Le début de la chanson, traduit de l’italien, dit à peu près cela :

"Là-bas dans l’Arizone, terre de rêves et de chimères, Lorsqu’une guitare résonne, chantent mille capinere" (difficile, en français,  de faire rimer « chimères » avec « fauvettes »). 

Un humoriste italien qui, comme moi, n’idolâtrait pas le tango, a caricaturé cette chanson en ajoutant :

« Et lorsque deux guitares résonnent, chantent deux mille capinere ». 

Si j’entends ce motif attachant je pense à cette version iconoclaste  et je ris.

mercredi 10 novembre 2021

Les bottes de Monsieur Haardt et les chasseurs à la glu

 


 

Monsieur Georges-Marie Haardt dans un portrait de Bernard Boutet de Monvel

En matière d'éthique animale, nous nous prenons souvent pour des héros civilisateurs.  Nous imaginons par exemple que les derniers adeptes des chasses traditionnelle errent  dans les ténèbres (ténèbres morales et cognitives)* et n’attendent que nous pour accéder à la lumière. J’y pense pendant que je contemple, hypnotisé,  les bottes étincelantes de Monsieur Georges-Marie Haardt, chef de l’expédition Citroën en Afrique (1924-1925)**.  Après des milliers de kilomètres et d'innombrables péripéties, ces bottes brillent au soleil comme si elles venaient de sortir des Galeries Lafayette. C’est une brillance équivoque, de type colonial***.

* Ils sont cruels comme des sauvages et ne comprennent rien à la biodiversité. 

** Appelée la Croisière noire.

***  Face aux sauvages, en tout cas, il est facile de briller.

lundi 28 juin 2021

L'inquiétante étrangeté (3). Pureté et souillure chez les geais



Si l’apparition du geai m’avait donné un sentiment de saleté, finalement, ce n'est pas que je déteste les geais. Dans son célèbre ouvrage De la souillure, l’anthropologue britannique Mary Douglas explique que le caractère pur ou impur d’une entité n’est pas intrinsèque, il dépend du contexte. Est impur tout ce qui, se trouvant hors contexte, porte atteinte à l’ordre des choses. C’était bien le cas du geai.  Et il le savait. En sortant du feuillage, d’ailleurs, il n’avait pas l’air outré, genre : « Bande d’importuns, je quitte les lieux mais  vous aurez de mes nouvelles … ». Il est parti à la sauvette, avec un petit plongeon latéral. Je crois même qu’il a dit : « Bon, d’accord, d'accord, je m’en vais ».  Avait-il délogé le merle de mon père ? Pire, avait-il gobé sa progéniture ? La question, à la limite, n’est pas là. Peu importent les événements. Peu importent les responsabilités concrètes. La faute principale de ce corvidé multicolore était d’ordre symbolique : sa présence remettait en cause l’organisation mémorielle du jardin.

samedi 26 juin 2021

L'inquiétante étrangeté 2 (un geai dans mon jardin)



Je dois préciser que je n’ai rien contre le geai.  J’aime son plumage brun-beige,  presque rose, ses extrémités en noir et blanc  qui rappellent la pie mais sans exagérer, juste une citation. J’aime notamment - ça va de soi - les touches  de bleu qui donnent à ses ailes une note tropicale.  Ce patchwork volant montre que l’on peut être un corvidé sans besoin d’être noir - voire, plus abstraitement, que corvitude et gaieté ne sont pas incompatibles*. Cette idée est confirmée par l’anagramme du nom « geai » : les femelles des geais sont gaies (les garçons aussi, j’espère).  J’apprécie également le collectivisme du geai : si un intrus pénètre dans le bois, c’est lui qui donne l’alerte**. Pourquoi donc l'irruption d'un geai dans mon champ visuel  aurait-elle dû me troubler ? C’est que, dans mon esprit, ce geai-là n’était pas à sa place. Je ne veux pas dire qu’il se cachait dans un laurier alors que son arbre totémique est le chêne. C’est qu’il s’était installé dans le laurier du merle de mon père. C’était à la fois une usurpation, une atteinte à la mémoire familiale et une mise en désordre.  (À suivre).

* En même temps - ce qui peut paraître contradictoire -  j’aime beaucoup les corbeaux en raison de leur noirceur absolue, qui dépasse le simple perçu pour s’élever au rang d’un concept.

** Je l’apprécie conceptuellement, un peu moins sur le plan empirique, lorsque je cherche l’anonymat à l’ombre du taillis.

 

jeudi 24 juin 2021

L’inquiétante étrangeté (autour des jardins, de la mémoire et de la notion de collectif)

 

Devenu vieux et n’ayant pas grand-chose  à faire pendant la journée, mon père  passait quelques moments à la fenêtre, notamment le matin. Il regardait un  laurier que j’avais ramené de Rome des années auparavant dans une poche de ma veste de velours à la James Taylor * : juste une petite racine enfouie dans sa motte de terre, une tige et deux feuilles microscopiques. Maintenant c’est un arbre respectable bien intégré dans le collectif dont il fait partie.  Un merle y avait fait son nid. Mon père suivait sans trop de commentaires le va-et-vient de ce bipède sautillant.  Dire que ça lui remplissait la journée serait faux. Juste une courte contemplation. C’est pratique : on s’identifie à l’oiseau, on se projette dans son monde (dans son Umwelt, comme le dirait Jakob von Uexküll), et on oublie sa propre finitude.  Sans y penser, tout à l’heure, je regardais le laurier, qui est toujours là,  comme le faisait mon père. Dans le feuillage quelque chose a bougé. Le merle, sans doute.  Non, c’était un geai. Aurais-je vu sortir un rat, ça ne m'aurait pas troublé davantage. (À suivre)

 

* Dans certains milieux, à l'époque, on s'habillait "country-folk".

mercredi 16 juin 2021

Le dilemme de Panoramix

 


Brest. Je traverse le cours Dajot. Les arbres vénérables qui faisaient face, gaillards, aux brumes de l'Océan (ce matin j’ai la veine poétique …) étaient malades et viennent d’être mutilés. Je songe à cet hiver et à la myriade d’étourneaux qui y séjournaient sereins après nous avoir émerveillés par leurs vols fantasmagoriques dans le soleil couchant (encore plus poétique, je trouve).  Du coup je comprends : entre les mœurs de ces volatiles collectivistes et le dessèchement de leurs insignes perchoirs* il y a une connexion. Que faut-il privilégier ? Le bien-être des arbres ou celui des étourneaux ? Il faudrait poser la question aux néo-druides, qui dans cette région ne manquent pas**.

* Le cyprès de Lambert ou Cupressus macrocarpa entre autres.

** Je n’adresse pas la question à la fondation Brigitte Bardot qui proposerait sans doute d’héberger les  étourneaux et de les stériliser.

vendredi 9 octobre 2020

Qui est le nul ? À propos des chasses traditionnelles

 

Oiseleurs de la province de Trente. Image tirée de mon article : "Phénoménologie d’un piège végétal : le roccolo" https://www.cairn.info/revue-cahiers-d-anthropologie-sociale-2013-1-page-16.html

 

J’ai consacré une partie importante de mes recherches au monde de la chasse.  Je crois pouvoir confirmer  que les chasseurs du dimanche, les tueurs de faisans d’élevage caricaturés par les écologistes, les machos fascistoïdes qui profitent de la chasse pour sortir armés, les sadiques qui tirent sur des chats domestiques*,  les ignares qui ne sauraient pas distinguer  une caille d’un perdreau mais qui se gargarisent  en parlant de tradition, de nature et de biodiversité, existent bel et bien.  Ils sont même nombreux. Ils ont toujours méprisé les chasses traditionnelles** présentées pendant très longtemps, dans la presse du secteur, comme des chasses de « plouc » et de « braconnier ». Chasses « cruelles ».

De leur côté, les adeptes des chasses dites traditionnelles - dont l’efficacité est directement proportionnelle aux compétences naturalistes*** - ont toujours considéré ces "pistoleros" comme des amateurs.

* « Domestiques ? On ne sait jamais, allons vérifier … »

** Sauf, peut-être la chasse à courre, dont ils sont jaloux. Par "chasses traditionnelles" j'entends ici la chasse aux petits oiseaux, le piégeage et autres formes de capture n'impliquant pas forcément l'utilisation d'une arme à feu.

*** Leur approche est une approche « holiste » : il faut connaître le « système nature », à savoir le « tout environnemental», pour attraper quelque chose.

samedi 29 août 2020

Le redoutable lobby des chasseurs à la glu

 Antonio Gramsci installant des Archetti (archets)  pour piéger les petits oiseaux*

 

À l’Université de Sienne je suivais les enseignements  de Pietro Clemente et, tout particulièrement, le cours de  Letteratura delle tradizioni popolari  (Littérature des traditions populaires). Il nous parlait d’Antonio Gramsci et du rôle de l’intellectuel, censé restituer la parole aux « vaincus ». D’un côté les classes « hégémoniques » (les dominants, dirait Bourdieu), de l’autre les classes « subalternes » (les dominés).  Les  dominants utilisent  des arguments scientifiques, esthétiques et moraux,  présentés toujours comme des axiomes irréfutables, pour délégitimer les pratiques des dominés (qualifiées d’obsolètes et d’aberrantes).

 

Je ne suis pas populiste, loin de là. Mais en cherchant à restituer aux chasses traditionnelles** leur dignité  culturelle, je ne me sens pas trop loin de la perspective gramscienne.

 

* Ce n'est pas vrai.

** Je ne parle pas de la chasse à courre, sorte de gadget néo-folklorique dont l’objectif, à notre époque, est moins de poursuivre le gibier que de poursuivre et confirmer (ne serait-ce que sur le plan de l’image), son ascension sociale.