lundi 27 mai 2024

L’animal chez les ethnologues (autour d’une rencontre au Musée du Quai Branly)


On a du mal à réaliser la vitesse à laquelle la question animale, en quelques années,  s’est installée au cœur du débat anthropologique.

Nous en parlerons mercredi prochain dans le cadre des deux "Journées des formations de la Société d'Ethnologie Française" qui auront lieu au Musée du Quai Branly  le 28 et le 29 mai.


 

 


samedi 25 mai 2024

Home Sweet Home (le pitbull de famille)

 

Derrière chaque pitbull qui mord il y a une démonstration ratée. « Tu vois, tous ces gens qui pensent que le pitbull est dangereux … c’est vrai, mais seulement si on ne sait pas s’y prendre.  Moi je sais comment  faire et je vais te le prouver. Ce n’est pas un problème de chiens, c’est un problème de maîtres, c’est scientifique. Et ceux qui pensent le contraire sont des racistes. Les juges, d’ailleurs, qui prévoient la possibilité de réhabiliter les chiens qui ont fauté, l’ont bien compris ».


Après le fait divers  que j’ai commenté le 11 mai, Michele, un bébé de 5 mois, a été tué par un pitbull à Vercelli. Deux enfants agressés respectivement à Pompei et à Milan par le pitbull de famille s’en sont sortis par miracle, avec juste des blessures.

Dire que les propriétaires de pitbulls appartiennent à une même catégorie serait une aberration sociologique*. Avoir un pitbull - diront les protecteurs de ce conglomérat de muscles et de passions mal réprimées  - est juste une manière parmi d'autres d’être dans le monde. Ce n'est pas la mienne.

 

* Dans la version précédente de ce post j’envisageais l’existence de toute une série de propriétaires de pitbulls poétiques, lunaires, non-violents … De peur que l’on me prenne au sérieux, j’ai éliminé ce passage. J’avais aussi qualifié le pitbull de serial-killer.  Trop facile.

 



jeudi 23 mai 2024

Les visiteurs de mon blog (9). Parler dans le vide


Aucune réaction à mon dernier billet. C’est la preuve que les 6 à 8 Israéliens qui visitent quotidiennement mon blog n’existent pas. Des robots, peut-être, ou un moteur de recherche programmé sur un mot clé. C’est triste.  S'il s'agissait des services secrets, au moins … mais il y a peu de chances. J’ai beau parler fort, avec 15 milliards d'oreilles au niveau planétaire prêtes à écouter nos bavardages.  J'ai beau gesticuler.

mardi 21 mai 2024

Les visteurs de mon blog (8): les Israéliens

 


Je reviens sur les identités nationales (présumées) des lecteurs de mon blog et sur leurs mystères. Depuis un moment j’ai le plaisir d’être visité par quelques Israéliens - une moyenne de 6 internautes par jour. Je cherche à comprendre les raisons qui, tout à coup, les ont poussés  à suivre mon blog. J’en ai parlé à une amie : «  Ça me fait vraiment plaisir, il s’agit sans doute des Israéliens avec qui je solidarise, ceux qui, meurtris par le massacre terroriste dont ils ont été victimes*,  ne se reconnaissent pas cependant dans la politique expansionniste et dans les excès inhumains perpétrés par leur gouvernement. Ils trouvent que  ma question (« Suis-je donc antisémite ? »**) est pertinente, même si elle n’a rien à voir avec le thème du blog, et attendent peut-être la suite.

Elle m’a répondu : « T’es sûr que tu n’es pas surveillé par le Mossad ? ». Je me suis dit : « Quelle rabat-joie ! ».  Et après j’ai pensé : « Quelques lecteurs en plus, finalement ».

 

* Le terroriste étant celui qui tue à l’aveuglette pour semer la terreur.

*  Cf. mon post du 11 décembre 2023. Je me considère aux antipodes de Madame Meloni et de ses électeurs.  Suis-je donc un anti-italien ?

dimanche 19 mai 2024

Le royaliste qui est en nous 4. « Un garçon arrêté ».

 


(Suite et fin). Comme je le disais dans le billet précédent, la formule « d’origine noble » pour désigner le responsable d'une agression m’a surpris.  C’est comme si, dans une circonstance analogue, on se donnait la peine de préciser que l’auteur du forfait était un roturier : « L’agresseur, d’origine prolétaire … ».  Pour le plaisir du contraste, j’ai jeté un coup d’œil sur le  quotidien La Repubblica censé voir les choses différemment. Le titre est le même : « Fermato un ragazzo per l’agguato con il machete a Torino : è di origini nobili »[1].  Je me suis interrogé sur les besoins de cette clarification. Est-ce pour faire allusion sans le nommer  à un personnage haut placé dont l’identité doit rester dans l’ombre ?  Est-ce pour montrer que « nobles ou pas nobles, dans notre journal tout le monde est logé à la même enseigne? ». Est-ce pour faire un clin d’œil à la partie non négligeable du public qui,  tout en ironisant sur la presse people, adore ce  type d’informations ? Est-ce pour suggérer une sorte de lien entre le haut lignage présumé de l'escrimeur  et l'arme obsolète utilisée pour se venger?

Pendant que je cherchais la réponse mon esprit s’est mis à divaguer. « Un noble, me suis-je dit  … une épée, une histoire d’amour …  Ah mince, pourvu que ce ne soit pas le Prince charmant de La belle au bois dormant ».



[1] « Un garçon arrêté pour l'embuscade à la machette à Turin : il est d'origine noble »

vendredi 17 mai 2024

Le royaliste qui est en nous 3. (Machettes et autres coutelas).

 


(Suite) Mais revenons à mon propos initial : les médias  titillent notre imaginaire royaliste en mettant au premier plan la noblesse éventuelle des personnages cités. On dira que ce n’est pas vrai : à l’occasion d’un fait divers, la presse sérieuse fait de son mieux pour omettre les indices qui permettraient de remonter à l’identité ethnique, professionnelle ou  confessionnelle du protagoniste. On veut décourager toute catégorisation arbitraire, ce qui est compréhensible et frustrant à la fois. C’est donc avec étonnement que le 20 mars, en parcourant le Corriere della Sera, j’ai pu lire l’histoire d’un jeune homme qui,   armé d’une machette, a sévi sur son rival en amour lui endommageant très sérieusement la jambe gauche. Ce qui a suscité mon étonnement, n’est pas tellement le caractère inhabituel de l’arme utilisée, un grand coutelas qui nous plonge dans l’univers exotique de Stephen Zweig ou de Luis Sépulveda, mais le titre de l’article : « Torino : 23enne aggredito con un machete  perde la gamba. Fermato un coetaneo, milanese di origine nobile che sarebbe ricercato in Spagna »[1] (À suivre).



[1] "Turin. Un jeune de 23 ans attaqué à la machette perd sa jambe. Un jeune du même âge, un Milanais d'origine noble, qui aurait été recherché en Espagne, a été arrêté".

mercredi 15 mai 2024

Le royaliste qui est en nous 2. (« Nous sommes très courtisés »).

 

Œuvre du peintre belge Thierry Poncelet

 

Ce constat (l’admiration latente pour l’univers aristocratique) est une évidence en matière de chiens. Voici comment j’analysais les choses dans mon ouvrage  L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux au chapitre : « Hommes de gauche et chiens de droite »[1] :

 

Parentés totémiques

C'est lors d'un long entretien dans les Alpes italiennes que la logique « initiatique » dont je viens de parler, axée sur l'idée d'une noblesse originaire reliant tous les « aficionados » du culte canin, s'est révélée dans toute sa prégnance. Mon informateur, un chasseur d'origine très modeste toujours entouré par des notables locaux, vantait le pedigree de ses setters anglais. « Tu vois »,  me disait-il, « nous sommes très courtisés » (à savoir lui et ses chiens). « C'est parce que mes chiens ont beaucoup de classe. Mais on ne se croise pas avec le premier venu. Depuis un bon moment on a pris l'habitude de se marier avec le docteur Masini. Et d'ailleurs, on est devenus de très bons copains. On s'entend très bien ».   

C'est ainsi qu'un pedigree canin, transformé en pedigree fantasmatique, est incorporé (par sympathie dirait James Frazer) par le propriétaire du chien. L'analogie avec le totémisme - un totémisme métaphorique, bien entendu - ne peut que faire sourire. Le chien et son maître, associés dans un « nous » qui en dit long sur les enjeux sous-jacents, partageraient une sorte d'ancêtre commun, voire deux ou plus par le jeu des accouplements  reliant entre eux les différents propriétaires (mon informateur et le docteur Masini, le cas échéant). Cet ancêtre fabuleux, l'étalon qui est à l'origine du lignage, n'est que le double canin, l'avatar pourrait-on dire, d'un propriétaire tout aussi paradigmatique (les deux formant un couple « archétypal » aux destins et aux physionomies indissociables). Comme par hasard, ce propriétaire « mythique » est souvent un aristocrate (ou un sujet "remarquable" : Cavaliere,  Commendatore …,  l'équivalent de ces chiens n'ayant pas de pedigree mais que l'on accepte aux concours parce que susceptibles de posséder de nobles ascendants...). Voici par exemple les coordonnées de quelques propriétaires des chiens dont on proposa l'inscription au Kennel Club en 1915 :

Comte Pio Menicon Bracceschi de Perouse,

Comte cav. Ing. Eugenio Morando de Verone

Comm. Francesco Silva de Pizzighettone

Architecte. Cav. uff. Ulisse Bosisio de Lonate Pozzolo

Et voici le nom « à particule » de quelques chiens :

Dir del Trasimeno

Tellino di Regona

Full dell'Eniano

Et lorsque le prestige du propriétaire fait défaut, c'est au chien de porter toute la responsabilité d'un nom dynastique. C'est le cas, entre autres de :

Lola 4ème, pointer femelle de M. Mario Costanti de Florence, ou de

Fly 6ème, pointer femelle  de M. Giuseppe Taticchi de Perouse (Cf. Diana, il Field d'Italia, juin 1915, p.144.

On répliquera que la société, entre-temps, s'est beaucoup démocratisée. C'est indéniable. Toujours est-il que lorsqu'on passe en revue les appellations des nouveaux chenils et les noms des nouveaux reproducteurs, on ne peut pas s'empêcher de remarquer la permanence de vieilles habitudes. Voici par exemple la généalogie de Mir (dont on déplore, par ailleurs le prénom trop modeste) , champion de chasse pratique en 1998:

Birbo degli Uberti

Orfeo della Trappola

Fuga del Meschio

Bref, que des noms à particule. On tient beaucoup aux origines.


[1] Éditions Métailié, 2006, pp. 44 et suivantes.

lundi 13 mai 2024

Le royaliste qui est en nous. (Premier épisode : on a beau couper la tête des rois)

 

Pourquoi Kate a-t-elle modifié la photo ? On aurait envie de répondre : « Qui est cette Kate ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de photos ? » Mais on tricherait. Nous savons tous que Kate est l’épouse de William et qu’elle a trafiqué une photo pour cacher son véritable état de santé ». Et pourquoi nous le savons ?  Parce que les médias, pendant un long moment, n’ont parlé que de ça.  Inutile de les accabler, les commanditaires c’était nous.  Nous coupons  la tête des rois mais après, là où il en reste, nous nous inquiétons  sur leur état de santé. On pourrait expliquer cet apparent paradoxe par une réflexion de l’historien Georges Duby : l’imaginaire évolue bien plus lentement que les institutions. Autrement dit,  nous avons beau être républicains (je généralise un peu …), notre imaginaire reste royaliste. Et ce n’est pas chez Disney qu’on dira le contraire. (À suivre)

samedi 11 mai 2024

Le pitbull et la Sybille

 


Évaluation des résultats d'un programme de rééducation du Minotaure par un comité de spécialistes.


Dans ce monde inhumain, finalement une bonne nouvelle. On avait craint le pire, mais Totò et Pablo, les deux pitbulls qui le 23 avril ont mis en pièces  Francesco Pio, un enfant de 13 mois,  ne seront pas euthanasiés. Ils seront soumis à un programme de récupération. Une fois rééduqués, ils pourront rentrer à la maison.

Est-ce que leur rééducation va réussir ?

Peut-être que oui, peut-être que non.

jeudi 9 mai 2024

Déclin de la chasse et triomphe du cynégétique (annonce)

 

Antonio Donghi, Caccia alle allodole, 1942

 

Mardi 14 mai j’aurai le plaisir de préciser mon point de vue sur la question animale dans le cadre du cycle de conférences du Forum universitaire « L'altérité. Les animaux et les hommes » (Boulogne-Billancourt, Amphithéâtre  Landowski, 28 avenue André Morizet, à partir de 14h30).

 

- Et si les grands prédateurs commençaient à nous fatiguer ?  Le déclin de la chasse comme signe avant-coureur.

 

En regardant les choses de loin, on se croirait  confronté à un processus irréversible : alors que la fascination pour les grands prédateurs augmente tous les jours, l’ancien prestige dont bénéficiait la chasse n’est plus qu’un souvenir. Liées aux changements de mentalité en matière d’éthique animale,  les raisons de ce déclin sont claires. Elle méritent néanmoins que l’on s’y attarde un peu. Le succès concomitant des ours et des loups est tout aussi compréhensible, ne serait-ce que dans une perspective écologique.  Va-t-il perdurer ? Peut-être. Mais notre imaginaire est aux aguets, prêt à rebondir sur l’actualité pour y projeter ses fantasmes.

mardi 7 mai 2024

La cuisse de l’Allemande

 


J’ai déjà évoqué le mythe de la Chasse sauvage *. Dans certains témoignages oraux (du genre : « Mon oncle l’a vue pour de vrai … », « Ma mère a dû monter sur un arbre pour échapper aux chiens … » etc.), le protagoniste assiste au passage du cortège nocturne. Il s'agit des âmes des chasseurs qui,  ayant déserté la messe du dimanche, son condamnés à une traque perpétuelle menée par un personnage infernal. Sans perdre son sang froid, le bonhomme crie à leur adresse : « Eh, là bas, donnez-moi un morceau de votre gibier ». Le matin, à son réveil, il retrouve clouée à la porte de la grange « la moitié d’un chrétien ».  Dans une version folklorique que j'ai repérée dans une bibliothèque de la région de Trente, la « moitié d’un chrétien » est devenue « la cuisse d’une Allemande ».

Or, cela peut paraître absurde, mais je crois connaître le nom de cette « Allemande ». Elle n’est pas allemande, on l'a déjà vue quelque part (sur une plage pour être plus précis),   et s’appelle Simonetta Vespucci.

J’explique mon hypothèse dans les numéros 92, 93 et 94 de la revue La Grande Oreille, revue des arts de la parole et du récit, citée dans le billet précédent à propos des chats**.

* Cf. Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, PUR, 2011, p. 35 et suiv. 

** Cette hypothèse  est  juste une plaisanterie, bien entendu.

dimanche 5 mai 2024

Avis aux ailurophiles (et autres inconditionnels du chat)

 


On définit comme ailurophile celui qui aime les chats. Certains ailurophiles préfèrent être qualifiés de chatophiles. Dans le passé j’ai rencontré aussi la formule catophiles, mais ça prête à confusion.

Quoi qu’il en soit,   tout amateur de chats  a intérêt à se pencher sur le dernier numéro de La Grande Oreille, revue des arts de la parole et du récit. Il y trouvera  tout ce qu’il faut savoir sur cet anarcho-individualiste à quatre pattes présent dans 30% des ménages français. La trentaine d’interventions qui composent l’ensemble aborde les thèmes suivants : Le chat sacré ; Le chat bienfaiteur ; Le chat maléfique ; Pourquoi le chat  … Un bel entretien de Yolaine de la Bigne avec l’historien Éric Baratay (« Du chat diabolique au chat-chien, histoire d’un compagnon star »), aide le lecteur à mettre en perspective la « chatophilie » ambiante.

vendredi 3 mai 2024

Tellement veau que je te mangerais (à propos du veau-sous-la-mère)



 

 Illustrant un bel exemple de « Comédie de l’innocence », ce  cliché a été réalisé et m’a été gentiment transmis par Antoine Beaudet

 On aurait envie de donner une leçon de morale aux concepteurs de cette publicité :« C’est émouvant, mais comment peut-on  faire de l'humour dans une circonstance pareille? Comment peut-on oublier l’issue tragique de cette scène bucolique ? ».

C’est pourtant facile : nous nous émouvons ... nous dégustons. Il suffit de séparer les deux choses. Et, de toute façon, nous sommes habités par plusieurs instances à la fois. Dans chacun d'entre nous cohabitent plusieurs interlocuteurs.

De temps en temps j’aime rappeler ce proverbe nuer, relatif aux sentiments de culpabilité du mangeur de viande, reporté par E.Evans-Pritchard dans sa célèbre monographie * :

« Les yeux et le cœur sont tristes, mais les dents et l’estomac sont dans la joie ».

 

 

Image extraite du site : https://www.civo-vslm.fr/quest-ce-que-le-vslm .htm

* Edward Evan Evans-Pritchard, Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d'un peuple nilote, 1937, trad. fr. 1968, rééd. Gallimard, coll. « Tel », 1994. Je développe cette problématique dans L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux. Paris, Métailié, 2020.

 

 

 


 


 

mercredi 1 mai 2024

Fait divers et varié 2


(Suite) A sept heures du matin j’appelle mes amis « Excusez-moi pour cette incursion aurorale. Vous trouverez ça ridicule, il s’avère que etc .  … J’ai résisté presque deux heures mais je commence à avoir vraiment froid ». « T’inquiète pas, on arrive tout de suite ». Dans l'attente, le risque de voir surgir ma voisine dans la pénombre matinale augmentait considérablement. J’ai imaginé la stupéfaction de cette dame très réservée qui, malgré la meilleur volonté, n’aurait pas pu croire à mon histoire (« Je suis sorti en déshabillé pour régler un contentieux entre un prédateur et sa proie »).

Dans la cage d’escalier il y a aussi un placard. J’ai songé à y entrer en laissant juste une fissure pour surveiller son départ. Oui,  mais si elle apercevait dans le noir le reflet de mon œil ? Et si l’armoire se mettait à craquer ? Je me suis vu au commissariat. Pendant un court instant j’ai pensé à la vanité de mon geste (qu’allais-je voir, au juste, dans la rue ? Quel était mon but véritable ?)  et à la distance qui me sépare des chercheurs qui magnifient, avec un fatalisme de philosophes, l’installation des animaux sauvages dans l’espace urbain. J’ai pensé aussi, avec jalousie, à d’autres chercheurs « animaliers » : ceux  qui passent des moments fabuleux avec les grands prédateurs. Ils les pistent, ils les rencontrent, ils les regardent dans les yeux, ils s’apprécient mutuellement … C’est solennel et émouvant à la fois : de nobles chercheurs face à de nobles prédateurs.  Si dans la cour il y avait eu un loup, me suis-je dit, il m’aurait trouvé bien ridicule, avec mon caleçon approximatif et mes espadrilles rayées. Mais moi aussi, peut-être, je l’aurais trouvé bas de gamme. Quoi que l’on dise, tous les loups ne sont pas merveilleux. Il y en a même d’assez décevants. Maigrichons, par exemple, lâches et pas assez poilus – ces  pékins moyens de la race lupine qui ne méritent ni pistages ni narrations héroïques.

J’allais m’installer dans le placard lorsqu’une porte s’est ouverte. C’était mon ami, l’air souriant mais pas trop. J’ai compris tout de suite  que ce n'était pas la peine de lui proposer un café. Je l’ai beaucoup remercié et il est reparti. Tout s’est bien terminé, finalement. Reste à élucider l’énigme du tapage nocturne.


lundi 29 avril 2024

Fait divers et varié. (Appel à témoin).

 

Cela date d’il y a une semaine.  La veille au soir on m’avait dit que des loups avaient été aperçus aux portes de la ville. À cinq heures vingt j’ai été réveillé par des cris d’animaux sous ma fenêtre, dans la rue qui mène au fleuve. On aurait dit qu’une bête à la voix bien sonore était en train de se faire étriper. Un chien peut-être. J’ai pensé à une attaque de loups. J’ai pensé aussi à une histoire de sangliers, qui sont encore des débutants dans la région (une rixe entre rivaux ? Une scène d’amour porcin particulièrement intense et tardive ?). Autre hypothèse : un règlement de comptes entre chats (mais hypertrophiques, à en juger de l'intonation). Peu probable. Je me suis aussi souvenu de la fouine entrevue derrière les charmes l'été dernier, mais je lui prêterais une voix différente. En tout cas, les hurlements étaient puissants et sinistres.  Et ils n’arrêtaient pas. J’ai eu le temps de me lever et regarder. On ne voyait rien. Même si la véhémence des cris n’était plus la même, j’ai décidé de les enregistrer. Un spécialiste du monde animal, qui sait,  pourra un jour m’expliquer ce que j’ai entendu*.  Et après je me suis dit : si je manifeste ma présence l’agresseur s’enfuira, mais il faut faire vite. Sans perdre le temps d'enfiler mon pantalon, j’ai descendu  les escaliers à toute vitesse, le portable à la main. Aucune trace d’animaux,  comme si j’avais rêvé. Je suis rentré dans la cour, j’ai monté l’escalier et, non sans exprimer ma contrariété à voix haute, j’ai découvert que la porte s’était refermée. Ce n’est pas la première fois qu’elle me joue ce tour**.  Bref, j’étais bloqué dehors. Des amis ont un double de la clé, heureusement, mais je n’osais pas les appeler à cinq heures du matin. J’ai donc décidé d’attendre jusqu’à sept heures, perché comme un hibou sur un coffre en bois qu’on a mis sur le palier pour faire joli.

Soudain j’ai entendu  un bruit qui, dans cette circonstance, était encore plus terrifiant que celui qui m’avait réveillé. C’était le volet de ma voisine qui venait de s’ouvrir.  Nous partageons la même cage d’escalier et elle part tôt le matin  pour se rendre  au travail. Qu’aurait-elle pensé me trouvant accroupi devant sa porte à moitié dévêtu ? J’aurais eu beau lui dire « C’est qu’il y avait des animaux, dans la cour, vous savez … qui faisaient un grand bruit … ». J’étais tenté de me réfugier dans le jardin mais il pleuvait, il faisait un froid de canard et, avec la malchance qui avait inauguré la journée, j’aurais sans doute été repéré par des passants lève-tôt : « Que vois-je? Un faune dans le jardin de Monsieur Dalla Bernardina? » (À suivre).

*L’enregistrement des cris déjà lointains, avec le bruit de mes pas dans l’escalier, est accessible par le lien suivant : Le mystérieux enregistrement 

** C’est dans ces moments que l’on devient animiste et l’on prête aux objets une intentionnalité.


samedi 27 avril 2024

Promenons-nous dans les bois (tant que la peste porcine n’est pas là) (2)

 


(Suite et fin) Qui a disséminé la myriade de sangliers qui, depuis un moment, hante les bois, les champs, les périphéries et même les centre-villes de la péninsule italienne ? On ne sait pas trop, même si on a de forts soupçons. Dans l’incertitude, disons que c’est la faute à la déprise agricole, aux écosystèmes qui n'arrêtent pas de bouger et, plus généralement, à l’État. Puisque les chasseurs n’arrivent pas à régler le problème et la peste porcine sévit, c’est bien à l’État qu’on demande une solution. Contre les sangliers, ces non-humains à quatre pattes qui avec leurs épidémies compromettent l’écoulement de la cochonaille transalpine, on a ainsi décidé de mobiliser l’armée. Acclamés par tout le monde, des spécialistes militaires utiliseront des drones pour repérer les charognes pestiférées.  On n’exclut pas l’emploi de troupes au sol.

   

jeudi 25 avril 2024

Promenons-nous dans les bois (tant que la peste porcine n’est pas là)

 

Désolé pour les jambons de Parme, mais la question est sérieuse. Je viens de lire que « La peste porcine africaine (PPA) est une maladie virale hémorragique qui touche exclusivement les porcs domestiques et les sangliers et n'est pas contagieuse pour l'Homme » (Wikipédia). Cette innocuité relative ne règle pas le problème. Si la carcasse d’un sanglier infecté par la PPA* est repérée à moins de 15 kilomètre d’une charcuterie,  celle-ci est soumise à des restrictions draconiennes. L’exportation du célèbre jambon de Parme** est désormais interdite au Japon, en Chine, en Corée du sud et à Taiwan. D’autres pays n’acceptent que la Mortadelle. Les prélèvements  des chasseurs ne suffisent pas et les non-chasseurs sont tenus à collaborer : les randonneurs  ne doivent pas sortir des  chemins balisés ni faire des pique-niques. Une  fois rentrés de leur promenade, ils sont priés de stériliser leurs vêtements et leurs chaussures (à suivre).

 

* On en a retrouvé 150 entre Parme et Piacenza. 

 **Région célèbre aussi  pour son fromage et ses aficionados de l’opéra.

mardi 23 avril 2024

Animisme modéré*



 

On le sait, derrière notre naturalisme** de façade, nous gardons un fond animiste.  Avec les animistes  nous partageons  aussi un fort penchant pour la « Comédie de l’innocence », un de mes thèmes préférés. J'y pense à propos de ma promenade.

Je déambule en montagne. J’ai oublié mon bâton de marche à la maison et je décide de m’en procurer un sur place. Je cherche à réduire mon impact écologique. Mon regard tombe sur un noisetier. Il a plein de surgeons. Même trop, me dis-je Si j’en prélève un ça va favoriser la croissance des autres. Lequel vais-je sacrifier ?   Après une inspection rapide j'aperçois un surgeon légèrement incliné montrant clairement qu'il m'attendait. Aucun doute, c’est lui mon bâton. Je lui dis : « Tu vas être mon alpenstock tout neuf. Et je vais te décorer avec mon Opinel. Tu sera beau comme un guerrier maori ». En reprenant la marche, pour conforter mon nouveau compagnon, je lui tiens le propos que j’adresse aux non-humains (champignons, cailloux, morceaux de bois bizarres ...) que je ramasse dans les espaces verts : « Sois heureux, tu as été choisi par un humain : grâce à cette rencontre statistiquement improbable tu sors de la nature pour entrer dans l’histoire ».


*Définition  que je propose comme une évidence (nous sommes des animistes qui s'ignorent) et peut-être aussi comme un projet existentiel (réhabilitons l'animiste qui est en nous)  après avoir promu le « Progressisme critique » en opposition au progressisme acritique qui menace, aujourd’hui,  notre liberté de pensée.

** Le naturalisme, pour paraphraser Philippe Descola, est la vision du monde occidentale selon laquelle une frontière indépassable sépare les humains des non-humains.

dimanche 21 avril 2024

Hérodote en Corse

 


Merle de Vénétie (le chat rôde autour mais sa technique est défaillante)

« Comme les Égyptiens sont nés sous un climat bien différent des autres climats, et que le Nil est d'une nature bien différente du reste des fleuves, aussi leurs usages et leurs lois diffèrent-ils pour la plupart de ceux des autres nations. Chez eux, les femmes vont sur la place, et s'occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile. Les autres nations font la toile en poussant la trame en haut, les Égyptiens en la poussant en bas. En Égypte, les hommes portent les fardeaux sur la tête, et les femmes sur les épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis ; quant aux autres besoins naturels, ils se renferment dans leurs maisons; mais ils mangent dans les rues». World History Encyclopedia, Hérodote sur les Égyptiens

Ce bouleversement des habitudes que nous croyons « naturelles » me fait penser à mes recherches sur la chasse en Corse. En Haute-Corse, comme on peut bien l’imaginer, on fait bien la différence entre une grive et un merle. Mais lorsque les ruraux de l’Île de beauté - ces grands spécialistes du plein-air - ouvraient des parcours de plusieurs kilomètres dans le maquis pour piéger les grives avec leurs collets en crin de cheval*, ils n’allaient pas « aux grives », ils allaient « aux merles ». Et ils ne les chassaient pas, ils les pêchaient. C’est logique, on chasse avec un fusil.  Avec un filet ou ses équivalents ... on pêche.    

*Chaque oiseleur défrichait patiemment sa propre piste dans la broussaille. Confectionnées par les femmes, les grives partaient vers le continent, notamment à Nice et à Marseille

vendredi 19 avril 2024

La volonté d'ignorer 6.

 

 

Deux espèces invasives (Griffe de sorcière et herbe de la Pampa) dans une photo que j'ai prise au Conquet en 2009. Étais-je dans une propriété privée? Avais-je le droit d'être là? Allez savoir.

Et voici la dernière citation extraite de Terres incertaines, cerchant à illustrer les avantages et les désavantages de notre ignorance en matière de propriété privée. Une ignorance qui convient aux uns ou aux autres, mais pas simultanément.

« Je pourrais évoquer quelques exemples bretons (parfaitement banals mais d’autant plus représentatifs), comme le témoignage de ces étudiantes qui étaient rentrées dans un bois du Finistère en quête de champignons, et qui, arrêtées par le propriétaire, un célèbre navigateur, et invitées à décliner leur identité : « Nous sommes des étudiantes en ethnologie », ont-elles répondu (comme si c’était une justification …), « et nous pensions qu’il n’était pas interdit de ramasser des champignons ». « Comment ? », a répliqué le navigateur et propriétaire terrien, «vous étudiez l’ethnologie et vous ne savez pas que l’on ne rentre pas dans les propriétés privées ? La prochaine fois je vous lâcherai les chiens [1]». Je pourrais m’attarder sur les conflits dans la rade de Brest opposant, par endroits, les promeneurs désireux de longer la mer aux habitants des résidences proches du littoral.  Mais puisque face à ce genre d’expériences, comme on le disait, chacun d’entre nous a la légitimité d’un acteur social compétent, je conclurai ces quelques lignes par un témoignage personnel.

          Il y a quelques années, pendant mes vacances dans le Morbihan, je me promenais tranquillement sur la rive d’un fleuve, un enfant sur les épaules et tenant la main de l’autre, lorsque j’ai été approché et apostrophé par le propriétaire du lieu. Il tenait en laisse un boxer et je ne sais pas qui des deux était le plus nerveux. Je me suis excusé en lui expliquant que, vu la proximité du fleuve, je croyais me trouver dans un terrain communal. Je lui ai donc demandé où étaient, alors, les sentiers où on a le droit de se promener. À sa réponse : « Ici chez nous il n’y en a pas » j’ai cru opportun de prendre congé en lui disant : « Vous devez me pardonner, c’est que je viens des Alpes italiennes et chez nous, dans le bois et les prés, on circule librement ».

         Je me trompais. Même dans les Alpes, désormais, ce processus d’élimination des accès publics, d’abolition des droits coutumiers, de cautérisation des espaces interstitiels qui faisaient office d’amortisseur, dans leur indétermination, dans les rapports entre le public et le privé, est en train de s’imposer. Dans les vallées des Préalpes vénitiennes, pour situer géographiquement ce témoignage, les citadins, qui avaient l’habitude d’aller ramasser les champignons et les asperges sauvages dans les collines environnantes, sont de plus en plus confrontés aux nouveaux propriétaires qui, insensibles à l’histoire des lieux, érigent des palissades, installent des grillages métalliques derrière lesquels des schnauzer géants, des doberman et autres molossoïdes appartenant aux races les plus pittoresques émettent des aboiements dont la portée dépasse largement les limites des clôtures[2]. Du point de vue juridique, ces chiens marquent les confins d’une propriété. Du point de vue sémiologique, ils traduisent en termes canins, les peurs et la férocité de leurs propriétaires[3].



[1] Ce dialogue est quelque peu surréaliste, il est vrai : on a du mal à saisir le lien entre l’ethnologie et les champignons. On ne voit pas non plus pourquoi les étudiants en ethnologie devraient avoir des connaissances spécifiques en matière de propriété privée.

[2] En Italie, deux sentences, l’une du Tribunal de Messine, l’autre de celui de Lanciano, viennent d’établir qu’aboyer, pour un chien, est un droit naturel, et que les en empêcher  relève du « mauvais traitement ».

[3] Par un bouquet de roses je signifie mon amour. Par un chien enragé …