samedi 18 septembre 2021

Touche pas à mon molosse


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En m’éloignant de la  Place Wilson pour rejoindre rue de Siam j’entends des cris et des aboiements furieux. Je m’arrête et je vais voir*. Un molossoïde blanc trottine serein, comme s’il n’était au courant de rien. Il est suivi par sa maîtresse qui, en revanche, est très agitée. Elle a l’air soigné. Elle se retourne vers un groupe de punks à chien.  « J’hallucine », profère-t-elle sur un ton théâtral. Lui ai-je aussi entendu murmurer « mais c’est un chien » ? En tout cas, elle est indignée. Elle disparaît vers rue Jean Macé en s'exclamant, pour que les témoins l’entendent bien, « Je rêve, je rêve … ».  Je cherche à reconstituer la scène.

 

Hypothèse numéro 1 : le molosse a approché gentiment les chiens des punks à chien. Ces derniers l’ont agressé et le molosse, pour faire de la peine, a émis toute une série de gémissements de petit chien (je les ai bien entendus).

 

Hypothèse numéro 2 : Le molosse a foncé sur les chiens des punks à chien qui ont crié de peur (ou à cause de quelques morsures de faible entité). D’un geste protecteur et courageux un punk à chien a fait comprendre au molosse qu’il valait mieux chercher la bagarre ailleurs.

Ces deux hypothèses sont peu vraisemblables, je le reconnais. Et notamment la première.

 

*Pour quelle raison ? Curiosité morbide, je crois.

jeudi 16 septembre 2021

Du perspectivisme chez les oiseaux : les humains/machine.

 
Paysage nocturne avec Maurice
 
Lorsqu’on évoque la question animale on adore citer la théorie des « animaux-machine »  de Descartes et Malebranche. On en parle volontiers parce qu’elle permet de montrer à quel point les philosophes, cloîtrés dans leur tour d’ivoire,  peuvent être à l’ouest. Elle permet aussi de laisser croire  que nous connaissons l’histoire de la philosophie, ce qui dans la plupart des cas,  et notamment le mien, est loin d’être vrai. Descartes et Malebranche auraient déclaré que les animaux font semblant de souffrir mais qu'en réalité ils ne souffrent pas, car ils sont des automates*.

De retour à Brest j’approche de la fenêtre. Maurice arrive. Pas un seul geste pour exprimer sa joie de me revoir. Nous sommes loin d’Argos, le chien d’Ulysse. Nous sommes loin  de Stasi,  la chienne de Konrad Lorenz**. J’ouvre la fenêtre et je lui passe un morceau de pain. Il l’avale d’un mouvement sec et presque mécanique. Je lui en livre un deuxième. Pareil. Il fait le plein et il s’en va. 

Je pense qu’il me prend pour un automate. Ou, plus précisément, pour un distributeur automatique.

*Ils n’ont pas dit exactement ça, je le  sais, mais on a pris l’habitude de faire comme s’ils l’avaient dit. 

** D'une exubérance  excessive que je qualifierais de latine, si je ne savais que c'était une bergère allemande.

mardi 14 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 30. Épilogue : à qui appartiennent les jardins?

 
Merle qui réapparaît cycliquement sur le laurier

« Madame, le vôtre n’est pas un jardin, c’est un catalogue de pépinière». Ma mère a souri et  retenu la remarque. Par la suite, lorsqu’elle était de bonne humeur, en regardant par la fenêtre elle déclamait sur un ton philosophique : « Le nôtre, n’est pas un jardin, c’est un catalogue ». C’était bien la réalité, et pas que la sienne : les démiurges, dans leurs microcosmes, voudraient concentrer l’univers tout entier.

Il y a encore beaucoup de plantes dont j'aimerais raconter l’histoire, mais les vacances sont finies. Je regarde à mon tour par la fenêtre et je m’interroge, allez savoir pourquoi, sur la propriété morale des jardins. À qui appartiennent ces annexes vertes des maisons que nous entretenons avec une ferveur qui frôle parfois le religieux? Une réponse me vient à l’esprit. Ils appartiennent à ceux qui peuvent en parler, à ceux qui les ont conçus, façonnés, vécus. C’est comme pour les pianos qui appartiennent, sur le plan moral, à ceux qui en ont joué. 

J’ai une bonne nouvelle. Tout récemment, le geai a été aperçu sur le bouleau en compagnie d’une geai (un peu plus petite que lui mais identique). Le couple, vraisemblablement, est parti nidifier dans les parages. On sera de bons voisins. Et le merle est revenu. Il s’exhibe tous les matins à sept heures pile sur les branches du laurier. Après il a faim. Résultat : il n'y a plus une seule baie dans la vigne archétypale. Le chat noir et blanc du voisin est également revenu.

Le merle, le chat et le raisin, avec les autres protagonistes de cette divagation estivale,  forment un collectif dynamique et varié. Eux ils restent ici, moi je pars. On va voir.

dimanche 12 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 29. L’autochtonie en général

Diego Velasquez (1599-1660). Paysans des Préalpes vénitiennes célébrant l'ancestralité du vin Clinton

Quelques derniers mots sur la vigne archétypale.  Après vérification, elle n’était pas si archétypale que je le croyais. Et encore moins autochtone. Son ancestralité, pour reprendre l’heureuse formule d’Eric Hobsbawm et Terence Granger*, constituait un bel exemple d’invention de la tradition. Rien d’étonnant. Ici, dans les Alpes, on est accoutumé aux traditions inventées. Le vin des ancêtres, celui qui laisse sa marque rouge sur les verres vides, s’appelle Clinton (l’accent sur la dernière syllabe, typiquement vénitien, garantit son autochtonie). Dans l’imaginaire alpin ce vin « rustique », « modeste », parfaitement adapté à l’ethnostyle local, est consubstantiel à l’âme du montagnard. Il réconforte depuis la nuit des temps son corps et son esprit. 

Or, il suffit de songer au mot « Clinton »  avec un peu de recul pour saisir son ascendance transatlantique. Originaire de l'État de New York,  le Clinton fait partie de ces cépages américains introduits en Europe  au milieu du XIXème siècle, lorsque la phylloxera avait anéanti les variétés indigènes. Et pour le Baco c’est à peu près pareil. Obtenu à la Belle époque par le landais François Baco en croisant le cépage Folle-Blanche avec  Vitis riparia**, ce raisin est tout aussi typiquement alpin que le couscous.

Mais peu importe : il symbolise bien l’autochtonie (d'ici et d'ailleurs, l’autochtonie en général).  C’est tout ce qu’on lui demande.

* Eric Hobsbawm et Terence Granger ed. (1983). The Invention of Tradition. Cambridge University Press.

** Tiens, un autre François. Quant à Baco, ses liens de parenté  avec Bacchus sautent aux yeux.

 

 

vendredi 10 septembre 2021

L'inquiétante étrangêté 28. Tropismes


Les anthropologues du XIXème siècle donnaient beaucoup d’importance à la question des origines. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Inutile de s’interroger sur l’origine d’un récit mythique, nous ont appris Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss. Ce qui compte, dans le mythe,  sont ses emplois contextuels, sa structure, ses liens avec l’ensemble dont il fait partie.

Sans trop m’interroger sur l’origine de la vigne mythique qui poussait spontanément dans le fond du jardin, j’étais néanmoins heureux de connaître son identité. Il s’agissait du cépage Baco, le bon vieux Baco que les campagnards des Préalpes de Vénétie ont toujours utilisé pour produire leur piquette très proche d’une potion magique.  Lorsque François, un vieux monsieur qui habitait dans une maison rurale au fond de la Bretagne, m’a donné un pied de sa vigne  en signe d’amitié, j’étais touché et hésitant à la fois : « En France – me disais-je – il existe environ 6.000 cépages différents. Que vais-je planter ? Une nouvelle peste végétale qui déploiera ses tentacules en profitant du soleil méditerranéen ?  Comment vont cohabiter du raisin celte et du raisin latin ? ». Heureusement tout s’est bien passé. Le nouveau plan s’est installé sur les tringles sans gêner la vigne autochtone.    En transmettant la bonne nouvelle à François je lui ai demandé : « A propos, François, tu connais le nom du cépage ?». « Bien sûr, c’est du Baco ».  

C’est comme pour l’if censé pousser dans le jardin indépendamment de nos projets. La présence du  Baco à cet endroit, tout aussi « nécessaire » était inscrite dans un plan transcendant.

mercredi 8 septembre 2021

L'inquiétante étrangeté 27. J'envie, donc je suis.

 

 Vigne vierge en train d’étrangler un jeune noyer

Est-ce parce que les espèces locales revenaient à la mode? Est-ce pour prolonger la présence des bouleaux que j'avais plantés avec mon frère? Toujours est-il que j’ai décidé de me débarrasser de  Parthenocissus quinquefolia. Et c’est là que j’ai découvert son véritable profil. Je résumerai mes sentiments par la formule : « Nourrir un serpent dans son sein ». L'expansionnisme de cette herbe grimpante  mettait en danger l'ordre du jardin*, il fallait intervenir. Cherchant les outils pour l'éradiquer je bafouillais : « Mais comment … on t’a voulue, on t’a protégée, on t’a encouragée et maintenant tu cherches à tout recouvrir, à tout étouffer ?  Tu es jalouse de l’autre vigne? Tu envie le bouleau parce qu'il est un bouleau, le noyer parce qu'il est un noyer et les pâquerettes parce qu'elles sont des pâquerettes? Tu veux effacer toute trace de notre collectif, gommer les souvenirs, les différences qui singularisent, sous ta nappe de feuilles rougeâtres ?** Elle m’a répondu, j’en suis presque sûr : « Tu l'as dit ! C’est dans ma nature ! ».

La vigne vierge, en fait,  était une Hydre. J’avais beau arracher scrupuleusement ses longues racines, il en restait toujours quelques fragments. Je retrouvais le jardin après des mois d'absence  et les fragments, entre temps,  avaient germé. Des jets flambant neuf sortaient de terre par dizaines comme des diables en boîte : « Eh eh eh,  on t’a eu », « Ah ah ah, nous sommes encore là ». 

Accrochée à la pergola, désormais, il n’y a que la vigne archétypale accompagnée par un pied de vigne d'origine française (la tradition, d'accord, mais il faut savoir innover). Je pense que si, pour l'instant,  j’ai gagné la bataille, c’est moins par ma ténacité que par mon regard glaçant qui, comme celui de l’Hydre,  était devenu insoutenable. 

 

* Sauver la mémoire du jardin revient à assurer la permanence des entités visibles et invisibles qui l'animent.

** C’est dire si nos anthropomorphisations peuvent être ridicules.

lundi 6 septembre 2021

L'inquiétante étrangeté 26. La vigne archétypale.

 

 

Dans un premier temps, je dois avouer que nous avons eu tendance à snober les fruits de la vigne archétypale qui, au fond du jardin, perpétuait son désir d’être là sans gêner personne. On les trouvait plutôt âpres. Dans chaque grappe, par surcroit, les raisins ne murissaient pas simultanément, preuve évidente de leur archaïsme*. Nous avons donc accepté sans problème que la vigne vierge s’installe dans la tonnelle à côté de sa cousine. Leur fusion nous attendrissait.  C’était sublime et kitch à la fois, en automne,  de contempler le rouge vif de leurs feuilles rivalisant avec le pourpre du coucher de soleil**.

La vite americana se portait tellement bien que nous avons fini par oublier non seulement la saveur vintage des fruits de la vigne autochtone, mais également son existence.  La variété transatlantique, dans sa luxuriance, avait crée une annexe dans le gazon et commençait à embellir/occulter, avec ses tentacules audacieux, ma rangée de bouleaux ***.

 

* Dans le monde pré-logique des vignes archétypales, comme le dirait Lévy-Bruhl, on peut être mûr et pas mûr à la fois.

** C’est du lyrisme pompier. J’assume.

*** Combien de bouleaux faut-il pour faire une rangée?

samedi 4 septembre 2021

L'inquiétante étrangeté 25. La vigne vierge

 

 

Certains Golems se développent verticalement, d’autres horizontalement. D’autres encore, sont à l'aise partout. J’ai toujours été fasciné par les maisons drapées d'un rideau de vigne vierge*. Je les imagine habitées par des gens civilisés, comme Rudyard Kipling ou Jane Birkin. Des gens polis,  mais qui n’ont pas renoncé à leur côté sauvage. Et je songe à ces heureux propriétaires comme s’ils étaient recouverts eux aussi de verdure :   des Feuillus, des Jack in the Green **  assis dans un décor victorien devant une tasse de Darjeeling. Des sauvageons raffinés. Des oxymores vivants. 

C’est donc avec entrain que j’ai planté de prometteuses pousses de Vite americana pour dissimuler un muret peu bucolique.   Malgré son nom trompeur (Parthenos = vierge) Parthenocissus quinquefolia est très prolifique***.  Les pousses ont maintenu leur promesse. Elles ont vite recouvert le muret en béton et caché pudiquement sa modernité.  Le problème est que, là où je les avais plantées, surgissait déjà un pied de vigne qui n’était pas vierge du tout.  C’était la vigne archétypale, celle des ancêtres de nos ancêtres. Elle règnait sur les lieux  bien avant notre arrivée.

 

* Jean Nouvel n’a rien inventé, Christo non plus (je plaisante, j'ai le plus grand respect pour l'architecture et l'art contemporains).

** Personnages du folklore européen revêtus de feuilles.

*** Le botaniste scrupuleux me rappellera la notion de « parthénogénèse »

 

jeudi 2 septembre 2021

L’inquiétante étrangeté 24. Golems

 


 

Paul Wegener et Carl Boese,  Le Golem (1920), (Der Golem : Wie er in die Welt kam)

 

En se développant, le Golem dépasse son créateur (au sens propre et figuré) et finit par s’autonomiser. Tout jardinier a son Golem. Tout démiurge accueille dans son jardin des créatures de la taille d’une cigarette  qui grandissent de façon inattendue et échappent à son contrôle. C’est le cas de mon if. Il a déjà dévoré deux buissons et commence à pomper l’air au noyer novice qui a remplacé le vieux. Et ce n'est qu'un début. D’ici trois mille ans, dans le jardin,  il aura tout incorporé ou presque. Pour l'instant, je préfère porter mon attention sur la joie qu'il manifeste d'être avec nous.

mardi 31 août 2021

L'inquiétante étrangeté 23. L'éternel retour

 L'if et ses baies

Le jardinier/démiurge croit donner une forme à son jardin sur la base d’un dessein qui lui est propre ou qu'il a hérité de ses ancêtres*. Mais est-il vraiment le maître du jeu ? Ne serait-il pas, à son insu, l’exécuteur d’un plan d'aménagement qui le dépasse ?  J’y pense à propos de l’if qui prend de plus en plus d’espace au fond du jardin. Il est né tout seul dans l’arrière-pays breton, près d’une maison qui défend sa frontière en opposant des parterres fleuris à l'avancée des chênes et des  chataigners.   Lors de notre rencontre il était grand comme une cigarette et, pour passer inaperçu, il faisait semblant d’être un muguet. Je l’ai repéré facilement.

J’ai toujours admiré les ifs.  Enfant, j’étais impressionné par leur longévité (trois mille ans, parfois. La longévité du noyer, en comparaison, est une sorte de sénilité précoce), et je mangeais avec nonchalance ses baies gélatineuses. Elles sont toxiques, c’est vrai, mais il suffit de cracher les noyaux (et en tout cas les enfants, on le sait, ne craignent rien ...). J’ai transféré l’if dans un pot et, dès mon premier retour en Italie, je l’ai planté dans le jardin. Lors de mes appels téléphoniques ma mère savait que je demanderais de ses nouvelles. Et elle anticipait ma question : « Madame Collovini, hélas … . Et ton ancien prof de musique aussi … . Mais l’if va très bien ».  Maintenant il est grand et  exubérant (cela mériterait un détour).

 

Cet if n’est pas arrivé dans le jardin grâce à moi. Il s’est servi de moi pour revenir chez lui. L’endroit où je l’ai placé (tout à fait inconsciemment) se trouve à quelques mètres du lieu où poussait un if centenaire dont j’avais oublié l’existence**. Morale : dans cet endroit précis il était prévu qu’il y ait un if, un point c’est tout.

 

*Avec quelques innovations ici et là, que certains ancêtres apprécieront, d’autres pas.

** Une plante vénérable abattue par la municipalité pour des raisons sans doute

 valables.

 

 

dimanche 29 août 2021

L’habitat ne fait pas le moine


Le commissariat de police de Cividale, petite ville du Frioul aux vestiges charmants, est installé dans un ancien bâtiment fasciste. Du haut du balcon, l’aigle mussolinien surveille les passants comme si le Duce était encore  là, fier de montrer son profil vigoureux.   L’architecture fasciste, on le sait,  a été largement réhabilitée. Les aigles aussi. Pas question d’y toucher. Je pense au malaise des policiers, censés composer avec cette symbolique embarrassante.


vendredi 27 août 2021

Base jumpers et autres victimes sacrificielles. Autour de l’obsolescence médiatique du loup

 

 
Cai Guo-Qiang  loups (détail)

Quelques nouvelles des loups dans les Préalpes orientales. On n’en parlait plus. Je croyais qu’ils étaient partis ailleurs. Mais non … ils étaient toujours là. Dix brebis d’un côté, trois chèvres de l’autre … Ça continue. C’est juste devenu normal.

Et tout mon vacarme autour du fait qu’ « il faut que ça saigne », et que les grands prédateurs s’en occupent en sacrifiant pour nous les animaux domestiques ? J’ai la réponse. Pendant l'été, dans la région alpine, ça saigne partout : le free climber qui dévisse, le base jumper qui se désintègre, le mountain biker qui prend un raccourci. Dans les espaces verdoyants de la chaîne alpine, tout au long de la saison touristique, les victimes humaines pullulent et nourrissent généreusement  la presse locale.  La mort sanglante de quelques herbivores domestiques déchiquetés  par des prédateurs passe forcément au second plan.

mercredi 25 août 2021

L’inquiétante étrangeté 22. Bienvenue chez nous

 


Je compense mon deuil modéré pour le départ de la lavande (tant pis pour elle, au bout du compte, je lui avais dit de rester) en me réjouissant  des semi-vagabondes qui poussent sournoises dans les endroits les plus inattendus. Elles ont pris note de notre projet (le projet d’être là encore un peu), elles le partagent et contribuent à sa poursuite. Si je parle de semi-vagabondes, c’est qu’elles ne sont pas arrivées toutes seules.  L’églantine, par exemple. Je l’ai ramassée dans la montagne ici derrière, près d’une chapelle où on amène les enfants qui ne mangent pas le fromage. C’est la chapelle de Saint Georges,  un grand spécialiste en la matière.  Dès leur retour,  dans les cas les plus chanceux, les enfants récalcitrants se mettent à grignoter n’importe quel type de fromage. Dans les cas les plus difficiles, ils se limitent au parmesan, ce qui coûte très cher aux parents. L’églantine s’est facilement adaptée à l’ambiance du jardin, en ayant compris, peut-être, que je ne l’aurais pas utilisée pour confectionner  ces redoutables thés à l’églantine  dont raffolent certains groupes ethniques*. Non seulement elle a prospéré dans le pot, mais elle s’est multipliée hors du périmètre que je lui avais réservé.  Entre les dalles de la terrasse, par exemple. C’était pour s’enraciner chez nous ou pour regagner, petit à petit,  la chapelle ? J’ai récupéré une pousse et, juste pour voir, je l’ai plantée à côté de sa génitrice dans un joli vase bleu pétrole. Les deux se portent merveilleusement.

** Phrase typiquement raciste qui semble sortie d’un récit colonial.

lundi 23 août 2021

L'inquiétante étrangeté 21. On commémore, on oublie

 

Dans mes recherches autour des rapports entre les humains et les non humains, j’ai souvent recours à la notion de « comédie de l’innocence ». C’est une de mes notions préférées. Il m’arrive parfois de mettre personnellement en pratique ce dispositif de déculpabilisation. Je suivais depuis un moment le déclin d’un plan de lavande. Je ne sais pas qui l'avait placée dans le jardin, mais c’est comme ça. Du point de vue floral elle ne donnait pas grand-chose. Elle poussait ses quelques touffes dégarnies vers les marches de l’escalier, comme pour entraver les soins portés par le jardinier/démiurge à l'ensemble de la communauté (composée par les plantes, les animaux, les ancêtres, les esprits de la végétation etc.). Je lui disais : « Tu n’es pas comme ces vagabondes dont parle Gilles Clément, qui choisissent toutes seules l’endroit où s’enraciner**. Cet endroit, manifestement, ne te convient pas, mais fais un effort, reste avec nous. Tu fais partie de notre collectif »*. Je l’ai accrochée à un tuteur, j’ai éliminé les concurrentes (les vagabondes, justement). Rien à faire, elle continuait à dépérir. Mon attitude, graduellement, a changé.  J’ai commencé à voir dans son obsolescence prolongée quelque chose d’ostentatoire, et même une sorte de reproche gratuit : « Et moi alors ? ». Hier j’ai procédé à la dernière moisson, juste quelques brins - il n’y en avait pas davantage - pour réaliser un bouquet commémoratif. Après, il a suffi que je tire légèrement pour que la plante reste dans mes mains. Je me suis dit : « Elle voulait nous quitter, c'est clair ».

 

* Le terme  "Collectif" active dans mon esprit un mot que j'aime beaucoup :  "Consortium" : ceux qui partagent le même sort.

** Gilles Clément,  Éloge des vagabondes. Herbes, arbres et fleurs à la conquête du monde, Editions Nil, 2002

samedi 21 août 2021

L'inquiétante étrangeté 20. Bouleaux intérimaires

 


Gustav Klimt, Forêt de bouleaux (1902)


Qu’en est-il du geai qui a supplanté le merle? Je croyais qu’il avait disparu et, au bout du compte, je le regrettais un peu. Mais je me trompais. Juste au moment où je m’interrogeais sur son sort,  je l’ai vu traverser l’espace aérien en bas de la maison,  de l’autre côté de la route. Son vol planant semblait celui d’un drone, ce qui ne correspond pas au style aviaire du geai. Mais on a souvent remarqué, chez les oiseaux de ce modèle, un fort penchant pour l’imitation. Il passait pour voir si j’étais encore là, probablement, impatient de recoloniser le laurier.

Mais revenons aux plantes du jardin.

Pendant un long moment, j’ai travaillé autour des invasions biologiques sans réaliser que moi aussi, finalement,  je contribuais à la dynamique invasive (que l’on songe au laurier, qui n’est pas du tout une espèce endogène).  Pour l'installation inopportune des  sapins je pourrais clamer mon innocence et faire porter le chapeau à un ami de mes parents. C’est ce fonctionnaire de la Forestale (Les  Eaux et Forêts) qui nous les avait confiés à une époque où l’État italien encourageait les reboisements. Animé par le démon de l’expérimentation, il était également à l’origine de l’introduction des mouflons dans les montagnes environnantes, ce qui a laissé les chevreuils autochtones fortement perplexes*. Les trois bouleaux faisaient partie du lot. Je suis allé les récupérer avec mon frère qui avait déjà participé, avec un enthousiasme mitigé, à l’installation des sapins. Nous les avons rangés l’un à côté de l’autre, comme trois copains qui regardent vers le fleuve. En inspectant notre travail le fonctionnaire était furieux : « Mais vous êtes cinglés ? Les bouleaux se plantent en bouquet !».

Un des trois bouleaux par la suite est décédé, ce qui a donné lieu à un bouquet  minimaliste, à deux tiges. Les deux rescapés, une fois morts, ne seront pas remplacés. Assez d'intégrations forcées! Mais accabler le pauvre fonctionnaire pour cette acclimatation ratée serait injuste. Nous étions bien fiers de ces bouleaux mal placés. Et des sapins aussi.

* Mais un zeste de corsitude dans le cocktail alpin ne peut faire que du bien.

jeudi 19 août 2021

L'inquiétante étrangeté 19. La tristesse du sapin.


Edvard Munch (Norv. 1863-1944), Sapins en hiver, vers 1903
 
Dans la perspective animiste que j’adopte ici, parmi les causes susceptibles d’engendrer le dépérissement  d’une plante il y a notre regard. Ou, plus précisément, notre désir. Ernesto De Martino, dans Le monde magique,  reporte un cas typique de guérison paranormale*. Atteint par une fièvre pernicieuse, le malade tremble comme une feuille. Au cours du rituel de guérison le sorcier transfère la maladie sur une plante. Cette dernière se met à frissonner sous les yeux des participants et se dessèche. Rétabli, le malade quitte les lieux frais comme un gardon.

Sans le vouloir, j’ai réussi un tour de magie tout à fait comparable. J’ai beau ironiser sur mon père qui répandait les cyprès aux pieds des Dolomites, j’ai été son  complice. Pour délimiter la partie ensoleillée de notre jardin nous avions installé une rangée de sapins**. Les sapins, on le sait, sont à l’aise à partir d’une certaine altitude et il ne faut pas les coller les uns aux autres. Les nôtres poussaient à basse altitude et s’épaulaient mutuellement comme des ivrognes. Je les contemplais à partir de la fenêtre d’où mon père épiait le merle. Il y en avait un, tout au milieu, qui me dérangeait.  Il empêchait, me disais-je, d’accéder à la zone ombragée. Mais c’était un prétexte, je crois,  car personne ne se rendait jamais dans cette friche.  En le fixant je pensais : « Toi, tôt ou tard, je vais te couper ». Il doit avoir compris.  De retour à la maison pour les vacances d’été, j’ai remarqué tout de suite la grosse  tache jaune qui contrastait avec le vert-foncé de la paroi végétale.  C’était lui. Mort de chagrin, vraisemblablement. 

 

* Ernesto de Martino Le monde magique, Paris : Les empêcheurs de penser en rond, Institut d'édition Sanofi Synthélabo1999 – Avec une très longue postface, éclairante et incontournable de Silvia Mancini.

** Je parle de ce jardin comme s’il était grand, alors qu’il est vraiment minuscule.

 

mardi 17 août 2021

L'inquiétante étrangeté 18. L’homme qui plantait des cyprès.

 

                        Leonard de Vinci, Annonciation, détail, 1472 environ

On a donc appris que les noyers peuvent vivre jusqu’à trois cents ans. Mais alors pourquoi ceux de mon jardin ont vécu si peu ? Pour des raisons naturelles, répond le botaniste : l’exposition à la lumière, la composition  chimique du sol, le degré d’humidité etc.  Le Primitif, selon Lévy-Bruhl, ne serait pas d’accord: on ne meurt jamais pour des causes naturelles, l’explication est ailleurs, dans le monde invisible. On pourrait imaginer, par exemple, que la plante qui meurt ait voulu mourir. Elle n’était pas d’accord avec le projet démiurgique de son planteur et s’est laissé crever : «  Tu as voulu me transplanter ? Tu as voulu m’intégrer à ton collectif ? Eh bien, tu ne m’auras pas ! ».  C’est ce qui s’est passé, je pense, avec les  quatre cyprès que mon père avait fait installer dans le jardin en souvenir des collines véronaises où vivaient ses ancêtres.  Dans un premier temps ils ont fait semblant de s’y plaire. Ils y ont même cru, peut-être, encouragés par notre enthousiasme. Mais lentement, pendant que le paysage archétypal du lac de Garde devenait plus flou dans la tête de mon père, ils ont commencé à dépérir. Le jour même où j’ai coupé le dernier pour lui éviter des souffrances inutiles mon oncle, très âgé, nous a quittés. Il est mort pour des causes naturelles, dirait le médecin légiste*. Je le pense aussi. Le Primitif, en revanche, y verrait une action maléfique (d’un esprit ? d’un humain ? …). Il y verrait également un cas typique de nagualisme : bien que plus jeune (mais les Primitifs, comme le rappellerait Lévy-Bruhl, ne connaissent pas le principe de non-contradiction) ce dernier cyprès était le double végétal de mon oncle. Tous les deux, d’ailleurs, venaient de la région de Vérone. 

dimanche 15 août 2021

L'inquiétante étrangeté 17. Poire et mémoire.

 

  

Paul Cézanne, 1879, Trois poires

 

Il faudrait que je reparle de l’actualité. Je devrais commenter, par exemple, l’histoire de ce berger pyrénéen  poursuivi par un ours jusqu’à la grange où il s'est barricadé (« Tant pis pour lui », diront les amis des ours, « il n’avait qu’à rester chez lui … »)*. Mais avant de reprendre mon décryptage du présent écolo-animalitaire, je fluctuerai encore un peu dans  l’espace achronique de mon jardin, question de prolonger les vacances et de ne pas arrêter mon anamnèse au beau milieu.

En prenant cette décision, je pense à la transmission intergénérationnelle, je scrute le jardin en quête de souvenirs et je me pose la question suivante (question frivole, mais il fait très chaud aujourd'hui) : « Est-ce que si mon grand-père était enterré sous le poirier je mangerais ses poires ? Et dans ce cas,  s’agirait-il de cannibalisme ? »

 

*  "Chacun  chez soi et les moutons seront bien gardés".

samedi 31 juillet 2021

Une sale bête : l'envie. Corollaire n. 3 : Take the money and run



 

J’aimerais continuer avec mon feuilleton estival et, en même temps, je souhaiterais passer quelques jours dans l’inactivité la plus totale. Je reviendrai donc sur les plantes de mon jardin dans une ou deux semaines.  Cherchant une image sur laquelle m’arrêter, je suis tombé sur le corollaire inédit d’un autre feuilleton, publié dans ce blog au cours du 2018. Ce feuilleton animalier  s’appelle « Une sale bête : l’envie ». Il commence le 31 mai et s’arrête sur le « Corollaire n. 1 » le 31 juillet. J’ai perdu le corollaire numéro 2 (un acte manqué, sans doute) mais j’ai conservé le numéro 3. Qui sait pourquoi, en reportant sa publication je l’avais programmé pour le mois d’août 2021. Par rapport à l’histoire de chiens de chasse qu’il est censé commenter je le trouve énigmatique et quelque peu déphasé, mais je le poste également.

 
Cela faisait un long moment que Caïn était sous analyse. Après le forfait, et même avant d'ailleurs,  il n'allait pas bien du tout. Son médecin lui conseilla de partir : "Quitte tout et oublie". Caïn suivit le conseil et ouvrit un bed and breakfast bio dans les Pouilles. C'était compter sans le regard de Dieu. Et ici je passe la parole à Victor Hugo : 

"Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement"*.

Morale : lorsqu'on a fait des vacheries* on a beau courir partout ...

*Extrait du poème : "La conscience".
** Je reconnais le caractère anthropocentrique de cette façon de dire, attribuant aux  vaches des dispositions typiques du genre humain. Cela ne m'empêche pas de m'en servir.