Mon affection pour les merles de mon jardin change au fil des saisons
Cima da Conegliano (1506-1508) Le Lion de saint Marc entre saint Jean-Baptiste avec saint Jean l’Évangéliste et Marie-Madeleine avec saint Jérôme
Je lis dans le Corriere della Sera : « Schiva un pedone con lo scooter e bestemmia: multa di 102 euro per “oltraggio alle divinità della religione di Stato” » (« Il évite un piéton avec son scooter et blasphème : une amende de 102 euros pour “outrage aux divinités de la religion d’État” »).
Je cherche à localiser l’événement en me disant : « Je suis prêt à parier que ça s’est passé en Vénétie. » Et j’ai bien vu : l’événement a eu lieu au Lido de Venise (Festival, Visconti, etc.).
Les habitants de cette région très pieuse ont été pendant longtemps de grands blasphémateurs. Les jurons adressés à la divinité, très créatifs, ponctuaient leur élocution et pouvaient éclater en grappe, comme des feux d’artifice, au sein de chaque phrase, histoire de bien la rythmer (accompagnés d’interjections mineures à caractère érotico-scatologique).
Loin d’être une preuve d’athéisme, cette coutume irrévérencieuse témoignait de l’importance accordée par les habitants de l’ancienne République de Saint-Marc au monde surnaturel et aux entités qui l’administrent. Avec la modernisation du pays, cette tendance s’est atténuée, d’autant plus que ça faisait « plouc ».
Tout récemment, dans cette même région, j’ai remarqué le retour du blasphème chez les adolescents.
Il ne s’agit plus de blasphémateurs liés au monde de la campagne, espace où la succession d’événements funestes d’ordre naturel - la grêle, la sécheresse, le phylloxéra, la mort d’une vache, la mort d’une autre vache… - peut expliquer cette manière désinvolte de dialoguer avec l’invisible.
Ce sont des citadins, et même des citadines*, d’une quinzaine d’années, qui ont perdu tout accent local. Ils n’ont rien de marginal, aucun signe d’appartenance aux milieux défavorisés. « Branchés », bien dans leur peau, ils alternent des phrases solennelles qui semblent sortir d’une série télé avec des injures contre le Bon Dieu et la Sainte Vierge.
Lorsqu’on passe à proximité, ils aiment bien qu’on entende. Et ils regardent furtivement, comme pour vérifier le résultat de la canonnade.
Ça fait de la tendresse, au bout du compte. C’est une manière comme une autre de marquer son passage à l’âge adulte.
* Le juron, autrefois, était une prérogative masculine.
Chats
Je remarque l’assonance « félin » / « félon ».
Je rafraîchis ma mémoire : « Félon : en droit féodal, désignait un vassal qui violait son serment d’allégeance envers son seigneur ».
Je me dis : « Tiens, parmi les chats que j’ai connus, je ne pense pas avoir jamais croisé de “félons”. C’est que les chats, par définition, refusent les rapports de vassalité »*.
Quant aux chiens, mon avis est plus réservé**.
* Ce qui ne les empêche pas d’être opportunistes.
** C’est dire si je suis conformiste et raciste.
« Elle trouve un petit de loir blessé, elle demande de l’aide mais les secours n’arrivent pas : “La police provinciale m’a dit de le laisser libre et il est mort”. »
Si je devais commenter cette nouvelle sur un plan professionnel, je dirais qu’elle en dit long sur l’évolution de notre sensibilité. Autrefois, enfermés dans le paradigme « naturaliste » qui nous empêchait de saisir la continuité entre nous et le reste du vivant, nous avions recours aux fumigations pour chasser les loirs qui s’installaient dans le toit des maisons. Les pièges, le poison, les chats remplissaient aussi cette mission. Après la prise de conscience écologiste, une partie de la population s’est ouverte davantage à l’altérité animale - qui a cessé d’ailleurs d'être une altérité, puisque l’animalité, nous avions tendance à l'oublier mais maintenant c'est acquis, constitue notre fond commun.
En tant qu’individu lambda, porteur d’un point de vue personnel, mon propos serait différent : je dirais que la lecture de cette nouvelle me désole et m’inquiète. La manière larmoyante et moralisatrice de présenter les choses - adoptant pour un rongeur arboricole des formules qui le mettent sur le même plan qu'un être humain - reveille chez moi des sentiments malsains (rire jaune accompagné par des irritations cutanées, fureur aveugle et envie de dire des gros mots)*.
Je traduirais cette manière orientée de décrire les événements par la périphrase suivante : « Pauvre loir. Et en plus c'est un bébé. Mais que font donc les secours ? Et la police provinciale ? Ne pourrait-elle pas donner des conseils moins cyniques et mortifères ? C’est inhumain ! ».
Le beau d’un blog, c’est qu’on peut surfer entre les deux registres.
* Avec tout mon respect pour les loirs.
** L'individu lambda se laissant aller facilement, dans l'anonymat, à l'imprécation.
Il arrive souvent, juste après la publication d’un ouvrage, d’être saisi par un sentiment de vide. Certains, comme moi, cherchent à combler ce vide par des gesticulations et autres pirouettes incantatoires censées mimer une campagne publicitaire.
C’est dans cette optique que j’ai décidé de poster sur ce blog, de temps en temps, quelques fragments de L’invention du chasseur écologiste. Des amateurs, me dis-je, remarqueront peut-être son caractère incontournable.
Je commencerai par un récapitulatif des intentions qui ont motivé cet ouvrage :
« L’ÉCOLOGISME ANCESTRAL DES CHASSEURS DES ALPES ?
La tâche de la mémoire collective, comme nous le rappelait Marcel Détienne, n’est pas seulement de fixer le « mémorable » mais aussi d’éliminer ce qui ne correspond plus aux cadres mentaux et aux valeurs d’une époque[1]. Les acteurs croient être les dépositaires et les garants d’une tradition immuable alors qu’imperceptiblement, mais inexorablement, ils la modifient pour l’adapter aux exigences du présent. Ceci pose des problèmes aux ethnographes qui, au cours de leurs entretiens, croient obtenir de leurs interlocuteurs des représentations fidèles du passé, alors qu’ils recueillent des descriptions, fidèles oui, mais d’un passé revisité. Cette difficulté est particulièrement visible dans le domaine de la chasse. Le tournant environnementaliste pris par notre société pousse le chasseur contemporain à relire son histoire dans une perspective écologiste (ce qui n’a rien de contestable, sauf son anachronisme). Il pousse aussi les promoteurs de cette relecture à effacer les traces, même scientifiques parfois, des lectures précédentes, en laissant tomber dans l’oubli les recherches susceptibles de la contredire.
[1] M.Détienne, L'invention de la mythologie.
« La bataille des champs : du bon usage de la ruralité.
C’était au Piémont italien, chez un chasseur rural des plus « authentiques », le rêve pour l’ethnologue en formation que j’étais. Pour faire rustique, en parlant de la vache qui lui appartenait, j’ai utilisé le mot « vacca ». Le problème est que ce terme, dans l’italien moderne, a assumé des connotations ambigües, indiquant moins une espèce animale que des dispositions psychologiques et morales. Il m’a donc repris : « Perché non la chiama mucca? Pourquoi ne l’appelez-vous pas mucca ? On est vite passés à la chasse. Il ne chassait que des marmottes et des chamois. J’ai commencé par le questionner sur le déterrage des marmottes : « Vous considérez que c’est une chasse comme les autres ? » Il m’a répondu : « Comme je le disais dans le livre … parce que sur ce sujet on m’a déjà interviewé … attendez un instant… ». Il a sorti de son buffet le bouquin d’un ethnographe local, il a enfourché des lunettes rondes, en métal, qui lui donnaient une allure à la Marcel Mauss, et il m’a lu son propre témoignage. Il l’a ensuite commenté en précisant « Oui parce que la chasse à la marmotte, au delà de la chasse, est un grand moment de sociabilité masculine ». J’ai soudainement saisi la difficulté de ma tâche : cela fait pas mal de temps que le discours des ethnologues circule et influence le discours des « ethnologisés ».
Sergio Dalla Bernardina, introduction à l’ouvrage L’invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, septembre 2026, p. 5
L’invention du chasseur écologiste est finalement en librairie. J’y tiens beaucoup à plusieurs titres. D’abord parce qu’il résume une réflexion de très longue durée, sur la piste de quelques « intuitions » qui me hantent depuis le début de ma recherche. Ensuite, parce qu’il remet en cause, preuves ethnographiques à l’appui, un certain nombre de clichés que les chasseurs et leurs interprètes ont tendance à colporter ces derniers temps, parfois au nom de l’anthropologie.
Il n’est pas contre la chasse, loin de là. Mais il y a de fortes chances que le titre décourage les représentants officiels du monde cynégétique. Le contenu aussi, je le crains, notamment chez les moins désinvoltes.
Et puisqu’il n’est pas contre la chasse, il intéressera encore moins les opposants à cette pratique tout à fait normale (jusqu’à la semaine passée ou presque), qui a motivé notre action et irrigué notre imaginaire pendant des millénaires. Une pratique « désuète », selon ses détracteurs - point de vue sans doute légitime - mais dont l’analyse est indispensable pour comprendre la complexité de nos rapports, conscients et inconscients, au reste du vivant.
À Padoue, en 2008, on a constaté la disparition en quelques semaines d’une vingtaine de chats faisant partie d'une colonie urbaine. Sans disposer de la moindre preuve, on a soupçonné la communauté chinoise d’être à l’origine du phénomène - les étrangers, on le sait, mangeant volontiers du chat.
En 2026, dans la même ville, on a surpris quatre jeunes Chinois en train de capturer des chats à des fins inconnues. La rumeur a redémarré.
Tout récemment, dans la commune de Sedico (toujours en Vénétie), on a également déploré la disparition d’un certain nombre de chats. Les Chinois étant rares dans le coin, on a vite pensé aux loups qui, soutenus par la partie la plus éclairée de la population, approchent de plus en plus des centres habités et finiront bientôt pour s'y installer.
Ce qui semble confirmer le vieux dicton du savant chinois 塞尔焦·达拉·贝尔纳迪纳 (XVIII siècle env.) :
« Plus le loup est chéri, plus il se sent chez lui ».
Les périphéries, comme l’expliquait si bien Pierre Vidal-Naquet, sont à la fois des no man’s lands et des lieux initiatiques. Dans la Grèce antique, on y envoyait les jeunes, ces êtres à mi-chemin entre le sauvage et le civilisé, pour qu’ils fassent leurs épreuves. En se mettant en danger, en surmontant les risques liés au contact avec la nature indomptée, ils devenaient des adultes.
J’y pense à propos d’un arrêté émis par la région Vénétie, qui interdirait désormais non seulement la baignade, mais aussi l’accès aux cours d’eau et autres surfaces hydriques non surveillées*. Pourquoi ? Trop de risques pour l’administration : les jeunes se blessent ou pire, les parents portent plainte, ça coûte un argent fou, sans parler des conséquences pénales.
Morale : pour le bien de la population, c’est la fin des initiations en plein air. Et on n’a pas le droit de contester. Ça va de pair, plus en général, avec la restriction du libre exercice de la fonction critique (tout aussi dommageable à la bonne gestion de la chose publique et coûtant au contribuable un pognon de dingue).
Que fait-on pour réagir ? Eh bien, on se réunit dans les marges, dans les espaces interstitiels, et on cherche à résister. Oui, parce que quelques lieux périphériques où l’on arrive à cultiver, à la manière des Vestales, le feu de la critique sociale, existent encore. Même au sein des institutions.
J’ai donc le plaisir d’annoncer la parution, aux éditions du Comité des Travaux historiques et scientifiques, d’un ouvrage collectif consacré aux périphéries - au sens propre et au sens figuré**.
* C’est à partir de ce genre d’interprétations que l’on peut juger, je ne dirai pas la qualité, mais le « tempérament » des administrations locales.
** Tous les articles, comme vous le verrez, sont directement accessibles en ligne.
Sous la direction de Sergio Dalla Bernardina et Véronique Dassié
Les périphéries (marges, frontières, forêts, littoraux, etc.) ne sont pas de simples espaces secondaires, mais des lieux hybrides dans lesquels se mélangent les catégories (sauvage/domestique, nature/culture, centre/marge). Elles favorisent des rencontres, des transformations et la remise en question des normes sociales, culturelles et politiques. Surtout, elles permettent de repenser l’ordre du monde, d’interroger les valeurs dominantes et d’imaginer de nouvelles façons de vivre ensemble, en intégrant des altérités et en ouvrant la voie à des transformations sociales et culturelles. Les contributions réunies dans ce volume explorent ces espaces comme des zones de tension, de résistance et d’innovation au sein desquelles se redéfinissent les rapports au vivant, à l’environnement et au pouvoir.
Le Congrès national des sociétés historiques et scientifiques rassemble chaque année universitaires, membres de sociétés savantes et jeunes chercheurs. Ce recueil est issu de travaux présentés lors du 146e Congrès sur le thème « Périphéries ».
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques
Année d’édition : 2026
Sergio Dalla Bernardina et Véronique Dassié
IntroductionMartin de La Soudière
Des territoires de la marge à ceux qui y demeurentBernard Kalaora
Mers et forêts : les marges comme lieux de tous les possiblesVéronique Dassié
Les forêts pour penser les périphéries ?Marieke Blondet
Le retour de la périphérie ? Engouement montant pour la forêt et alternatives forestièresKarine Bonneval
PhytokinChristine Vial-Kayser
Giuseppe Penone ou la matérialité du souffleAgnès Tachin
Cultures périphériques : les traditions maraîchères du Val de Saône auxonnais entre mémoire et oubliTangui Przybylowski
La construction des périphéries d’un patrimoine villageois wè-guéré : normes d’appropriation, héritage de la guerre civile et litiges fonciersHugo Gassin
Quand dire, c’est faire paysage : la balade paysagère comme rituel d’appropriation de la périphérieChristophe Baticle
À la périphérie du « développement » en Afrique centrale : quand l’exploitation forestière et la protection de la nature « dénaturent » les modes de vie locauxSergio Dalla Bernardina
La mémoire courte : à propos des vertus du chasseur ruralJ’approche du bar pour mon apéritif. Je vois trois hirondelles sous le porche. Autrefois, pour des raisons de propreté, on détruisait leurs nids. Aujourd’hui, on dispose des perchoirs pour faciliter leur installation. Ces hirondelles vont bientôt partir. Comme tous les ans, je m’interroge sur l’endroit où, si j’étais une hirondelle, j’aimerais migrer.
Je me renseigne et je découvre que dans les métropoles nord-américaines, par exemple, les hirondelles ne sont pas les bienvenues. Elles sont trop salissantes. Par jeu, j’imagine alors qu’une variable religieuse pourrait expliquer, au moins en partie, l’acceptation ou le refus de ces annonciatrices du printemps qui laissent, c’est vrai, des traces considérables de leur « matérialité » au bas de leur nid. Je pose la question à ChatGPT.
La réponse m’étonne, pas tellement à cause de son contenu, mais en raison de son ton, assez libre, je dirais même personnel, et de sa capacité à saisir les nuances et les sous-entendus de ma question. Le texte est plutôt long. Je le propose ici dans son intégralité (pour ceux qui auraient du temps à perdre).
Q.- L'hygiène, bien entendu, est une variable culturelle, dans le sens que chaque culture, comme le dirait Mary Douglas, a sa conception du pur et de l'impur. Cela dit, pour ce qui concerne l'Occident, peut-on imaginer une variable "hygiéniste", différenciant, ne serait-ce que dans l'imaginaire collectif, les Protestants des Catholiques?
R. Oui — mais à condition de manier cette hypothèse avec prudence. On peut assez sérieusement parler d’une différence confessionnelle dans les sensibilités hygiénistes, mais il serait beaucoup plus difficile d’affirmer que les protestants auraient été historiquement « plus propres » que les catholiques.
Le point de départ de Mary Douglas est justement fécond : l'hygiène n'est jamais seulement une affaire de microbes ou de santé ; elle participe d'un système de classification du monde, dans lequel le pur et l'impur, l'ordre et le désordre, le licite et l'interdit se répondent. À partir de là, catholicisme et protestantisme peuvent effectivement produire des imaginaires corporels différents.
1. Le protestantisme : une affinité avec l'ordre, la discipline et la propreté
Il existe une vieille hypothèse sociologique — que l'on trouve sous des formes diverses chez Max Weber, Norbert Elias, puis dans toute une histoire culturelle de la propreté — selon laquelle certains traits de la culture protestante auraient favorisé une disciplinarisation du corps et de l'espace domestique.
La Réforme, surtout dans ses versions calvinistes et puritaines, tend à déplacer une partie de la religiosité :
Cela peut donner naissance à une sorte d'ascétisme domestique : ordre, maîtrise de soi, sobriété, travail régulier, surveillance des comportements, séparation nette entre ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas.
On pourrait donc imaginer une chaîne symbolique :
pureté morale → maîtrise de soi → ordre domestique → propreté corporelle et matérielle.
Il faut toutefois éviter de transformer cette chaîne en causalité historique simple. Les grandes transformations de l'hygiène occidentale sont aussi liées à l'urbanisation, à l'État, à la médecine, aux infrastructures hydrauliques, à la bourgeoisie, etc.
2. Le catholicisme possède au contraire une autre grammaire du pur et de l'impur
C'est là que Douglas devient particulièrement intéressante.
Le catholicisme n'est absolument pas indifférent à la propreté. Mais il possède une conception du pur qui passe beaucoup plus directement par le rituel et le sacré : eau bénite, ablutions liturgiques, lavage des mains du prêtre, linge d'autel, purification des objets sacrés, distinction entre espaces consacrés et profanes, etc.
Et surtout, le catholicisme entretient historiquement une relation beaucoup plus ambivalente avec la matière corporelle.
Le christianisme latin est une religion extraordinairement « matérielle » : incarnation, eucharistie, reliques, corps des saints, huile, eau, sang, cendres, parfums, toucher. Ce qui, dans une logique moderne, pourrait être qualifié de « contaminant » peut devenir, dans certaines circonstances, vecteur de sainteté.
La relique en est l'exemple extrême : un morceau d'os, de tissu ou même une substance corporelle peut être précisément ce qu'il faut conserver, toucher, embrasser.
Dans un schéma idéal-typique :
catholicisme → distinction entre profane et sacré → possibilité de sanctification de la matière.
Alors que l'imaginaire protestant pourrait davantage tendre vers :
protestantisme → intériorisation de la norme → discipline du comportement → distinction entre ordre et désordre.
Ce ne sont évidemment que des idéaux-types, pas des descriptions de chaque catholique ou de chaque protestant.
3. Il y a surtout une question très intéressante : la « saleté » comme signe social
Là, votre hypothèse devient particulièrement féconde.
À partir du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, la propreté devient progressivement un marqueur de classe. Le bourgeois propre s'oppose au pauvre sale ; la maison rangée à la maison désordonnée ; le corps lavé au corps « négligé ».
Or une partie de cette culture bourgeoise de la propreté s'est développée très fortement dans les sociétés protestantes du nord-ouest européen : Angleterre, Pays-Bas, Allemagne protestante, Scandinavie, Suisse, etc.
Il serait donc possible que, rétrospectivement, nous ayons transformé une différence plus complexe — religion + classe + urbanisation + régime politique + industrialisation — en opposition imaginaire :
protestant = propre, discipliné, rangé
catholique = rituel, charnel, matériel, éventuellement « baroque » et donc
plus tolérant au désordre.
Cette opposition est très intéressante précisément parce qu'elle peut fonctionner comme stéréotype culturel, indépendamment de sa validité empirique.
4. Mais il y a un contre-exemple énorme : la France catholique et l'hygiénisme
C'est là qu'il faut être prudent.
Le grand mouvement hygiéniste français du XIXe siècle est évidemment parfaitement compatible avec une société demeurée majoritairement catholique. Et les pratiques de propreté ne sont pas du tout simplement distribuées selon une frontière confessionnelle.
On pourrait même soutenir que le catholicisme a fourni ses propres ressources symboliques à l'hygiénisme : purification, eau, soin des corps, charité, institutions hospitalières, souci des pauvres, etc.
Par conséquent, je ne formulerais pas la variable comme :
protestantisme = hygiène / catholicisme = absence d'hygiène.
Ce serait historiquement trop fort.
Je la formulerais plutôt ainsi :
protestantisme et catholicisme peuvent produire des régimes différents de représentation de la propreté, du corps et de la souillure.
Et cette différence pourrait ensuite être réfractée par la classe sociale et la modernisation, jusqu'à produire des comportements effectivement différents.
5. Une piste particulièrement intéressante : la douche contre l'ablution
Il y a peut-être là quelque chose de plus subtil encore.
La modernité hygiéniste transforme profondément la signification du lavage. Dans le christianisme traditionnel, l'eau purifie symboliquement ; dans l'hygiénisme moderne, elle devient progressivement un instrument de purification physiologique.
Autrement dit, on passe de :
« je me purifie parce que je suis rituellement souillé »
à :
« je me lave parce que mon corps accumule des impuretés. »
Ce changement est presque exactement le type de déplacement que permet d'étudier Douglas : une catégorie symbolique n'est pas supprimée par la modernité ; elle peut être sécularisée et déplacée.
Et l'on pourrait alors poser une hypothèse assez élégante :
L'hygiénisme moderne serait, en partie, une sécularisation de certaines structures occidentales de la pensée de la purification.
Mais cela ne serait pas spécifiquement protestant : ce serait un processus européen beaucoup plus général.
6. Donc : oui, mais je parlerais d'une « affinité élective »
Si votre objectif est de construire une véritable variable hygiéniste, je la définirais plutôt selon plusieurs axes :
|
Axe |
Idéal-type protestant |
Idéal-type catholique |
|
Source de la pureté |
conduite individuelle |
rituel + sacré |
|
Rapport au corps |
discipline |
ambivalence / sanctification |
|
Rapport à la matière |
désacralisation |
sacralisation possible |
|
Espace privilégié |
foyer |
église + foyer |
|
Souillure |
désordre / faute individuelle |
impureté rituelle ou morale |
|
Propreté moderne |
facilement associée à l'autodiscipline |
facilement associée à la purification |
|
Risque du stéréotype |
« propre et austère » |
« charnel et baroque » |
Et c'est précisément le dernier point qui me paraît le plus intéressant : la différence peut exister moins dans les pratiques objectives que dans les représentations sociales de la propreté.
Autrement dit, on pourrait parfaitement avoir une société catholique très hygiénique tout en conservant un imaginaire où le protestant est « propre, sec, ordonné, aseptisé », tandis que le catholique est « charnel, humide, ritualiste, parfumé, tactile ».
Ce serait alors une véritable variable culturelle au sens de Douglas : non pas le nombre de bains pris, mais la manière dont une société organise symboliquement le pur et l'impur.
Si vous cherchez à en faire une hypothèse
historiquement défendable, les trois auteurs que je mettrais au centre seraient
Mary Douglas, Norbert Elias et Max Weber, mais en les faisant dialoguer
avec l'histoire concrète de l'hygiène (Georges Vigarello, Alain Corbin, etc.).
Le croisement pourrait être assez riche, notamment pour tester si l'opposition
protestant/catholique résiste réellement aux variables classe sociale,
urbanisation et chronologie.
Q. - Merci pour ce passage érudit qui m'apprend plein de choses et répond parfaitement à ma question. Je passe maintenant du coq à l'âne, ou presque, en posant la question suivante : comment expliquer le préjugé, que j'ai bien retrouvé aussi bien en France qu'en Italie, selon lequel les Anglais seraient moins sensibles à la question de la propreté que, justement, les Français ou les Italiens?
R.- Oui, et je dirais même que ce préjugé est particulièrement intéressant parce
qu'il ne correspond que très imparfaitement à la réalité historique. Il
s'agit probablement moins d'une différence objective de propreté que d'une
rencontre entre plusieurs histoires culturelles et plusieurs manières de mettre
en scène la propreté.
Il y a d'abord un paradoxe délicieux* : l'Angleterre a été l'un des grands laboratoires historiques de l'hygiénisme moderne. Au XIXe siècle, les Britanniques ont joué un rôle majeur dans les égouts, l'approvisionnement en eau, la santé publique, l'urbanisme sanitaire et la théorie microbienne. L'œuvre de Edwin Chadwick et, plus tard, de Joseph Lister en témoigne. Il serait donc assez difficile de soutenir que « les Anglais ne se soucient pas de l'hygiène ».
Alors, d'où vient le stéréotype ?
1. Il y a probablement un malentendu entre hygiène et propreté visible
C'est à mon sens le point essentiel.
Dans l'imaginaire français et italien, la propreté domestique est souvent associée à des signes immédiatement perceptibles :
Or la culture britannique a historiquement développé une conception assez forte de la respectability et de la tenue personnelle, mais pas nécessairement exactement les mêmes conventions concernant la maison.
Il est donc parfaitement possible que deux populations aient des niveaux d'hygiène comparables tout en ayant des seuils différents de ce qui est considéré comme « sale ».
C'est très exactement, me semble-t-il, votre intuition initiale avec Mary Douglas.
2. Le climat joue probablement un rôle dans l'imaginaire
Il existe un très vieux cliché méditerranéen : l'Anglais vit dans un pays humide, gris, brumeux, froid, où l'on chauffe les maisons, où les fenêtres restent fermées et où la moquette règne.
Le Français ou l'Italien, au contraire, associe volontiers le « propre » à :
soleil + air + eau + carrelage + fenêtres ouvertes.
La maison méditerranéenne traditionnelle est particulièrement favorable à une esthétique de la propreté visible : carrelage lavable, volets, balcons, linge exposé au soleil, etc.
La moquette anglaise produit exactement l'effet inverse dans l'imaginaire continental : elle retient la poussière, les odeurs, les traces, et ne peut pas être « lavée » de la même manière qu'un sol carrelé.
Il y a donc peut-être une petite anthropologie des matériaux derrière le stéréotype !
3. Et surtout : la salle de bains anglaise a longtemps été culturellement différente
Il y a ici un élément historique beaucoup plus concret.
La Grande-Bretagne a connu très tôt une formidable infrastructure sanitaire, mais l'adoption des pratiques quotidiennes de toilette ne s'est pas faite exactement selon le modèle français ou italien.
Le célèbre cliché du bain britannique hebdomadaire, par exemple, a une histoire réelle : pendant longtemps, le bain quotidien n'a pas constitué une norme universelle.
Et il y a une différence assez fascinante entre :
avoir de très bonnes infrastructures sanitaires
et
avoir une culture quotidienne de la toilette corporelle fréquente.
Les deux ne sont évidemment pas identiques.
4. Les Français ont aussi construit leur propre mythe de la « propreté française »
Il faut se méfier ici de l'auto-évaluation nationale.
La France possède une très longue tradition de distinction par les apparences. La propreté du linge, la présentation du corps, les parfums, la toilette, l'élégance vestimentaire ont joué un rôle considérable dans la culture française.
Mais cela ne signifie nullement que les Français aient historiquement été plus propres au sens sanitaire.
C'est même un paradoxe intéressant : la France a pu avoir une culture très raffinée de la propreté apparente tout en ayant longtemps des infrastructures sanitaires médiocres.
Paris au XIXe siècle n'était évidemment pas un modèle d'hygiène urbaine !
Cela renforce l'idée que nous parlons de deux dimensions différentes de la propreté.
5. Et les Italiens ont leur propre version du phénomène
En Italie, je soupçonne que le stéréotype anglais est renforcé par quelque chose d'assez spécifique : la centralité extraordinaire de la casa.
La maison italienne — surtout dans les représentations de la brava donna — est un espace dont la propreté est continuellement surveillée.
Le linge, les sols, la cuisine, la salle de bains, les vitres : tout cela participe à la respectabilité familiale.
On retrouve donc une opposition imaginaire assez forte :
casa italiana → pulizia
versus
English home → carpet, damp, dust, old furniture.
Et cette opposition est probablement beaucoup plus forte que les différences réelles de pratiques.
6. Il existe enfin une source historique très intéressante du préjugé : le Grand Tour
C'est peut-être là que votre question devient vraiment savoureuse.
Pendant des siècles, les Anglais fortunés sont venus en France et surtout en Italie comme voyageurs du Grand Tour. Et ils ont produit une quantité considérable de descriptions des mœurs continentales.
Mais le mouvement inverse a également produit une littérature abondante sur les Britanniques.
Les nations européennes se sont donc observées mutuellement pendant des siècles et ont élaboré des caricatures réciproques.
L'Anglais vu par le Français ou l'Italien est devenu une figure :
C'est presque un personnage de théâtre.
Et il y a quelque chose de très Douglasien là-dedans : une société définit aussi sa propre normalité en projetant son contraire sur l'étranger.
Le paradoxe final
Je crois donc qu'on peut formuler le phénomène ainsi :
Les Britanniques n'ont nullement été historiquement indifférents à l'hygiène ; ils ont même été parmi les grands inventeurs de l'hygiène publique moderne. Mais ils ont pu développer des normes de propreté domestique et corporelle différentes de celles de l'Europe latine. Ces différences, amplifiées par le climat, les matériaux domestiques, les habitudes de toilette et surtout les représentations nationales, ont produit le stéréotype de « l'Anglais moins propre ».
Et il y a un renversement assez délicieux : le pays qui a inventé une grande partie de l'hygiène publique moderne peut simultanément être considéré par ses voisins comme un pays de gens qui se lavent peu.
Ce n'est donc pas nécessairement une contradiction : l'hygiène comme système collectif et la propreté comme pratique intime ne sont pas la même chose.
À vrai dire, votre question précédente sur protestants/catholiques et celle-ci pourraient être réunies dans une même recherche : comment les différentes cultures européennes ont-elles construit des « seuils de saleté » différents ? C'est une question beaucoup plus subtile que « qui est le plus propre ? », et elle me paraît presque faite pour une lecture croisée de Douglas, Elias et de l'histoire sociale de la toilette.
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Morale : je suis inquiet et admiratif à la fois.
* L'IA a donc une liberté d'esprit suffisante pour proposer des paradoxes et les trouver plus ou moins délicieux.