Longarone, Foire de la chasse, de la pêche et de la nature, avril 2026. Loup ravi de pouvoir négocier avec notre espèce. Cliché SDB
Je continue de profiter de la parution
de « Présences Les loups sont revenus » pour préciser, en cachette, mon point
de vue personnel - non pas sur le retour
du prédateur, mais sur ses emplois.
(Suite) L’article « Corps à corps avec la nuit : comment
l’expérience pastorale transforme notre perception du loup », de Marie Eich,
doctorante FNS (Institut travail social HES-SO Valais-Wallis), m’a intéressé au
plus haut degré en raison de son exemplarité. Consacré à OPPAL, Organisation
pour la protection des alpages, il décrit avec efficacité l’expérience de
l’autrice dans le cadre de sa participation à des pratiques de volontariat pour
l’agriculture de montagne valaisanne. L’objectif de l’article est de montrer
que la médiation sur le terrain constitue la posture la plus raisonnable pour
surmonter la controverse qui oppose les amis des loups à leurs ennemis. Par sa
référence aux formules typiques du débat contemporain en matière de
communication avec les non-humains, il me permet d’illustrer la diversité des
approches qui peuvent cohabiter au sein d’une même discipline. Prenons la
phrase suivante :
« Au travers de ses activités, l’association OPPAL incarne l’idée que les
êtres humains entretiennent des relations d’interdépendance avec les autres
espèces, sur lesquelles nous pouvons agir, même à l’échelle individuelle. Le
discours d’OPPAL est captivant, car il alimente le pouvoir d’agir de chacun et
chacune et milite pour une appréhension des animaux sauvages non plus comme
objets de gestion, mais plutôt comme sujets avec lesquels il convient de
négocier des relations. »
L’anthropologue respectant les déclarations
des acteurs et adoptant une posture empathique y verra une preuve évidente des
changements de sensibilité qui traversent la société contemporaine : «
L’anthropocentrisme périclite. L’art de prêter attention au vivant est en train
de se développer. »
L’anthropologue s’interrogeant sur les
non-dits de ce désir urbain de passer la nuit dans les bois pour aider
l’éleveur, les moutons, le loup (et soi-même) pourrait, en revanche, se dire :
« Drôle de dynamique, c’est fin et tordu à la fois : dans un premier temps, on
favorise le retour des loups. Ensuite, comme si les loups ne suffisaient pas,
on introduit des bénévoles. Et pourquoi ces bénévoles sont-ils là ? “Pour vivre
des expériences inoubliables.” C’est du tourisme déguisé, au bout du compte. Du
tourisme chic, enrobé de formules appelant à l’œcuménisme interspécifique. À
quoi servent les loups ? À coloniser, pour la bonne cause, les derniers espaces
dits sauvages. »
On pourrait tenir le même discours à propos du
texte d’Eliza Levy, réalisatrice et artiste, qui nous offre une très belle
description des émotions qui s’emparent du bénévole perdu dans le noir, aux
prises avec l’inconnu forestier d’un côté, et avec le propriétaire des moutons
à surveiller de l’autre - un propriétaire qui n’a pas l’air très ouvert et qui
ne sait pas comment instaurer un dialogue constructif. S’il avait intégré les
nouvelles « manières de faire monde » analysées voire même prônées, avec de bons arguments, par les sciences humaines et sociales, il aurait pu dire : « Excusez-moi, j’ai de vieux
réflexes, mais j’ai bien compris que vous agissez pour la pacification du
territoire… ».*
Si, en revanche, il restait attaché à une manière moins novatrice d’analyser
le comportement humain - puisqu’il présente, si j’ai bien compris, un
tempérament à la Capitaine Haddock -, il dirait presque sûrement : «
Écoutez-moi, espèces de boy-scouts, je ne comprends rien à des formules du
genre “différentes façons d’être ensemble” ou “rencontrer des humains
différemment”. Ce que je sais, c’est que vous êtes en train de squatter mes moutons
et de profiter du loup pour jouer aux secouristes. Restez chez vous et les
vaches seront bien gardées. »
On voit immédiatement à quel point, à l’égard de la sensibilité ambiante,
cette deuxième approche anthropologique - qui, loin d’être empathique, se
révèle particulièrement antipathique - est à côté de la plaque. (À suivre).
*Je tiens à préciser, on l’aura bien compris j’espère, que j’ai la plus
grande considération pour les approches anthropologiques que je m’amuse ici à
taquiner. C’est que mon regard porte moins sur les nobles valeurs qu’elles
promeuvent que sur leurs usages « extrascientifiques » et leurs conséquences.