mardi 5 mai 2026

Des émotions et des castors (annonce)

 

Les castors du roi (2011) est un tableau de l’artiste contemporain autochtone d’origine crie Kent Monkman. 



Séminaire

Ruralités contemporaines en question(s)

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde,-UPJV

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 

Séance du lundi 11 mai 2026, 11-13 heures

Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4

 


Des espaces émotionnants : autour des castors

Intervenante :

Chloé Le Bris, doctorante en géographie

Présentation Christophe Baticle

Queue d'écailles, corps trapu, pelage sombre et luisant, large tête rentrée dans l'échine, mâchoire armée de quatre dents taillées comme des outils ; le castor n'est certes pas l'animal le plus charismatique du bestiaire, mais dans son regard bonhomme et les valeurs morales qu'on lui prête, il suscite malgré tout notre sympathie (Luglia, 2024 ; Strivay, 2011). Son retour progressif en Europe occidentale soulève pourtant une multitude de micro-controverses. Ce ne sont pas tant sa présence ni sa figure qui dérangent ou fascinent, mais les bouleversements induits par les barrages qu'il érige — arbres abattus, prairies et chemins inondés, ou milieux régénérés et réensauvagés. Le voilà, tour à tour, paré de tous les maux comme de toutes les vertus. Là où ses ouvrages modifient les équilibres existants, des compromis territoriaux se négocient au quotidien, engageant calculs, arbitrages institutionnels et affects.

À partir de trois terrains : deux marais en Wallonie et les sites d’un programme militant en France, il s'agit d'interroger comment différents collectifs qualifient les barrages castorins. Selon les prises dans lesquelles ils s'inscrivent, ces barrages sont appréhendés comme nuisance, patrimoine ou solution écologique. En s’interrogeant sur les affects suscités, le rôle des émotions sera abordé dans ce travail de qualification, comme des forces qui orientent les prises, stabilisent certaines interprétations et en fragilisent d'autres.

Luglia, R. (2024). Vivre en castor : Une histoire des relations entre humains et castors, Éditions Quæ.

Strivay, L. (2011, février). « Le médicament, la fourrure et le bâti. Le castor et ses modes d'existence », in Culture, le magazine culturel de l'Université de Liège https://culture.uliege.be/jcms/prod_388696/en/le-medicament-la-fourrure-et-le-bati-le-castor-et-ses-modes-d-existence


 

dimanche 3 mai 2026

Être singe aujourd'hui (la fin d'un mythe)

 

Dans une annonce de Médiapart je lis le titre alléchant :

« Chez les primates, la fin du mythe du mâle dominant ». Je ne suis pas abonné, donc je me contente des premières lignes que je reporte ici :

« La féminisation de la primatologie a changé le regard que la science portait sur les rapports entre les sexes de nos lointains parents. Les femelles établissent une domination non par la force, mais en contrôlant la reproduction.

Dans les rapports de domination entre les mâles et les femelles, toutes les règles sont dans la nature des primates. L’idée généralement admise que la domination chez ces mammifères était nécessairement soit mâle (majoritairement) soit femelle (plus marginalement) est désormais battue en brèche par les primatologues, qui appellent à sortir de cette vision binaire. Au-delà de la biologie, la culture et la vie sociale de ces mammifères rendent les relations entre les sexes bien plus flexibles que ce qui était envisagé précédemment ». (Magali Reinert)

Je remarque un léger décalage entre le titre et le texte, dans lequel on découvre que les primates, finalement, nous ressemblent pas mal (il n’y a pas que de dominateurs, il n’y a pas que des dominatrices, il y a un peu de tout en fonction du contexte). Loin de m’étonner cette information - qui derrière sa promesse démythificatrice dégage une fragrance très idéologique - ne me fait pas regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’article.

vendredi 1 mai 2026

Scène de chasse dans un living-room

 

Échange interspecifique entre un prédateur et lsa proie (cliché SDB)

Que pensent les chats lorsqu’ils chassent les souris ? Se disent-ils : « Je n’éprouve aucun plaisir, c’est juste mon gagne-pain » ? Ou bien : « J’aime joindre l’utile à l’agréable » ? Mystère.

En revanche, il est plus facile de savoir ce que les Chinois pensent du binôme chat-souris :

« 猫哭老鼠假慈悲 « Le chat pleure la souris : fausse compassion. »

« 老鼠猫,如见阎 »
 « La souris voit le chat comme elle verrait le roi des enfers. »

不管黑猫白猫,捉到老鼠就是好猫 »

« Peu importe que le chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat. »
 Dicton très célèbre en Chine, popularisé par Deng Xiaoping

mercredi 29 avril 2026

Le psychisme des locomotives

 

Lundi 27 avril. Je suis dans un train qui de Nice,  j’espère, m’amènera à Paris. C’est la fin de la journée, il fait beau, et le paysage marin est à la hauteur de sa réputation.  On est plusieurs à l’admirer. Je ne prends pas de photos.  Dans une gare perdue, mon attention est attirée par une locomotive triste comme tout. Je suis frappé par son design minimaliste, pauvre et cohérent à la fois. Un panneau, sur la droite, signale son état psychique. J’aurais envie de lui dire quelque chose de gentil, de solidariser.  Je cherche à me figurer son concepteur. Je pense que par cette forme, fatalement, il lui a donné un caractère.

On repart. En prenant un peu de distance, je réalise la facilité avec laquelle notre arrière-plan animiste aurait tendance à resurgir.

lundi 27 avril 2026

Pourquoi gaver son chien aux protéines végétales


« Whimzees.  Os en riz idéal comme friandise pour aider à éliminer la plaque et le tartre ».

- Finalement ... si on ne mange pas les chiens et les chats c’est qu’ils sont carnivores…

 - Et les Chinois, alors ? En tout cas, je viens de lire qu’avec un  régime nutritionnel végan, ils présentent un état de santé comparable à celui de ceux nourris de façon conventionnelle. Il suffit que le régime soit bien équilibré.

 - C’est une bonne nouvelle.  Comme ça ou pourra les bouffer.

samedi 25 avril 2026

Promenons-nous dans les bois (tralalero tralala)

 


Image chimérique (pour l'instant), d'un loup croisé avec un dogue argentin (cliché IA/SDB)

Au fond des forêts, désormais, ça circule. Le 24 avril 2026, dans les bois de Trivigno (province de Sondrio), on a retrouvé le corps déchiré d’une dame d’une soixantaine d’années partie se promener. Pleine nature, décor alpestre, 1800 mètres d’altitude. On a d’abord pensé au loup, voire à un ours erratique aperçu autrefois dans les parages. Il semblerait en revanche - sans preuve formelle, mais les indices convergent - que les auteurs soient cinq dogues argentins, blancs comme neige, circulant librement dans la wilderness. Coupables ou innocents (je vois venir une histoire à la Curtis…), que faisaient ces molossoïdes parmi les mélèzes et les myrtilles ?

Leur propriétaire, amateur de solitude, voulait rester tranquille.

jeudi 23 avril 2026

Les loups sont revenus (7 - Suite et fin). Le devenir du loup

 

Longarone, Foire de la chasse, de la pêche et de la nature, avril 2026. Descendant du loup traversé par des  réminiscences préhistoriques. Cliché : SDB

Nous voilà à la fin de ce long compte-rendu. Quelles conclusions tirer de l’ensemble ? Eh bien, que le loup conserve, pour ainsi dire, un haut niveau « sémaphorique », mais que les messages que nous lui faisons porter ne sont plus les mêmes.

On cherche à le nier, mais le loup, même s’il est bénéfique pour l’environnement, et même si on n’est pas prêt à l’avouer, continue de nous faire peur. Enfin, pas à tout le monde : les sentiments sont très contrastés. Certains aimeraient qu’il se répande librement sur le territoire, d’autres voudraient le réguler, comme on régule la température ou le trafic, d’autres encore se réjouiraient de sa disparition. Comment concilier ces avis divergents ? Pour contenter tout le monde, il faudrait trouver le moyen de garder le loup tout en l’éliminant. Bref, la quadrature du cercle.

L’autre matin, en me réveillant, j’ai eu une idée géniale : pour ménager la chèvre et le chou nous n’avons qu’à imiter nos ancêtres cavernicoles. Adoptons le loup, installons-le à la maison et, en quelques générations, il sera devenu un chien.

mardi 21 avril 2026

Les loups sont revenus (6). Frissonnons dans les bois puisque le loup est-là

    Pascale de Senarclens, Crime Board, extrait  de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

(Suite) L’ethnologue Grégoire Mayor (« Derrière les feuilles, derrière le masque : petite enquête sur la recherche et la peur ») nous raconte avec grâce l’histoire de ses rapports avec la figure du loup -  de l’époque de son enfance, quand son frère appelait le loup au téléphone pour lui dire de venir embarquer son petit frère (il lui donnait même l’adresse de la maison…), jusqu’à l’actualité, où cette image envoûtante a été remplacée par celle du loup réel, qui passe désormais dans les villages pour kidnapper les  moutons.

Le retour du loup, nous explique Grégoire Mayor, a laissé sa trace dans les Tschäggättä du Lötschental, ces « créatures qui hantent durant la période du carnaval les paysages alpins du Haut-Valais ». Absent de la tradition locale, le personnage du loup a fait son apparition dans le cortège en 2023. « La gueule du loup était inquiétante, avec sa bouche grande ouverte, ses crocs saillants, sa langue d’un rouge éclatant et ses yeux d’un jaune vif. Cette expressivité contrastait avec la douceur et l’élégance d’un costume très travaillé, camaïeu de gris et de noir. » Un portrait double face, finalement, évoquant à la fois la brutalité réelle du loup et la bonne réputation dont il bénéficie aujourd’hui.

Je rappelais au départ l’angélisme qui accompagne les représentations officielles du loup. C’est un angélisme qui considère les anciens attributs de ce carnassier emblématique comme des épiphénomènes, des « croyances », des stigmates injustifiés. Certaines voix se lèvent, cependant, pour nous rappeler les aspects sanglants du style de vie de ce canidé sauvage réhabilité. En jouant sur le parallélisme entre prédation « naturelle », pour ainsi l’appeler, et prédation sexuelle, Pascale de Senarclens, artiste interdisciplinaire (« Crime Board »), met sous nos yeux, à côté d’une férocité humaine qui n’a plus d’alibi (justifier ses intempérances par l’instinct ou la passion a perdu toute efficacité), la férocité animale que nous aurions tendance à banaliser (et parfois même à sanctifier : « Crime Board, écrit-elle, est issu de ce tissage entre proies et prédateurs, domestiques et sauvages, massacres banalisés en tout genre. Parce que la brebis et moi, nous avons de la peine à attirer l’attention sur les meurtres qui traversent notre histoire, alors je me permets de demander, en notre nom à toutes les deux, pourquoi la grandeur du loup sauvage émeut-elle davantage les foules que le ventre déchiqueté de la brebis ? »

Je comprends le parallélisme, tout en me demandant si ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence du loup à l’égard des brebis et ceux qui minimisent ou passent sous silence la violence des hommes à l’égard des femmes appartiennent à la même catégorie. De toute façon, force est de constater que leur argumentaire, comme je viens de le suggérer,  est souvent le même : « La prédation… c’est naturel ».

Clôt l’ensemble un article un peu dingue, consacré à la « fonction sacerdotale du loup » (« Sacrés loups et loups sacrés. Une compassion à géométrie variable »), où l’auteur cherche à montrer que, si les grands prédateurs sont de retour, c’est pour remplir une fonction sacrificielle. S'ils sont  bien accueillis chez nous - hypothèse encore plus farfelue que la précédente - ce n'est pas en dépit de leur férocité (« on ne fait pas d’omelettes, etc. »), mais en raison de leur férocité (« frissonnons dans les bois, tant que le loup est-là »). Inutile de préciser que je partage intégralement ce point de vue (suite et fin).

dimanche 19 avril 2026

Les loups sont revenus (5) À quoi servent-ils ?

 
 Longarone, Foire de la chasse, de la pêche et de la nature, avril 2026.  Loup ravi de pouvoir négocier avec notre espèce. Cliché SDB

Je continue de profiter de la parution de « Présences Les loups sont revenus » pour préciser, en cachette, mon point de vue personnel -  non pas sur le retour du prédateur, mais sur ses emplois.

(Suite) L’article « Corps à corps avec la nuit : comment l’expérience pastorale transforme notre perception du loup », de Marie Eich, doctorante FNS (Institut travail social HES-SO Valais-Wallis), m’a intéressé au plus haut degré en raison de son exemplarité. Consacré à OPPAL, Organisation pour la protection des alpages, il décrit avec efficacité l’expérience de l’autrice dans le cadre de sa participation à des pratiques de volontariat pour l’agriculture de montagne valaisanne. L’objectif de l’article est de montrer que la médiation sur le terrain constitue la posture la plus raisonnable pour surmonter la controverse qui oppose les amis des loups à leurs ennemis. Par sa référence aux formules typiques du débat contemporain en matière de communication avec les non-humains, il me permet d’illustrer la diversité des approches qui peuvent cohabiter au sein d’une même discipline. Prenons la phrase suivante :

« Au travers de ses activités, l’association OPPAL incarne l’idée que les êtres humains entretiennent des relations d’interdépendance avec les autres espèces, sur lesquelles nous pouvons agir, même à l’échelle individuelle. Le discours d’OPPAL est captivant, car il alimente le pouvoir d’agir de chacun et chacune et milite pour une appréhension des animaux sauvages non plus comme objets de gestion, mais plutôt comme sujets avec lesquels il convient de négocier des relations. »

L’anthropologue respectant les déclarations des acteurs et adoptant une posture empathique y verra une preuve évidente des changements de sensibilité qui traversent la société contemporaine : « L’anthropocentrisme périclite. L’art de prêter attention au vivant est en train de se développer. »

L’anthropologue s’interrogeant sur les non-dits de ce désir urbain de passer la nuit dans les bois pour aider l’éleveur, les moutons, le loup (et soi-même) pourrait, en revanche, se dire : « Drôle de dynamique, c’est fin et tordu à la fois : dans un premier temps, on favorise le retour des loups. Ensuite, comme si les loups ne suffisaient pas, on introduit des bénévoles. Et pourquoi ces bénévoles sont-ils là ? “Pour vivre des expériences inoubliables.” C’est du tourisme déguisé, au bout du compte. Du tourisme chic, enrobé de formules appelant à l’œcuménisme interspécifique. À quoi servent les loups ? À coloniser, pour la bonne cause, les derniers espaces dits sauvages. »

On pourrait tenir le même discours à propos du texte d’Eliza Levy, réalisatrice et artiste, qui nous offre une très belle description des émotions qui s’emparent du bénévole perdu dans le noir, aux prises avec l’inconnu forestier d’un côté, et avec le propriétaire des moutons à surveiller de l’autre - un propriétaire qui n’a pas l’air très ouvert et qui ne sait pas comment instaurer un dialogue constructif. S’il avait intégré les nouvelles « manières de faire monde » analysées voire même prônées, avec de bons arguments, par les sciences humaines et sociales,  il aurait pu dire : « Excusez-moi, j’ai de vieux réflexes, mais j’ai bien compris que vous agissez pour la pacification du territoire… ».*

Si, en revanche, il restait attaché à une manière moins novatrice d’analyser le comportement humain - puisqu’il présente, si j’ai bien compris, un tempérament à la Capitaine Haddock -, il dirait presque sûrement : « Écoutez-moi, espèces de boy-scouts, je ne comprends rien à des formules du genre “différentes façons d’être ensemble” ou “rencontrer des humains différemment”. Ce que je sais, c’est que vous êtes en train de squatter mes moutons et de profiter du loup pour jouer aux secouristes. Restez chez vous et les vaches seront bien gardées. »

On voit immédiatement à quel point, à l’égard de la sensibilité ambiante, cette deuxième approche anthropologique - qui, loin d’être empathique, se révèle particulièrement antipathique - est à côté de la plaque. (À suivre).

*Je tiens à préciser, on l’aura bien compris j’espère, que j’ai la plus grande considération pour les approches anthropologiques que je m’amuse ici à taquiner. C’est que mon regard porte moins sur les nobles valeurs qu’elles promeuvent que sur leurs usages « extrascientifiques » et leurs conséquences.


 

vendredi 17 avril 2026

Les visiteurs de mon blog

 

Ces derniers temps, mes lecteurs français n’ont pas tendance à augmenter. Il faudrait que je change de registre, manifestement.  Je remarque avec plaisir, en revanche, l’arrivée de nouveaux visiteurs. Venant du Cap-Vert, par exemple.

mercredi 15 avril 2026

L’oiseau-machine



 
 Je lis dans Sciences et vie : « Le chant des oiseaux accompagne les premiers instants du jour comme une évidence familière. Pourtant, derrière cette symphonie matinale se cache une mécanique bien plus subtile. Des chercheurs lèvent aujourd’hui le voile sur un phénomène longtemps perçu comme instinctif, révélant que le chant des oiseaux à l’aube obéit à des règles précises, dictées par la lumière, les hormones et la physiologie du sommeil »*.

 C’est bien triste, je croyais qu’ils chantaient spontanément. 

 

* https://www.science-et-vie.com/nature-et-environnement/animaux/a-laube-le-chant-des-oiseaux-retentit-et-on-sait-maintenant-pourquoi-216478.html


lundi 13 avril 2026

Les loups sont revenus (4) - Mais pour nous aider à nous repenser


Je continue avec ma description détaillée de « Présences, les loups sont revenus ». Cette parution permet de faire le point sur ce qui se dit actuellement autour d’un prédateur qui, après avoir connu un grand succès, est peut-être en train de perdre une partie de sa popularité.

(Suite) La contribution de Lionel Gauthier (géographe, conservateur du musée de Léman) compte parmi les plus amusantes. L’auteur remarque la forte présence du loup dans la chanson française, qu’il explique d’une manière ingénieuse : « Agréable pour une oreille francophone, le son “ou” n’est probablement pas pour rien dans le succès du loup dans les chansons. D’autant qu’il permet des rimes avec des mots prisés par les paroliers comme “beaucoup”, “partout”, “surtout”, “jaloux”, “doux”, “nous” ou “rendez-vous”. Il y a fort à parier que le loup serait moins présent dans la chanson si le français avait conservé “leu”, l’ancienne forme du mot disparue au XVIe siècle. » L’article insiste sur les usages métaphoriques de la figure du loup et cite toute une série d’exemples de recyclage symbolique, allant de Charles Trenet et Johnny Hess à IAM, en passant par Gilbert Bécaud, Renaud, Serge Gainsbourg…

Quant à Gainsbourg, capable de construire des chansons sur des sonorités « particulièrement désagréables pour une oreille francophone » (Exercice en forme de Z, par exemple), l’argument du « ou » est peut-être moins déterminant dans son cas. Gainsbourg dévorait avec nonchalance toutes sortes de sonorités.

Dans son article précis et panoramique (« Cohabitations en mouvement : vivre avec le retour du loup dans les territoires de montagne »), la géographe Liane Chanteloup (Université de Lausanne) reconstitue la révolution engendrée par la réapparition du loup dans les vallées alpines. Elle commence par un constat qui déplace les termes du débat manichéen opposant les « lycophiles » aux « lycophobes » : « La conflictualité liée au retour du prédateur relève moins d’un affrontement direct entre humains et loups que de divergences entre humains dans leurs manières, notamment, de concevoir et de pratiquer la montagne. » La géographe montre ensuite à quel point, dans différents domaines (chasse, pastoralisme, etc.), les loups « perturbent », obligeant à une reconfiguration du système alpin. J’apprécie l’objectivité de cet article, capable de reconnaître, sans les hiérarchiser, la pluralité des « lectures » - des manières de lire le retour du loup - et leur légitimité.

 Et je suis jaloux parce que, personnellement, même si je fais de mon mieux, j’ai du mal à ne pas laisser transparaître mes préférences. Je lis la phrase : « Vivre avec le loup, c’est accepter que la montagne ne soit pas un musée figé, mais un espace vivant où cohabitent différentes formes de vie. Cet animal n’est pas une fatalité : il peut devenir une chance de réapprendre la réciprocité -  avec les animaux, avec les humains, avec le territoire habité. »

Je me dis alors : « C’est vraiment comme ça, la prophétie est en train de se réaliser : le loup, effectivement, dormira avec l’agneau. Il est déjà en train de le faire, d’ailleurs, séparé de l’agneau seulement par un filet électrifié. Le processus est irréversible, mieux vaut en apprécier les aspects positifs, qui ne manquent pas. ». En même temps, je pense : « La gestion pratique et symbolique des espaces naturels, qui appartenait autrefois aux “indigènes”, aux gens du coin, leur a échappé. Désormais, chacun - le touriste, le skieur, le néo-druide ou la néo-chamane - se sent légitime pour exprimer une opinion sur la présence du loup en montagne. »

Je sais bien que tous les acteurs sociaux sont porteurs d’une vision du monde légitime (puisque c’est la leur) et qu’il ne s’agit pas de la juger, mais de la comprendre*. Le bel article de Liane Chanteloup nous aide à saisir, sur un ton optimiste, la complexité de ces voix discordantes.

* Le propos que je tiens ici n’est pas celui d’un anthropologue, mais celui d’un acteur social parmi tant d’autres. 

samedi 11 avril 2026

Les loups sont revenus (3). (Mais pas les garous)

 

La Chevauchée du loup de Ulrich Molitor, Strasbourg, 1489

Je reviens finalement, après une courte interruption, à ma relecture de l’ouvrage que le Musée de Bagnes vient de consacrer au retour du loup*.

(Suite) Dans l’article de Mathias Délèze, assistant scientifique au Musée de Bagnes (« La meute silencieuse. Le loup dans les musées de Suisse Romande »), j’ai trouvé de nombreuses pistes à explorer. Sa reconstitution historique décrit l’introduction lente et précautionneuse des loups dans les musées suisses et les changements de sensibilité, en matière de rapport aux prédateurs, illustrés par l’évolution de leur mise en scène. Mon attention a été attirée par un passage qui, en décrivant une installation du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, résume parfaitement l’esprit didactique qui anime la muséographie contemporaine : « En permettant au visiteur de s’approcher et même de toucher les animaux, l’émotion se mêle à l’expérience sensorielle engageant mémoire et réflexion. Ce type de présentation vise un objectif clairement énoncé : déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup. Car c’est bien là un des défis majeurs : démystifier la dangerosité du loup sans pour autant nier sa nature de prédateur et son impact sur le monde pastoral ». 

C’est bien l’esprit de notre époque et je comprends les intentions qui l’animent.  En me figurant le scénario, j’ai toutefois quelques hésitations : la partie la plus défaitiste de ma personnalité me porte à considérer ce programme conciliateur comme une quadrature du cercle. La partie la plus enfantine, de son côté, me pousse à me rebeller contre le projet de « déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup ». Elles font peur, elles sont peut-être injustifiées, c’est vrai, mais j’y tiens beaucoup. Je me console en sachant que ces fantasmes seront forcément remplacés par d’autres, peut-être encore plus envoûtants.

L’article de Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue, (« Dans l’ombre des loups. 30 ans d’observations nocturnes et de découvertes au cœur des alpages et des tensions humaines ») nous informe sur les progrès récents en matière d’espionnage. Oui, parce que, il y a encore trente ans, arriver à surprendre un loup en dehors de ceux qui prospéraient dans les parcs zoologiques aux frais du contribuable, était une vraie gageure. Vers la fin du siècle passé, grâce aux pièges photographiques de la marque Trailmaster, on a pas mal avancé. Aujourd’hui, avec les « caméras automatiques connectées, capables d’envoyer en temps réel photos et vidéos », c’est encore mieux : les données collectées permettent d’obtenir des informations inédites et de prendre des mesures efficaces pour la gestion des canidés.

Tout ceci est passionnant, mais je vois se profiler à l’horizon un problème éthique et peut-être légal. Les représentants du courant anthropologique qu’on appelle le « Tournant ontologique », nous ont habitués à l’idée que même les non-humains sont à considérer comme des sujets. Ils sont des « personnes » et ils ont donc des droits. Dans cette perspective, le fait de filmer les loups à leur insu, dans les moments les plus poétiques ou les plus spectaculaires de leur intimité, perd une bonne partie de sa légitimité. Et en tout cas, avant de publier les images, il faudra demander leur autorisation.

L’article de Gwendolyn Wirobski et Ilenia Montello, éthologues de l’Université de Neuchâtel (« Les loups et le langage humain : une perspective évolutive »)  nous rappelle l’utilité des sciences de la nature pour comprendre la société humaine.  Pour saisir le fonctionnement mental des non-humains – on l’entend assez souvent – il ne faut pas les anthropomorphiser. Animaliser l’humain, le penser à partir des autres animaux, peut en revanche nous servir.  La communication des loups, par exemple (l’étude de leurs vocalisations, des signaux visuels, des marquages olfactifs), nous aide à reconstituer l’évolution du langage humain. (À suivre)

Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026

 

 

mardi 7 avril 2026

Culture et civilisation. (À propos de la guerre en Iran)

 

Hier soir, j'ai posté un billet très amer. Ce matin, apprenant avec soulagement que le projet apocalyptique qu’on nous avait annoncé avait été suspendu, et que les menaces trumpiennes ne constituaient qu’un « coup de poker génial », j’aurais dû le retirer. Au bout du compte, j’ai cru opportun de le garder.

On sait désormais que même les autres animaux ont une culture, dans le sens qu’ils sont capables de stocker des informations et de les transmettre d’une génération à l’autre. Les quatre chardonnerets que j’ai vus ce matin, en train de dévorer des pissenlits avec une joie toute printanière, ont leur culture à eux, différente de celle des chardonnerets de Fribourg ou de Douarnenez.

La notion de civilisation, elle, est réservée à notre espèce. En allant me coucher, je pense au fait que demain, au dire du milliardaire américain qui dirige actuellement le États-Units d’Amérique, une civilisation toute entière aura peut-être disparu*.

On pourrait lui faire remarquer qu’une civilisation est une chose, la dignité des gouvernants qui prétendent la représenter en est une autre. 

* Lorsqu'on vient d'un  Pays tout neuf, détruire une civilisation millénaire  doit donner de grandes satisfactions.

 

samedi 4 avril 2026

Démonté le complot qui discréditait le lierre. Finalement la vérité




 

Le campus Condorcet Paris – Aubervilliers : installation didactique nous rappelant que le lierre n’est pas un parasite. (Cliché SDB)

Je sors à l’arrêt Front Populaire et je tombe sur un panneau qui me rappelle ma bêtise. Oui, car je croyais que le lierre, lorsqu’il devient envahissant – disons hypertrophique – donne à la plante qui l’héberge le sentiment d’être colonisée. Alors que ce n’est pas vrai du tout, c’est même le contraire : ils cohabitent joyeusement.

Je poursuis mon chemin en prenant acte de ma superficialité : « Tu vois ? t’es plein de préjugés ! »

jeudi 2 avril 2026

La place de l’inconscient 2 (Les épigones de Saint Antoine)

 


Jérôme Bosch, Tentation de Saint Antoine, 1508. Musée du Prado, Madrid

Encore un mot sur Saint Antoine, caché au fond de la forêt pour échapper aux tentations mondaines. Il boit de la bière sans alcool, j'imagine, s’efforce de penser à autre chose — mais le désir est là, et des fantasmes licencieux et politiquement peu corrects entourent ses prières comme des diablotins.

Il en va de même pour les communautés alternatives qui oublient d’inscrire dans leur projet la dimension inconsciente : une variable déterminante, difficile à contrôler*.

En lisant Il Corriere della Sera — je passe du coq à l’âne — j’apprends que les écureuils du parc de Brockwell, à la différence de Saint Antoine, aiment vivre en  ville et se sont mis à vapoter.

*Les utopistes m’ont toujours étonné par leur capacité à présenter leurs plans sous un jour très réaliste.

mardi 31 mars 2026

La place de l’inconscient (divagations puériles autour du religieux).

 


Pieter Huys ( École de ?), Pays-Bas du Sud, La Tentation de saint Antoine, 1547

On pourrait définir l’esprit religieux comme une disposition intérieure qui pousse l’individu à s’attacher profondément à une croyance, un ensemble de valeurs ou une vision du monde partagée par une communauté. Il implique à la fois une adhésion intellectuelle (croire en des principes, des récits, des vérités) et une dimension affective (sentiment d’appartenance, confiance, dévotion). Dans ce sens élargi, le religieux est partout : inutile de le circonscrire à la communauté des croyants au sens traditionnel. Dès lors qu’il y a une communauté, un credo et une règle à respecter, une forme de religieux apparaît.

Ainsi, au sein d’un groupe animé par une forte charge utopique — une communauté anarchiste prônant le retour à la nature, par exemple —, si l’on se donne comme norme de renoncer à toute consommation de viande et d’interdire l’alcool pour mieux contrôler les dérapages pulsionnels, tous les éléments du religieux sont réunis.

Pourquoi pas, d’ailleurs ? Encore faut-il l’assumer*. (À suivre)

* Les crédos sont des récits partagés : ils contribuent à notre identité et, en même temps, ils nous habitent comme des forces extérieures qui orientent nos comportements au point de nous altérer. (Altérer, à l’origine, signifie « rendre autre », « transformer en quelque chose de différent »).

dimanche 29 mars 2026

Pêches miraculeuses

 


Ces derniers temps, à chaque fois que je me promène sur la jetée du port de commerce, quelqu’un sort un poisson  de l’eau sous mes yeux. 

 

C’est la preuve que je porte bonheur.

 

 

— Vous les cuisinez comment ?
— Avec beaucoup d’épices.