Dans mon post du 3 février intitulé « Pourquoi les black-blocks n’aiment pas
la psychanalyse » je faisais dire à un membre de cette multitude composite*
« – Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je
fais la guerre? ».
Les valeurs revendiquées par les uns et par les autres ne
sont pas les mêmes. Et les sciences humaines et sociales les
prennent justement au sérieux, tout en nous invitant à reconstituer les
contextes qui permettent de mieux comprendre
les trajectoires individuelles.
Il n’empêche que les comportements se ressemblent
terriblement. Et les mobiles inconscients aussi. Peut-être.
À vingt ans, dans l’Italie
des années de plomb, j’aurais qualifié le propos qui suit de « qualunquista »**.
Je le tiens tout de même, conscient qu’il ne fera pas l’unanimité :
Je sais que je ne devrais pas, mais lorsque j’entends la
formule « Jeune Garde » je pense automatiquement à l’hymne fasciste « Giovinezza,
giovinezza »***. Je pense à Eros
e Priapo du grand écrivain italien Carlo Emilio Gadda, qui tourne en
dérision le jeunisme « priapique »de la rhétorique fasciste (Gadda,
qui était un conservateur de la plus belle eau). Je pense au tire-larmes hongrois
Les gars de la rue Paul – un énorme
succès éditorial chez les préadolescents européens – où on raconte l’histoire
de deux bandes d’écoliers qui défendent « leur territoire » bec et
ongles, et ça se termine mal. ****Je
pense aux « traditions d’antan » et aux guéguerres entre villages,
véritables batailles identitaires avec leurs morts à la clé, qu’on retrouvait raidis
dans le caniveau au lendemain de la fête patronale (autant de « victimes qu'il faudra venger »). Je pense, comme
je l’ai déjà écrit, aux tifosi et à leurs meneurs. Oui, parce que même les
tifosi, lorsqu’on les écoute, ont leurs valeurs à défendre, leur idéologie, et
leurs maîtres à penser.
L’analyse sociale, aujourd’hui, nous aide à comprendre ces
dynamiques tragiques. Le « réductionnisme
biologique », de son côté, évoquerait, derrière
les argumentaires politiques invoqués par les cogneurs, l’influence de la testostérone.
Les commentateurs d’autrefois auraient mis plutôt l’accent
sur l’instinct, les « humeurs », les tempéraments. Dans le folklore
et le roman, on arrivait même à imaginer l’existence d’une méchanceté intrinsèque
à certains individus, habités par la haine, par la jalousie, par le désir pur
et simple de se défouler, de faire du mal.
C’est ce qu’on aurait envie de penser à propos des derniers instants
du pauvre Quentin Deranque lorsque, déjà à terre et dans l’impossibilité de se
défendre, il a reçu ces quelques coups de pied supplémentaires.
* Composée par des individualités différentes professant,
dans leur quotidien, les métiers les plus insoupçonnables
** Je confie au lecteur la tâche de se renseigner sur les origines
de ce mot dans l’Italie « apolitique » de l’après-guerre.
*** Giovinezza,
giovinezza, primavera di bellezza, nel fascismo è la salvezza
della nostra libertà.
**** Voici le résumé proposé
par Wikipédia : « En 1889, à Budapest, des écoliers du quartier
Józsefváros passent leur temps libre dans l'unique terrain vague de la ville,
terrain qu'ils considèrent comme leur « patrie ». Aussi, lorsqu'une autre bande
de garçons appelés « les Chemises rouges », tentent de s'emparer du terrain,
les écoliers de Józsefváros sont obligés de se défendre à la manière militaire… ».