Ambroise Héritier. Lieu de tous les fantasmes. Petit tableau subliminal. Acrylique sur
carton toilé, 2025. Extrait de Présences.
Le loups sont de retour, p. 65
(Suite) Voici donc les éléments de Présences. Les loups sont de retour »
(Infolio, Musée de Bagnes, 2026) que j’ai annotés au cours de ma lecture (autant
de suggestions qui mériteraient d’être reprises pour agrémenter ce blog) :
Dans l’article de Nicole Reynaud Savioz,
archéozoologue, j‘apprends que si nos chiens d’appartement ont la chance (discutable) d’être chez nous, allongés comme des maharajas sur nos canapés, ce n'était pas en raison de leur spécificité. D’autres « carnivores commensaux à caractère anthropophile »,
comme par exemple le renard et le coyote,
auraient pu les remplacer sans problème. J’apprends aussi qu’un des facteurs qui ont
contribué à la domestication du loup (animal « ubiquiste » devenu chien
par la suite) est probablement l’allaitement féminin : des femmes des
chasseurs-cueilleurs auraient donné le sein à des petits non sevrés « pour
des raisons sociales (source de prestige) rituelles (sacrifice) par affection,
dans le but de les apprivoiser, voire pour toutes ces raisons à la fois ».
Je découvre au passage le fonctionnement de l’ocytocine, protéine contenue dans
le lait qui corrobore le lien affectif
et qui a permis, dans ce cas, d’attacher à jamais des humains à des non
humains.
La contribution d’Alexandre Scheurer, Photographe
naturaliste et historien de l’environnement, montre, preuves à l’appui, l’évolution à géométrie variable
de la dangerosité du loup (craint, parfois, en dépit de sa faible agressivité à
l’égard des humains). Cette agressivité serait une variable historico-géographique.
Sous l’Ancien régime elle était
très prononcée en France, alors qu’en Suisse, à la même période, elle était presque négligeable. (Je
pense, au passage, à l’usage qu’on
aurait pu faire de cette information
« zoo-ethnique » à
l’époque où la psychologie des peuples était une discipline à la mode).
L’écrivain et critique littéraire Jérôme Meizoz
signale la valeur stratégique des toponymies vernaculaires, réceptacles d’une
créativité alternative de très longue durée (par ces temps d’homologation
culturelle et de cancel culture, je trouve ce rappel très salutaire). En
s’appuyant sur le site d’Henry Suter, Meizoz nous rappelle la fréquence des lieux-dits alpins
formés à partir du mot « loup » et de ses variantes. Sa longue liste
( 76 occurrences) nous permet de déduire que, même si les loups suisses étaient plus gentils que les français (ce n’est pas lui qui le dit,
j’extrapole) ils étaient suffisamment inquiétants pour qu’on marque par des lieux-dits
leur présence sur le territoire.
Federica Tamarozzi contribue à la complexification
de l’image du loup montrant aux lecteurs la large palette des représentations convergentes, conflictuelles et
contradictoires qui lui sont associées dans le vaste monde. L’Église aurait
joué un rôle important dans l’homogénéisation de ces représentations
bariolées : « En réalité, la naissance de la figure du grand méchant loup
est bien plus récente que ce qu’on pourrait croire, elle ne remonte pas à la
nuit des temps mais à la diffusion de écrits chrétiens au Moyen Âge et surtout
aux interprétations populaires de l’Église transformant le loup en topos
littéraire ». Derrière la figure du
« Grand méchant loup »,
se cacherait donc l’Église, ce « Grand
Big Brother » qui - nous avons tendance à l’oublier - a formaté la
pensée occidentale pendant presque deux millénaires. Très riche dans ses
références, l’article fait état de la fréquence avec laquelle, à partir des
année 1950, le loup, réhabilité, a été « squatté » pour lui faire
dire n’importe quoi (et notamment des propos sains, moraux et sympathiques). Parallèlement,
certains emplois vernaculaires de la figure du loup (et nous revenons là au
thème de la cancel culture), tendent à disparaitre, comme ceux qui ont trait à
la sexualité et présentent le loup, sur le plan symbolique, comme une métaphore
animale du « mari idéal ».
Je partage la conclusion de
Federica Tamarozzi, qui s’interroge sur l’opportunité d’oblitérer ces contenus
politiquement incorrects et se demande par quoi ils seront remplacés. (À suivre)