Je continue avec ma description détaillée de « Présences, les loups sont revenus ». Cette parution permet de faire le point sur ce qui se dit actuellement autour d’un prédateur qui, après avoir connu un grand succès, est peut-être en train de perdre une partie de sa popularité.
(Suite) La contribution de Lionel Gauthier (géographe, conservateur du musée de Léman) compte parmi les plus amusantes. L’auteur remarque la forte présence du loup dans la chanson française, qu’il explique d’une manière ingénieuse : « Agréable pour une oreille francophone, le son “ou” n’est probablement pas pour rien dans le succès du loup dans les chansons. D’autant qu’il permet des rimes avec des mots prisés par les paroliers comme “beaucoup”, “partout”, “surtout”, “jaloux”, “doux”, “nous” ou “rendez-vous”. Il y a fort à parier que le loup serait moins présent dans la chanson si le français avait conservé “leu”, l’ancienne forme du mot disparue au XVIe siècle. » L’article insiste sur les usages métaphoriques de la figure du loup et cite toute une série d’exemples de recyclage symbolique, allant de Charles Trenet et Johnny Hess à IAM, en passant par Gilbert Bécaud, Renaud, Serge Gainsbourg…
Quant à Gainsbourg, capable de construire des chansons sur des sonorités « particulièrement désagréables pour une oreille francophone » (Exercice en forme de Z, par exemple), l’argument du « ou » est peut-être moins déterminant dans son cas. Gainsbourg dévorait avec nonchalance toutes sortes de sonorités.
Dans son article précis et panoramique (« Cohabitations en mouvement : vivre avec le retour du loup dans les territoires de montagne »), la géographe Liane Chanteloup (Université de Lausanne) reconstitue la révolution engendrée par la réapparition du loup dans les vallées alpines. Elle commence par un constat qui déplace les termes du débat manichéen opposant les « lycophiles » aux « lycophobes » : « La conflictualité liée au retour du prédateur relève moins d’un affrontement direct entre humains et loups que de divergences entre humains dans leurs manières, notamment, de concevoir et de pratiquer la montagne. » La géographe montre ensuite à quel point, dans différents domaines (chasse, pastoralisme, etc.), les loups « perturbent », obligeant à une reconfiguration du système alpin. J’apprécie l’objectivité de cet article, capable de reconnaître, sans les hiérarchiser, la pluralité des « lectures » - des manières de lire le retour du loup - et leur légitimité.
Et je suis jaloux parce que, personnellement, même si je fais de mon mieux, j’ai du mal à ne pas laisser transparaître mes préférences. Je lis la phrase : « Vivre avec le loup, c’est accepter que la montagne ne soit pas un musée figé, mais un espace vivant où cohabitent différentes formes de vie. Cet animal n’est pas une fatalité : il peut devenir une chance de réapprendre la réciprocité - avec les animaux, avec les humains, avec le territoire habité. »
Je me dis alors : « C’est vraiment comme ça, la prophétie est en train de se réaliser : le loup, effectivement, dormira avec l’agneau. Il est déjà en train de le faire, d’ailleurs, séparé de l’agneau seulement par un filet électrifié. Le processus est irréversible, mieux vaut en apprécier les aspects positifs, qui ne manquent pas. ». En même temps, je pense : « La gestion pratique et symbolique des espaces naturels, qui appartenait autrefois aux “indigènes”, aux gens du coin, leur a échappé. Désormais, chacun - le touriste, le skieur, le néo-druide ou la néo-chamane - se sent légitime pour exprimer une opinion sur la présence du loup en montagne. »
Je sais bien que tous les acteurs sociaux sont porteurs d’une vision du monde légitime (puisque c’est la leur) et qu’il ne s’agit pas de la juger, mais de la comprendre*. Le bel article de Liane Chanteloup nous aide à saisir, sur un ton optimiste, la complexité de ces voix discordantes.
* Le propos que je tiens ici n’est pas celui d’un anthropologue, mais celui d’un acteur social parmi tant d’autres.