La Chevauchée du loup de Ulrich Molitor, Strasbourg, 1489
Je reviens finalement, après une courte interruption, à ma relecture de l’ouvrage que le Musée de Bagnes vient de consacrer au retour du loup*.
(Suite) Dans l’article de Mathias Délèze, assistant scientifique au Musée de Bagnes (« La meute silencieuse. Le loup dans les musées de Suisse Romande »), j’ai trouvé de nombreuses pistes à explorer. Sa reconstitution historique décrit l’introduction lente et précautionneuse des loups dans les musées suisses et les changements de sensibilité, en matière de rapport aux prédateurs, illustrés par l’évolution de leur mise en scène. Mon attention a été attirée par un passage qui, en décrivant une installation du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, résume parfaitement l’esprit didactique qui anime la muséographie contemporaine : « En permettant au visiteur de s’approcher et même de toucher les animaux, l’émotion se mêle à l’expérience sensorielle engageant mémoire et réflexion. Ce type de présentation vise un objectif clairement énoncé : déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup. Car c’est bien là un des défis majeurs : démystifier la dangerosité du loup sans pour autant nier sa nature de prédateur et son impact sur le monde pastoral ».
C’est bien l’esprit de notre époque et je comprends les intentions qui l’animent. En me figurant le scénario, j’ai toutefois quelques hésitations : la partie la plus défaitiste de ma personnalité me porte à considérer ce programme conciliateur comme une quadrature du cercle. La partie la plus enfantine, de son côté, me pousse à me rebeller contre le projet de « déconstruire les images fantasmées qui entourent encore le loup ». Elles font peur, elles sont peut-être injustifiées, c’est vrai, mais j’y tiens beaucoup. Je me console en sachant que ces fantasmes seront forcément remplacés par d’autres, peut-être encore plus envoûtants.
L’article de Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue, (« Dans l’ombre des loups. 30 ans d’observations nocturnes et de découvertes au cœur des alpages et des tensions humaines ») nous informe sur les progrès récents en matière d’espionnage. Oui, parce que, il y a encore trente ans, arriver à surprendre un loup en dehors de ceux qui prospéraient dans les parcs zoologiques aux frais du contribuable, était une vraie gageure. Vers la fin du siècle passé, grâce aux pièges photographiques de la marque Trailmaster, on a pas mal avancé. Aujourd’hui, avec les « caméras automatiques connectées, capables d’envoyer en temps réel photos et vidéos », c’est encore mieux : les données collectées permettent d’obtenir des informations inédites et de prendre des mesures efficaces pour la gestion des canidés.
Tout ceci est passionnant, mais je vois se profiler à l’horizon un problème éthique et peut-être légal. Les représentants du courant anthropologique qu’on appelle le « Tournant ontologique », nous ont habitués à l’idée que même les non-humains sont à considérer comme des sujets. Ils sont des « personnes » et ils ont donc des droits. Dans cette perspective, le fait de filmer les loups à leur insu, dans les moments les plus poétiques ou les plus spectaculaires de leur intimité, perd une bonne partie de sa légitimité. Et en tout cas, avant de publier les images, il faudra demander leur autorisation.
L’article de Gwendolyn Wirobski et Ilenia Montello, éthologues de l’Université de Neuchâtel (« Les loups et le langage humain : une perspective évolutive ») nous rappelle l’utilité des sciences de la nature pour comprendre la société humaine. Pour saisir le fonctionnement mental des non-humains – on l’entend assez souvent – il ne faut pas les anthropomorphiser. Animaliser l’humain, le penser à partir des autres animaux, peut en revanche nous servir. La communication des loups, par exemple (l’étude de leurs vocalisations, des signaux visuels, des marquages olfactifs), nous aide à reconstituer l’évolution du langage humain. (À suivre)
* Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026