Julien l’hospitalier tuant un cerf en toute sérénité, car la naturalité du geste - je cite - « contribue à garder intact le patrimoine génétique de son espèce ».
Mon ouvrage est sorti il y a un mois. Il est consacré au monde des chasseurs. Ce monde réagit, parfois, aux travaux des anthropologues. Cela viendra, peut-être, mais pour l’instant, je n’ai pas reçu la moindre proposition d’intervenir ou de débattre. Aucun compte rendu dans les revues du secteur. C’est comme si mon bouquin ne méritait pas d’être signalé.
Mes propos ne correspondent pas forcément à ce que le chasseur déclare lorsqu’un anthropologue l’interroge. Et ils ne correspondent pas non plus à ce que la presse progressiste aime entendre*. Je continue donc ma campagne publicitaire sur ce blog très confidentiel, adressé principalement aux algorithmes et aux robots :
« Le drame cynégétique (autour de la mort animale)
Si l’on croit les chasseurs qui, dans leurs déclarations publiques, se sentent de plus en plus obligés d’argumenter, les plaisirs de la chasse portent notamment sur le contact avec la nature, sur la satisfaction de voir travailler son chien, sur la beauté du geste sportif … Aujourd’hui, même la régulation du gibier fait partie de leurs motivations. Et la mort de l’animal est considérée comme un aspect secondaire, une triste nécessité, ou une conséquence naturelle de l’acte de prédation. Oui, parce que l’être humain, dans la logique du chasseur contemporain, est un prédateur parmi les autres. Un prédateur responsable, qui veille à la multiplication de ses proies. Ce qui est de plus en plus vrai, je crois. Mais les témoignages historiques que j’ai pu recueillir - j’en ai une belle collection - montrent une évidence que la mise en écologie du discours du chasseur tend à masquer : au cœur du plaisir de chasser il y a le spectacle excitant de la mort animale. Plaisir de la poursuite, certes, mais aussi de la mise à mort, avec toutes ses implications visuelles et sonores, concrètes et fantasmatiques. C’est un plaisir qui trouve/trouvait sa possibilité de réalisation dans le cadre d’un système de représentations, à savoir d’une convention, d’un scénario, d’une partition à réciter, d’un rôle à jouer - ce que j’avais qualifié, au début de mes recherches, de « drame cynégétique ». Drame au sens étymologique : mise en mouvement, agencement de séquences, narration. Le chasseur poursuit et met à mort sa proie sous la protection d’un récit collectif. Une trame tissée dans la longue durée et légitimée par la tradition soutient sa rêverie et autorise son action. (Extrait de L’invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, 2026, p.338-339)
* Alors que, comme je le rappelle de temps en temps, je milite moi aussi pour une certaine forme de progressisme : le « Progressisme critique ».
