Je continue de profiter de la parution de « Présences Les loups sont revenus » pour préciser, en cachette, mon point de vue personnel - non pas sur le retour du prédateur, mais sur ses emplois.
(Suite) L’article « Corps à corps avec la nuit : comment l’expérience pastorale transforme notre perception du loup », de Marie Eich, doctorante FNS (Institut travail social HES-SO Valais-Wallis), m’a intéressé au plus haut degré en raison de son exemplarité. Consacré à OPPAL, Organisation pour la protection des alpages, il décrit avec efficacité l’expérience de l’autrice dans le cadre de sa participation à des pratiques de volontariat pour l’agriculture de montagne valaisanne. L’objectif de l’article est de montrer que la médiation sur le terrain constitue la posture la plus raisonnable pour surmonter la controverse qui oppose les amis des loups à leurs ennemis. Par sa référence aux formules typiques du débat contemporain en matière de communication avec les non-humains, il me permet d’illustrer la diversité des approches qui peuvent cohabiter au sein d’une même discipline. Prenons la phrase suivante :
« Au travers de ses activités, l’association OPPAL incarne l’idée que les êtres humains entretiennent des relations d’interdépendance avec les autres espèces, sur lesquelles nous pouvons agir, même à l’échelle individuelle. Le discours d’OPPAL est captivant, car il alimente le pouvoir d’agir de chacun et chacune et milite pour une appréhension des animaux sauvages non plus comme objets de gestion, mais plutôt comme sujets avec lesquels il convient de négocier des relations. »
L’anthropologue respectant les déclarations des acteurs et adoptant une posture empathique y verra une preuve évidente des changements de sensibilité qui traversent la société contemporaine : « L’anthropocentrisme périclite. L’art de prêter attention au vivant est en train de se développer. »
L’anthropologue s’interrogeant sur les non-dits de ce désir urbain de passer la nuit dans les bois pour aider l’éleveur, les moutons, le loup (et soi-même) pourrait, en revanche, se dire : « Drôle de dynamique, c’est fin et tordu à la fois : dans un premier temps, on favorise le retour des loups. Ensuite, comme si les loups ne suffisaient pas, on introduit des bénévoles. Et pourquoi ces bénévoles sont-ils là ? “Pour vivre des expériences inoubliables.” C’est du tourisme déguisé, au bout du compte. Du tourisme chic, enrobé de formules appelant à l’œcuménisme interspécifique. À quoi servent les loups ? À coloniser, pour la bonne cause, les derniers espaces dits sauvages. »
On pourrait tenir le même discours à propos du texte d’Eliza Levy, réalisatrice et artiste, qui nous offre une très belle description des émotions qui s’emparent du bénévole perdu dans le noir, aux prises avec l’inconnu forestier d’un côté, et avec le propriétaire des moutons à surveiller de l’autre - un propriétaire qui n’a pas l’air très ouvert et qui ne sait pas comment instaurer un dialogue constructif. S’il avait intégré les nouvelles « manières de faire monde » analysées voire même prônées, avec des bons arguments, par les sciences humaines et sociales, il aurait pu dire : « Excusez-moi, j’ai de vieux réflexes, mais j’ai bien compris que vous agissez pour la pacification du territoire… ».*
Si, en revanche, il restait attaché à une manière moins novatrice d’analyser le comportement humain - puisqu’il présente, si j’ai bien compris, un tempérament à la Capitaine Haddock -, il dirait presque sûrement : « Écoutez-moi, espèces de boy-scouts, je ne comprends rien à des formules du genre “différentes façons d’être ensemble” ou “rencontrer des humains différemment”. Ce que je sais, c’est que vous êtes en train de squatter mes moutons et de profiter du loup pour jouer aux secouristes. Restez chez vous et les vaches seront bien gardées. »
On voit immédiatement à quel point, à l’égard de la sensibilité ambiante, cette deuxième approche anthropologique - qui, loin d’être empathique, se révèle particulièrement antipathique - est à côté de la plaque. (À suivre).
*Je tiens à préciser, on l’aura bien compris j’espère, que j’ai la plus grande considération pour les approches anthropologiques que je m’amuse ici à taquiner. C’est que mon regard porte moins sur les nobles valeurs qu’elles promeuvent que sur leurs usages « extrascientifiques » et leurs conséquences.