(Suite) Mais est-ce que les morts collaborent vraiment ? Dans mes rêveries de « non-moderne », je me figure les morts comme s’ils étaient au cinéma. Ils regardent, ils s’émeuvent, mais ils ne peuvent rien faire. Ils espèrent juste que ça se termine bien. Ou, plutôt, ils espèrent que ça ne se termine pas. Oui, parce que le sujet du film est leur « projet d’être là » : réussiront-ils à rester là encore un peu, dans les actions et dans la mémoire de leurs descendants ? D’autres morts, toujours dans mon imaginaire, assistent au spectacle et souhaitent le contraire. Ils peuvent faire partie du même collectif mais, pour des raisons que je n’ai pas le temps de détailler ici, ils seraient heureux que ce projet échoue, qu’il n’y ait plus de griffons à commémorer, de crèches à sauver, de merles à réintégrer en grande pompe dans le laurier d'où ils avaient été délogés. Ils aimeraient qu’il n’y ait plus de témoins, plus d’ancêtres, plus rien. Et lorsqu’un vivant, par son action mortifère, contribue à l’instauration du désordre, du chaos, ils s’en réjouissent. Du point de vue des fondateurs du collectif*, qui tiendraient à rester là encore un peu, ces interventions sont de véritables trahisons : « Mais comment … mais ce n’était pas prévu par le scénario, on était d’accord que … », « Ce n’est pas possible, si j’avais pris cette disposition c’était bien pour … », « Quelle désillusion, quelle tristesse, quelle rage. C'est déloyal, c'est pervers. Il faudrait faire quelque chose … ».
On s'étonne, on s'indigne, mais on ne fait rien. Cela tendrait à prouver que les morts, ne serait-ce que dans certains domaines, n’ont pas le moindre pouvoir.
*Je parle ici d’un "collectif" minimaliste et complètement idéalisé. Je l’imagine, encore une fois, comme une dynamique : la poursuite dans le temps du projet fondateur d’un couple de géniteurs désireux de se pérenniser dans leur descendance. Je me figure ce soi-disant collectif (un collectif « pour ainsi dire ») comme une sorte de convoi qui avance dans l’inconnu, composé par quelques humains, quelques bêtes, quelques esprits et quelques objets « inaliénables » cachés dans la caravane. Inutile de rappeler que plein d’autres collectifs minimalistes, basés sur d’autres critères, sont possibles et émouvants dans leurs différentes projectualités.


















