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samedi 26 avril 2025

Imprintings


  Bushmen - San - Peinture rupestre représentant des figures humaines des montagnes du Drakensberg,

Nous passons notre temps à interpréter notre prochain (notamment lorsqu'on est anthropologue ou psychanalyste)  mais nous n’avons pas envie, parfois,  que notre prochain  nous interprète. Nous   cherchons  alors à brouiller les pistes.  C’est un vieux réflexe de l’époque où  nous étions des proies, peut-être.

J’y pense en lisant le passage suivant d’un ouvrage récent de Philippe Pesteil. En faisant dialoguer les  sciences cognitives avec des classiques de l’anthropologie il nous parle des empreintes, du Merveilleux,  des chasseurs-cueilleurs, du folklore, de Gargantua et  Saint Martin, des récits étiologiques et des savoir-faire vernaculaires  :

« Quelles que soient les hypothèses privilégiées pour retracer l’anthropogénèse (charognard, chasseurs, collecteurs …), le repérage et l’interprétation des empreintes demeurent une interrogation légitime. Les paléoanthropologues n’ont pas encore déterminé à partir de quelle époque les hominidés ont pu et su interpréter des pistes ». p. 161 (Philippe Pesteil, Pour une anthropologie de l’empreinte. Approche cognitive et phénoménologie d’une forme. Éditions Mimesis, 2024, p. 161).

vendredi 28 mars 2025

À propos des savoirs naturalistes populaires

 


Glacier de la Marmolada

J’ai peut-être déjà raconté cette histoire. C’est à l’époque où je menais mes enquêtes sur les chasses traditionnelles dans les Préalpes de Vénétie.  Mes informateurs, occupés à m’expliquer le fonctionnement  d’un filet pour le piégeage des  petits oiseaux, reçoivent un appel téléphonique.  On leur signale que dans le glacier de la Marmolada, comme tous les printemps,  la neige commence à fondre. On m’embarque dans une voiture et, une heure plus tard, on est sur les derniers tournants qui mènent aux pieds du massif. La route est propre mais bordée par des parois de neige. On y  aperçoit des fissures d’où jaillit l’eau du dégel. Mes complices (dans le sens que, à ce moment là, je deviens leur complice) posent  des épuisettes  à la sortie des trous. Tous les vingt-trente secondes, une grenouille apparaît  et s’enfonce dans l’épuisette. La récolte est bonne et rapide. On remonte dans la voiture et on repart. En route, pas de commentaires. On s’arrête à mi-chemin, chez une dame souriante qui nous fait signe d'entrer sans rien dire et  nous dirige vers sa salle de bain.  Les cueilleurs versent leur butin dans la baignoire. Les bestioles se mettent à  grenouiller montrant à tout le monde leurs ventres multicolores.

Le glacier de la Marmolada est en train de se dessécher. D’ici vingt ans il aura disparu.

jeudi 23 mars 2023

Derrière les apparences (annonce)

 


UE286 - Séminaire De l’humain animalisé au vivant humanisé

 Lundi 27 mars de 12h30 à 14h30,  Campus Condorcet-Centre de colloques, Salle 3.06, Centre de colloques, Cours des humanités 93300 Aubervilliers 


Animismes d'ailleurs et d'ici


 


Christophe Baticle, maître de conférences en socio-anthropologie, Aix-Marseille Université, OSU-Pythéas, UMR 151 LPED (AMU-IRD). En association avec Laurence Boutinot, chercheure socio-anthropologue, Cirad, Montpellier, UR Forêts et sociétés

Un croire inséparable du mode de vie forestier chez les chasseurs-cueilleurs « Pygmées »

Les peuples connus sous le nom de « Pygmées » restent associés à la représentation d’un mode de vie nomade ou semi-nomade, fait de chasse et de cueillette, et ce au sein de l’espace forestier de l’Afrique centrale. Si le terme est aujourd’hui décrié, la question de leur appellation ne peut pourtant pas dissimuler leur problématique majeure : la précarité dans laquelle ils sont placés. Au-delà donc d’un nominalisme « bon ton », nous viserons à montrer, concernant les Baka du sud-est camerounais et Ba’Aka du nord-Congo, qu’ils sont surtout contraints à déambuler au sein d’une série d’injonctions paradoxales : de plus en plus souvent interdits d’accès à la forêt, alors que leurs chants polyphoniques sont reconnus comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI) par l’UNESCO. Or, l’ensemble des connaissances aujourd’hui associées à une culture vue comme « éco-friendly », mais encore ces chants labellisés PCI, sont intimement liés à la pratique forestière. En arrière-plan se profile ainsi une perception du couvert forestier produit d’un croire animiste qui ne doit rien à une réinvention éco-anxieuse contemporaine, mais qui se trouve aujourd’hui de plus en plus difficilement relié à ses fondements matériels.

 

Gérard Garouste Actéon et ses chiens

Sergio Dalla Bernardina `

Des animistes bien de chez nous (deuxième partie)

C ’est une évidence que nous avons tendance à oublier : le statut officiel des plantes et des animaux  ne correspond pas à leur statut fantasmatique. Le chasseur, a priori,  sait bien faire la différence entre un humain et un non-humain. Dans ses narrations, cependant,  dans ses rêveries, dans ses mises en rituel, il anthropomorphise sa proie.

 

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lundi 8 mars 2021

Diplomatie arctique

 

 


Sedna, déesse des profondeurs marines

 

“ Formule pour faire venir les animaux de chasse.

« Animal de la mer, viens et offre-toi de grand matin ».

« Animal de la steppe, viens et offre toi de grand matin » .

Ces prières païennes, si simples - écrivait Knud Rasmussen autour de 1925 -  sont pour l’Esquimau des paroles sacrées. Elles paraitront peut-être puériles à certains. Mais ceux qui sont insensibles à la dévotion et à la beauté qu’elles expriment, ne comprennent pas non plus ce que c’est de se sentir petit devant une nature puissante ”. Knud Rasmussen, Du Groenland au Pacifique, deux ans d'intimité avec des tribus d'esquimaux inconnus, Paris, CTHS, 1994,  p. 198.

samedi 31 octobre 2020

Une présence dans les bois



La présence en question

J’ai passé quelques jours dans les bois et ramassé des champignons. Il n’y avait personne. Jeudi, j’ai entendu les cors de chasse et les aboiements des chiens. C’est toujours comme ça, à cette époque. Ils ne venaient pas dans ma direction. J’étais un intrus et je le savais très bien.  Pas de quoi faire un esclandre. Pas de quoi incommoder le Président de la République. J’ai attendu patiemment sans trop bouger  en me disant : « Maintenant je vais me faire gronder ».  Après les coups de feu qui ont mis fin à la poursuite du gibier,  j’ai repris ma quête. « Et si j’étais rejoint par une balle perdue ? Ce serait tragicomique*. Ce qui est sûr, c’est que ça attirerait l’attention sur mon blog ». Du coup je me suis aperçu que je n’étais pas seul. Tout près de moi, dans le vert foncé de la mousse, une chenille conduisait son existence parallèle.  Elle brillait singulièrement, dans les teints opaques du crépuscule, comme si elle était phosphorescente. On aurait dit une apparition.

.* Il passait son temps à étudier le monde des chasseurs, voilà le résultat …

samedi 22 août 2020

Cave canem (ours atypiques, loups atypiques, chiens atypiques)

 

 

Descendants du loup en train de surveiller  un troupeau de moutons

 

Préalpes de Vénétie. Fragment de conversation saisi dans un refuge au milieu des nuages :

 

-       Auriez-vous le numéro du berger ?

-       Je vais voir. C’est à propos du chien ?

-       Non. Quel chien ?

-       Le chien blanc qui attaque les promeneurs. Il a fallu le ramener en bas, il commençait à exagérer.

 

Un chien à problème, sans doute. Heureusement que les autres sont tous très gentils.*

 

*On n’y comprend plus rien, finalement : suis-je en train de me contredire en déclarant qu'il ne faut pas craindre les  loups mais qu’il faut avoir peur des chiens de berger ?  Ma position est la suivante : la possibilité d’être agressé par un loup au cours de mes promenades alpestres me paraît, pour l’instant, de l’ordre du fantasme. Quelque chose me dit, cependant,  que même chez nous, prochainement, des loups de plus en plus admirés, bichonnés, ovationnés  (de plus en plus nombreux et domestiques à la fois) commenceront à attaquer les humains. Ce n’est qu’une prophétie, certes.  Ceux dont il faut avoir peur, pour l’instant, sont les chiens de berger censés défendre les troupeaux des attaques des grands prédateurs. Il s’agit de  chiens particulièrement agressifs – rendus nécessaires par le retour des ours et des loups - qui contribuent, avec l’installation des caméras de vidéosurveillance, des enclos, des barbelés etc. à la militarisation des espaces naturels. Bref : vive les loups et bonjour la Wilderness !  Derrière la rêverie féérique d’un équilibre écologique reconstitué, j’insiste,  se cachent (aussi)  des motivations peu honorables, liées au goût pour la violence, et à la gestion du pouvoir.

mercredi 15 mai 2019

Les bienfaits de l’ Église


Image empruntée  à https://www.youtube.com/watch?v=_ueqDLLx8so


Voici deux nouvelles merveilles issues d'un examen d'ethnologie et concernant l’univers des chasseurs-cueilleurs.

1) « Les chasseurs-cueilleurs se sont sédentarisés avec le temps pour éviter de tuer trop d’animaux ».
2) « Les premiers hommes étaient des chasseurs-cueilleurs ; ils se déplaçaient donc pour trouver de quoi se nourrir tels un troupeau ou une meute ; les humains ressemblaient donc énormément aux animaux. Mais l’arrivée de l’Église a tout remis en cause ».

mardi 20 mars 2018

Nos réseaux sont tout aussi épais que les vôtres (voire plus)


Tout aussi mystérieuse et chargée de symboles que la forêt amazonienne (et pourquoi pas, d'ailleurs?) :  la place de la Liberté, à Brest (Cliché Sergio D.B.)

Vendredi 16 mars.  Dans le cadre du séminaire « Ordre naturel et bricolages humains » que je tiens depuis vingt ans au département d’ethnologie de l’Université de Brest, la scénographe Florence Evrard nous présente  son entretien avec Philippe Descola. Le célèbre anthropologue  décrit avec grâce l’épais réseau d’interconnections matérielles et symboliques que les  Achuars établissent entre les différents éléments de leur environnement.

Dans la salle on rétorque  que  les urbanistes Brestois sont capables de saisir, dans leur milieu, des interconnections tout aussi sophistiquées. C'est vraisemblable, mais j’observe que ce truisme,  qui se voudrait très subtil,  ne nous amène pas très loin. L’interlocuteur insiste. À la fin de la séance je sors en pensant à cet ingénu de Claude Lévi-Strauss : il a passé sa vie à étudier la vision du monde des Amérindiens, avec ce que cela doit lui avoir coûté en termes de peines et d’argent, alors qu’il aurait pu étudier tout aussi profitablement la vision du monde  des urbanistes brestois.

Venerdì 16 marzo. Nel quadro del seminario « Ordine naturale e bricolages umani » che tengo al dipartimento di etnologia dell’Università di Brest, la scenografa Florence Evrard presenta la sua intervista a Philippe Descola. Il celebre antropologo descrive con grazia la spessa rete d’interconnessioni materiali e simboliche che gli Achuar stabiliscono tra i differenti elementi del loro ambiente. Nella sala qualcuno ribatte che gli urbanisti di Brest sono capaci di cogliere, nel loro ambito, interconnessioni altrettanto sofisticate. È verosimile, ma osservo che questo truismo, che vorrebbe essere particolarmente sottile, non porta molto lontano. L’interlocutore insiste. Alla fine della seduta esco pensando a quell’ingenuo di Claude Lévi-Strauss : ha passato la vita a studiare la visione del mondo degli Amerindi, con tutta la fatica e il denaro che deve essergli costato, mentre avrebbe potuto studiare altrettanto profittevolmente la visione del mondo degli urbanisti di Brest.

lundi 12 mars 2018

Des steaks et des poubelles (chasseurs-cueilleurs de chez-nous)





Chaudron celtique, datant du premier siècle avant J.-C

Chez les peuples qui vivent des produits de la chasse, il ne faut pas gaspiller le gibier,  le Maître des animaux  se vengerait.  Dans mon esprit c’est pareil,  je jète sans trop de regret les pâtes ou les légumes qui ont stagné dans mon frigo (et encore ... les végétaux aussi font partie du vivant). Mais jeter de la viande me met mal à l’aise : « Je suis responsable de la mort d’un animal » me dis-je, «  et de surcroit  je ne le mange même pas. C’est un sacrilège ».

Le fait de ne rien laisser dans l'assiette,  en revanche, me donne un sentiment d’innocence.


Tra i popoli che vivono dei prodotti della caccia  non bisogna sprecare la selvaggina, il Signore degli animali finirebbe per vendicarsi. Anche per me è così, posso gettare senza grande rimorso  della pasta o dei legumi che hanno soggiornato nel frigo (e fino a un certo punto ... anche i vegetali, a modo loro, pensano). Ma quando si tratta di carne sono a disagio : « Sono responsabile della morte di un animale », mi dico, « e come se non bastasse non lo mangio nemmeno. È un sacrilegio ». Il fatto di vuotare il piatto, invece, mi fa sentire innocente.

lundi 26 février 2018

Baisser le thon (le marché de Tsukiji)

Thon pensif


On pourrait presque affirmer que les pécheurs traditionnels (ceux qui ne pratiquent pas l’aquaculture)  sont les derniers représentants  du paléolithique. Comme nos ancêtres préhistoriques,   ils n’élèvent ni cultivent la ressource qu’ils exploitent.  Leur approche du vivant est de l’ordre de la prédation : la nature produit une ressource dite spontanée, eux ils se limitent à  la ramasser*. 

Cela peut rapporter gros. Je viens d’apprendre  que dans le marché de Tsukiji, à Tokyo, certains thons sont vendus  à 8.000 euros le kilo.

*Ils la prélèvent pour nous, donc inutile de faire du moralisme

Potremmo quasi affermare che i pescatori tradizionali (quelli che non praticano l’acquacoltura), sono gli ultimi rappresentanti del paleolitico. Come i nostri antenati preistorici non allevano né coltivano la risorsa che sfruttano. Il loro approccio è di carattere predatorio : la natura produce una risorsa spontanea, loro si limitano a prelevarla.

Può fruttare parecchio. Ho appena saputo che al mercato di Tsukiji a Tokio certi tonni sono venduti a 8.000 euro al chilo.

mercredi 8 novembre 2017

Un dîner chez Saint-Eustache (prédateurs polymorphes)


 

Les vitraux du XIIIe siècle de la cathédrale de Tours. Baie 214, légende de saint Eustache.



J'ai dîné chez un prédateur polymorphe (chasseur et pécheur à la fois)*. Il venait de capturer un bar (Dicentrarchus labrax) qui transitait au large de Venise et que j'ai trouvé excellent.  Il nous a parlé du mirador en tubes en acier qu'il a installé dans sa propriété pour chasser les cerfs (on n'arrête pas le progrès). Du haut de ce mirador, il a tenu en joue plusieurs cerfs, il les a suivis avec ardeur, mais il n'a a pas tiré. "Tiens, me suis-je dit, ça rappelle l'histoire de Saint Eustache". Pour marquer le caractère prodigieux de cette "parabole", il nous l'a répétée deux ou trois fois.



*Je ne devrais pas, je sais, mais je ne suis pas forcément hostile aux prédateurs polymorphes.



Ho cenato da un predatore polimorfo (cacciatore e pescatore). Non dovrei, lo so, ma non ho dell'ostilità a priori nei confronti dei cacciatori polimorfi. Aveva appena catturato un branzino (Dicentrarchus labrax) che transitava al largo di Venezia e che ho trovato eccellente. Ci ha parlato della pedana in tubi Innocenti che ha installato nella sua proprietà per cacciare il cervo (non si ferma il progresso). Dall'alto della pedana ha inquadrato diversi cervi, li ha seguiti con ardore, ma non ha sparato.  "Ma guarda un po', mi sono detto, questa è la storia di Sant'Eustachio ". Per sottolineare il carattere prodigioso di questa parabola, ce l'ha ripetuta due o tre volte.

samedi 21 octobre 2017

Les chasseurs-cueilleuses (pour un rétablissement de la vérité anthropologique)


Fernand-Anne Piestre dit Cormon (1845 -1924) "Retour d’une chasse à l’ours. Âge de la pierre. Salle d’archéologie comparée du musée d’Archéologie nationale (MAN). 

Chez les anthropologues, normalement, on parle de "chasseurs-cueilleurs" ou de chasseurs-collecteurs". C'est en oubliant que le 70% des ressources protéiques, dans ce genre de sociétés, est produit par les femmes.

Je propose donc que d'ores en avant  on dise plutôt : "Une bande de chasseurs-cueilleuses ou de chasseurs-collectrices". Voire, encore mieux,  "une bande de Cueilleuses-chasseurs".

Tra gli antropologi, normalmente, si parla di "cacciatori-raccoglitori". Significa non tener conto del fatto che in questo genere di società il 70% delle risorse proteiche è prodotto dalle donne.  Propongo dunque che, d'ora in poi, si dica piuttosto "Una banda di cacciatori-raccoglitrici", oppure, ancora  meglio, "Una una banda di raccoglitrici-cacciatori".



lundi 23 janvier 2017

On n'évolue pas tous à la même vitesse



Grotte Chauvet 


Avons-nous évolué par rapport à nos ancêtres? Oui, dans certains domaines.  Il n'empêche que je ne serais pas capable de dessiner un cheval  avec la précision  et la finesse d'un homme de l'aurignacien. Sur des gens comme moi, 30.000 ans d'évolution des techniques figuratives n'ont pas eu le moindre effet.