Ces derniers temps, à chaque fois que je me promène sur la jetée du port de commerce, quelqu’un sort un poisson de l’eau sous mes yeux.
C’est la preuve que je porte bonheur.
— Vous les
cuisinez comment ?
— Avec beaucoup d’épices.
Ces derniers temps, à chaque fois que je me promène sur la jetée du port de commerce, quelqu’un sort un poisson de l’eau sous mes yeux.
C’est la preuve que je porte bonheur.
— Vous les
cuisinez comment ?
— Avec beaucoup d’épices.
Ambroise Héritier. Lieu de tous les fantasmes. Petit tableau subliminal. Acrylique sur carton toilé, 2025. Extrait de Présences. Le loups sont de retour, p. 65
(Suite) Voici donc les éléments de Présences. Les loups sont de retour » (Infolio, Musée de Bagnes, 2026) que j’ai annotés au cours de ma lecture (autant de suggestions qui mériteraient d’être reprises pour agrémenter ce blog) :
Dans l’article de Nicole Reynaud Savioz, archéozoologue, j‘apprends que si nos chiens d’appartement ont la chance (discutable) d’être chez nous, allongés comme des maharajas sur nos canapés, ce n'était pas en raison de leur spécificité. D’autres « carnivores commensaux à caractère anthropophile », comme par exemple le renard et le coyote, auraient pu les remplacer sans problème. J’apprends aussi qu’un des facteurs qui ont contribué à la domestication du loup (animal « ubiquiste » devenu chien par la suite) est probablement l’allaitement féminin : des femmes des chasseurs-cueilleurs auraient donné le sein à des petits non sevrés « pour des raisons sociales (source de prestige) rituelles (sacrifice) par affection, dans le but de les apprivoiser, voire pour toutes ces raisons à la fois ». Je découvre au passage le fonctionnement de l’ocytocine, protéine contenue dans le lait qui corrobore le lien affectif et qui a permis, dans ce cas, d’attacher à jamais des humains à des non humains.
La contribution d’Alexandre Scheurer, Photographe naturaliste et historien de l’environnement, montre, preuves à l’appui, l’évolution à géométrie variable de la dangerosité du loup (craint, parfois, en dépit de sa faible agressivité à l’égard des humains). Cette agressivité serait une variable historico-géographique. Sous l’Ancien régime elle était très prononcée en France, alors qu’en Suisse, à la même période, elle était presque négligeable. (Je pense, au passage, à l’usage qu’on aurait pu faire de cette information « zoo-ethnique » à l’époque où la psychologie des peuples était une discipline à la mode).
L’écrivain et critique littéraire Jérôme Meizoz signale la valeur stratégique des toponymies vernaculaires, réceptacles d’une créativité alternative de très longue durée (par ces temps d’homologation culturelle et de cancel culture, je trouve ce rappel très salutaire). En s’appuyant sur le site d’Henry Suter, Meizoz nous rappelle la fréquence des lieux-dits alpins formés à partir du mot « loup » et de ses variantes. Sa longue liste ( 76 occurrences) nous permet de déduire que, même si les loups suisses étaient plus gentils que les français (ce n’est pas lui qui le dit, j’extrapole) ils étaient suffisamment inquiétants pour qu’on marque par des lieux-dits leur présence sur le territoire.
Federica Tamarozzi contribue à la complexification de l’image du loup montrant aux lecteurs la large palette des représentations convergentes, conflictuelles et contradictoires qui lui sont associées dans le vaste monde. L’Église aurait joué un rôle important dans l’homogénéisation de ces représentations bariolées : « En réalité, la naissance de la figure du grand méchant loup est bien plus récente que ce qu’on pourrait croire, elle ne remonte pas à la nuit des temps mais à la diffusion de écrits chrétiens au Moyen Âge et surtout aux interprétations populaires de l’Église transformant le loup en topos littéraire ». Derrière la figure du « Grand méchant loup », se cacherait donc l’Église, ce « Grand Big Brother » qui - nous avons tendance à l’oublier - a formaté la pensée occidentale pendant presque deux millénaires. Très riche dans ses références, l’article fait état de la fréquence avec laquelle, à partir des année 1950, le loup, réhabilité, a été « squatté » pour lui faire dire n’importe quoi (et notamment des propos sains, moraux et sympathiques). Parallèlement, certains emplois vernaculaires de la figure du loup (et nous revenons là au thème de la cancel culture), tendent à disparaitre, comme ceux qui ont trait à la sexualité et présentent le loup, sur le plan symbolique, comme une métaphore animale du « mari idéal ». Je partage la conclusion de Federica Tamarozzi, qui s’interroge sur l’opportunité d’oblitérer ces contenus politiquement incorrects et se demande par quoi ils seront remplacés. (À suivre)
Image empruntée au site de l’ Éco-lieu du Mallouestan
Dans son ouvrage trop souvent oublié Hommes domestiques et hommes sauvages (Christian Bourgeois, 1979), Serge Moscovici reconstitue la longue histoire des communautés qui, déçues par l’ordre en place et animées par le désir de repenser le lien social, optent pour le retour à la nature, conçue comme interlocutrice et comme théâtre d'une nouvelle vie, d'une palingénésie. Dans le séminaire de lundi prochain nous apprendrons comment il faut s’y prendre pour réussir cette conversion.
Séminaire
Ruralités contemporaines en question(s)
ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)
Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE
Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde-UPJV
Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS
Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS
Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE
Séance du lundi 23 mars 2026, 11-13 heures
Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris
En présentiel et en visio :
https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4
Parcours d’une communauté alternative : entre pratique, théorie et émotions
Les membres de la Communauté du Mallouestan reviendront sur les motivations (et aussi leur désenchantement) qui ont présidé à la création de cet éco-lieu (https://www.mallouestan.org/).
Ils évoqueront les conditions de fonctionnement de ce lieu alternatif ainsi que le projet politique qui le sous-tend.
Intervenants :
Lauranne Heulot, Cortney Knorr (membre de l’Eco-lieu du Mallouestan),
Michel Lallement, professeur de sociologique, CNAM-LISE-CNRS.
Présentation Sophie Bobbé
- Que penses-tu du retour du loup ?
- Je m’en fiche éperdument.
Ça alors, y aurait-il des gens indifférents au retour des grands prédateurs dans les espaces alpins qui avaient mis des siècles à s’en débarrasser ? Eh bien oui. Et ils sont peut-être nombreux. Mais on n’y songe pas, tellement la prégnance archétypale de ces dispensateurs de frissons nous paraît universelle. Même ceux qui ne s’intéressent pas à la question du loup, de toute façon, ont tendance à se positionner. Ils le font au sein d’un clivage qu’on fait correspondre, par commodité, à l’opposition lycophyles/lycophobes*. La réalité est sans doute plus complexe, mais le principe de polarité qui structure en profondeur l’imaginaire occidental pousse les individus à se positionner pour ou contre la présence du loup sans trop de nuances*. C’est comme dans un referendum. Parfois on hésite, tiraillé par des pulsions contradictoires. On aurait envie de dire « Oui, du point de vue écologique j’aime bien … en même temps … ». Mais on finit par se ranger d’un côté ou de l’autre **.
J’ai le sentiment que dans les nombreuses manifestations culturelles consacrées à la Wilderness et à la biodiversité, la lycophilie l’emporte sur la position arriérée des lycophobes (j’en parle très souvent dans ce blog).
Ce n’est pas le cas de la publication qui accompagne l’exposition Présences. Les loups sont revenus (Musée de Bagnes, du 8 février au 15 novembre). Y ayant participé, je vais en faire un court compte rendu.
Comme l’explique Mélanie Hugon-Duc, anthropologue, directrice à la fois du Musée et de l’ouvrage collectif, « l’exposition et la publication se veulent des dispositifs médiateurs de contenus scientifiques et artistiques mobilisés pour stimuler une intelligence diplomatique de monde à monde ». Parmi ces mondes, il y a celui des bergers, dont la faible sympathie pour les canidés sauvages est notoire.
Le projet graphique (Diego Fellay) est très soigné et original. Le noir prédomine : L’homme loup et l’Esthétique viscérale d’Ambroise Héritier se laissent à peine apercevoir. Le loup garou d’Eliza Levy est juste un alignement de mots qui fendent l’obscurité. Les photos nocturnes de Valérie Meizoz et les images thermiques réalisées dans le cadre du projet CanOvis ravivent l’aura ténébreuse qui entourait le grand carnassier avant sa béatification récente. Côté diurne et herbivore, j’ai reconnu la griffe d’Anne Golaz qui, tout en ayant à son actif quelques images assez réalistes sur les aspects sanglants de la chasse, nous offre ici une représentation bucolico-sylvestre du pastoralisme. L’effusion de sang reste implicite, sorte de non-dit qui plane menaçant sur la sérénité apparente du troupeau.
Pour les témoignages et autres documents on a choisi une police gothique (choix très approprié, parce que je pense que si les loups devaient s’exprimer par écrit, ils opteraient eux aussi pour le gothique).
Dans les prochains billets j’évoquerai très brièvement les points qui ont attiré mon attention (À suivre)
* Dans le chapitre de L’éloquence des bêtes qui s’appelle « Pourquoi danser avec les loups ? »(Métailié, 2006, p. 79 et suiv.) j’utilise également le néologisme « lycolâtre ». Il permet de nommer la vénération dont le loup fait/(faisait ?) l’objet dans certains milieux.
** Je renvoie, à ce propos, au très bel ouvrage de George Lloyd : Polarity and analogy. Two types of argumentation in early Greek thought, Bristol Classical Press, 1966.
- C’est drôle qu’il ne vienne pas dans la cuisine, le chat.
- Je pense qu’il n’aime pas le carrelage et qu’il n’aime pas le goéland.
L’erreur commise par l’IA prouve quand même son intelligence. Les indices dont elle disposait (un animal taxidermisé, le ton ironique, l’arrière plan nécrophile) justifiaient le rapprochement.
Nudité anthropomorphe du gibier. Still Life of Dead Game with Hounds, Alexandre-François Desportes, 1730.
Je reviens sur mon aphorisme du billet précédent : « La chasse, sur le plan fantasmatique, est un va-et-vient permanent entre l’animalité et l’humanité de la proie ».
Cette généralisation avait été précédée par le propos suivant :
Alors là … si un chasseur m’entendait … je veux dire un chasseur « standard », il crierait au scandale. Il me dirait : « Mais ça va pas ? C’est un raisonnement pervers. Moi, je sais bien faire la différence entre un humain et un non-humain ». Je lui répondrais ce que je viens de vous dire :
« C’est indiscutable - mon cher chasseur - mais dans tes récits, dans tes poèmes, et même dans les discours que tu fais au bar avec tes copains, tu anthropomorphises ta proie. Tu la présentes comme un être intentionné, avec sa personnalité, ses astuces, ses vices. Et tu anthropomorphises même ses caractéristiques physiques ».
J’en ai ensuite profité pour suggérer à mon auditoire la lecture de l’article « Sur qui tire le chasseur ? Jouissances dans les bois », publié dans n. 67 de la revue Terrain et consultable en ligne : https://journals.openedition.org/terrain/16152
Je n'arrive pas à retrouver le nom de l'auteur/autrice de cette création. Je comblerai cette lacune dès que possible.
Avant-hier j’ai eu l’occasion de revenir sur mes travaux dans un cadre public. À un moment donné j’ai sorti cette phrase sur un ton sérieux, non dépourvu d’une certaine solennité : « Bref, dès le début de mes recherches, la chasse m’est apparue, du point de vue des représentations mentales qui l’accompagnent, comme un va-et-vient permanent entre l’humanité et l’animalité de la proie ».
Je pense aux étudiants qui ont entendu mon propos et je me mets à leur place. Ils doivent s'être dit : « Ça sonne bien, mais c’est complètement dingue ».
Je suis partiellement d’accord avec eux. (À suivre)
Un python, en Italie, ne mange pas depuis quatre mois. La population commence à s'inquiéter. La
famille qui l’héberge aimerait bien
continuer à lui donner des rats vivants, mais désormais c’est interdit.
Nourrir les pythons avec des rats vivants est une atteinte au bien-être
animal. Garder un python à la maison, en revanche, est tout à fait admis, voire encouragé.*
*D’autant plus que les serpents, on le sait, portent bonheur.
Coq taxidermisé (gallinacé dont la proximité avec l’espèce humaine n’est plus à démontrer - cliché SDB).
L'artiste contemporain : un chasseur qui s'ignore? J’en parlerai mardi prochain, à 18, dans les locaux de l’ EESAB École européenne supérieure d'art de Bretagne - art et design (18 rue du château, Brest)
Humain, trop humain. Autour du trophée de chasse et de ses avatars.
On insiste beaucoup, ces derniers temps, sur le fait que la distance entre humains et non-humains n’est plus ce qu’elle était. L’éthologie, la psychologie animale, et même le droit rendent désormais incontestable la proximité qui nous relie aux autres espèces. On le savait déjà, en réalité. Ce qui change aujourd’hui, c’est que nous ne pouvons plus le cacher. Reconnaître la « quasi-humanité » de l’animal n’est pas sans conséquences. Sur le plan symbolique, la mise à mort d’un « presqu’humain » devient un « presque homicide », et l’utilisation de ses restes une profanation. Cette remise en cause de la frontière ontologique jette une nouvelle lumière sur la passion du chasseur pour les trophées de chasse. Elle n’épargne pas non plus, peut-être, l’artiste contemporain, tout aussi passionné que le chasseur – en plein regain d'intérêt pour les cabinets de curiosités – par la manipulation des corps taxidermisés.
Émile Zola, devant la Court d'Assise, proclamant l'innocence de Curtis
« Curtis serait-il le Dreyfus des chiens ? », suggérait Brigitte Bardot dans un tweet du 2 novembre 2020. Et, dans son appel au Président de la République, elle demandait : « Emmanuel Macron, allez-vous longtemps encore couvrir vos amis chasseurs/tueurs ? » Dans Le Monde du 5 mars, je lis : « Au deuxième jour de son procès, Christophe Ellul reconnaît la responsabilité de son chien Curtis dans la mort de sa compagne, Elisa Pilarski. » Mais pourquoi Curtis aurait-il massacré sa maîtresse ? C’était de la légitime défense, peut-être.
En tout cas, si j’étais membre de la Fondation Brigitte Bardot, je me sentirais obligé de demander humblement pardon à la communauté des chasseurs — et notamment à leurs chiens — victimes d’une campagne calomnieuse.
Trouvant ce cas emblématique, j’en ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog (16 nov. 2019, 25 janvier 2020, 10 mars 2020, 14 mars 2020, 11 nov. 2020, 15 nov. 2020, 17 nov. 2020, 25 nov. 2020, 17 février 2025).
« Je crains que les animaux ne considèrent l’homme comme un être leur semblable, qui a perdu d’une manière extrêmement dangereuse le sain entendement animal — comme l’animal qui, par son idée fixe de l’“esprit”, par son imagination d’une origine et d’une destination supérieures, est devenu fou. »
Dans cet aphorisme, l’animal est un être stylisé comme savent bien le peindre les philosophes, une comparse censée incarner nos vertus originaires, un faire-valoir proche du « bon sauvage » des Lumières. La fureur belliciste qui traverse notre époque donne à cette abstraction une concrétude toute particulière.
« On m’envoie en Garfagnana, parmi des montagnes et des
bois,
au milieu d’hommes farouches et presque sauvages.
Là, je dois vivre armé nuit et jour,
toujours sur mes gardes contre les embûches.
Je quitte la cour et les amis,
et me voilà relégué parmi des rochers et des forêts,
loin des muses et des lettres. »
À l’époque du poète Ludovico Ariosto, qui s’adressait dans cet écrit à son cousin Annibale Malaguzzi, la forêt n’était pas encore conçue comme le siège du sublime, ni comme un enjeu patrimonial (nous sommes en 1522). Depuis, les choses ont changé. Pour mesurer toute la distance qui nous sépare de cet univers « sylvophobe », je conseille la lecture d’un ouvrage collectif qui vient juste de paraître. J’y reviendrai prochainement pour commenter quelques articles et exprimer mon point de vue personnel. Voici, pour l'instant, le quatrième de couverture :
Pieter Brueghel l’Ancien, Le Combat de Carnaval et de Carême, 1559,
Rosa Bonheur, 1855. La Fenaison en Auvergne
Le séminaire Ruralités contemporaines en question (s) poursuit ses investigations autour des émotions (les émotions du chercheur et celles de ses interlocuteurs) avec la communication suivante :
Séminaire
Ruralités contemporaines en question(s)
ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)
Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE
Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde-UPJV
Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS
Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS
Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE
Séance du lundi 9 mars 2026, 11-13 heures
Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris
En présentiel et en visio :
https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4
Élise Martin
S’émouvoir : se mettre en mouvement vers et sur le terrain
Présentation : Christophe Baticle
Élise Martin est docteure en géographie de l’université de Montpellier, ATER à l’ENS de Lyon.
La communication revient sur la façon dont les émotions guident le travail de recherche en l’occurrence un travail doctoral au long cours sur l’accueil de personnes exilées et de personnes en situation de handicap dans des bassins de vie ruraux du Massif Central. Il s’agit de montrer les changements de régimes émotionnels à différents moments de la recherche. D’abord en tant que les émotions sont des éléments moteurs à un aller vers le terrain (choix du sujet, des groupes enquêtés, des méthodes), et ensuite dans la mesure où elles changent et se façonnent une fois sur place (variations émotionnelles entre les phases d'exploration et le temps long).
Cliché de Sergio D.B.
C’est le jour du marché. Je tombe sur des piétons affichant un vague sourire, comme s’ils sortaient du cinéma. J’avance un peu et je comprends : ils viennent de croiser un ancien président de la République française. C’est bien lui, en chair et en os, François Hollande, accompagné de son épouse et de son chien. Ils s’arrêtent aux stands, ils conversent avec les gens, ils font des achats. Pendant qu’ils se font prendre en photo, j’approche des deux gardes du corps, à qui on a filé momentanément le chien, et je leur demande :
- Il est de quelle race, ce chien ?
- C’ est un Labrador
- Ah un Labrador … je le trouve plutôt rond.
- C’est qu’il est âgé.
Fin der la conversation.
Je repars. J’ai encore à l’esprit le sourire insolite sur le visage des passants et je me dis : « ils viennent de croiser le “numineux” »*. Cela me fait penser, toute proportion gardée, aux rois thaumaturges de la tradition médiévale**. Selon les croyances de l’époque, l’aura bénéfique qui entourait ces rois de droit divin avait des pouvoir curatifs. Il suffisait de rencontrer leur regard ou de toucher leurs habits pour guérir de certaines maladies, et tout particulièrement des écrouelles.
Je suis loin de prêter à François Hollande un quelconque pouvoir thérapeutique, mais l’image d’un couple présidentiel qui, au lieu de changer de chien parce qu’il est trop vieux, circule dans les rues de Brest avec un modèle vintage a suscité chez moi une certaine tendresse.
* Le numineux désigne une expérience intérieure intense face à quelque chose de totalement autre, mystérieux et puissant — souvent associé au divin.
** Marc Bloch. Les rois thaumaturges, (1924), Paris, Gallimard, 1983
Brest. Le square de la Tour d'Auvergne (avec étournaux) (Cliché Sergio D.B.)
Moi je les aimais beaucoup, ces magnolias. Je passais par là tous les jours en faisant attention, lorsque l’hiver arrivait, à ne pas traverser le bosquet en diagonale. Oui, parce que les étourneaux aimaient ces arbres vénérables encore plus que moi. Ils faisaient beaucoup de boucan et leurs fientes attiraient des rats, créant ainsi, pour employer le langage de l’administration, une « gêne sanitaire dans l’espace public ». Il ne faut pas regretter cette coupe claire - nous explique-t-on - parce qu’elle ouvrira la voie à une « meilleure végétalisation ».
À l’époque du « tournant ontologique », on a beau souligner le respect croissant pour ces proches de nous que sont devenus les végétaux ( ne serait-ce que dans la rhétorique ambiante). Nous adorons les magnolias, nous protégeons les oiseaux, mais lorsqu'il s'agit d'avoir la paix, nous restons très anthropocentristes*.
C'est une manière comme une autre de respecter la tradition**.
* Dans un monde qui commence à reconnaître (ou, plutôt, qui recommence à penser) que les plantes aussi ont une personnalité, une intelligence, une sensibilité, on pourrait se demander comment elles ont perçu cette initiative municipale).
* La tradition de « Brest, ville minérale ».
Le square de la Tour d'Auvergne (sans étourneaux et sans magnolias)
En commentaire à une sortie de Giorgia Meloni, déplorant l’inefficacité de la police française en matière de maintien de l’ordre publique (c’est la point de vue de la Présidente du Conseil des ministres italien), Emmanuel Macron a déclaré :
« Que chacun reste chez soi et les moutons seront bien gardés »
Ne connaissant que la formule qui met les vaches à la place des moutons, j’ai interrogé l’Intelligence Artificielle :
Q .- Est-ce que la formule « et les moutons seront bien gardés » est plus récente?
R. - Oui, la formule « et les moutons seront bien gardés » est plus récente que « et les vaches seront bien gardées ». La version ancienne et attestée dans les textes médiévaux est bien :
« Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées » (dès le XIIIᵉ siècle). La variante avec les moutons n’apparaît que plus tard, comme adaptation populaire ou régionale. Elle n’est pas la forme proverbiale d’origine et reste beaucoup moins attestée dans les recueils classiques de proverbes ».
Je lui demande alors (c’est mon côté « complotiste ») : N 'y aurait-il pas aussi l'idée que le mot « vache » a quelque chose de plus rustique que le mot « mouton »?
Elle me répond : « Oui, ton intuition est intéressante — et plausible*. Il peut effectivement y avoir une dimension de connotation dans le glissement de vaches vers moutons. » Et elle enchaîne avec l’explication suivante :
Avec le temps, « vache » a pris en français des sens figurés négatifs ou triviaux : « être vache » (méchant, dur) ; « peau de vache » (emploi parfois jugé rustique ou peu élégant). Même si ces sens sont postérieurs au proverbe médiéval, ils ont pu rendre le mot moins neutre à l’oreille moderne ».
Bref, en choisissant les moutons au détriment des vaches Emmanuel Macron croit dire quelque chose de « plus présentable », peut-être, mais c’est une apparence. Comparer les Français à un troupeau de moutons, chez un chef d’État a qui on reproche de ne pas être à l’écoute de sa population, relève en fait du lapsus. En même temps, préférant se présenter en « Gardien de moutons », il discrimine la race bovine et contribue, par omission, au renforcement d’un stéréotype dépréciatif.
* Les Intelligences Artificielles, apparemment, ont tendance à brosser leur public dans le sens du poil.
Dans mon post du 3 février intitulé « Pourquoi les black-blocks n’aiment pas
la psychanalyse » je faisais dire à un membre de cette multitude composite*
« – Serais-je donc essentiellement un cogneur, comme ces fachos à qui je
fais la guerre? ».
Les valeurs revendiquées par les uns et par les autres ne sont pas les mêmes. Et les sciences humaines et sociales les prennent justement au sérieux, tout en nous invitant à reconstituer les contextes qui permettent de mieux comprendre les trajectoires individuelles.
Il n’empêche que les comportements se ressemblent terriblement. Et les mobiles inconscients aussi. Peut-être.
À vingt ans, dans l’Italie des années de plomb, j’aurais qualifié le propos qui suit de « qualunquista »**. Je le tiens tout de même, conscient qu’il ne fera pas l’unanimité :
Je sais que je ne devrais pas, mais lorsque j’entends la formule « Jeune Garde » je pense automatiquement à l’hymne fasciste « Giovinezza, giovinezza »***. Je pense à Eros e Priapo du grand écrivain italien Carlo Emilio Gadda, qui tourne en dérision le jeunisme « priapique » de la rhétorique fasciste (Gadda, qui était un conservateur de la plus belle eau). Je pense au tire-larmes hongrois Les gars de la rue Paul – un énorme succès éditorial chez les préadolescents européens – où on raconte l’histoire de deux bandes d’écoliers qui défendent « leur territoire » bec et ongles, et ça se termine mal. ****Je pense aux « traditions d’antan » et aux guéguerres entre villages, véritables batailles identitaires avec leurs morts à la clé, qu’on retrouvait raidis dans le caniveau au lendemain de la fête patronale (autant de « victimes qu'il faudra venger »). Je pense, comme je l’ai déjà écrit, aux tifosi et à leurs meneurs. Oui, parce que même les tifosi, lorsqu’on les écoute, ont leurs valeurs à défendre, leur idéologie, et leurs maîtres à penser.
L’analyse sociale, aujourd’hui, nous aide à comprendre ces dynamiques tragiques. Le « réductionnisme biologique », de son côté, évoquerait, derrière les argumentaires politiques invoqués par les cogneurs, l’influence de la testostérone.
Les commentateurs d’autrefois auraient mis plutôt l’accent sur l’instinct, les « humeurs », les tempéraments. Dans le folklore et le roman, on arrivait même à imaginer l’existence d’une méchanceté intrinsèque à certains individus, habités par la haine, par la jalousie, par le désir pur et simple de se défouler, de faire du mal.
C’est ce qu’on aurait envie de penser à propos des derniers instants du pauvre Quentin Deranque lorsque, déjà à terre et dans l’impossibilité de se défendre, il a reçu ces quelques coups de pied supplémentaires.
* Composée par des individualités différentes professant, dans leur quotidien, les métiers les plus insoupçonnables
** Je confie au lecteur la tâche de se renseigner sur les origines de ce mot dans l’Italie « apolitique » de l’après-guerre.
*** Giovinezza,
giovinezza, primavera di bellezza, nel fascismo è la salvezza
della nostra libertà.
**** Voici le résumé proposé par Wikipédia : « En 1889, à Budapest, des écoliers du quartier Józsefváros passent leur temps libre dans l'unique terrain vague de la ville, terrain qu'ils considèrent comme leur « patrie ». Aussi, lorsqu'une autre bande de garçons appelés « les Chemises rouges », tentent de s'emparer du terrain, les écoliers de Józsefváros sont obligés de se défendre à la manière militaire… ».