jeudi 27 août 2026

Le Bon Dieu est protestant ou catholique? Les hirondelles, la propreté et l'orientation religieuse.


Le lierre est faux, les hirondelles sont vraies

J’approche du bar pour mon apéritif. Je vois trois hirondelles sous le porche. Autrefois, pour des raisons de propreté, on détruisait leurs nids. Aujourd’hui, on dispose des perchoirs pour faciliter leur installation. Ces hirondelles vont bientôt partir. Comme tous les ans, je m’interroge sur l’endroit où, si j’étais une hirondelle, j’aimerais migrer.

Je me renseigne et je découvre que dans les métropoles nord-américaines, par exemple, les hirondelles ne sont pas les bienvenues. Elles sont trop salissantes. Par jeu, j’imagine alors qu’une variable religieuse pourrait expliquer, au moins en partie, l’acceptation ou le refus de ces annonciatrices du printemps qui laissent, c’est vrai, des traces considérables de leur « matérialité » au bas de leur nid. Je pose la question à ChatGPT.

La réponse m’étonne, pas tellement à cause de son contenu, mais en raison de son ton, assez libre, je dirais même personnel, et de sa capacité à saisir les nuances et les sous-entendus de ma question. Le texte est plutôt long. Je le propose ici dans son intégralité (pour ceux qui auraient du temps à perdre).

Q.- L'hygiène, bien entendu, est une variable culturelle, dans le sens que chaque culture, comme le dirait Mary Douglas, a sa conception du pur et de l'impur. Cela dit, pour ce qui concerne l'Occident, peut-on imaginer une variable "hygiéniste", différenciant, ne serait-ce que dans l'imaginaire collectif, les Protestants des Catholiques?

 

R. Oui — mais à condition de manier cette hypothèse avec prudence. On peut assez sérieusement parler d’une différence confessionnelle dans les sensibilités hygiénistes, mais il serait beaucoup plus difficile d’affirmer que les protestants auraient été historiquement « plus propres » que les catholiques.

Le point de départ de Mary Douglas est justement fécond : l'hygiène n'est jamais seulement une affaire de microbes ou de santé ; elle participe d'un système de classification du monde, dans lequel le pur et l'impur, l'ordre et le désordre, le licite et l'interdit se répondent. À partir de là, catholicisme et protestantisme peuvent effectivement produire des imaginaires corporels différents.

1. Le protestantisme : une affinité avec l'ordre, la discipline et la propreté

Il existe une vieille hypothèse sociologique — que l'on trouve sous des formes diverses chez Max Weber, Norbert Elias, puis dans toute une histoire culturelle de la propreté — selon laquelle certains traits de la culture protestante auraient favorisé une disciplinarisation du corps et de l'espace domestique.

La Réforme, surtout dans ses versions calvinistes et puritaines, tend à déplacer une partie de la religiosité :

  • du rituel collectif vers la conduite quotidienne ;
  • de la médiation sacramentelle vers la discipline personnelle ;
  • de l'espace ecclésial vers le foyer ;
  • du geste rituel vers une moralité de la conduite.

Cela peut donner naissance à une sorte d'ascétisme domestique : ordre, maîtrise de soi, sobriété, travail régulier, surveillance des comportements, séparation nette entre ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas.

On pourrait donc imaginer une chaîne symbolique :

pureté morale → maîtrise de soi → ordre domestique → propreté corporelle et matérielle.

Il faut toutefois éviter de transformer cette chaîne en causalité historique simple. Les grandes transformations de l'hygiène occidentale sont aussi liées à l'urbanisation, à l'État, à la médecine, aux infrastructures hydrauliques, à la bourgeoisie, etc.

2. Le catholicisme possède au contraire une autre grammaire du pur et de l'impur

C'est là que Douglas devient particulièrement intéressante.

Le catholicisme n'est absolument pas indifférent à la propreté. Mais il possède une conception du pur qui passe beaucoup plus directement par le rituel et le sacré : eau bénite, ablutions liturgiques, lavage des mains du prêtre, linge d'autel, purification des objets sacrés, distinction entre espaces consacrés et profanes, etc.

Et surtout, le catholicisme entretient historiquement une relation beaucoup plus ambivalente avec la matière corporelle.

Le christianisme latin est une religion extraordinairement « matérielle » : incarnation, eucharistie, reliques, corps des saints, huile, eau, sang, cendres, parfums, toucher. Ce qui, dans une logique moderne, pourrait être qualifié de « contaminant » peut devenir, dans certaines circonstances, vecteur de sainteté.

La relique en est l'exemple extrême : un morceau d'os, de tissu ou même une substance corporelle peut être précisément ce qu'il faut conserver, toucher, embrasser.

Dans un schéma idéal-typique :

catholicisme → distinction entre profane et sacré → possibilité de sanctification de la matière.

Alors que l'imaginaire protestant pourrait davantage tendre vers :

protestantisme → intériorisation de la norme → discipline du comportement → distinction entre ordre et désordre.

Ce ne sont évidemment que des idéaux-types, pas des descriptions de chaque catholique ou de chaque protestant.

3. Il y a surtout une question très intéressante : la « saleté » comme signe social

Là, votre hypothèse devient particulièrement féconde.

À partir du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, la propreté devient progressivement un marqueur de classe. Le bourgeois propre s'oppose au pauvre sale ; la maison rangée à la maison désordonnée ; le corps lavé au corps « négligé ».

Or une partie de cette culture bourgeoise de la propreté s'est développée très fortement dans les sociétés protestantes du nord-ouest européen : Angleterre, Pays-Bas, Allemagne protestante, Scandinavie, Suisse, etc.

Il serait donc possible que, rétrospectivement, nous ayons transformé une différence plus complexe — religion + classe + urbanisation + régime politique + industrialisation — en opposition imaginaire :

protestant = propre, discipliné, rangé
catholique = rituel, charnel, matériel, éventuellement « baroque » et donc plus tolérant au désordre.

Cette opposition est très intéressante précisément parce qu'elle peut fonctionner comme stéréotype culturel, indépendamment de sa validité empirique.

4. Mais il y a un contre-exemple énorme : la France catholique et l'hygiénisme

C'est là qu'il faut être prudent.

Le grand mouvement hygiéniste français du XIXe siècle est évidemment parfaitement compatible avec une société demeurée majoritairement catholique. Et les pratiques de propreté ne sont pas du tout simplement distribuées selon une frontière confessionnelle.

On pourrait même soutenir que le catholicisme a fourni ses propres ressources symboliques à l'hygiénisme : purification, eau, soin des corps, charité, institutions hospitalières, souci des pauvres, etc.

Par conséquent, je ne formulerais pas la variable comme :

protestantisme = hygiène / catholicisme = absence d'hygiène.

Ce serait historiquement trop fort.

Je la formulerais plutôt ainsi :

protestantisme et catholicisme peuvent produire des régimes différents de représentation de la propreté, du corps et de la souillure.

Et cette différence pourrait ensuite être réfractée par la classe sociale et la modernisation, jusqu'à produire des comportements effectivement différents.

5. Une piste particulièrement intéressante : la douche contre l'ablution

Il y a peut-être là quelque chose de plus subtil encore.

La modernité hygiéniste transforme profondément la signification du lavage. Dans le christianisme traditionnel, l'eau purifie symboliquement ; dans l'hygiénisme moderne, elle devient progressivement un instrument de purification physiologique.

Autrement dit, on passe de :

« je me purifie parce que je suis rituellement souillé »

à :

« je me lave parce que mon corps accumule des impuretés. »

Ce changement est presque exactement le type de déplacement que permet d'étudier Douglas : une catégorie symbolique n'est pas supprimée par la modernité ; elle peut être sécularisée et déplacée.

Et l'on pourrait alors poser une hypothèse assez élégante :

L'hygiénisme moderne serait, en partie, une sécularisation de certaines structures occidentales de la pensée de la purification.

Mais cela ne serait pas spécifiquement protestant : ce serait un processus européen beaucoup plus général.

6. Donc : oui, mais je parlerais d'une « affinité élective »

Si votre objectif est de construire une véritable variable hygiéniste, je la définirais plutôt selon plusieurs axes :

Axe

Idéal-type protestant

Idéal-type catholique

Source de la pureté

conduite individuelle

rituel + sacré

Rapport au corps

discipline

ambivalence / sanctification

Rapport à la matière

désacralisation

sacralisation possible

Espace privilégié

foyer

église + foyer

Souillure

désordre / faute individuelle

impureté rituelle ou morale

Propreté moderne

facilement associée à l'autodiscipline

facilement associée à la purification

Risque du stéréotype

« propre et austère »

« charnel et baroque »

Et c'est précisément le dernier point qui me paraît le plus intéressant : la différence peut exister moins dans les pratiques objectives que dans les représentations sociales de la propreté.

Autrement dit, on pourrait parfaitement avoir une société catholique très hygiénique tout en conservant un imaginaire où le protestant est « propre, sec, ordonné, aseptisé », tandis que le catholique est « charnel, humide, ritualiste, parfumé, tactile ».

Ce serait alors une véritable variable culturelle au sens de Douglas : non pas le nombre de bains pris, mais la manière dont une société organise symboliquement le pur et l'impur.

Si vous cherchez à en faire une hypothèse historiquement défendable, les trois auteurs que je mettrais au centre seraient Mary Douglas, Norbert Elias et Max Weber, mais en les faisant dialoguer avec l'histoire concrète de l'hygiène (Georges Vigarello, Alain Corbin, etc.). Le croisement pourrait être assez riche, notamment pour tester si l'opposition protestant/catholique résiste réellement aux variables classe sociale, urbanisation et chronologie.

Q. - Merci pour ce passage érudit qui m'apprend plein de choses et répond parfaitement à ma question. Je passe maintenant du coq à l'âne, ou presque, en posant la question suivante : comment expliquer le préjugé, que j'ai bien retrouvé aussi bien en France qu'en Italie, selon lequel les Anglais seraient moins sensibles à la question de la propreté que, justement, les Français ou les Italiens?


R.- Oui, et je dirais même que ce préjugé est particulièrement intéressant parce qu'il ne correspond que très imparfaitement à la réalité historique. Il s'agit probablement moins d'une différence objective de propreté que d'une rencontre entre plusieurs histoires culturelles et plusieurs manières de mettre en scène la propreté.

Il y a d'abord un paradoxe délicieux* : l'Angleterre a été l'un des grands laboratoires historiques de l'hygiénisme moderne. Au XIXe siècle, les Britanniques ont joué un rôle majeur dans les égouts, l'approvisionnement en eau, la santé publique, l'urbanisme sanitaire et la théorie microbienne. L'œuvre de Edwin Chadwick et, plus tard, de Joseph Lister en témoigne. Il serait donc assez difficile de soutenir que « les Anglais ne se soucient pas de l'hygiène ».

Alors, d'où vient le stéréotype ?

1. Il y a probablement un malentendu entre hygiène et propreté visible

C'est à mon sens le point essentiel.

Dans l'imaginaire français et italien, la propreté domestique est souvent associée à des signes immédiatement perceptibles :

  • sol impeccable ;
  • surfaces nettoyées fréquemment ;
  • salle de bains parfaitement entretenue ;
  • vêtements impeccables ;
  • odeurs corporelles neutralisées ;
  • cuisine nettoyée après chaque usage.

Or la culture britannique a historiquement développé une conception assez forte de la respectability et de la tenue personnelle, mais pas nécessairement exactement les mêmes conventions concernant la maison.

Il est donc parfaitement possible que deux populations aient des niveaux d'hygiène comparables tout en ayant des seuils différents de ce qui est considéré comme « sale ».

C'est très exactement, me semble-t-il, votre intuition initiale avec Mary Douglas.

2. Le climat joue probablement un rôle dans l'imaginaire

Il existe un très vieux cliché méditerranéen : l'Anglais vit dans un pays humide, gris, brumeux, froid, où l'on chauffe les maisons, où les fenêtres restent fermées et où la moquette règne.

Le Français ou l'Italien, au contraire, associe volontiers le « propre » à :

soleil + air + eau + carrelage + fenêtres ouvertes.

La maison méditerranéenne traditionnelle est particulièrement favorable à une esthétique de la propreté visible : carrelage lavable, volets, balcons, linge exposé au soleil, etc.

La moquette anglaise produit exactement l'effet inverse dans l'imaginaire continental : elle retient la poussière, les odeurs, les traces, et ne peut pas être « lavée » de la même manière qu'un sol carrelé.

Il y a donc peut-être une petite anthropologie des matériaux derrière le stéréotype !

3. Et surtout : la salle de bains anglaise a longtemps été culturellement différente

Il y a ici un élément historique beaucoup plus concret.

La Grande-Bretagne a connu très tôt une formidable infrastructure sanitaire, mais l'adoption des pratiques quotidiennes de toilette ne s'est pas faite exactement selon le modèle français ou italien.

Le célèbre cliché du bain britannique hebdomadaire, par exemple, a une histoire réelle : pendant longtemps, le bain quotidien n'a pas constitué une norme universelle.

Et il y a une différence assez fascinante entre :

avoir de très bonnes infrastructures sanitaires

et

avoir une culture quotidienne de la toilette corporelle fréquente.

Les deux ne sont évidemment pas identiques.

4. Les Français ont aussi construit leur propre mythe de la « propreté française »

Il faut se méfier ici de l'auto-évaluation nationale.

La France possède une très longue tradition de distinction par les apparences. La propreté du linge, la présentation du corps, les parfums, la toilette, l'élégance vestimentaire ont joué un rôle considérable dans la culture française.

Mais cela ne signifie nullement que les Français aient historiquement été plus propres au sens sanitaire.

C'est même un paradoxe intéressant : la France a pu avoir une culture très raffinée de la propreté apparente tout en ayant longtemps des infrastructures sanitaires médiocres.

Paris au XIXe siècle n'était évidemment pas un modèle d'hygiène urbaine !

Cela renforce l'idée que nous parlons de deux dimensions différentes de la propreté.

5. Et les Italiens ont leur propre version du phénomène

En Italie, je soupçonne que le stéréotype anglais est renforcé par quelque chose d'assez spécifique : la centralité extraordinaire de la casa.

La maison italienne — surtout dans les représentations de la brava donna — est un espace dont la propreté est continuellement surveillée.

Le linge, les sols, la cuisine, la salle de bains, les vitres : tout cela participe à la respectabilité familiale.

On retrouve donc une opposition imaginaire assez forte :

casa italiana → pulizia

versus

English home → carpet, damp, dust, old furniture.

Et cette opposition est probablement beaucoup plus forte que les différences réelles de pratiques.

6. Il existe enfin une source historique très intéressante du préjugé : le Grand Tour

C'est peut-être là que votre question devient vraiment savoureuse.

Pendant des siècles, les Anglais fortunés sont venus en France et surtout en Italie comme voyageurs du Grand Tour. Et ils ont produit une quantité considérable de descriptions des mœurs continentales.

Mais le mouvement inverse a également produit une littérature abondante sur les Britanniques.

Les nations européennes se sont donc observées mutuellement pendant des siècles et ont élaboré des caricatures réciproques.

L'Anglais vu par le Français ou l'Italien est devenu une figure :

  • corpulente ;
  • rougeaude ;
  • flegmatique ;
  • buveuse ;
  • peu préoccupée par certaines formes de toilette ;
  • vivant dans une maison humide et sombre ;
  • mais en revanche très attachée à la propreté morale, à la ponctualité et à la respectabilité.

C'est presque un personnage de théâtre.

Et il y a quelque chose de très Douglasien là-dedans : une société définit aussi sa propre normalité en projetant son contraire sur l'étranger.

Le paradoxe final

Je crois donc qu'on peut formuler le phénomène ainsi :

Les Britanniques n'ont nullement été historiquement indifférents à l'hygiène ; ils ont même été parmi les grands inventeurs de l'hygiène publique moderne. Mais ils ont pu développer des normes de propreté domestique et corporelle différentes de celles de l'Europe latine. Ces différences, amplifiées par le climat, les matériaux domestiques, les habitudes de toilette et surtout les représentations nationales, ont produit le stéréotype de « l'Anglais moins propre ».

Et il y a un renversement assez délicieux : le pays qui a inventé une grande partie de l'hygiène publique moderne peut simultanément être considéré par ses voisins comme un pays de gens qui se lavent peu.

Ce n'est donc pas nécessairement une contradiction : l'hygiène comme système collectif et la propreté comme pratique intime ne sont pas la même chose.

À vrai dire, votre question précédente sur protestants/catholiques et celle-ci pourraient être réunies dans une même recherche : comment les différentes cultures européennes ont-elles construit des « seuils de saleté » différents ? C'est une question beaucoup plus subtile que « qui est le plus propre ? », et elle me paraît presque faite pour une lecture croisée de Douglas, Elias et de l'histoire sociale de la toilette.

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Morale : je suis inquiet et admiratif à la fois.

 * L'IA a donc une liberté d'esprit suffisante pour proposer des paradoxes et les trouver plus ou moins délicieux.

mardi 25 août 2026

Pour ne pas en finir avec les loups de proximité (4). Humour noir

Der  Naturen Bloeme (ca. 1350)

Un court poème de Toti Scialoja, résume parfaitement le point de vue du loup qui (à la différence de Jacques Chirac, consommateur notoire de têtes de veaux*), a laissé sur place la tête de Yoghy.

Yoghy est le petit chien  baladeur dévoré tout près de sa maison, contre son gré,  sous prétexte de contribuer à la biodiversité :

« Mangio di gusto il cane arrosto

Ma almeno il muso andrebbe escluso »

« Je mange avec plaisir le chien rôti.
Mais au moins le museau devrait être exclu ».

Je découvre que Toti Scialoja, peintre, poète et scénographe italien, a pas mal réfléchi autour de la condition canine.  Cf. par exemple : 

“Piscia un cane sulle spine”, “Magri cani fuori Locri”, “Ieri vidi tre levrieri”, “Chien méchant, cane di Francia”, “Tra i cani del Kenia” e “I bassotti di Pisticci” (« Un chien pisse sur les épines », « Des chiens maigres hors de Locres », « Hier, je vis trois lévriers » « Chien méchant, chien de France »,  « Parmi les chiens du Kenya », « Les teckels de Pisticc »;

* Avec une sauce gribiche  


dimanche 23 août 2026

Loups de proximité(3). Sauvetages miraculeux

 


   
« Cappuccetto Rosso », dans I miracoli di Val Morel. Planche n° 27

 

(Suite et fin) Je reviens à Dino Buzzati. Dans I miracoli di Valmorel, collection de 39 micro-récits illustrés, Dino Buzzati invente des ex voto dédiés à la sainte protectrice de la vallée et relatant des sauvetages miraculeux (délivrance d’une jeune fille enlevée par un démon, libération d’une esclave des Maures, sauvetage d’une femme chutant d’une maison en flammes, protection de Cappuccetto Rosso contre le loup…).

J’y pense à propos de l’histoire de Yoghy qui, ne sachant à quel saint se vouer faute de connaissances en la matière, fut croqué impitoyablement. La belle-fille du propriétaire du petit chien, en revanche, qui avait rencontré le loup quelques jours auparavant, put bénéficier du secours de la Sainte* - Valmorel ne se trouvant qu’à quelques kilomètres à vol d’oiseau du lieu du forfait.

« Elle se dirigeait vers les poules et le cheval, raconte Monsieur Zago, lorsqu’elle l’a trouvé derrière elle. Il l’a suivie jusqu’à la maison sans l’agresser ; heureusement, elle a réussi à se mettre à l’abri. »

De quoi en tirer un 40e ex voto.

* C’est juste mon hypothèse.


vendredi 21 août 2026

Loups de proximité (2). Ménager la chèvre et le loup

 

 

Paysage fluvial (à domestiquer au plus vite) où pourraient bien se cacher des loups

 

« Plus de loups, donc moins de ramasseurs de champignons », me disais-je en cherchant quelques aspects positifs au retour de ces dispensateurs d’angoisse dans l’arc alpin (pénibles mais indispensables, je sais, au bon fonctionnement des écosystèmes).

 

Mais une idée bien plus sombre a aussitôt remplacé ma rêverie. Je me suis mis dans la peau de l’éco-gestionnaire cherchant à ménager la chèvre et le loup. Il pourrait se dire :

« Les loups rôdent à proximité des espaces urbains ? C’est naturel : à leur place, je ferais pareil. Hélas, les promeneurs, même en bas âge, fréquentent les mêmes endroits. Comment s’en sortir ? La solution paraît difficile, mais elle est en réalité à portée de main. Où se cachent les loups ? Dans les friches, dans la pénombre. Il n’y a donc qu’à domestiquer les espaces périurbains - bois, terrains vagues, berges des fleuves… - les rendre plus sûrs et plus attractifs. Les équiper avec des éclairages, quelques bars, une sono, des installations touristiques. Bref, il n’y a qu’à déforester. »

 

J’en reviens donc à ma prophétie, qui est désormais un simple constat : encouragé au nom de la biodiversité, le retour des loups conduira à la domestication radicale de ce qui reste de « nature sauvage ». (À suivre).

mercredi 19 août 2026

Loups de proximité

 

 

J’ai emprunté cette illustration au site : https://www.mondadori.it/approfondimenti/speciale-dino-buzzati-dipingere-e-scrivere/


Qui sait si Dino Buzzati, visionnaire polyvalent, l’avait pressenti. Il y a quelques jours, des loups ont attaqué un petit chien à quelques mètres de son ancienne villa, dans les Préalpes de Vénétie. L’endroit, près d’un rond-point à la sortie de la ville, n’a rien de sauvage. Le chien s’appelait Yoghy. Ses propriétaires ont entendu un grognement, c’est tout. Du toutou, ils n’ont retrouvé que la tête. On se croirait au Moyen Âge*.

En apprenant la nouvelle, plusieurs idées ont traversé mon esprit.

J’ai pensé avec animosité aux gestionnaires du discours sur le loup, ces techniciens de l’environnement qui multiplient les rencontres avec la population pour lui expliquer que « la cohabitation est inévitable et qu’il n’y a qu’à… ».

Puis je me suis laissé aller à une réflexion égoïste : si la peur du loup s’installe, mes chances de trouver des champignons, cet automne, augmenteront (À suivre) 

* C’est déjà pas mal par rapport à Arturo, chien tout aussi minuscule, dont on n’a retrouvé qu’un œil et une mâchoire (j’en parle dans le post du 17 mars 2021 et dans Faut qu’ça saigne, Écologie, religion et sacrifice, Éd. Dépaysage, 2020, p. 61-62).

lundi 17 août 2026

Autour du paradigme indiciaire. Nouveaux horizons de la critique d’art

 

 

Caravage : Bacchus, vers 1590, Galerie des Offices, Florence

 

Je n'invente rien. C'est  une phrase que j’ai entendue pour de vrai. J’adore sa hardiesse :

- J’ai toujours trouvé choquant qu’elle donne du foie gras à son chien. Et je mets ça en relation avec sa passion pour le Caravage.

samedi 15 août 2026

L'agave résilient (8). Épilogue

 

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À ce moment de l’histoire, tout devient confus. L’agave - je le rappelle - était là depuis toujours ou presque. Comment expliquer sa disparition soudaine ? On venait juste de constater son état de détresse, on s’était démené pour inverser la marche, et voilà qu’il se dérobe.

 

C’était la fin du chantier. Il se peut que les ouvriers, en emportant les déchets ...

 

-  Et si c’était la municipalité ? Derrière sa caméra, peut-être, le surveillant a remarqué nos mouvements suspects. « Qu’est-ce qu’ils ont à regarder, ces gens-là ? Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? Ah, je vois, cette vieille plante, effectivement… elle est dans un état lamentable. Les touristes passent, commentent… ça porte préjudice à l’image de la ville. Il faut intervenir. 

 

- La première hypothèse me paraît plus crédible. Derrière les caméras il n’y a personne, et les municipalités ne passent pas leur temps à espionner les agaves pour voir s'ils sont résilients. D’après toi, qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

 

-  Broyé, peut-être, ou incinéré.

 

-  C’est pas marrant. Je préfère imaginer une autre issue*.

 

L’hypothèse d’une intervention communale est peu vraisemblable, pour ne pas dire paranoïaque. Elle devient plausible dans des villes gérées par des administrations « dendrophobes », voyant dans chaque arbre un danger potentiel et dans chaque plante vieillissante une saleté à éliminer (« Notre ville n’est pas très grande, c’est vrai, mais elle est nickel ! »).

jeudi 13 août 2026

L'agave résilient (7). Vers la résurrection


 


Anne Brigman (1869-1950) Flame

 

- « È la foresta vergine »*

- Ah oui, c'est la grande forme. Sauf les hortensias, qui ont beaucoup souffert,  plein sud ... Je vais m'en occuper.

- Ah, tiens, allons voir comment se porte l’agave. Tu te souviens ? L’agave en bas de la fontaine, sous le toit de la maison où il y a eu l’incendie. Ils font des travaux…

- Un incendie ? Tu ne me l’avais pas dit.

Nous approchons de l’agave.

- Il ne va pas bien du tout, cet agave. Même la pointe, regarde : cette tache brune. Elle ne me dit rien de bon.

- Moi, je trouve qu’il a fait quelques progrès, mais à peine. Le mois de juillet a été torride. Mais ne t’inquiète pas, cher agave. Tu t’es donné du mal pour tenir jusqu’ici, maintenant, nous sommes là pour t’arroser.

- Il faudrait peut-être lui donner aussi de l’engrais. T’as vu la terre ? On dirait du gravier**.

Pendant la nuit, comme promis, l’agave a été désaltéré. Deux jours plus tard, il semblait déjà aller mieux.

- Regarde : les deux feuilles survivantes se sont écartées. Et la couleur n’est plus la même.

- Et dans les creux, là, on dirait du vert. L’autre jour, il n’y en avait pas.

- Je ne saurais pas dire pourquoi, mais les agaves me font penser à des éléphants.

- Avec cette couronne de feuilles desséchées… ça doit être très démoralisant. 

Nous touchons les feuilles.

- C’est dur comme du bois.

- Il faudrait des cisailles.

- Et peut-être même une scie. Mais tu te figures la scène ?

Je pointe mon doigt vers les caméras de surveillance. Oui, parce que dans ce recoin de la ville, charmant et relativement écarté, la jeunesse locale a pris l’habitude de se retrouver à plusieurs titres. J’imagine l’irruption des forces de l’ordre, qui, face à un comportement si inhabituel, auraient du mal à accepter nos explications.

En tout cas, ayant constaté le will to live de la plante, nous repartons optimistes, songeant aux stratégies les plus appropriées pour l’aider à se rétablir. (Suite et fin)

* J'ai mis cette phrase entre guillemets parce qu'il s'agit d'une citation. Elle remonte à l'époque où j'appelais ma famille en Italie, à 13h15, avec des cartes téléphoniques polychromes - une plus jolie que l'autre - que j'aurais dû collectionner. Je demandais à ma mère : « Et le jardin? ». Elle me répondait : « Le jardin, tu verras, c'est la forêt vierge ». 

** J’imagine qu’un expert en agaves trouverait nos efforts thérapeutiques inadaptés voire même contreproductifs.

 

mardi 11 août 2026

L'Agave résilient (6). En attendant la pluie

 


Conduire une existence d’agave aux pieds des Dolomites est tout à fait possible, mais à certaines conditions : par exemple, recevoir de l’eau de temps en temps. Après quelques mois d’absence, en revenant dans la région, j’ai constaté que l’entrée de la maison qui hébergeait l’agave était barrée, mais que la plante était toujours à sa place. La plupart de ses feuilles avaient la couleur du bois mort et son cœur était livide. L’effet « bois mort » n’était pas une nouveauté, le dessèchement progressif des feuilles faisant partie du cycle naturel de cet habitué des régions arides d’Amérique. Mais le processus s’était accéléré : « Ça doit être à cause de la vieillesse, me suis-je dit, ou du stress de l’abandon. »

Puis, soudain, j’ai compris : « Mais non, il n’est pas en train de mourir de vieillesse, il est en train de mourir de soif. Les propriétaires de la maison sont partis, et le débord du toit empêche la pluie d’atteindre ses racines. »

En passant davant lui, j'ai d'abord commencé  par regarder ailleurs, comme on le fait souvent dans ce genre de  circonstances pathétiques. Mais devant ce martyr végétal, sorte de Tantale  mourant de soif sous les gargouillements joyeux d’une fontaine, j'ai décidé d'intervenir.

Il faisait nuit, je suis allé chercher un arrosoir. Je me suis approché de la plante et je lui ai susurré : « Tiens, un agave. Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Puis je lui ai versé, petit à petit, l’eau qu’elle attendait depuis si longtemps. Pas trop, pour commencer.

Je suis reparti pendant un mois, impatient de découvrir, à mon retour, si les choses avaient changé.

(À suivre.)