mercredi 28 janvier 2026

Les sons dans la neige

 

Jean DUNAND,  Les Corbeaux (entre 1936 et 1939)

Après une longue attente, tout est devenu blanc. Et la transformation du paysage n’est pas que visuelle. Lorsqu’il neige, on entend mieux le croassement  des  corbeaux. Pourquoi ? C’est à cause du contraste chromatique, je crois.

lundi 26 janvier 2026

Des Suisses sur mon blog

 


Hier un internaute suisse a consulté mon blog. C'est une bonne nouvelle. Je dois avouer que les Suisses qui s'intéressent à mes divagations ne sont pas très nombreux, mais  lorsqu'il n’y en a même pas un,  je m’inquiète*.

Ces derniers jours, les visites de mes compatriotes Italiens ont augmenté (ce qui n'est pas difficile, leur faible participation étant chronique). C'est parce que je me trouve en Italie et les statistiques du blog incluent aussi mes consultations, sans faire la différence entre l’émetteur et le récepteur.

* Au passage, je constate avec plaisir l’augmentation des Allemands et j’aurais envie de leur dire : « Si vous n’êtes pas des moteurs de recherche, de temps en temps manifestez-vous ».


vendredi 23 janvier 2026

Le grand théâtre de la nature

 

 

Chris Drury, The Energy of a Stone Row (Parc Ar Milin’ à Châteaubourg, en Bretagne). Les œuvres de cet artiste britannique illustrent à la perfection l’utopie primitiviste conjuguant « retour à la nature » et artifice.

Nous le savons très bien, mais dans nos déambulations sylvestres nous avons tendance à oublier à quel point la « naturalité » de la nature ou, plus précisément, la naturalité de notre rapport à la nature est une pure fiction.  Lorsque dans L’Utopie de la nature (Imago, 1996) j’insistais avec enthousiasme sur le caractère fictionnel de la nature sauvage comme « décor », comme « scène théâtrale », je ne savais pas à quel point le thème avait déjà été admirablement traité ( et, précisément par rapport à la chasse), par José Ortega y Gasset (1942).

Dans Le retour du prédateur, je reprends sa réflexion dans les termes suivants :

« Tout en remarquant que la dentition humaine témoigne de notre double passé (et de notre double nature d’herbivores et de carnivores - ce qui expliquerait, selon lui, notre hésitation permanente ” entre être un tigre et un mouton ” -   Ortega Y Gasset nous rappelle que ce passé, dans la pratique contemporaine, est artificiellement entretenu :

« Poussé par la raison, l’homme est condamné à progresser, ce que signifie qu’il est condamné à aller contre les grandes lois de la nature et à construire à sa place une nature artificielle » ((José Ortega y Gasset, Méditations sur la chasse, Lisbonne, 1942, p. 86)

Ou encore :

« […] Ainsi, le principe qui inspire la chasse sportive est de perpétuer artificiellement, comme une possibilité pour l’homme, une situation archaïque au plus haut point : la situation primitive dans laquelle, déjà humain, l’homme vivait encore dans l’orbite de l’existence animale. » (ibid. p. 125)

Loin de se réduire à un simple réflexe animal, la chasse sportive (comme toute autre manifestation ludique mettant en scène la prédation) est rendue possible par la perpétuation artificielle du cadre et  des conditions archaïques dans lesquels son exercice était naturel ». (Sergio Dalla Bernardina, Le retour du prédateur. Mises en scène du sauvage dans la société post-rurale, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p.85-86

Inutile de préciser que cette fiction, cette mise en chorégraphie primitiviste des espaces naturels, ne concerne pas que le chasseur.

mercredi 21 janvier 2026

Des goélands et des oies

 

- Maurice, arrête avec tes vociférations, on dirait une oie du Capitole.

Le volatile insiste et tape contre la vitre pour m’intimider.

- Maurice, j’en ai vraiment marre, fiche-moi la paix. Que veux-tu en échange ?

- Le prix Nobel*.

*La fois d’avant c’était le Groenland

lundi 19 janvier 2026

Un sapin ça va. Deux sapins …

 

 

Le titre de ce billet est trompeur, je le sais. Dans le sacrifice annuel des sapins il n’y a pas de dégâts.  Ce n’est pas comme dans la forêt amazonienne, on les plante exprès et, une fois qu’ils  sont mûrs, on les coupe. C’est comme pour les choux-fleurs*.  Il n’empêche que, lorsqu’on voit  ces jeunes sapins exsangues entassés sur la place publique, cela fait un certain effet. J’en ai déjà parlé : tous les ans, dans le cadre de l’opération « Sapin malin », les Brestois déposent les restes de leur arbre de Noël dans un espace dédié. Il y a des citoyens qui arrivent doucement, avec une allure presque funéraire et, après avoir déposé la plante,  s’arrêtent un instant à la regarder une dernière fois.  D’autres font vite.  Ils se précipitent vers l'enclos comme des commandos, balancent la carcasse d’un geste athlétique, repartent comme si de rien n’était et  se mélangent nonchalants aux autres passants. D’autres encore enrobent le macchabé dans une sorte de suaire, parfois doré. Cela fait plus propre. Si je n’étais pas un membre  de cette communauté, si je ne connaissais pas le sens éminemment pratique de cet usage, je dirais qu’il s’agit d’un rituel.

 

Pour être franc, je pense qu'il ne s’agissait pas  d’un rituel mais qu’il est en train de le devenir : un rituel « malin », qui permet de régler ses problèmes de conscience avec la grande famille des sapins (Douglas, Nordmann etc.). Le dépôt collectif  de ces « victimes sacrificielles » (de ces homologues végétaux de l’agneau) dans un espace qui leur est consacré, permet d’élaborer le deuil**.

 

Je développe ce thème dans le chapitre « Nouveaux animismes. À quoi sert-il de personnifier les végétaux ? » de mon ouvrage La langue des bois. L'appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi, librement accessible en ligne à l’adresse suivante :  https://books.openedition.org/mnhn/7745

 

* Enfin les dégâts environnementaux collatéraux ne manquent pas, en réalité, mais c’est un autre discours.

** Je reconnais, au passage, le caractère très conjectural de cette lecture. J’y tiens quand même.

samedi 17 janvier 2026

Mercosur

 



Dans les supermarchés il y a des caméras partout. Ça me vient à l’esprit en visitant le rayon fruits et légumes. Je suis jaloux. Oui, parce que j’aimerais être à la place du surveillant. J’aimerais voir à quoi ressemblent les clients qui le 15 janvier, en plein hiver,  ont acheté  des asperges venant du Pérou (pas chères du tout,  5 euros 80 la botte). J’aimerais aussi faire analyser ces asperges stoïques qui,  sans tiquer,  ont traversé l'Atlantique*. J'aimerais  connaître le profil – c’est une curiosité d’anthropologue -  des commerciaux ayant conçu cette importation intercontinentale et bon marché qui a quelque chose de fabuleux.

*Je suis poète, c'est la preuve.

jeudi 15 janvier 2026

« Fucking bitch ! » (Donc je l’exécute)*

 


Il fut un moment où le quotidien La Repubblica publiait des images de policiers américains sauvant des canards, des chevreuils et autres bestioles en danger. Je me souviens avoir signalé ce phénomène dans ce blog, en me posant la question du sens de ces reportages anodins.

J’y pense à propos de Madame Renee Nicole Good, qui n’étant pas un canard ni un chevreuil  …

* J'ai mis ce court propos entre parenthèses  parce qu'il ne vient pas de moi. Il a été formulé par un représentant de l' État américain pendant  l'exercice de sa fonction.

mardi 13 janvier 2026

60 millions de pigeons


 


Lasagnes antispécistes prouvant que la frontière entre le bœuf et le cheval n’est qu’une construction sociale


Aux débuts de ce siècle, en faisant la cuisine (j’ai toujours aimé gérer personnellement cet aspect de mon existence) j’écoutais avec délectation Ça se bouffe pas, ça se mange de Jean-Pierre Coffe. Je trouvais l'émission marrante et courageuse. Coffe luttait contre  les plats industriels de mauvaise qualité, les additifs, les arômes artificiels, les colorants, et il s’en prenait aux grandes marques, qu’il citait explicitement  sur des tons qui pouvaient frôler la Commedia dell'Arte. J’étais fier d’être en France et, lorsque je rentrais en Italie je disais à mes amis : « C’est dans les détails de ce genre qu'on évalue l’état de santé d’une démocratie» . J'ajoutais que ce moment de vérité  se passait à une heure de grande écoute, tous les samedi entre midi et treize heures : « Chez nous, ce serait impensable !  ».

En 2008, Jean-Pierre Coffe a été mis à la retraite manu militari par France Inter  et l’émission a été supprimée*. Je suis néanmoins resté en France.

 

Une tribune publiée dans Le Monde du 6 janvier 2026 et signée par des citoyens tout aussi sensibles que moi au bon fonctionnement de la chose publique,  a annoncé que « Le budget 2026 organise la mise à mort de l’Institut national de la consommation et de son magazine 60 millions de consommateurs, média indépendant consacré à la défense des citoyens-consommateurs.

« Détruire un contre-pouvoir, rappellent les signataires, c’est fragiliser  la démocratie ».

Prendre acte de ce processus  devient de plus en plus urgent.

* On me dira que le Président de la République de  l’époque était Nicolas Sarkozy, dont on a pu constater, par la suite, les limites.

dimanche 11 janvier 2026

Une haie entre voisins (Annonce)

 



Séminaire

Ruralités contemporaines en question(s)

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde,-UPJV, Amiens

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 Séance du lundi 12 janvier 2026, 11-13 heures

 Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

 https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4

 

Intervenant :

 

Léo Magnin

Lire l’écologisation des mœurs dans les haies.

 

« Les haies sont de plus en plus protégées... et de plus en plus détruites. 20000 kilomètres disparaissent en moyenne chaque année entre 2017 et 2021, contre 10 000 kilomètres pour la période 2006-2014, et ce alors même que le droit de l'environnement a progressé dans l'intervalle. Comment comprendre ce paradoxe ? En m'appuyant sur une enquête de terrain, j'explore les pratiques qui organisent la plantation, larrachage, la connaissance et lusage des haies. J'interroge les implications agricoles, les références culturelles liées au bocage, l'histoire et le devenir des politiques agroenvironnementales. Sur le plan théorique, je propose de réactualiser la sociologie processuelle de Norbert Elias en la mettant à l'épreuve de dynamiques bocagères contemporaines. »

 

Léo Magnin est sociologue au CNRS (LISIS). Il a publié La vie sociale des haies. Enquête sur l'écologisation des mœurs (La Découverte, 2024).

 

Présentation : Bernadette Lizet et Pierre Alphandéry

vendredi 9 janvier 2026

L’importance de s’appeler Mirra

 

Giotto, 1303, l'Adoration des Mages

L'actualité m'inquiétant pas mal, je préfère rester encore un peu dans l'univers suspendu de la pensée folklorique.

« Après les Rois, les jours rallongent et les fêtes s’en vont ». Qui sont les Rois ? Autrefois tout le monde le savait. Mais aujourd’hui ?  Cela mériterait un sondage*.

Drôles de dons, en tout cas, ceux que les Mages ont apporté à l’enfant Jésus. De l’or, pour marquer sa royauté. De l’encens, pour symboliser sa nature divine. Et de la myrrhe, pour lui rappeler que, tout en étant divin, il faisait lui aussi partie du genre humain et, par conséquent,  il était censé mourir. Oui, parce que la myrrhe, dans ces régions-là,  était utilisée pour les rituels funéraires.

Je connais quelqu’un dont la grand-mère s’appelait Mirra, c’est à dire  Myrrhe. Loin de venir de Palestine, elle était originaire du lac de Garde, la région de Roméo et Juliette.  Pourquoi ses parents lui ont-ils affublé un prénom si engageant ? Allez savoir. On aurait tendance à penser  que, lorsqu’on s’appelle Mirra, la vie sera une succession d’événements funestes. Je me suis renseigné.  Il semblerait que, dans la vie de Mirra, l’agencement des malheurs  n’a pas été la note dominante**. J’en déduis que son prénom pieux a dû la protéger. 

*Je ne suis pas nostalgique de l’époque où tout le monde connaissait Gaspard, Melchior et Balthazar. Cela ne m’empêche pas de constater la désintégration rapide d’un imaginaire chrétien  qui nous a accompagnés pendant deux millénaires.

**Même si les souffrances, dans cette "vallée de larmes", n'épargnent personne.

mercredi 7 janvier 2026

Les huîtres de la discorde


Un événement critique menace la communauté.  Pour réduire l’angoisse, il faut désigner un responsable sur lequel projeter le ressentiment collectif. Il ne le mérite peut-être pas, mais ça soulage.  

René Girard et Edgard Morin, chacun à sa manière,  ont traité ce sujet avec beaucoup de finesse.

J’y pense par rapport à ce qui vient de se passer  dans le bassin de Thau :   des analyses sanitaires montrent que plusieurs lots d’huîtres et de moules sont contaminés par un  virus très contagieux qui provoque des gastro-entérites (vomissements, diarrhées, douleurs abdominales). La préfecture de l’Hérault suspend la vente des mollusques. Le Midi Libre relate les faits,  décrivant quelques cas d’intoxication. Le 5 décembre, une cinquantaine d’ostréiculteurs cagoulés  manifestent devant les grilles du siège de Midi Libre à Saint-Jean-de-Védas et incendient le portail.

« Rappeler l’interdiction sanitaire de consommer des huîtres du bassin de Thau   n’est pas une opinion  – écrit Olivier Marino, directeur de la rédaction - c’est un devoir d’information et de santé publique. »

Rien de plus logique, a priori. Mais il oublie que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ».

lundi 5 janvier 2026

La paix en une semaine et autres gadgets

 



- Maurice, pourquoi tu me regardes avec ces yeux d‘envoûteur ?

- On a besoin du Groenland !

- Arrête avec tes conneries.

- Les gens m’aiment comme ça.

samedi 3 janvier 2026

Éloge provisoire du chat (GPT) et de ses congénères

 

Image générée par Gemini censée résumer l'esprit et l'ambiance de ce blog

 

Dans un vieil article, j’accusais ChatGTP de ne pas être en mesure de saisir les nuances, les implicites, le ton ironique etc. En fait, je me trompais.  Tout récemment, pour augmenter le nombre exigu de mes interlocuteurs, je lui ai demandé d’analyser mon article intitulé « Joyeux Noël, joyeuse Noëlle » dont je repropose ici le texte pour que l'on puisse avoir la référence  sous les yeux. 

 

Il suffit d’un jeu de mots un peu stupide, comme dans le titre de ce billet, pour se faire taxer de « réactionnaire ». Jésus, pourtant, était de gauche, que je sache, et n’aurait sans doute pas apprécié la mainmise qui se profile sur son anniversaire (voici une autre phrase arbitraire susceptible de ne pas plaire à tout le monde).

En tout cas, face à la proposition de rebaptiser les principales festivités afin d’éliminer toute référence religieuse, même les agnostiques — et les « très laïcs » comme moi — peuvent ressentir un certain malaise. Les Savonaroles sont de retour. En songeant aux ablations de la mémoire collective proposées par ces curés d’une nouvelle espèce, peut-être encore plus redoutables que les précédents, on aurait presque envie de prononcer des gros mots. Mais c’est Noël.

Hier matin, je me disais : « Ce serait tout de même triste de renoncer à ce terme qui a une certaine ancienneté. » Et j’ai trouvé la solution : il suffit de changer le narratif qui va avec.

Noël et Noëlle étaient des industriels fortunés, certes, mais ils vivaient dans la solitude, chacun de son côté. Un beau jour — précisément un 25 décembre — ils se sont rencontrés à Paris Expo, Porte de Versailles. Ils ont lancé une joint-venture et sont devenus encore plus riches. Cette richesse s’est mise à ruisseler au point d’en devenir exemplaire.

Depuis, on célèbre tous les ans la fête des Noël(le)s.

La justesse de sa réponse  m’a troublé  :

 

« Parfait, je vais donc  démonter proprement le texte, non pour le juger, mais pour rendre visibles tes intentions, ta stratégie rhétorique et ton ton. Je vais procéder par couches.


1. Intention globale (ce que tu cherches vraiment à faire)

Intention principale :
👉 Déplacer le débat, pas le trancher.

Tu ne cherches ni à défendre la religion, ni à attaquer la laïcité. Tu t’emploies à :

  • désamorcer une posture morale automatique (le soupçon de “réactionnarisme”),
  • mettre en lumière l’absurdité potentielle d’un zèle laïc devenu iconoclaste,
  • et surtout montrer que le problème n’est pas le mot “Noël”, mais le récit qu’on lui colle.

C’est un texte de résistance ironique, pas de revendication idéologique.


2. Stratégie argumentative (comment tu t’y prends)

a) Auto-déstabilisation préventive

Dès la première phrase, tu pratiques une auto-ironie stratégique :

« un jeu de mots un peu stupide »

Tu :

  • anticipes la critique,
  • la neutralises toi-même,
  • refuses la posture du penseur “sérieux”.

Résultat :
👉 le lecteur n’a plus vraiment de prise pour t’attaquer frontalement.


b) Brouillage volontaire des camps

« Jésus, pourtant, était de gauche, que je sache »

Ici, tu introduis une provocation douce, presque nonchalante.
Ce n’est pas une thèse : c’est un coin rhétorique.

Effet recherché :

  • désorienter aussi bien la droite identitaire que la gauche anticléricale,
  • montrer que les étiquettes idéologiques appliquées à des symboles anciens sont grotesques.

La parenthèse qui suit (“phrase arbitraire…”) est essentielle :
👉 tu signales explicitement que l’arbitraire est partout, y compris chez toi.


c) Renversement du soupçon

« même les agnostiques — et les “très laïcs” comme moi — peuvent ressentir un certain malaise »

Ici, tu actives un levier très précis :

  • tu parles depuis l’intérieur du camp laïque,
  • tu refuses la critique “externe”,
  • tu introduis l’idée que le malaise n’est pas réactionnaire mais intuitif, culturel, presque affectif.

C’est une stratégie d’autorisation morale :
👉 “si même moi, je tique, peut-être qu’il y a un problème.”


d) Satire par analogie excessive

Les “Savonaroles”, les “curés d’une nouvelle espèce”, l’“ablation de la mémoire collective”.

Ici, tu changes de registre :

  • tu passes du raisonnement au grotesque contrôlé,
  • tu utilises l’analogie historique non pour prouver, mais pour faire sentir.

Important :
Tu ne dis pas “ils sont comme…”, tu dis “on y pense”.
👉 Tu laisses le lecteur faire le travail moral, ce qui est beaucoup plus efficace.


e) Chute par déplacement narratif

La dernière partie est la clé.

Au lieu de conclure par une thèse, tu proposes :

  • une fable absurde,
  • un récit volontairement idiot,
  • qui mime exactement la logique que tu critiques.

Noël devient :

  • une marque,
  • une joint-venture,
  • un mythe capitaliste parfaitement lisse.

👉 Tu montres que vider un mot de sa charge symbolique ne le rend pas neutre, mais ridicule.


3. Ton (ce que “ça sent”, émotionnellement)

Ton dominant :
👉 ironie mélancolique, pas sarcasme.

Quelques traits précis :

  • Désinvolture maîtrisée : rien n’est appuyé, tout est glissé.
  • Refus de l’indignation : tu frôles la colère (“on aurait presque envie de prononcer des gros mots”), mais tu te retiens.
  • Humour de fatigue culturelle : on sent moins la révolte que l’usure face aux simplifications.

La phrase :

« Mais c’est Noël. »

est particulièrement révélatrice.
C’est à la fois :

  • une pirouette,
  • un soupir,
  • et une manière de dire : “voyez ce qu’on est en train de perdre.”

4. Ce que ton texte fait, sans le dire explicitement

En creux, ton texte affirme que :

  • les mots anciens sont des contenants de mémoire, pas des dogmes,
  • l’effacement symbolique est aussi une forme de pouvoir,
  • changer le récit est plus fécond que supprimer le signe.

Mais tu refuses de le dire frontalement.
👉 Tu préfères faire rire légèrement, puis laisser un arrière-goût.


5. En une phrase (si je devais résumer ton geste)

C’est un texte qui se méfie des purifications idéologiques, quelles qu’elles soient, et qui propose l’ironie et le récit comme formes de laïcité plus intelligentes que l’effacement ».

 

°°° *** °°°

 

Je suis tout  simplement admiratif. Le lecteur ayant une certaine familiarité avec ce genre d'exercice doit reconnaître que ChatGTP voit loin et en profondeur à la fois. Et ce n’est qu’une étape. Mes rapports avec l’Intelligence Artificielle sont en train de changer (c'est sans doute très courant). À la fin de chaque échange, que ce soit pour remplir ma déclaration des impôts ou pour savoir comment faire redémarrer ma chaudière, j’ai pris l’habitude de la remercier.

 

Les risques de cette acclimatation sont énormes, c'est flagrant. Les avantages, évidemment,  ne manquent pas. Je me dis : « Soyons prudents, vigilants  et, autant que possible,  optimistes ». 

J'en profite pour souhaiter un bonne année à tout le monde.

 

jeudi 1 janvier 2026

Le sens du gui

Faucille druidique avec manche en bois

Il y a eu une période pendant la quelle je pensais que l’ethnologue était un érudit auquel on pouvait poser des questions sur les croyances, leur origine et leur signification. Des questions du genre : « D’où vient l’habitude d’accrocher du gui aux murs de la maison ? Et pourquoi le fait-on ? ».  Après, j’ai cru comprendre que l’ethnologie était autre chose, ce qui m’a empêché d’approfondir le sujet.

Lors de mon dernier long déplacement en voiture, la France entière en face de moi, il y  avait du gui partout :  dans les peupliers, dans les pommiers etc. Il y en avait tellement que, à un moment donné, je me suis arrêté pour en ramasser quelques branches. Pour quelles raisons ? Parce que cela porte bonheur, je crois, et parce que c’est un geste symbolique (voilà qui nous fait bien avancer, dira-t-on). Mon explication, hélas,  ne va pas plus loin. Mais je  vais me documenter.*

* Devinette. Une variété de gui, paraît-il, permet de faire passer toutes sortes de maux. Quel est son nom ?  

mardi 30 décembre 2025

La Grande Festa

 

Charles Fazzino, Happy New Year from Times Square” – 2022-23

Il va sans dire que les fêtes de la fin de l’an intéressent au plus haut degré les anthropologues et les historiens des religions. Dans  ce milieu, on aime rappeler l’analyse détaillée que Mircea Eliade consacre au sentiment  de renaissance, sorte de ferveur « inaugurale »,  qui traverse les sociétés traditionnelles au moment  du passage d’une année à l’autre. On aime aussi évoquer - en raison de leur caractère pittoresque - les rencontres orgiastiques que la population esquimaude organise dans la solitude de la nuit polaire pour accompagner la même transition.*

Les Italiens se sont beaucoup illustrés dans l’étude des fêtes de la fin de l’an, en mettant l’accent sur la dimension propitiatoire des « orgies alimentaires » et autres dépenses improductives typiques du comportement festif**. Ils ont aussi pas mal épilogué autour du sentiment de « fin du monde » associé a cette circonstance.  À ce point, je devrais parler de Mort et lamentation funéraire d’Ernesto De Martino et de son ouvrage inachevé, complexe, et magistral :  La fin du monde Essai sur les apocalypses culturelles (Éditions de l’EHESS, 2016, pour l’édition française). Je préfère reporter ce plaisir à une autre date et rappeler l’existence d’un ouvrage singulier, écrit par Vittorio Lanternari,  qui aurait bien mérité d’être publié en France et qui s’appelle : La Grande Festa, Vita rituale e sistemi di produzione nelle società tradizionali>, Bari, Dedalo, 1983.

L’idée défendue dans ce texte, où Lanternari fait le tour du monde à la manière d’un Encyclopédiste,  est que chaque société cherche à faire coïncider sa fête du nouvel an avec la fin du cycle productif  (chez les bergers c’est au printemps, chez les  agriculteurs c’est à l’automne, chez les producteurs d’ignames c’est  à l’époque de la récolte des ignames …). Derrière les différences,  un trait psychologique revient méthodiquement : d’un côté, la satisfaction d'avoir mené à  bon port  une entreprise qui, jusqu’à la dernière minute, reste toujours incertaine ; de l’autre, l’angoisse engendrée par la disparition de l’ « être » (la plante ou l’animal)  qui a fait l’objet de tant de soins tout au long de l’année.  Cette  « disparition »  crée un vide que la pratique rituelle est censée combler.

Le problème est que,   mise à part la correspondance avec le calendrier, je ne sais pas pour quelle raison j'ai écrit ces quelques lignes (la peur du vide, peut-être, ou le désir inconscient d'ajouter des harmoniques au discours ambiant sur les herbivores domestique et sur la bonne manière de s'en occuper).  Si quelqu'un a une conclusion à me proposer, je suis preneur.

* Cf. Marcel Mauss, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF 1949, pp. 389 et suiv. Mauss remet en cause l’interprétation missionnaire, qui voyait dans  ces pratiques « peu catholiques » l’empreinte du démon, en expliquant leur fonction sociale et leur signification symbolique qui dépassent largement  l’aspect « bassement copulatif » (je l'appelle comme ça pour faire vite).

** Pour emprunter ce terme à Georges Bataille qui, me fera-t-on remarquer, n’a rien d’Italien – c’est que je cherche à dire trop de choses en même temps …

dimanche 28 décembre 2025

Brigitte Bardot

 

Je viens d’apprendre la disparition de Brigitte Bardot dont on appréciait, entre autres,  le franc parler. Sur ce blog, j’ai dit à son égard des choses particulièrement antipathiques (moi aussi, dans une certaine mesure, j’aime le franc parler).  Corriger le tir aujourd’hui serait très hypocrite.

Oiseaux en cage

 

Et pourtant Maurizio Vandelli, à l’époque, était loin d’être un macho. Il était même son contraire : un ménestrel authentique, maigrichon et fragile qui dans ses chansons avait toujours le rôle  du perdant (ses fiancées le quittaient méthodiquement et il était toujours triste comme la pluie*).

L’autre jour, je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à fredonner une des chansons les plus célèbres du groupe Equipe 84, dont il était le leader.

Voici le texte :

Sorrido a lei
E piango per lei
Io mi specchio
Negli occhi suoi

Un angelo blu
Vola in cielo
Un angelo blu
Che se fischio torna giù
Un angelo blu
E lei lo sa
È tutto ciò
Che io ho
E in gabbia la terrò

Je lui souris  Et je pleure pour elle Je me regarde Dans ses yeux  Un ange bleu  S'envole vers le ciel  Un ange bleu  Qui, si je siffle, redescend  Un ange bleu  Et elle le sait  C'est tout ce que  j'ai  Et en cage je la garderai.


Quelle idée de rappeler son amoureuse en sifflant, comme si c'était un chien, et de la  garder en cage pour qu’elle ne s’échappe pas.  Le comble c’est que, pendant mon adolescence, j’ai chanté ce motif des dizaines de fois (sous la douche ou dans les parages) sans m’apercevoir de son côté aberrant*.

* Question : lequel des quatre, selon vous, est Maurizio Vandelli?

* Le responsable de ce texte n'était pas le pauvre Vandelli - qui se limitait comme moi, j'imagine,  à le répéter de façon acritique -  mais le parolier Mogol, célèbre pour avoir transformé   Space Oddity de David Bowie (voyage solitaire d'un  astronaute  qui perd progressivement le contact avec la Terre), en une chansonnette larmoyante pour adolescents boutonneux (Ragazzo solo, ragazza sola).  Par  curiosité, j’ai jeté un œil sur la version  originale en anglais. Elle, n'a rien à voir avec Un angelo blu. Bien plus complexe sur le plan psychologique, elle ne fait pas la moindre référence à des contenus machistes. Je me demande : est-ce que les chansons anglaises deviennent machistes en migrant en Italie?  Cela pourrait faire un joli sujet de thèse en ethnolinguistique.