jeudi 21 mai 2026

L'âme des chardons

 

À l’époque d’Edward Tylor on pensait que  les sociétés humaines évoluaient toutes de la même façon, en passant de la sauvagerie à la barbarie et de celle ci à la civilisation.  On établissait un parallélisme entre l’état sauvage et l’animisme, c’est à dire la croyance selon laquelle tous les êtres naturels ont une âme ou un esprit. On voyait aussi une équivalence, du point de vue des mentalités, entre le sauvage et l’enfant.

J’y pense en lisant ce passage de Romain Gary :

« Je ne sais, ami lecteur, si tu étais comme moi à cet âge, mais tout devenait pour moi quelqu’un et l’existence même des choses inanimées me paraissait fort douteuse.  Je savais qu’il y avait dans chaque pierre un cœur qui battait ; que chaque plante avait une famille, des enfants et des tendresses maternelles : que chaque duvet de chardon emporté par le vent vivait un drame de rupture et de séparation, dont la grandeur et le déchirement ne se mesuraient point à sa légèreté impalpable, et que les lois de la souffrance ne s’arrêtaient à aucune porte de la nature. Fleurs et cailloux, brins d’herbe et champignons, mignonnes champignonnes aux jupes retroussées découvrant leurs tiges aimables, mousses, bruyères et fougères, tous étaient de petites personnes dont il était impossible de mesurer les souffrances, les joies et les amours à leur seule dimension. La terre elle-même était un giron qui palpitait de plaisir et de douleur ; ».  Les enchanteurs, Gallimard Folio, p. 22

mardi 19 mai 2026

J’aurais voulu être un artiste



Je divague dans les espaces d'une brocante. Je cherche un pot pour transplanter mon bégonia quand je tombe sur un vieux bouquin édité chez Payot : L’art de la guerre sur mer. Je le feuillette.

Plusieurs raisonnements me traversent. Par exemple : « Tiens, je l’aurais vu mieux chez Grasset ». Voire : « On a tendance à oublier que la guerre - une belle guerre où montrer sa valeur - ne déplait pas à tout le monde ». Puis j’imagine Madame Giamberardino conversant avec ses copines au salon de coiffure :

-  Et votre époux, que fait-il dans la vie ?

- Mon mari… est un artiste.

 

Après - mais c’est mon tempérament sarcastique - une autre pensée surgit : « Brest est bien une ville militaire. Alors pourrait-on m’expliquer pourquoi, à l’EESAB (École européenne supérieure d’art de Bretagne), il n’y a pas le moindre cours consacré à l’art de la guerre ? C'est discriminatoire. Quoi de plus universel que la guerre ?  Et ils osent parler de démocratie ! Mais ça va bientôt changer… »

 

De retour à la maison, je me renseigne sur l’amiral Giamberardino et j’apprends qu’il a écrit, entre autres, Il fascismo e gli ideali di Roma et L’individuo nell’etica fascista. Ma vigilance critique intervient aussitôt : « Ne fais pas d’amalgames : les options politiques de l’artiste sont une chose, l’œuvre en est une autre. »

 

D’accord. Mais regardons l’œuvre de près : les Italiens, à la fin de leur leçon de créativité militaire, ont perdu la guerre.

 

Certes. Mais ce qui compte, c’est le geste artistique.

dimanche 17 mai 2026

Petit cours de géographie économique (2)

 

 

 

Caracara de Darwin

 

(Suite) Les cours de géographie économique de ma maîtresse portaient essentiellement sur la mise en relation d’une localité, voire même d’une nation, avec sa principale ressource. Souvent, je la trouvais très convaincante. L’idée que la prospérité de la ville de Parme soit directement liée à la découverte du Parmesan me paraissait intéressante, et je dirais même évidente. La relation entre la bergamote, indispensable pour la production de parfums à la bergamote, et le bon état des finances calabraises avait l’air moins explicite mais tout aussi plausible.

Parfois, cependant, j’étais saisi par le doute. La théorie selon laquelle une nation entière, le Pérou, aurait basé son économie sur l’exploitation du guano me semblait invraisemblable :

 

Madame la maîtresse, je n’ai pas compris : c’est quoi le guano?

Tu as très bien compris : c’est un fertilisant naturel produit à partir de fientes des oiseaux.

 

Mes doutes étaient infondés : «Du 10 au 15 siècle – je viens de le vérifier – le royaume de Chincha a symbolisé la puissance sur la côte péruvienne. Une domination basée sur la richesse naturelle et insolite de cette civilisation»*.

Très appréciés par les ornithologues, ces gisements de guano sont devenus une attraction touristique aux conéquences parfois inattendues.

 

* https://actu.fr/histoire-patrimoine/le-royaume-du-guano-comment-cette-civilisation-antique-a-fonde-sa-richesse-sur-des-fientes-d-oiseaux_63851901.html

vendredi 15 mai 2026

Petit cours de géographie économique (1)

 


Couple de Savoyards

 

J’avais 8 ans. Je me souviens de ma maîtresse qui, en dehors de son activité professionnelle, était une volontaire de la Croix-Rouge. En Italie, les volontaires de la Croix-Rouge de sexe féminin sont appelées Crocerossine. Il faut savoir que la désinence en «ina», en italien, est très souvent un diminutif. Donc le terme «Crocerossina», a priori, signifie «petite volontaire de la Croix-Rouge».

Il s’avère que ma maîtresse était grande comme le Général De Gaulle, voire plus. Chaque fois que j’y pensais, cela créait chez moi une dissonance cognitive. Je ne sais pas si cette contradiction manifeste a joué un rôle dans ma manière de me rapporter à l’autorité scientifique et à l’autorité en général. Toujours est-il que, dès la plus jeune enfance, je me suis mis à exercer le regard critique - ce que ma maîtresse, éduquée à l’époque où ce n’était pas à la mode, n’aimait pas du tout.

Une fois, par exemple, je me suis permis de lui dire en public que les Savoyards n’étaient pas seulement les habitants de la Savoie mais aussi des biscuits. Elle est montée sur ses grands chevaux. Je me souviens encore de ses cours de géographie économique (à suivre).

mercredi 13 mai 2026

Le conteneur et le contenu

 


Avant-hier, j’ai assisté à une intervention passionnante sur le rôle des émotions dans la perception du castor. J’y ai appris que l’autorité religieuse admettait sa consommation le vendredi et pendant le carême parce que, animal aquatique, il était assimilé au poisson. J’ai aussi découvert que, pour marquer son territoire, le castor l’asperge de castoréum, une sorte de musc à l’odeur singulière.


Qu’y a-t-il dans le castor ? Quelle question : du castoréum, évidemment ! Comme il y a du carotène dans la carotte*

 

*Sans parler des fourmis qui, comme leur nom l’indique, regorgent d’acide formique.

lundi 11 mai 2026

Changer de thon

 

 

Chez le poissonnier.

 - Juste une question : je ne connais pas ce type de thon. Sauriez-vous me dire pourquoi il est si foncé et pourquoi il coûte moins cher que d’habitude ?
 - Foncé ? Je ne saurais pas dire, je travaille ici depuis quelques jours…
 - Ah d’accord. Alors donnez-moi ce morceau d’aile de raie.
Je lui montre le morceau.
-  Oui.
La vendeuse approche de l’aile de raie, s’arrête et me dit :
- Ah, mais finalement je sais pourquoi il est rouge foncé : c’est qu’il est très rapide.
- Rapide ?
- Oui, il court très vite.
- Vous m’avez convaincu : j’en prends une tranche.

samedi 9 mai 2026

Les déambulations de Maurice

 


Sur la jetée, je repère une étoile de mer et un goéland qui s’approche. Est-ce Maurice ? C’est presque sûr. Je sors mon portable pour les immortaliser.
Il rebrousse chemin et s’éloigne un peu. Puis il repart vers l’étoile de mer et passe à côté d’elle sans la regarder, comme pour dire : « Moi, alors… les étoiles de mer, vous savez… je m’en fiche éperdument ». S’il savait le faire, je pense qu’il se mettrait à siffloter pour marquer son indifférence.
Il transite une deuxième fois, toujours nonchalant : « Je déambule, c’est tout ! »

Au troisième passage, il craque.

 


jeudi 7 mai 2026

Plus vrai que nature

 

Chien pas très futé, n'ayant pas compris que le sanglier est naturalisé. (Cliché SDB)


mardi 5 mai 2026

Des émotions et des castors (annonce)

 

Les castors du roi (2011) est un tableau de l’artiste contemporain autochtone d’origine crie Kent Monkman. 



Séminaire

Ruralités contemporaines en question(s)

ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (Paris)

 

Pierre Alphandéry, chercheur honoraire, INRAE

Christophe Baticle, MCF, Univ. Aix-Marseille, LPED - Habiter le Monde,-UPJV

Sophie Bobbé, chercheure associée au laboratoire LAP–EHESS

Sergio Dalla Bernardina, professeur émérite, Univ Bretagne Occid, LAP-EHESS

Maxime Vanhoenacker, chercheur CNRS, LAP-EHESS, référent pour cette UE

 

 

Séance du lundi 11 mai 2026, 11-13 heures

Salle AS1-23 - 54 bd Raspail 75006 Paris

En présentiel et en visio :

https://bbb.ehess.fr/b/sop-lhm-oav-qy4

 


Des espaces émotionnants : autour des castors

Intervenante :

Chloé Le Bris, doctorante en géographie

Présentation Christophe Baticle

Queue d'écailles, corps trapu, pelage sombre et luisant, large tête rentrée dans l'échine, mâchoire armée de quatre dents taillées comme des outils ; le castor n'est certes pas l'animal le plus charismatique du bestiaire, mais dans son regard bonhomme et les valeurs morales qu'on lui prête, il suscite malgré tout notre sympathie (Luglia, 2024 ; Strivay, 2011). Son retour progressif en Europe occidentale soulève pourtant une multitude de micro-controverses. Ce ne sont pas tant sa présence ni sa figure qui dérangent ou fascinent, mais les bouleversements induits par les barrages qu'il érige — arbres abattus, prairies et chemins inondés, ou milieux régénérés et réensauvagés. Le voilà, tour à tour, paré de tous les maux comme de toutes les vertus. Là où ses ouvrages modifient les équilibres existants, des compromis territoriaux se négocient au quotidien, engageant calculs, arbitrages institutionnels et affects.

À partir de trois terrains : deux marais en Wallonie et les sites d’un programme militant en France, il s'agit d'interroger comment différents collectifs qualifient les barrages castorins. Selon les prises dans lesquelles ils s'inscrivent, ces barrages sont appréhendés comme nuisance, patrimoine ou solution écologique. En s’interrogeant sur les affects suscités, le rôle des émotions sera abordé dans ce travail de qualification, comme des forces qui orientent les prises, stabilisent certaines interprétations et en fragilisent d'autres.

Luglia, R. (2024). Vivre en castor : Une histoire des relations entre humains et castors, Éditions Quæ.

Strivay, L. (2011, février). « Le médicament, la fourrure et le bâti. Le castor et ses modes d'existence », in Culture, le magazine culturel de l'Université de Liège https://culture.uliege.be/jcms/prod_388696/en/le-medicament-la-fourrure-et-le-bati-le-castor-et-ses-modes-d-existence


 

dimanche 3 mai 2026

Être singe aujourd'hui (la fin d'un mythe)

 

Dans une annonce de Médiapart je lis le titre alléchant :

« Chez les primates, la fin du mythe du mâle dominant ». Je ne suis pas abonné, donc je me contente des premières lignes que je reporte ici :

« La féminisation de la primatologie a changé le regard que la science portait sur les rapports entre les sexes de nos lointains parents. Les femelles établissent une domination non par la force, mais en contrôlant la reproduction.

Dans les rapports de domination entre les mâles et les femelles, toutes les règles sont dans la nature des primates. L’idée généralement admise que la domination chez ces mammifères était nécessairement soit mâle (majoritairement) soit femelle (plus marginalement) est désormais battue en brèche par les primatologues, qui appellent à sortir de cette vision binaire. Au-delà de la biologie, la culture et la vie sociale de ces mammifères rendent les relations entre les sexes bien plus flexibles que ce qui était envisagé précédemment ». (Magali Reinert)

Je remarque un léger décalage entre le titre et le texte, dans lequel on découvre que les primates, finalement, nous ressemblent pas mal (il n’y a pas que de dominateurs, il n’y a pas que des dominatrices, il y a un peu de tout en fonction du contexte). Loin de m’étonner cette information - qui derrière sa promesse démythificatrice dégage une fragrance très idéologique - ne me fait pas regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’article.

vendredi 1 mai 2026

Scène de chasse dans un living-room

 

Échange interspecifique entre un prédateur et lsa proie (cliché SDB)

Que pensent les chats lorsqu’ils chassent les souris ? Se disent-ils : « Je n’éprouve aucun plaisir, c’est juste mon gagne-pain » ? Ou bien : « J’aime joindre l’utile à l’agréable » ? Mystère.

En revanche, il est plus facile de savoir ce que les Chinois pensent du binôme chat-souris :

« 猫哭老鼠假慈悲 « Le chat pleure la souris : fausse compassion. »

« 老鼠猫,如见阎 »
 « La souris voit le chat comme elle verrait le roi des enfers. »

不管黑猫白猫,捉到老鼠就是好猫 »

« Peu importe que le chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat. »
 Dicton très célèbre en Chine, popularisé par Deng Xiaoping