Jean- Michel Folon : Foule II
Est-ce
que l’acteur social a tojours raison ? C’est la fausse question que j’aborderai demain,
25 mai, dans le cadre du 147e congrès du CTHS « Effondrements et ruptures »
(Toulouse, 23-26 mai 2023).
Voici
le programme de notre atelier :
Ruptures épistémologiques. Faut-il croire
les acteurs sociaux ?
Atelier
du matin :
Sergio Dalla Bernardina Professeur d’ethnologie à l’UBO, LAP (EHESS-CNRS)
Le roi est-il vraiment nu ? Sagesse
populaire et épistémologie.
La
mode est à la réhabilitation des savoirs profanes, comme on les appelait
autrefois dans certains milieux scientifiques. C’est que les profanes,
souligne-t-on aujourd’hui, ne sont pas profanes du tout. C’est même le contraire : ils vivent
dans un monde construit par eux-mêmes, comment pourraient-ils ne pas le
comprendre ? Le vrai profane, éventuellement, est l’anthropologue, notamment lorsqu’il
utilise des catégories allogènes pour décrire les réalités indigènes. Et encore
plus lorsqu’il prétend voir des choses
que ses « observés » ne voient pas et dont ils nient farouchement
l’existence. Ça aurait été le cas de René Girard, par exemple, s’il avait prétendu commenter la chasse à
courre ou la tauromachie à partir de son arsenal conceptuel. Puisque Girard ne
l’a pas fait, nous tenterons de le faire à
sa place. Pour plaisanter, mais jusqu’à un certain point.
Benoît Fliche (Directeur de recherche
au CNRS, anthropologue, IDEMEC CNRS-AMU)
Que faire du sujet de l’inconscient en
Anthropologie ?
Que
faire du sujet de l’inconscient en Anthropologie ? La question n’est pas
redoutable en raison d’un choix qu’il conviendrait de faire mais parce qu’elle
repose sur trois « absences », ou angles morts, dans les trois
domaines que nous sommes supposés articuler dans cette question.
L’anthropologie semble d’abord avoir un premier angle mort, à savoir qu’elle
manque elle-même, paradoxalement, d’une
anthropologie une théorie de l’humain à
la différence de la psychanalyse qui s’en est constituée une, fondée
essentiellement sur une théorisation de l’inconscient. Deuxième
absence : l’inconscient. Là encore,
de quoi parle-t-on si ce n’est d’un manque ? Sommes-nous devant des
chaînes opératoires leroi-gourhaniennes incorporées, des habitus (Bourdieu) ou
dans des schèmes collectifs que traversent les individus (Jung) ou encore dans
une organisation topologique des signifiants (Lacan)? Enfin le sujet. Si
l’anthropologie peut arriver à croire qu’elle fait son œuvre et si
l’inconscient peut revêtir une acception plus ou moins consensuelle, le sujet
divise, avec deux sens principaux en concurrence, l’un qui le voudrait
conscient et maître de lui, un sujet de la conscience donc, et l’autre qui
l’appréhenderait comme inconscient et agit par une autre scène. Tout se passe
comme si lorsque l’un est présent alors l’autre manque. Pour reprendre l’image
de Barthes et du train, soit nous arrivons à voir notre reflet dans la glace
soit nous admirons le paysage mais les deux sont difficilement perceptibles
simultanément. A l’absence de l’un répond la présence de l’autre. Mon propos
sera au final de montrer comment l’articulation de ces trois manques permettra
de définir un bord à la question posée.
Véronique Dassié Chargée de recherche au CNRS (Héritages :
Culture/s, Patrimoine/s, Création/s (UMR 9022)
Faire ou être fait par le terrain : collecte
de données, co-écritures et expertises, vers quels positionnements ?
A
partir de multiples situations de terrain, je reviendrai sur les conditions de
faire de la recherche en lien avec les personnes rencontrées sur ce qu’il est
convenu d’appeler un « terrain ». Les conditions d’accès à la parole des
informateurs dépendent en effet de leurs propres attentes vis-à-vis de la
recherche. De plus, la collecte de « données » de l’ethnologue croise aussi les
démarches d’autres collecteurs, engagés au nom de l’art, d’une mémoire ou d’une
pratique, produisant des alliances imprévues autour de la recherche. Questionner ces alliances est d’autant plus
important que se multiplient aussi, notamment dans le cadre des prises de
paroles sur l’environnement, des formes d’expression « borderlines » de la
recherche. Sous couvert de restitutions alternatives et de vulgarisation, se
déploient une parole et des écrits revendiqués comme scientifiques mais dont les conditions de
production mériteraient d’être interrogées à l’aune des enjeux de la
starification académique. L’objet scientifique, en l’occurrence les forêts, s’y
avère finalement être le théâtre de projections sociétales et politiques
implicites.
Raffaele Alberto Ventura
PhD
Candidate, Mutamento Sociale e Politico. Dipartimento Culture, Politica e
Società dell'Università di Torino. Dipartimento di Scienze politiche e sociali
dell'Università di Firenze. Laboratoire d'Anthropologie Politique, EHESS Paris
Thomas Hobbes, un intellectuel populiste?
Le
philosophe anglais était le représentant d’une classe intellectuelle
surnuméraire qui, ne pouvant évoluer professionnellement à l'intérieur du
paradigme de la théologie scolastique, finit par l’attaquer en refusant ses
fondements épistémologiques. C'est ainsi qu'il peut produire de l'innovation et
un changement de paradigme. Son Léviathan constitue une attaque au savoir
universitaire de son temps, et peut nous servir comme cas d’étude pour examiner
la stratégie rhétorique portée par un outsider afin de delégitimer un paradigme
dominant sans en accepter ni les procédures ni les acquis. Il permet d’étudier
les conditions socio-historiques d'émergence de certains modules rhétoriques
récurrents, que l’on retrouve aussi dans le populisme scientifique
contemporain.
Atelier de l’après-midi.
Joël Candau Pr. émérite Université Côte
d'Azur - MSHS Sud-Est. Laboratoire d'Anthropologie et de Psychologie Cognitives
et Sociales (UPR 7278)
Pensée savante et pensée sachante.
«
Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître ». Dans cet incipit du
livre A de la Métaphysique, Aristote met l’accent sur notre libido sciendi.
Lévi-Strauss (1962 : 23) reprend cette idée d’un « appétit de connaître pour le
plaisir de connaître », révélateur d’une « attitude d’esprit véritablement
scientifique ». Les processus évolutifs ont fait des humains des êtres
sachants. Cette aptitude à une connaissance congruente avec la structure du
monde est manifeste dans les savoirs naturalistes, souvent proches du savoir
scientifique. Les sciences modernes ont d’ailleurs pour origine les savoirs
établis par des chasseurs-cueilleurs, des paysans, des marins, des mineurs, des
forgerons, etc. Si la soif de connaissance propre à l’humain a fait ses preuves
dans l’incessante activité d’exploration de Gaïa, en va-t-il de même pour
l’appréhension du monde social ? Celle-ci, a-t-on souvent argué, est contaminée
par la force des préjugés, des croyances naïves et de tout ce qu’on range un
peu vite sous l’étiquette dépréciative du « sens commun ». Pourtant, ici
encore, on peut montrer que notre histoire évolutive a contribué à rendre assez
juste notre compréhension des comportements sociaux. Bref, les êtres humains
ont tous une compétence de sachants, qu’il s’agisse du monde physique ou du
monde social. La possibilité d’une « continuité entre la pensée « naturelle »
et la pensée scientifique » (Piaget 1990 : 228) invalide tout systématisme dans
le recours à la rupture épistémologique et amène à questionner le degré de
pertinence de l’opposition emic vs etic, un topos de notre discipline.
Références
:
Lévi-Strauss
C. 1962. La Pensée sauvage. Paris, Plon.
Piaget
J. 1990. in Jean Piaget et al. Morphismes et catégories. Neuchâtel, Delachaux
& Niestlé.
Catherine-Marie Dubreuil (Anthropologue)
De
l'antispécisme au wokisme: esquisse d'une comparaison, entre continuité et
ruptures.
La
convergence des luttes revendiquée par les "guerriers de la justice
sociale", ou "justice social warriors", c'est à dire les
wokistes, n'est pas sans rappeler l'exigence de "lutte globale",
associée au militantisme antispéciste français dès les années 80. Ils ont en
effet le même goût pour les remises en question, sociales, politiques,
culturelles, au nom d'un engagement, en faveur de tous les dominés (antispécistes),
de toutes les "victimes" (wokistes). Ils partagent l'écriture
inclusive, le choix d'un militantisme polymorphe et ses conséquences, comme
source de tiraillements et de rivalité entre les protagonistes. En particulier,
la difficile cohabitation féministes /antispécistes, qui non seulement perdure
mais s'est amplifiée. Un examen plus approfondi des revendications, des
méthodes et des postures, semble indiquer que les points communs s'arrêtent là.
Le positionnement par rapport au savoir, à la science, à la raison, est
radicalement opposé: références incontournables pour les uns, propos subjectifs
douteux pour les autres. Il n'est plus question de critique sociale mais
de"déconstruction" systématique. Le souci obsédant de l'argumentation
des antispécistes se heurte désormais au refus de dialogue et aux intimidations
d'une partie de la sphère "vegan-woke", qui les considère comme des
" hommes cisgenres, blancs, dotés d'un capital culturel et social
important", et donc comme des complices du système victimaire qu'ils
dénoncent.
Hugo Verrier, doctorant en science
politique au Centre Émile Durkheim - Université de Bordeaux
Peut-on (encore) leur faire confiance ?
Performativité et usages scientifiques des discours politiques
Pour
donner suite à une enquête de sociologie visuelle et textuelle menée sur un
corpus de professions de foi de candidats « LREM » aux élections législatives
de 2017, je souhaite discuter l’intérêt d’une étude d’un discours a priori
intentionnel : le discours politique. Celui-ci agit sous le coup de deux types
de remarques, mettant à mal son objectivation scientifique. Une première
remarque souligne la spécificité intrinsèque de la parole politique : agissant
dans le champ de la représentation, celle-ci serait condamnée au fétichisme (Bourdieu,
1984). Une deuxième insiste sur le phénomène récent d’uniformisation des
discours politiques, induit par la professionnalisation tendancielle du champ
et le recours accru aux stratégies professionnelles de communication
(Collovald, 1988 ; Demazière, Le Lidec, 2014). En faisant le choix de les
prendre au sérieux, ma recherche considère les discours de propagande
électorale comme des actes de lutte pour la définition de la légitimité
politique (Agrikoliansky, 1994). Dès lors, il ne s’agit pas pour le chercheur
de valider ou d’invalider les conceptions normatives du rôle de représentant
que mobilisent les acteurs ; il s’agit au contraire de rendre compte, à partir
de ces discours, de la volatilité de ces définitions légitimes, généralement
proférées sur le mode de l’allant-de-soi, de l’évidence à faire perdurer ou
advenir. Plus largement, je souhaite défendre qu’une exégèse aussi limitée nous
renseigne, en parallèle, sur les évolutions dans le champ de la représentation,
permettant de dépasser le discours des acteurs pris immédiatement.
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Serge Remy Ngaba, Université
Pontificale Grégorienne – Rome, Italie
Théoriser l’activisme et l’alternance
politiques au loin. Expertise militante et désidérabilité sociale chez des
activistes camerounais en France
La
présente communication analyse le niveau d’abstraction démontré par des
activistes diasporiques camerounais engagés dans une lutte politique pour
l’alternance politique au Cameroun, leur pays d’origine reconnu pour ses
habitudes autoritaires. Pendant qu’un « sens commun » fait des milieux diasporiques
contestataires africains des repères de chômeurs, d’illettrés, de sans-papiers
en quête de papiers, ou des délinquants déguisés en réfugiés alors qu’ils sont
en mal avec la justice de leur pays, une pénétration de ces milieux, par
l’entrée des camerounais de France, bouscule ces certitudes premières.
L’activisme, comme engagement politique sur les terrains du virtuel, des
manifestations et d’empêchements tous azimut, devient une véritable politique. La
nécessité d’une alternance, qui prend des sens communautaires et d’alternative,
ou se réduit à une proposition partisane exclusive, est posée par des
activistes ayant gagné en expertise militante. Se situant tous du côté de la
justice sociale et démocratique (désidérabilité sociale), ils esquissent des
théories fort intéressantes sur la conception de l’activisme et de l’alternance.
L’hypothèse qui est engagée consiste à voir comment, loin d’être des écervelés,
les activistes diasporiques camerounais de France élaborent des connaissances
empiriques de l’activisme et de l’alternance selon leurs parcours migratoire et
contestataire respectif. Méthodologiquement, la réflexion s’appuie sur sept
entretiens semi directifs avec des activistes, l’observation directe d’une
manifestation d’activistes contestataires tenue le 17 septembre 2022 à Paris,
place de la République, et un suivi régulier des pages Facebook des activistes
interviewés. Ces techniques de collecte de données ont été implémentées dans le
cadre d’une recherche doctorale en cours de finalisation, portant sur la
participation politique des camerounais de France.