Réunion de famille. Jan Steen – Comme les vieux chantent, les enfants piaillent (vers 1668-1670)
Dans la presse cynégétique, on tombe parfois sur cette formule : « La grande famille des chasseurs ». C'est joli. Toujours est-il que, dans les familles, on se dispute beaucoup. On se sent proches de certains membres, moins de certains autres… J'y pensais à la suite d'un entretien récent avec le journaliste Bruno Sodano pour la revue Vanity Fair (un cadre plutôt insolite dans mon parcours de chercheur). Je me suis alors demandé : « Je parle des chasseurs, mais serais-je capable de préciser les différences - en matière de mentalité et de rapport au “sauvage” - entre un chasseur italien et un chasseur français ? Sont-ils “frères” ? “Demi-frères” ? “Cousins” ? ». Et puis j'ai pensé : « Je critique les généralisations, mais moi aussi, finalement, je généralise pas mal. Peut-on être anthropologue et se dispenser de toute généralisation ? ».
Voici, en tout cas, deux extraits de cet entretien, traduits de l'italien. On retrouvera l'intégralité de notre échange à l'adresse suivante : https://www.vanityfair.it/article/caccia-dibattito-cacciatori-uccisione
Q. - « Ceux qui pratiquent la chasse disent souvent que ce n’est pas un sport, mais une passion. Que signifie cela d’un point de vue anthropologique ? »
« La notion de passion a atteint son apogée à l’époque romantique et conserve encore aujourd’hui une tonalité mélodramatique. Présenter la chasse comme une passion revient à la comparer à l’expérience amoureuse, avec toute la rhétorique du désir qui lui est associée, mais aussi à l’expérience religieuse.
L’emploi de ce terme traduit un sentiment réellement vécu : le “véritable chasseur”, comme il aime à se définir, est habité par une force transcendante ; il est “appelé” et, en ce sens, il est un “élu”.
L’argument selon lequel “c’est plus fort que moi, j’obéis à l’appel de la forêt” a des implications pratiques : il permet en effet au chasseur de soustraire ses motivations à toute analyse critique. La passion pour la chasse devient alors un acte de foi. Les initiés comprennent, les autres non. »
(…)
Q. - « Les chasseurs et les opposants à la chasse parlent-ils encore de la même conception de la “nature” ? »
« Il est à la mode de répondre que les chasseurs et leurs adversaires ont deux conceptions de l’ordre du monde, deux “ontologies”, différentes. C’est incontestablement vrai, mais seulement en surface.
La structure profonde de notre manière de penser le rapport entre les humains et les non-humains demeure fortement influencée par l’héritage judéo-chrétien. Une partition commune que chaque formation interprète à sa manière. »
