jeudi 3 septembre 2026

Réenchanter le passé pour parler du présent (2). « L’invention du chasseur écologiste» est en librairie !


« La bataille des champs : du bon usage de la ruralité.

 

C’était au Piémont italien, chez un chasseur rural des plus « authentiques », le rêve pour l’ethnologue en formation que j’étais. Pour faire rustique, en parlant de la vache qui lui appartenait, j’ai utilisé le mot « vacca ». Le problème est que ce terme, dans l’italien moderne, a assumé des connotations ambigües, indiquant moins une espèce animale que des dispositions psychologiques et morales. Il m’a donc repris : « Perché non la chiama mucca?  Pourquoi ne l’appelez-vous pas mucca ? On est vite passés à la chasse. Il ne chassait que des marmottes et des chamois. J’ai commencé par le questionner sur le déterrage des marmottes : « Vous  considérez que c’est une chasse comme les autres ? » Il m’a répondu :  « Comme je le disais dans le livre …  parce que  sur ce sujet on m’a déjà interviewé …  attendez un instant… ».  Il a sorti de son buffet le bouquin d’un ethnographe local, il a enfourché des lunettes rondes, en métal,  qui lui donnaient une allure à la  Marcel Mauss, et il m’a lu son propre  témoignage. Il l’a ensuite commenté en précisant «  Oui parce que la chasse à la marmotte, au delà de la chasse,  est un grand  moment de sociabilité masculine ».  J’ai soudainement saisi la difficulté de ma tâche : cela fait pas mal de temps que le discours des ethnologues circule et influence le discours des « ethnologisés ».

Sergio Dalla Bernardina, introduction à l’ouvrage L’invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, septembre 2026,  p. 5

L’invention du chasseur écologiste est finalement en librairie. J’y tiens beaucoup à plusieurs titres. D’abord parce qu’il résume une réflexion de très longue durée, sur la piste de quelques « intuitions » qui me hantent depuis le début de ma recherche. Ensuite, parce qu’il remet en cause, preuves ethnographiques à l’appui, un certain nombre de clichés que les chasseurs et leurs interprètes ont tendance à colporter ces derniers temps, parfois au nom de l’anthropologie.

Il n’est pas contre la chasse, loin de là. Mais il y a de fortes chances que le titre décourage les représentants officiels du monde cynégétique. Le contenu aussi, je le crains, notamment chez les moins désinvoltes.

Et puisqu’il n’est pas contre la chasse, il intéressera encore moins les opposants à cette pratique tout à fait normale (jusqu’à la semaine passée ou presque), qui a motivé notre action et irrigué notre imaginaire pendant des millénaires. Une pratique « désuète », selon ses détracteurs - point de vue sans doute légitime - mais dont l’analyse est indispensable pour comprendre la complexité de nos rapports, conscients et inconscients, au reste du vivant.