jeudi 24 septembre 2026

Par chœur. (La musique baroque chez les non-humains)

 

Dr Ferdinand Dejean, par Jacobus Buys, huile sur toile, après 1782, ©Baan Dong Bang Museum, Thailand. (Le chien du flutiste, comme on peut le constater, n’est pas dans la pièce).

 

Pendant un court échange à propos des chiens qui n’aiment pas le son de la flute :

 

- On a eu une chienne qui s’appelait Barbino.

- Une chienne avec un nom de garçon ?

- C’est que l’éleveur nous l’avait présentée comme un garçon.      Nous … on n’a pas trop bien regardé. Après, c’était trop tard.

- Ah, vous n’avez pas trop bien regardé.

- Un jour, passait à la radio un chœur de Bach, quelque chose de très solennel. Du coup, Barbino s’est levée et a mêlé sa  voix à celle des choristes avec beaucoup de transport.

- Elle le faisait souvent ?

- Non, seulement cette fois-là



mardi 22 septembre 2026

On payait encore en lires


« Avant le tournant. Cette photo a cent ans. Elle nous parle d’une époque où les frontières entre humains et non-humains étaient plus étanches. En attendant de déguster le fruit de la chasse – qui en est le but principal, on a tendance à l’oublier –, les participants à ces sorties posaient sereinement, heureux qu’un appareil photo immortalise la scène. (Chasseur avec sa famille. Italie, 1926. Collection S. Dalla Bernardina) ». Extrait de L'invention du chasseur écologiste, Paris, CTHS, 2026, p. 4

Je vaguais à Porta Portese, le marché aux puces de Rome, en quête de matériaux iconographiques pour illustrer ma thèse. Je m'approche d’un type, tout seul, qui expose sa marchandise à l’ombre d’un marronnier. Il n’a qu’un carton, plein de lettres et de photos de chasse.

- Elles viennent d’où ?

- Ah, je ne sais pas, elles viennent d’un grenier, je crois.

Ce sont les photos qu’un monsieur -  plutôt aisé, pour se permettre des voyages dans les pays de l’Est, en Afrique et un peu partout en Italie - a collectionnées tout au long de sa vie. Elles sont en très bon état. J’en achète quelques-unes pour 10 000 lires et je pars.

Qui était ce monsieur ? La seule petite trace dont je dispose - une invitation à participer à un jury dans le cadre d’une exposition canine - ne m’a pas permis d’aller très loin.

Le soir même, j’ai compris mon erreur. Le vendeur à la sauvette n’avait pratiquement aucune chance d’écouler sa marchandise. Une demi-heure après mon achat, j’aurais dû repasser et lui dire : « Écoute, il me reste 5 000 lires. » Je serais reparti, le carton sous le bras, avec plein de photos, plus belles les unes que les autres, et toute la documentation nécessaire pour rédiger une histoire de vie atypique.

Dans L’invention du chasseur écologiste, je profite de ces clichés. C’est le cas de celui-ci, que j’exploite dans l’introduction pour illustrer la parabole descendante, sur le plan de la popularité, de l'image du chasseur dans la société contemporaine.

 

 

dimanche 20 septembre 2026

J'ai bien dit « normalement ». Autour de mon billet précédent

J’inaugure ici une série d’images qui auraient pu figurer dans mon dernier ouvrage, mais que nous avons décidé d’écarter parce qu’il fallait bien faire un choix. Celle - ci montre à quel point, dans la perception du Français moyen, la chasse a été pendant très longtemps une pratique absolument normale.

Une personne proche de moi m’a demandé : « T’es sûr de ton dernier blog ? Il faut te connaître pour saisir le caractère ironique et très amer de tes propos. Ils vont croire que tu t’attendais vraiment à une pullulation de journalistes et d’anthropologues autour de ton bouquin.

Je lui ai répondu : « Ah oui, t'as raison ».

Je l’aurais gardée volontiers en raison, justement, de sa « popularité ». La figure du chasseur, autrefois, était « populaire ». Elle l’est de moins en moins. (À la dernière minute je n’arrivais plus à trouver l’original. On a opté pour autre chose.) 

 

vendredi 18 septembre 2026

« Normalement ». (Le plaisir de la controverse)

 


Désert des Agriates, Haute-Corse.  Autrefois on était fier de montrer ses prises à tout le monde (et notamment aux membres de l'équipe rivale). Image extraite de mon ouvrage L’invention du chasseur écologiste. Éditions du CTHS, 2026 (cliché Sergio Dalla Bernardina).

Dans certaines régions de France, la saison de la chasse vient de débuter. Pour les autres, qui ont dû patienter un peu plus, c’est imminent. Je me dis que ça tombe bien : mon bouquin vient juste de sortir et il parle précisément de la chasse. Normalement, les journalistes (ne serait-ce que cynégétiques), les institutions (fondations, bibliothèques ...), les collègues anthropologues et les écologistes désireux de dialoguer avec moi ne devraient pas manquer. Oui, parce que je touche à des questions essentielles sur notre rapport à la nature et aux animaux. Et je le fais de façon critique. Ce qui, en général, n’est pas pour déplaire.

Ce sera intense. J’aurai peut-être du mal à gérer tout ça. 

mercredi 16 septembre 2026

Les quatre saisons du merle

Merle ampélophage derrière un filet de protection parfaitement inutile

Je regarde le merle qui bouffe mon raisin et je réalise le «dimorphisme saisonnier »* de mes sentiments à son égard : je l’aime davantage au printemps et encore plus en hiver, lorsqu’il sautille, tout noir, sur la terrasse enneigée.  Dans mes pulsions fluctuantes, je ne me sens pas trop loin du  chasseur, qui protège amoureusement le gibier tout au long de l’année mais qui, l’automne venu, n’hésite pas à le « prélever »**.

S’étant nourri du raisin, le merle de la photo doit être particulièrement savoureux. Sa vision m’a inspiré une recherche sur le web dont le résultat et le suivant :

« Dans toute la France, il y a un proverbe qui dit « Faute de grives, on mange des merles » ; la Corse seule, après avoir lutté inutilement pour sa nationalité politique, a lutté avec plus de bonheur pour sa nationalité culinaire, et parmi nos départements, il est le seul qui continue à dire « quand on n’a pas de merles, on mange des grives ». C’est que les merles de Corse ont une saveur toute particulière qu’ils doivent aux baies de genévrier, de lierre, de myrte, de nerprun, aux graines de gui, aux fruits de l’alisier, de l’églantier. Aussi la Corse ne se contente-t-elle pas de manger ses merles, elle en envoie à pleines terrines dans toutes les parties du monde ; il suffit pour les conserver de verser dans un vase de grès du saindoux fondu et de jeter dans ce saindoux des merles plumés dont on a enlevé les gésiers ; le saindoux se prend sur eux, les enveloppe d’une couche de grasse que l’air essaie inutilement de percer, et qui les conserve pendant des années. M. le cardinal Fesch donnait de fort bons dîners dont les merles de Corse faisaient le principal attrait gastronomique.

 Il est bon de tirer de cette graisse autant de merles qu’on en veut manger, de les passer à l’eau chaude pour leur enlever leur enduit huileux, après quoi on les assaisonne comme les ortolans, comme les becfigues, et enfin comme tous les petits pieds. Quant aux merles frais, ils subissent tous les modes de cuisson qui s’appliquent aux grives***. » Alexandre Dumas, Grand dictionnaire de cuisine, Paris, Alphonse Lemerre, 1873, p. 614

* Vous aurez remarqué mon recours à  des termes savants qui font "frimeur". Ils ont le mérite d'exister, ils risquent de disparaitre, il font de la tendresse. Sauvons-les. 

** Doux euphémisme.

 *** Je précise au passage que le terme « merulu/merlu », en Corse, fonctionne  comme un terme générique pour les oiseaux du groupe des Turdus, comprenant notamment les grives et le merle noir.  Dumas en était-il au courant ?

**** En regardant la photo je m'aprçois qu'il est grand temps que je coupe l'herbe du jardin.

lundi 14 septembre 2026

vendredi 11 septembre 2026

Le retour du blasphème dans les territoires de la Serenissima ?


Cima da Conegliano (1506-1508) Le Lion de saint Marc entre saint Jean-Baptiste avec saint Jean l’Évangéliste et Marie-Madeleine avec saint Jérôme

Je lis dans le Corriere della Sera : « Schiva un pedone con lo scooter e bestemmia: multa di 102 euro per “oltraggio alle divinità della religione di Stato” » (« Il évite un piéton avec son scooter et blasphème : une amende de 102 euros pour “outrage aux divinités de la religion d’État” »).

Je cherche à localiser l’événement en me disant : « Je suis prêt à parier que ça s’est passé en Vénétie. » Et j’ai bien vu : l’événement a eu lieu au Lido de Venise (Festival, Visconti, etc.).

Les habitants de cette région très pieuse ont été pendant longtemps de grands blasphémateurs. Les jurons adressés à la divinité, très créatifs, ponctuaient leur élocution et pouvaient éclater en grappe, comme des feux d’artifice, au sein de chaque phrase, histoire de bien la rythmer (accompagnés d’interjections mineures à caractère érotico-scatologique).

Loin d’être une preuve d’athéisme, cette coutume irrévérencieuse témoignait de l’importance accordée par les habitants de l’ancienne République de Saint-Marc au monde surnaturel et aux entités qui l’administrent. Avec la modernisation du pays, cette tendance s’est atténuée, d’autant plus que ça faisait « plouc ».

Tout récemment, dans cette même région, j’ai remarqué le retour du blasphème chez les adolescents.

Il ne s’agit plus de blasphémateurs liés au monde de la campagne, espace où la succession d’événements funestes d’ordre naturel - la grêle, la sécheresse, le phylloxéra, la mort d’une vache, la mort d’une autre vache… - peut expliquer cette manière désinvolte de dialoguer avec l’invisible.

Ce sont des citadins, et même des citadines*, d’une quinzaine d’années, qui ont perdu tout accent local. Ils n’ont rien de marginal, aucun signe d’appartenance aux milieux défavorisés. « Branchés », bien dans leur peau, ils alternent des phrases solennelles qui semblent sortir d’une série télé avec des injures contre le Bon Dieu et la Sainte Vierge.

Lorsqu’on passe à proximité, ils aiment bien qu’on entende. Et ils regardent furtivement, comme pour vérifier le résultat de la canonnade.

Ça fait de la tendresse, au bout du compte. C’est une manière comme une autre de marquer son passage à l’âge adulte.

* Le juron, autrefois, était une prérogative masculine.

mercredi 9 septembre 2026

Félins félons

  

 Chats

Je remarque l’assonance « félin » / « félon ».

Je rafraîchis ma mémoire : « Félon  : en droit féodal, désignait un vassal qui violait son serment d’allégeance envers son seigneur ».

Je me dis : « Tiens, parmi les chats que j’ai connus, je ne pense pas avoir jamais croisé de “félons”. C’est que les chats, par définition, refusent les rapports de vassalité »*.

Quant aux chiens, mon avis est plus réservé**.

* Ce qui ne les empêche pas d’être opportunistes.

** C’est dire si je suis conformiste et raciste.


 

lundi 7 septembre 2026

Un loir se blesse. Mais que fait la police ?*

 

« Elle trouve un petit de loir blessé, elle demande de l’aide mais les secours n’arrivent pas : “La police provinciale m’a dit de le laisser libre et il est mort”. »

Si je devais commenter cette nouvelle sur un plan professionnel, je dirais qu’elle en dit long sur l’évolution de notre sensibilité. Autrefois, enfermés dans le paradigme « naturaliste » qui nous empêchait de saisir la continuité entre nous et le reste du vivant, nous avions recours aux fumigations pour chasser les loirs qui s’installaient dans le toit des maisons. Les pièges, le poison, les chats remplissaient aussi cette mission. Après la prise de conscience écologiste, une partie de la population s’est ouverte davantage à l’altérité animale - qui a cessé d’ailleurs d'être une altérité, puisque l’animalité, nous avions tendance à l'oublier mais maintenant c'est acquis, constitue notre fond commun.

En tant qu’individu lambda, porteur d’un point de vue personnel, mon propos serait différent : je dirais que la lecture de cette nouvelle me désole et m’inquiète. La manière larmoyante et moralisatrice de présenter les choses - adoptant pour un rongeur arboricole des formules qui le mettent sur le même plan qu'un être humain - reveille chez moi des sentiments malsains (rire jaune accompagné par des irritations cutanées, fureur aveugle et envie de dire des gros mots)*.

Je traduirais cette manière orientée  de décrire les événements par la périphrase suivante : « Pauvre loir. Et en plus c'est un bébé. Mais que font donc les secours ? Et la police provinciale ? Ne pourrait-elle pas donner des conseils moins cyniques et mortifères ? C’est inhumain ! ».

Le beau d’un blog, c’est qu’on peut surfer entre les deux registres.

* Avec tout mon respect pour les loirs. 

** L'individu lambda se laissant aller facilement, dans l'anonymat, à l'imprécation. 

 

samedi 5 septembre 2026

L'écologisme ancestral du chasseur des Alpes (autour des caprices de la mémoire collective)

Aurait-on cru, en 1980, que le futur du chasseur et de l’éleveur aurait été de munir leurs chiens d’un collier anti-loup comme au Moyen-Âge?  L’invention du chasseur écologiste retrace 40 ans de bouleversements dans notre manière de nous rapporter à la nature. (Cliché : Sergio Dalla Bernardina)

Il arrive souvent, juste après la publication d’un ouvrage, d’être saisi par un sentiment de vide. Certains, comme moi, cherchent à combler ce vide par des gesticulations et autres pirouettes  incantatoires censées mimer une campagne publicitaire.

C’est dans cette optique que j’ai décidé de poster sur ce blog, de temps en temps, quelques fragments de L’invention du chasseur écologiste. Des amateurs, me dis-je, remarqueront peut-être son caractère incontournable.

Je commencerai par un récapitulatif des intentions qui ont motivé cet ouvrage :

« L’ÉCOLOGISME ANCESTRAL DES CHASSEURS DES ALPES ?

 

La tâche de la mémoire collective, comme nous le rappelait Marcel Détienne, n’est pas seulement de fixer le « mémorable » mais aussi d’éliminer ce qui ne correspond plus aux cadres mentaux et aux valeurs d’une époque[1]. Les acteurs croient être les dépositaires et les garants d’une tradition immuable alors qu’imperceptiblement, mais inexorablement, ils la modifient pour l’adapter aux exigences du présent. Ceci pose des problèmes aux ethnographes qui, au cours de leurs entretiens, croient obtenir de leurs interlocuteurs  des représentations fidèles du passé, alors qu’ils recueillent des descriptions, fidèles oui, mais  d’un passé revisité.  Cette difficulté est particulièrement visible dans le domaine de la chasse. Le tournant environnementaliste pris par notre société pousse le chasseur contemporain à relire son histoire dans une perspective écologiste (ce qui n’a rien de contestable, sauf son anachronisme).  Il pousse aussi les promoteurs de cette relecture à effacer les traces, même scientifiques parfois, des lectures précédentes, en laissant tomber dans l’oubli les recherches susceptibles de la contredire.

Il était important, pour moi,  de revenir sur les analyses que j’ai pu développer au cours de mes enquêtes dans les Alpes et en Corse pour ajouter une note critique au processus de béatification du chasseur « traditionnel ».  Ceci, non pas pour contester sa légitimité historique mais, bien au contraire, pour restituer une profondeur à ses intempérances « pré-écologistes », retracer leur logique et chercher à comprendre leur signification.». Extrait de L'invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, 2026, p. 57-58

[1] M.Détienne, L'invention de la mythologie.

 

 

jeudi 3 septembre 2026

Réenchanter le passé pour parler du présent (2). « L’invention du chasseur écologiste» est en librairie !


« La bataille des champs : du bon usage de la ruralité.

 

C’était au Piémont italien, chez un chasseur rural des plus « authentiques », le rêve pour l’ethnologue en formation que j’étais. Pour faire rustique, en parlant de la vache qui lui appartenait, j’ai utilisé le mot « vacca ». Le problème est que ce terme, dans l’italien moderne, a assumé des connotations ambigües, indiquant moins une espèce animale que des dispositions psychologiques et morales. Il m’a donc repris : « Perché non la chiama mucca?  Pourquoi ne l’appelez-vous pas mucca ? On est vite passés à la chasse. Il ne chassait que des marmottes et des chamois. J’ai commencé par le questionner sur le déterrage des marmottes : « Vous  considérez que c’est une chasse comme les autres ? » Il m’a répondu :  « Comme je le disais dans le livre …  parce que  sur ce sujet on m’a déjà interviewé …  attendez un instant… ».  Il a sorti de son buffet le bouquin d’un ethnographe local, il a enfourché des lunettes rondes, en métal,  qui lui donnaient une allure à la  Marcel Mauss, et il m’a lu son propre  témoignage. Il l’a ensuite commenté en précisant «  Oui parce que la chasse à la marmotte, au delà de la chasse,  est un grand  moment de sociabilité masculine ».  J’ai soudainement saisi la difficulté de ma tâche : cela fait pas mal de temps que le discours des ethnologues circule et influence le discours des « ethnologisés ».

Sergio Dalla Bernardina, introduction à l’ouvrage L’invention du chasseur écologiste, Éditions du CTHS, septembre 2026,  p. 5

L’invention du chasseur écologiste est finalement en librairie. J’y tiens beaucoup à plusieurs titres. D’abord parce qu’il résume une réflexion de très longue durée, sur la piste de quelques « intuitions » qui me hantent depuis le début de ma recherche. Ensuite, parce qu’il remet en cause, preuves ethnographiques à l’appui, un certain nombre de clichés que les chasseurs et leurs interprètes ont tendance à colporter ces derniers temps, parfois au nom de l’anthropologie.

Il n’est pas contre la chasse, loin de là. Mais il y a de fortes chances que le titre décourage les représentants officiels du monde cynégétique. Le contenu aussi, je le crains, notamment chez les moins désinvoltes.

Et puisqu’il n’est pas contre la chasse, il intéressera encore moins les opposants à cette pratique tout à fait normale (jusqu’à la semaine passée ou presque), qui a motivé notre action et irrigué notre imaginaire pendant des millénaires. Une pratique « désuète », selon ses détracteurs - point de vue sans doute légitime - mais dont l’analyse est indispensable pour comprendre la complexité de nos rapports, conscients et inconscients, au reste du vivant.