vendredi 21 août 2026

Loups de proximité (2). Ménager la chèvre et le loup

 

 

Paysage fluvial (à domestiquer au plus vite) où pourraient bien se cacher des loups

 

« Plus de loups, donc moins de ramasseurs de champignons », me disais-je en cherchant quelques aspects positifs au retour de ces dispensateurs d’angoisse dans l’arc alpin (pénibles mais indispensables, je sais, au bon fonctionnement des écosystèmes).

 

Mais une idée bien plus sombre a aussitôt remplacé ma rêverie. Je me suis mis dans la peau de l’éco-gestionnaire cherchant à ménager la chèvre et le loup. Il pourrait se dire :

« Les loups rôdent à proximité des espaces urbains ? C’est naturel : à leur place, je ferais pareil. Hélas, les promeneurs, même en bas âge, fréquentent les mêmes endroits. Comment s’en sortir ? La solution paraît difficile, mais elle est en réalité à portée de main. Où se cachent les loups ? Dans les friches, dans la pénombre. Il n’y a donc qu’à domestiquer les espaces périurbains - bois, terrains vagues, berges des fleuves… - les rendre plus sûrs et plus attractifs. Les équiper avec des éclairages, quelques bars, une sono, des installations touristiques. Bref, il n’y a qu’à déforester. »

 

J’en reviens donc à ma prophétie, qui est désormais un simple constat : encouragé au nom de la biodiversité, le retour des loups conduira à la domestication radicale de ce qui reste de « nature sauvage ». (À suivre).

mercredi 19 août 2026

Loups de proximité

 

 

J’ai emprunté cette illustration au site : https://www.mondadori.it/approfondimenti/speciale-dino-buzzati-dipingere-e-scrivere/


Qui sait si Dino Buzzati, visionnaire polyvalent, l’avait pressenti. Il y a quelques jours, des loups ont attaqué un petit chien à quelques mètres de son ancienne villa, dans les Préalpes de Vénétie. L’endroit, près d’un rond-point à la sortie de la ville, n’a rien de sauvage. Le chien s’appelait Yoghy. Ses propriétaires ont entendu un grognement, c’est tout. Du toutou, ils n’ont retrouvé que la tête. On se croirait au Moyen Âge*.

En apprenant la nouvelle, plusieurs idées ont traversé mon esprit.

J’ai pensé avec animosité aux gestionnaires du discours sur le loup, ces techniciens de l’environnement qui multiplient les rencontres avec la population pour lui expliquer que « la cohabitation est inévitable et qu’il n’y a qu’à… ».

Puis je me suis laissé aller à une réflexion égoïste : si la peur du loup s’installe, mes chances de trouver des champignons, cet automne, augmenteront (À suivre) 

* C’est déjà pas mal par rapport à Arturo, chien tout aussi minuscule, dont on n’a retrouvé qu’un œil et une mâchoire (j’en parle dans le post du 17 mars 2021 et dans Faut qu’ça saigne, Écologie, religion et sacrifice, Éd. Dépaysage, 2020, p. 61-62).

lundi 17 août 2026

Autour du paradigme indiciaire. Nouveaux horizons de la critique d’art

 

 

Caravage : Bacchus, vers 1590, Galerie des Offices, Florence

 

Je n'invente rien. C'est  une phrase que j’ai entendue pour de vrai. J’adore sa hardiesse :

- J’ai toujours trouvé choquant qu’elle donne du foie gras à son chien. Et je mets ça en relation avec sa passion pour le Caravage.

samedi 15 août 2026

L'agave résilient (8). Épilogue

 

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À ce moment de l’histoire, tout devient confus. L’agave - je le rappelle - était là depuis toujours ou presque. Comment expliquer sa disparition soudaine ? On venait juste de constater son état de détresse, on s’était démené pour inverser la marche, et voilà qu’il se dérobe.

 

C’était la fin du chantier. Il se peut que les ouvriers, en emportant les déchets ...

 

-  Et si c’était la municipalité ? Derrière sa caméra, peut-être, le surveillant a remarqué nos mouvements suspects. « Qu’est-ce qu’ils ont à regarder, ces gens-là ? Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? Ah, je vois, cette vieille plante, effectivement… elle est dans un état lamentable. Les touristes passent, commentent… ça porte préjudice à l’image de la ville. Il faut intervenir. 

 

- La première hypothèse me paraît plus crédible. Derrière les caméras il n’y a personne, et les municipalités ne passent pas leur temps à espionner les agaves pour voir s'ils sont résilients. D’après toi, qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

 

-  Broyé, peut-être, ou incinéré.

 

-  C’est pas marrant. Je préfère imaginer une autre issue*.

 

L’hypothèse d’une intervention communale est peu vraisemblable, pour ne pas dire paranoïaque. Elle devient plausible dans des villes gérées par des administrations « dendrophobes », voyant dans chaque arbre un danger potentiel et dans chaque plante vieillissante une saleté à éliminer (« Notre ville n’est pas très grande, c’est vrai, mais elle est nickel ! »).

jeudi 13 août 2026

L'agave résilient (7). Vers la résurrection


 


Anne Brigman (1869-1950) Flame

 

- « È la foresta vergine »*

- Ah oui, c'est la grande forme. Sauf les hortensias, qui ont beaucoup souffert,  plein sud ... Je vais m'en occuper.

- Ah, tiens, allons voir comment se porte l’agave. Tu te souviens ? L’agave en bas de la fontaine, sous le toit de la maison où il y a eu l’incendie. Ils font des travaux…

- Un incendie ? Tu ne me l’avais pas dit.

Nous approchons de l’agave.

- Il ne va pas bien du tout, cet agave. Même la pointe, regarde : cette tache brune. Elle ne me dit rien de bon.

- Moi, je trouve qu’il a fait quelques progrès, mais à peine. Le mois de juillet a été torride. Mais ne t’inquiète pas, cher agave. Tu t’es donné du mal pour tenir jusqu’ici, maintenant, nous sommes là pour t’arroser.

- Il faudrait peut-être lui donner aussi de l’engrais. T’as vu la terre ? On dirait du gravier**.

Pendant la nuit, comme promis, l’agave a été désaltéré. Deux jours plus tard, il semblait déjà aller mieux.

- Regarde : les deux feuilles survivantes se sont écartées. Et la couleur n’est plus la même.

- Et dans les creux, là, on dirait du vert. L’autre jour, il n’y en avait pas.

- Je ne saurais pas dire pourquoi, mais les agaves me font penser à des éléphants.

- Avec cette couronne de feuilles desséchées… ça doit être très démoralisant. 

Nous touchons les feuilles.

- C’est dur comme du bois.

- Il faudrait des cisailles.

- Et peut-être même une scie. Mais tu te figures la scène ?

Je pointe mon doigt vers les caméras de surveillance. Oui, parce que dans ce recoin de la ville, charmant et relativement écarté, la jeunesse locale a pris l’habitude de se retrouver à plusieurs titres. J’imagine l’irruption des forces de l’ordre, qui, face à un comportement si inhabituel, auraient du mal à accepter nos explications.

En tout cas, ayant constaté le will to live de la plante, nous repartons optimistes, songeant aux stratégies les plus appropriées pour l’aider à se rétablir. (Suite et fin)

* J'ai mis cette phrase entre guillemets parce qu'il s'agit d'une citation. Elle remonte à l'époque où j'appelais ma famille en Italie, à 13h15, avec des cartes téléphoniques polychromes - une plus jolie que l'autre - que j'aurais dû collectionner. Je demandais à ma mère : « Et le jardin? ». Elle me répondait : « Le jardin, tu verras, c'est la forêt vierge ». 

** J’imagine qu’un expert en agaves trouverait nos efforts thérapeutiques inadaptés voire même contreproductifs.

 

mardi 11 août 2026

L'Agave résilient (6). En attendant la pluie

 


Conduire une existence d’agave aux pieds des Dolomites est tout à fait possible, mais à certaines conditions : par exemple, recevoir de l’eau de temps en temps. Après quelques mois d’absence, en revenant dans la région, j’ai constaté que l’entrée de la maison qui hébergeait l’agave était barrée, mais que la plante était toujours à sa place. La plupart de ses feuilles avaient la couleur du bois mort et son cœur était livide. L’effet « bois mort » n’était pas une nouveauté, le dessèchement progressif des feuilles faisant partie du cycle naturel de cet habitué des régions arides d’Amérique. Mais le processus s’était accéléré : « Ça doit être à cause de la vieillesse, me suis-je dit, ou du stress de l’abandon. »

Puis, soudain, j’ai compris : « Mais non, il n’est pas en train de mourir de vieillesse, il est en train de mourir de soif. Les propriétaires de la maison sont partis, et le débord du toit empêche la pluie d’atteindre ses racines. »

En passant davant lui, j'ai d'abord commencé  par regarder ailleurs, comme on le fait souvent dans ce genre de  circonstances pathétiques. Mais devant ce martyr végétal, sorte de Tantale  mourant de soif sous les gargouillements joyeux d’une fontaine, j'ai décidé d'intervenir.

Il faisait nuit, je suis allé chercher un arrosoir. Je me suis approché de la plante et je lui ai susurré : « Tiens, un agave. Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Puis je lui ai versé, petit à petit, l’eau qu’elle attendait depuis si longtemps. Pas trop, pour commencer.

Je suis reparti pendant un mois, impatient de découvrir, à mon retour, si les choses avaient changé.

(À suivre.)

 

 

dimanche 9 août 2026

L’agave résilient (5) La maison près de la fontaine


Fontaine qui ressemble beaucoup  à celle de mon récit 

Je ne dirais pas qu’il était là depuis la nuit des temps, mais presque. En descendant vers le fleuve on le remarquait forcément, dans son grand pot en terre cuite, protégé par le toit d’une maison sobre et distinguée qui donne sur la rue. Je le croisais tous les jours. Je buvais une gorgée d’eau à la fontaine située quelques mètres plus haut - une tête de lion en fonte au gargouillement discret - j’approchais et, comme je le faisais avec mes chiens, je lui disais sur un ton goguenard : « Tiens, un agave. Mais qu’est-ce que tu fais là ? ».* Je connaissais les agaves depuis l’école primaire, ma maîtresse m’ayant appris que le Bon Dieu les avait programmés pour obtenir une fibre très résistante utilisée, par exemple, pour la fabrication des chapeaux Panama. L’agave n’est pas très exigeant. Ses propriétaires l’arrosaient de temps en temps, j’imagine, assez pour qu’il garde une allure acceptable. Quelqu’un, à un moment donné, s’était permis d’y inscrire son nom, les superficies lisses et charnues, comme on sait, incitant même les dilettantes au graphisme et à la création artistique . Mais les agaves sont résilients. (À suivre).

* À une différence près : à mon chien je ne disais pas « Tiens, un agave » mais bien « Tiens, un chien ». Lorsque j’étais de bonne humeur, je pouvais aller un peu plus loin : « Mais qu’est-ce que je vois ? Mais ce n’est pas possible … Ne s’agirait-il pas d’un chien ? Et, je dirais même, de mon chien ? ». Le chien appréciait et sautillait.

vendredi 7 août 2026

L’agave résilient (4) Place aux jeunes

 

 

Marroniers et pelleteuse

 

J’interroge l’IA et je découvre que des villes comme Vienne sont réputées pour intégrer les arbres d’alignement à leur planification urbaine. Les grands boulevards et les parcs historiques font l’objet d’une gestion attentive, avec une forte volonté de préserver les arbres matures lorsque des travaux sont entrepris. Berlin possède des dizaines de milliers d’arbres de rue, dont beaucoup sont centenaires et considérés comme un élément essentiel du patrimoine urbain. Londres est souvent qualifiée de « forêt urbaine » grâce à son exceptionnelle couverture arborée. De nombreuses avenues bordées de platanes et de tilleuls anciens sont protégées, et les abattages suscitent généralement un examen public approfondi.

À l’inverse, certaines villes - ou parfois simplement certaines municipalités - manifestent une profonde tendance « dendrophobe ». On trouve que « trop de verdure, ça fait sale et ça fait campagnard », que les électeurs, notamment les plus âgés, risquent de trébucher sur une racine et de se fracturer le fémur, l’épaule et/ou le poignet. À la place, bien distancés l’un de l’autre, on plante alors des arborets filiformes qui « font nature » sans déranger personne*.

 

C’est dans une ville de ce type que s’est passé le micro-événement que je viens d'anticiper avec toute une série de préambules, alors qu’il n’y a pratiquement rien à raconter. (À suivre).

 

* Ce qui me rappelle la célèbre chanson : « Giovinezza, giovinezza, primavera di bellezza… », très à la mode dans l’Italie des années 1920 et 1930.

mercredi 5 août 2026

L'agave résilient (3). Sauver, recycler


Plante d'appartement qui pourrait se porter mieux

On ne connaît pas les raisons qui poussent les gens à se débarrasser de leurs plantes d'intérieur avant qu'elles ne soient passées à meilleure vie. On en croise une, de temps à autre, près des poubelles, livrée à son destin comme ces chiens d'appartement auxquels on « redonne leur liberté » avant de partir en vacances. Parfois, elles sont là parce que leurs propriétaires déménagent et que, trop moches, elles ne correspondent plus au standing du nouveau logement. Parfois, elles commencent à dépérir et risquent, comme les rois sacrés de certaines traditions africaines, de transmettre cette déchéance à leur entourage. Parfois encore, elles ont fait l'objet d'une dispute, et les avoir constamment sous les yeux devient insupportable.

Lorsqu'on a l'esprit d'un sauveteur de plantes ou, plus simplement, un penchant pour le recyclage, on est tenté d'adopter ces orphelines végétales. Mais les freins psychologiques ne manquent pas : « Et si quelqu'un me voyait trafiquer autour des poubelles ? Et si la plante était porteuse d'un virus transmissible ou, pire encore, d'une malédiction ? Et si son ancien propriétaire, voyant que quelqu'un lui prête enfin de l'attention, était saisi d'une crise mimétique et prétendait la récupérer ?  : « Tu la désires, donc elle vaut quelque chose. Touche pas à ma plante, espece de maraudeur ! ».  (À suivre.)

lundi 3 août 2026

L'agave résilient (2) Jurisprudence végétale


 Avant de passer à l’agave, arrêtons-nous sur un préambule de caractère général. A-t-on le droit de sauver les plantes d’autrui ? Imaginons que vous habitiez au deuxième étage et que votre voisin du premier laisse se dessécher la plante ornementale qu’il a posée près de son entrée. Avez-vous le droit de l’arroser à sa place ?

Il pourrait prendre la chose très mal :

 - Monsieur, quelque chose me dit que vous avez pris l’habitude d’arroser ma plante ornementale dont le nom, en ce moment, m’échappe. Est-ce pour afficher votre supériorité morale et souligner mon insensibilité ?

- Mais non, je vous assure, c’est juste que…

-  Cette plante m’appartient. J’ai le droit d’en faire ce que je veux. Même de la laisser crever, si cela me chante. Les prérogatives du propriétaire comprennent l’usus, le fructus et l’abusus. (À suivre)

samedi 1 août 2026

L'agave résilient (Premier épisode)


 Ficus et phalangère, déjà mal en point,  redoutant le coup de grâce des vacances d'été

 

« Les peuples celtiques entretenaient un lien fort avec la nature.

Les Bretons sont héritiers de la culture celtique.

Donc les Bretons entretiennent un lien fort avec la nature. »

 

C'est ce que je pensais lorsque j'ai été muté à Brest, sans savoir que j'y passerais des décennies. J'ai vite découvert que les Bretons, tout en descendant des Celtes, n'étaient pas plus « naturophiles » que mes concitoyens d'origine latine. Ils étaient à peu près pareils : certains prenaient soin des plantes, d'autres pas di tout. En entrant dans certains bureaux de l'administration publique, je pouvais tomber sur des yuccas et des ficus frais comme des gardons. Parfois, en revanche, l'état de santé des partenaires végétaux* censés agrémenter la pièce suscitait la compassion :

 

- Votre date de naissance ? 

J'aurais eu envie de répondre :

-  Je vais vous dire tout ça, d'accord, mais avant, je propose qu'on serve un verre d'eau à ce pauvre philodendron qui est en train d'agoniser sous nos yeux.

Et j'aurais même ajouté - mais ça aurait été assez impoli :

« Vous avez beau être Breton et héritier des Celtes, votre empathie envers le monde végétal évoque davantage Attila que Merlin l'Enchanteur. »

Mais transportons-nous maintenant en Vénétie, où vient de se produire le micro-événement qui, par analogie, a réveillé ce souvenir… (À suivre)

 

* Je cherche à m’approprier la rhétorique ambiante.