- Que penses-tu du retour du loup ?
- Je m’en fiche éperdument.
Ça alors, y aurait-il des gens indifférents au retour des grands prédateurs dans les espaces alpins qui avaient mis des siècles à s’en débarrasser ? Eh bien oui. Et ils sont peut-être nombreux. Mais on n’y songe pas, tellement la prégnance archétypale de ces dispensateurs de frissons nous paraît universelle. Même ceux qui ne s’intéressent pas à la question du loup, de toute façon, ont tendance à se positionner. Ils le font au sein d’un clivage qu’on fait correspondre, par commodité, à l’opposition lycophyles/lycophobes*. La réalité est sans doute plus complexe, mais le principe de polarité qui structure en profondeur l’imaginaire occidental pousse les individus à se positionner pour ou contre la présence du loup sans trop de nuances*. C’est comme dans un referendum. Parfois on hésite, tiraillé par des pulsions contradictoires. On aurait envie de dire « Oui, du point de vue écologique j’aime bien … en même temps … ». Mais on finit par se ranger d’un côté ou de l’autre **.
J’ai le sentiment que dans les nombreuses manifestations culturelles consacrées à la Wilderness et à la biodiversité, la lycophilie l’emporte sur la position arriérée des lycophobes (j’en parle très souvent dans ce blog).
Ce n’est pas le cas de la publication qui accompagne l’exposition Présences. Les loups sont revenus (Musée de Bagnes, du 8 février au 15 novembre). Y ayant participé, je vais en faire un court compte rendu.
Comme l’explique Mélanie Hugon-Duc, anthropologue, directrice à la fois du Musée et de l’ouvrage collectif, « l’exposition et la publication se veulent des dispositifs médiateurs de contenus scientifiques et artistiques mobilisés pour stimuler une intelligence diplomatique de monde à monde ». Parmi ces mondes, il y a celui des bergers, dont la faible sympathie pour les canidés sauvages est notoire.
Le projet graphique (Diego Fellay) est très soigné et original. Le noir prédomine : L’homme loup et l’Esthétique viscérale d’Ambroise Héritier se laissent à peine apercevoir. Le loup garou d’Eliza Levy est juste un alignement de mots qui fendent l’obscurité. Les photos nocturnes de Valérie Meizoz et les images thermiques réalisées dans le cadre du projet CanOvis ravivent l’aura ténébreuse qui entourait le grand carnassier avant sa béatification récente. Côté diurne et herbivore, j’ai reconnu la griffe d’Anne Golaz qui, tout en ayant à son actif quelques images assez réalistes sur les aspects sanglants de la chasse, nous offre ici une représentation bucolico-sylvestre du pastoralisme. L’effusion de sang reste implicite, sorte de non-dit qui plane menaçant sur la sérénité apparente du troupeau.
Pour les témoignages et autres documents on a choisi une police gothique (choix très approprié, parce que je pense que si les loups devaient s’exprimer par écrit, ils opteraient eux aussi pour le gothique).
Dans les prochains billets j’évoquerai très brièvement les points qui ont attiré mon attention (À suivre)
* Dans le chapitre de L’éloquence des bêtes qui s’appelle « Pourquoi danser avec les loups ? »(Métailié, 2006, p. 79 et suiv.) j’utilise également le néologisme « lycolâtre ». Il permet de nommer la vénération dont le loup fait/(faisait ?) l’objet dans certains milieux.
** Je renvoie, à ce propos, au très bel ouvrage de George Lloyd : Polarity and analogy. Two types of argumentation in early Greek thought, Bristol Classical Press, 1966.
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