vendredi 11 septembre 2026

Le retour du blasphème dans les territoires de la Serenissima ?


Cima da Conegliano (1506-1508) Le Lion de saint Marc entre saint Jean-Baptiste avec saint Jean l’Évangéliste et Marie-Madeleine avec saint Jérôme

Je lis dans le Corriere della Sera : « Schiva un pedone con lo scooter e bestemmia: multa di 102 euro per “oltraggio alle divinità della religione di Stato” » (« Il évite un piéton avec son scooter et blasphème : une amende de 102 euros pour “outrage aux divinités de la religion d’État” »).

Je cherche à localiser l’événement en me disant : « Je suis prêt à parier que ça s’est passé en Vénétie. » Et j’ai bien vu : l’événement a eu lieu au Lido de Venise (Festival, Visconti, etc.).

Les habitants de cette région très pieuse ont été pendant longtemps de grands blasphémateurs. Les jurons adressés à la divinité, très créatifs, ponctuaient leur élocution et pouvaient éclater en grappe, comme des feux d’artifice, au sein de chaque phrase, histoire de bien la rythmer (accompagnés d’interjections mineures à caractère érotico-scatologique).

Loin d’être une preuve d’athéisme, cette coutume irrévérencieuse témoignait de l’importance accordée par les habitants de l’ancienne République de Saint-Marc au monde surnaturel et aux entités qui l’administrent. Avec la modernisation du pays, cette tendance s’est atténuée, d’autant plus que ça faisait « plouc ».

Tout récemment, dans cette même région, j’ai remarqué le retour du blasphème chez les adolescents.

Il ne s’agit plus de blasphémateurs liés au monde de la campagne, espace où la succession d’événements funestes d’ordre naturel - la grêle, la sécheresse, le phylloxéra, la mort d’une vache, la mort d’une autre vache… - peut expliquer cette manière désinvolte de dialoguer avec l’invisible.

Ce sont des citadins, et même des citadines*, d’une quinzaine d’années, qui ont perdu tout accent local. Ils n’ont rien de marginal, aucun signe d’appartenance aux milieux défavorisés. « Branchés », bien dans leur peau, ils alternent des phrases solennelles qui semblent sortir d’une série télé avec des injures contre le Bon Dieu et la Sainte Vierge.

Lorsqu’on passe à proximité, ils aiment bien qu’on entende. Et ils regardent furtivement, comme pour vérifier le résultat de la canonnade.

Ça fait de la tendresse, au bout du compte. C’est une manière comme une autre de marquer son passage à l’âge adulte.

* Le juron, autrefois, était une prérogative masculine.

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