mardi 22 septembre 2026

On payait encore en lires


« Avant le tournant. Cette photo a cent ans. Elle nous parle d’une époque où les frontières entre humains et non-humains étaient plus étanches. En attendant de déguster le fruit de la chasse – qui en est le but principal, on a tendance à l’oublier –, les participants à ces sorties posaient sereinement, heureux qu’un appareil photo immortalise la scène. (Chasseur avec sa famille. Italie, 1926. Collection S. Dalla Bernardina) ». Extrait de L'invention du chasseur écologiste, Paris, CTHS, 2026, p. 4

Je vaguais à Porta Portese, le marché aux puces de Rome, en quête de matériaux iconographiques pour illustrer ma thèse. Je m'approche d’un type, tout seul, qui expose sa marchandise à l’ombre d’un marronnier. Il n’a qu’un carton, plein de lettres et de photos de chasse.

- Elles viennent d’où ?

- Ah, je ne sais pas, elles viennent d’un grenier, je crois.

Ce sont les photos qu’un monsieur -  plutôt aisé, pour se permettre des voyages dans les pays de l’Est, en Afrique et un peu partout en Italie - a collectionnées tout au long de sa vie. Elles sont en très bon état. J’en achète quelques-unes pour 10 000 lires et je pars.

Qui était ce monsieur ? La seule petite trace dont je dispose - une invitation à participer à un jury dans le cadre d’une exposition canine - ne m’a pas permis d’aller très loin.

Le soir même, j’ai compris mon erreur. Le vendeur à la sauvette n’avait pratiquement aucune chance d’écouler sa marchandise. Une demi-heure après mon achat, j’aurais dû repasser et lui dire : « Écoute, il me reste 5 000 lires. » Je serais reparti, le carton sous le bras, avec plein de photos, plus belles les unes que les autres, et toute la documentation nécessaire pour rédiger une histoire de vie atypique.

Dans L’invention du chasseur écologiste, je profite de ces clichés. C’est le cas de celui-ci, que j’exploite dans l’introduction pour illustrer la parabole descendante, sur le plan de la popularité, de l'image du chasseur dans la société contemporaine.

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire