« Je dispose de quelques images plus récentes, prises lors de la présentation d’un des derniers livres de Martin de la Soudière, mais je n’arrive pas à les retrouver. Pour l’instant, voici une vieille affiche, correspondant à un post du 4 février du 2019, que je remplacerai bientôt. »
« Martin de la Soudière — écrivais-je dans mon billet du 22 décembre — est un excellent ethnologue, mais il est avant tout, selon moi, un écrivain. En ce sens, il fait de l’anthropologie des émotions depuis toujours, sans besoin de le souligner ni de déclarations officielles. Il est un peu comme Monsieur Jourdain, mais un Monsieur Jourdain conscient de ce qu’il fait. »
Le métier d’ethnologue nous oblige à une certaine discipline : pour donner à sa restitution la légitimité d’un document scientifique, l’expérience du chercheur doit être sublimée, soumise aux règles formelles qui l’arrachent au domaine de la « simple narration ». C’est ainsi que plusieurs auteurs de premier plan, pour ne pas renoncer à la part émotionnelle de leur vécu sur le terrain, ont fait le choix du « double registre » : d’un côté l’essai qui répond à tous les critères de la scientificité (Les Structures élémentaires de la parenté, Par-delà nature et culture…), de l’autre le journal et le récit autobiographique (Tristes Tropiques, Les Lances du crépuscule…). Martin de la Soudière était l’un des rares ethnologues à avoir réussi à marier, dans un même texte, la rigueur du scientifique et la subjectivité du poète.
Martin était un homme inclassable, à la fois ethnologue, sociologue et géographe, avec un look de soixante-huitard qu’il a conservé jusqu’à la dernière minute. Pionnier en matière d’anthropologie du sensoriel, il s’intéressait à des sujets « évanescents » comme la météorologie vernaculaire, la perception du paysage ou les cueillettes clandestines d’espèces sauvages. Je pense avec nostalgie, désormais, à nos échanges autour des « hommes des bois » que nous avions pu croiser sur nos terrains respectifs, et à leurs différentes typologies. Il était attiré par les marges et par les marginaux, dont il savait restituer l’univers avec beaucoup d’empathie. C’est peut-être parce que lui aussi, tout en étant largement apprécié et reconnu sur le plan professionnel, gardait et cultivait une certaine marginalité — et une distance manifeste vis-à-vis du pouvoir académique et de ceux qui le briguent.
Cet intérêt pour les « sans pouvoir » faisait de Martin un talent scout. Il arrivait à débusquer, dans les endroits les plus abscons du territoire français, des ethnographes locaux aux compétences inattendues : « Celui-là, je t’assure, c’est un gars qui sait tout sur la pêche à pied… c’est une encyclopédie de la pêche à pied sur le littoral méditerranéen… il faudrait lui faire publier quelque chose… tu devrais l’inviter à ton séminaire… »
De Martin, en raison de sa liberté d’esprit et de son intérêt sincère pour les travaux des autres, je garde un souvenir polychrome, comme les petits messages qu’il m’envoyait de temps en temps, écrits à la main avec plein de couleurs. Je les conserve précieusement*.
* Je reviendrai prochainement sur ses publications.
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