samedi 3 septembre 2022

L’inquiétante étrangeté deuxième session (9). L’artificialité des fleurs et des fruits

 

 Lucas Cranach, 1526. Pommier

(Suite) Il faut que je rentre en France alors que la description de mon jardin n'est pas finie. J’ai oublié les pommiers, par exemple. L’Agnese, je l'ai déjà raconté,  me taquinait à propos de ma passion pour la verdure.  Je n’ai pas de lapins à nourrir, c’est vrai, mais mettre des fleurs dans un jardin, au départ, me semblait aller dans le sens du désensauvagement du monde. Alors que moi je penchais vers  le réensauvagement. J’étais comme les chasseurs-cueilleurs décrits par Marshall Sahlins : ils savent ce qu'est l’agriculture, mais (et donc) préfèrent rester sauvages. Dans les fleurs, je voyais quelque chose d’artificiel et d’utilitaire qui ne me convenait pas.

Et les fruits alors ?  C’est encore plus utilitaire. Mais ça se mange. Et ça renvoie à l’ancestralité. Si je mange les poires de mon ancêtre j’incorpore mon ancêtre. Si je plante un poirier, je deviens un ancêtre. Quelqu’un mangera les fruits de mon poirier et dira : « Ce sont les poires de mon ancêtre ».

Moi j’ai planté un pommier avec l’accord de mes prédécesseurs les plus proches, c’est à dire de mon père et de ma mère. On l’a choisi ensemble, on l’a acheté et je l’ai planté.  Et un peu plus tard, en suivant la même procédure, j’en ai planté un second. Ce qui caractérise leurs fruits, pour dire les choses sans dramatiser, est leur médiocrité.  Si j’étais l'écrivain Mario Rigoni Stern, qui savait tout sur les plantes et a même reçu un diplôme à ce sujet, je n’aurais pas acheté des médiocrités pareilles (et on ne me les aurait pas proposées, par ailleurs). Ce qui m’a trahi c’est l’auréole légendaire qui les entourait. (À suivre).

 

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