mardi 31 août 2021

L'inquiétante étrangeté 23. L'éternel retour

 L'if et ses baies

Le jardinier/démiurge croit donner une forme à son jardin sur la base d’un dessein qui lui est propre ou qu'il a hérité de ses ancêtres*. Mais est-il vraiment le maître du jeu ? Ne serait-il pas, à son insu, l’exécuteur d’un plan d'aménagement qui le dépasse ?  J’y pense à propos de l’if qui prend de plus en plus d’espace au fond du jardin. Il est né tout seul dans l’arrière-pays breton, près d’une maison qui défend sa frontière en opposant des parterres fleuris à l'avancée des chênes et des  chataigners.   Lors de notre rencontre il était grand comme une cigarette et, pour passer inaperçu, il faisait semblant d’être un muguet. Je l’ai repéré facilement.

J’ai toujours admiré les ifs.  Enfant, j’étais impressionné par leur longévité (trois mille ans, parfois. La longévité du noyer, en comparaison, est une sorte de sénilité précoce), et je mangeais avec nonchalance ses baies gélatineuses. Elles sont toxiques, c’est vrai, mais il suffit de cracher les noyaux (et en tout cas les enfants, on le sait, ne craignent rien ...). J’ai transféré l’if dans un pot et, dès mon premier retour en Italie, je l’ai planté dans le jardin. Lors de mes appels téléphoniques ma mère savait que je demanderais de ses nouvelles. Et elle anticipait ma question : « Madame Collovini, hélas … . Et ton ancien prof de musique aussi … . Mais l’if va très bien ».  Maintenant il est grand et  exubérant (cela mériterait un détour).

 

Cet if n’est pas arrivé dans le jardin grâce à moi. Il s’est servi de moi pour revenir chez lui. L’endroit où je l’ai placé (tout à fait inconsciemment) se trouve à quelques mètres du lieu où poussait un if centenaire dont j’avais oublié l’existence**. Morale : dans cet endroit précis il était prévu qu’il y ait un if, un point c’est tout.

 

*Avec quelques innovations ici et là, que certains ancêtres apprécieront, d’autres pas.

** Une plante vénérable abattue par la municipalité pour des raisons sans doute

 valables.

 

 

dimanche 29 août 2021

L’habitat ne fait pas le moine


Le commissariat de police de Cividale, petite ville du Frioul aux vestiges charmants, est installé dans un ancien bâtiment fasciste. Du haut du balcon, l’aigle mussolinien surveille les passants comme si le Duce était encore  là, fier de montrer son profil vigoureux.   L’architecture fasciste, on le sait,  a été largement réhabilitée. Les aigles aussi. Pas question d’y toucher. Je pense au malaise des policiers, censés composer avec cette symbolique embarrassante.


vendredi 27 août 2021

Base jumpers et autres victimes sacrificielles. Autour de l’obsolescence médiatique du loup

 

 
Cai Guo-Qiang  loups (détail)

Quelques nouvelles des loups dans les Préalpes orientales. On n’en parlait plus. Je croyais qu’ils étaient partis ailleurs. Mais non … ils étaient toujours là. Dix brebis d’un côté, trois chèvres de l’autre … Ça continue. C’est juste devenu normal.

Et tout mon vacarme autour du fait qu’ « il faut que ça saigne », et que les grands prédateurs s’en occupent en sacrifiant pour nous les animaux domestiques ? J’ai la réponse. Pendant l'été, dans la région alpine, ça saigne partout : le free climber qui dévisse, le base jumper qui se désintègre, le mountain biker qui prend un raccourci. Dans les espaces verdoyants de la chaîne alpine, tout au long de la saison touristique, les victimes humaines pullulent et nourrissent généreusement  la presse locale.  La mort sanglante de quelques herbivores domestiques déchiquetés  par des prédateurs passe forcément au second plan.

mercredi 25 août 2021

L’inquiétante étrangeté 22. Bienvenue chez nous

 


Je compense mon deuil modéré pour le départ de la lavande (tant pis pour elle, au bout du compte, je lui avais dit de rester) en me réjouissant  des semi-vagabondes qui poussent sournoises dans les endroits les plus inattendus. Elles ont pris note de notre projet (le projet d’être là encore un peu), elles le partagent et contribuent à sa poursuite. Si je parle de semi-vagabondes, c’est qu’elles ne sont pas arrivées toutes seules.  L’églantine, par exemple. Je l’ai ramassée dans la montagne ici derrière, près d’une chapelle où on amène les enfants qui ne mangent pas le fromage. C’est la chapelle de Saint Georges,  un grand spécialiste en la matière.  Dès leur retour,  dans les cas les plus chanceux, les enfants récalcitrants se mettent à grignoter n’importe quel type de fromage. Dans les cas les plus difficiles, ils se limitent au parmesan, ce qui coûte très cher aux parents. L’églantine s’est facilement adaptée à l’ambiance du jardin, en ayant compris, peut-être, que je ne l’aurais pas utilisée pour confectionner  ces redoutables thés à l’églantine  dont raffolent certains groupes ethniques*. Non seulement elle a prospéré dans le pot, mais elle s’est multipliée hors du périmètre que je lui avais réservé.  Entre les dalles de la terrasse, par exemple. C’était pour s’enraciner chez nous ou pour regagner, petit à petit,  la chapelle ? J’ai récupéré une pousse et, juste pour voir, je l’ai plantée à côté de sa génitrice dans un joli vase bleu pétrole. Les deux se portent merveilleusement.

** Phrase typiquement raciste qui semble sortie d’un récit colonial.

lundi 23 août 2021

L'inquiétante étrangeté 21. On commémore, on oublie

 

Dans mes recherches autour des rapports entre les humains et les non humains, j’ai souvent recours à la notion de « comédie de l’innocence ». C’est une de mes notions préférées. Il m’arrive parfois de mettre personnellement en pratique ce dispositif de déculpabilisation. Je suivais depuis un moment le déclin d’un plan de lavande. Je ne sais pas qui l'avait placée dans le jardin, mais c’est comme ça. Du point de vue floral elle ne donnait pas grand-chose. Elle poussait ses quelques touffes dégarnies vers les marches de l’escalier, comme pour entraver les soins portés par le jardinier/démiurge à l'ensemble de la communauté (composée par les plantes, les animaux, les ancêtres, les esprits de la végétation etc.). Je lui disais : « Tu n’es pas comme ces vagabondes dont parle Gilles Clément, qui choisissent toutes seules l’endroit où s’enraciner**. Cet endroit, manifestement, ne te convient pas, mais fais un effort, reste avec nous. Tu fais partie de notre collectif »*. Je l’ai accrochée à un tuteur, j’ai éliminé les concurrentes (les vagabondes, justement). Rien à faire, elle continuait à dépérir. Mon attitude, graduellement, a changé.  J’ai commencé à voir dans son obsolescence prolongée quelque chose d’ostentatoire, et même une sorte de reproche gratuit : « Et moi alors ? ». Hier j’ai procédé à la dernière moisson, juste quelques brins - il n’y en avait pas davantage - pour réaliser un bouquet commémoratif. Après, il a suffi que je tire légèrement pour que la plante reste dans mes mains. Je me suis dit : « Elle voulait nous quitter, c'est clair ».

 

* Le terme  "Collectif" active dans mon esprit un mot que j'aime beaucoup :  "Consortium" : ceux qui partagent le même sort.

** Gilles Clément,  Éloge des vagabondes. Herbes, arbres et fleurs à la conquête du monde, Editions Nil, 2002

samedi 21 août 2021

L'inquiétante étrangeté 20. Bouleaux intérimaires

 


Gustav Klimt, Forêt de bouleaux (1902)


Qu’en est-il du geai qui a supplanté le merle? Je croyais qu’il avait disparu et, au bout du compte, je le regrettais un peu. Mais je me trompais. Juste au moment où je m’interrogeais sur son sort,  je l’ai vu traverser l’espace aérien en bas de la maison,  de l’autre côté de la route. Son vol planant semblait celui d’un drone, ce qui ne correspond pas au style aviaire du geai. Mais on a souvent remarqué, chez les oiseaux de ce modèle, un fort penchant pour l’imitation. Il passait pour voir si j’étais encore là, probablement, impatient de recoloniser le laurier.

Mais revenons aux plantes du jardin.

Pendant un long moment, j’ai travaillé autour des invasions biologiques sans réaliser que moi aussi, finalement,  je contribuais à la dynamique invasive (que l’on songe au laurier, qui n’est pas du tout une espèce endogène).  Pour l'installation inopportune des  sapins je pourrais clamer mon innocence et faire porter le chapeau à un ami de mes parents. C’est ce fonctionnaire de la Forestale (Les  Eaux et Forêts) qui nous les avait confiés à une époque où l’État italien encourageait les reboisements. Animé par le démon de l’expérimentation, il était également à l’origine de l’introduction des mouflons dans les montagnes environnantes, ce qui a laissé les chevreuils autochtones fortement perplexes*. Les trois bouleaux faisaient partie du lot. Je suis allé les récupérer avec mon frère qui avait déjà participé, avec un enthousiasme mitigé, à l’installation des sapins. Nous les avons rangés l’un à côté de l’autre, comme trois copains qui regardent vers le fleuve. En inspectant notre travail le fonctionnaire était furieux : « Mais vous êtes cinglés ? Les bouleaux se plantent en bouquet !».

Un des trois bouleaux par la suite est décédé, ce qui a donné lieu à un bouquet  minimaliste, à deux tiges. Les deux rescapés, une fois morts, ne seront pas remplacés. Assez d'intégrations forcées! Mais accabler le pauvre fonctionnaire pour cette acclimatation ratée serait injuste. Nous étions bien fiers de ces bouleaux mal placés. Et des sapins aussi.

* Mais un zeste de corsitude dans le cocktail alpin ne peut faire que du bien.

jeudi 19 août 2021

L'inquiétante étrangeté 19. La tristesse du sapin.


Edvard Munch (Norv. 1863-1944), Sapins en hiver, vers 1903
 
Dans la perspective animiste que j’adopte ici, parmi les causes susceptibles d’engendrer le dépérissement  d’une plante il y a notre regard. Ou, plus précisément, notre désir. Ernesto De Martino, dans Le monde magique,  reporte un cas typique de guérison paranormale*. Atteint par une fièvre pernicieuse, le malade tremble comme une feuille. Au cours du rituel de guérison le sorcier transfère la maladie sur une plante. Cette dernière se met à frissonner sous les yeux des participants et se dessèche. Rétabli, le malade quitte les lieux frais comme un gardon.

Sans le vouloir, j’ai réussi un tour de magie tout à fait comparable. J’ai beau ironiser sur mon père qui répandait les cyprès aux pieds des Dolomites, j’ai été son  complice. Pour délimiter la partie ensoleillée de notre jardin nous avions installé une rangée de sapins**. Les sapins, on le sait, sont à l’aise à partir d’une certaine altitude et il ne faut pas les coller les uns aux autres. Les nôtres poussaient à basse altitude et s’épaulaient mutuellement comme des ivrognes. Je les contemplais à partir de la fenêtre d’où mon père épiait le merle. Il y en avait un, tout au milieu, qui me dérangeait.  Il empêchait, me disais-je, d’accéder à la zone ombragée. Mais c’était un prétexte, je crois,  car personne ne se rendait jamais dans cette friche.  En le fixant je pensais : « Toi, tôt ou tard, je vais te couper ». Il doit avoir compris.  De retour à la maison pour les vacances d’été, j’ai remarqué tout de suite la grosse  tache jaune qui contrastait avec le vert-foncé de la paroi végétale.  C’était lui. Mort de chagrin, vraisemblablement. 

 

* Ernesto de Martino Le monde magique, Paris : Les empêcheurs de penser en rond, Institut d'édition Sanofi Synthélabo1999 – Avec une très longue postface, éclairante et incontournable de Silvia Mancini.

** Je parle de ce jardin comme s’il était grand, alors qu’il est vraiment minuscule.

 

mardi 17 août 2021

L'inquiétante étrangeté 18. L’homme qui plantait des cyprès.

 

                        Leonard de Vinci, Annonciation, détail, 1472 environ

On a donc appris que les noyers peuvent vivre jusqu’à trois cents ans. Mais alors pourquoi ceux de mon jardin ont vécu si peu ? Pour des raisons naturelles, répond le botaniste : l’exposition à la lumière, la composition  chimique du sol, le degré d’humidité etc.  Le Primitif, selon Lévy-Bruhl, ne serait pas d’accord: on ne meurt jamais pour des causes naturelles, l’explication est ailleurs, dans le monde invisible. On pourrait imaginer, par exemple, que la plante qui meurt ait voulu mourir. Elle n’était pas d’accord avec le projet démiurgique de son planteur et s’est laissé crever : «  Tu as voulu me transplanter ? Tu as voulu m’intégrer à ton collectif ? Eh bien, tu ne m’auras pas ! ».  C’est ce qui s’est passé, je pense, avec les  quatre cyprès que mon père avait fait installer dans le jardin en souvenir des collines véronaises où vivaient ses ancêtres.  Dans un premier temps ils ont fait semblant de s’y plaire. Ils y ont même cru, peut-être, encouragés par notre enthousiasme. Mais lentement, pendant que le paysage archétypal du lac de Garde devenait plus flou dans la tête de mon père, ils ont commencé à dépérir. Le jour même où j’ai coupé le dernier pour lui éviter des souffrances inutiles mon oncle, très âgé, nous a quittés. Il est mort pour des causes naturelles, dirait le médecin légiste*. Je le pense aussi. Le Primitif, en revanche, y verrait une action maléfique (d’un esprit ? d’un humain ? …). Il y verrait également un cas typique de nagualisme : bien que plus jeune (mais les Primitifs, comme le rappellerait Lévy-Bruhl, ne connaissent pas le principe de non-contradiction) ce dernier cyprès était le double végétal de mon oncle. Tous les deux, d’ailleurs, venaient de la région de Vérone. 

dimanche 15 août 2021

L'inquiétante étrangeté 17. Poire et mémoire.

 

  

Paul Cézanne, 1879, Trois poires

 

Il faudrait que je reparle de l’actualité. Je devrais commenter, par exemple, l’histoire de ce berger pyrénéen  poursuivi par un ours jusqu’à la grange où il s'est barricadé (« Tant pis pour lui », diront les amis des ours, « il n’avait qu’à rester chez lui … »)*. Mais avant de reprendre mon décryptage du présent écolo-animalitaire, je fluctuerai encore un peu dans  l’espace achronique de mon jardin, question de prolonger les vacances et de ne pas arrêter mon anamnèse au beau milieu.

En prenant cette décision, je pense à la transmission intergénérationnelle, je scrute le jardin en quête de souvenirs et je me pose la question suivante (question frivole, mais il fait très chaud aujourd'hui) : « Est-ce que si mon grand-père était enterré sous le poirier je mangerais ses poires ? Et dans ce cas,  s’agirait-il de cannibalisme ? »

 

*  "Chacun  chez soi et les moutons seront bien gardés".

samedi 31 juillet 2021

Une sale bête : l'envie. Corollaire n. 3 : Take the money and run



 

J’aimerais continuer avec mon feuilleton estival et, en même temps, je souhaiterais passer quelques jours dans l’inactivité la plus totale. Je reviendrai donc sur les plantes de mon jardin dans une ou deux semaines.  Cherchant une image sur laquelle m’arrêter, je suis tombé sur le corollaire inédit d’un autre feuilleton, publié dans ce blog au cours du 2018. Ce feuilleton animalier  s’appelle « Une sale bête : l’envie ». Il commence le 31 mai et s’arrête sur le « Corollaire n. 1 » le 31 juillet. J’ai perdu le corollaire numéro 2 (un acte manqué, sans doute) mais j’ai conservé le numéro 3. Qui sait pourquoi, en reportant sa publication je l’avais programmé pour le mois d’août 2021. Par rapport à l’histoire de chiens de chasse qu’il est censé commenter je le trouve énigmatique et quelque peu déphasé, mais je le poste également.

 
Cela faisait un long moment que Caïn était sous analyse. Après le forfait, et même avant d'ailleurs,  il n'allait pas bien du tout. Son médecin lui conseilla de partir : "Quitte tout et oublie". Caïn suivit le conseil et ouvrit un bed and breakfast bio dans les Pouilles. C'était compter sans le regard de Dieu. Et ici je passe la parole à Victor Hugo : 

"Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement"*.

Morale : lorsqu'on a fait des vacheries* on a beau courir partout ...

*Extrait du poème : "La conscience".
** Je reconnais le caractère anthropocentrique de cette façon de dire, attribuant aux  vaches des dispositions typiques du genre humain. Cela ne m'empêche pas de m'en servir.

jeudi 29 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté 16. Un roi et sa couronne

 


Après, tout est allé très vite : le diamètre du tronc du noyer a manifestement dépassé celui de mon crâne. Le danger était donc écarté. Mais une vague noirceur, juste un soupçon au départ, s’est mise à concurrencer l’éclat du feuillage. Mon noyer, à son tour,  était couronné. Il n’a pas porté sa couronne pendant longtemps. Deux années plus tard il était mort sur pied, raide et déséquilibré comme un épouvantail courbé par le vent. Pour faire le deuil, j’ai procédé à la manière d'un démiurge : « Moi je t’ai planté, moi je te déplanterai ». Je suis monté sur l’arbre muni d'une scie et patiemment, pièce par pièce, je l’ai aidé à libérer l’espace jardinier de sa présence borderline.

 

À la fin de la cérémonie ne restait sur scène qu’un massif de millepertuis voulu par ma mère  pour « faire gai » (« Quanto verde, Sergio, sembra la foresta vergine … »). J'ai contemplé mon œuvre avec un regard de paysagiste. Tout était rentré dans l'ordre,  comme si la plante n'avait jamais existé. Un ordre de cimetière qui, au lieu d'endiguer l'entropie, l'accentuait tout en la dissimulant.

 

Mais non. Un panache anomique sortait timide du massif. C’était un noyer tout jeune. Il souriait. Je l'ai accroché à un tuteur*, j'ai réduit le millepertuis pour lui faire de la place et voilà ... c’est comme si je l’avais planté moi-même.

* Il semblait déjà pencher, légèrement,  vers un vide générique.

mardi 27 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté 15. Un noyer déviant

Yuanmingyuan "Le jardin de la clarté parfaite" 1740 env. (action indirecte et négative).

Comme l’a si bien montré André-Georges Haudricourt, si les Orientaux cherchent à accompagner les inclinaisons naturelles du vivant  sans les altérer, les Occidentaux pratiquent l’ « action directe positive ». Positive veut dire qu’ils imposent leur loi,  ils forcent, coupent, encadrent … D'un côté l’acupuncture, qui rétablit des équilibres en douceur ...  de l'autre la chirurgie. 

Dans mes relations avec le  noyer j’ai été très occidental. Trop. Mais il a su résister. Au bout du compte j’étais content  que malgré toutes les tentatives de mise aux normes nous ayons réussi, lui et moi, à garder nos penchants. De temps en temps, sans trop y prêter attention, je surveillais le diamètre de son tronc. Un matin j’ai pensé : « Mince, l’ablation de la grosse branche va sans doute accélérer la croissance du tronc qui va bientôt dépasser le diamètre de mon crâne.  Ce n’est qu’une croyance, certes, mais il faudrait faire quelque chose, ne serait-ce que par précaution. Par exemple, planter un nouveau noyer ». Pour des raisons qui m’échappent,  un noyer poussait au fond du jardin dans un pot abandonné. Je l’ai confié à une vieille amie qui a un jardin bien plus grand que le mien en lui disant : « Lorsque tu veux, je viens le planter, ça me prendra cinq minutes ». Je lui ai même expliqué les raisons de mon « présent » : être présent, justement, être-là**. L’année suivante le noyer était toujours dans son pot sans qu’on m’autorise à le planter (« Oui, je veux bien, mais où ? Je dois demander à ma sœur et … »). L’année d’après aussi**. J’aurais voulu lui dire : « Mais tu ne te rends pas compte ? Tu es en train de me mettre en danger ! ». Mais ma fierté de naturaliste postmoderne, laïque et désenchanté, m’a contraint au silence***.

 

* André-Georges Haudricourt  « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui », L’Homme, 1962 2-1 pp. 40-50. Il évoque tout particulièrement le jardin chinois et ses liens avec le confucianisme. J'aime beaucoup cet article même si, à chaque fois que j'en parle, je me vois obligé de rappeler quelques contre-exemples (le communisme chinois dans ses rapports avec l'environnement en est un).

** Pas chez elle, être-là en général.

*** J’ai une théorie à ce propos.   

**** « Typique des cosmologies occidentales depuis Platon et Aristote, écrit Philippe Descola, le naturalisme produit un domaine ontologique spécifique, un lieu d’ordre ou de nécessité où rien n’advient sans une cause, que cette cause soit référée à l’instance transcendante ou qu’elle soit immanente à la texture du monde. Dans la mesure où le naturalisme est le principe directeur de notre propre cosmologie et qu’il imbibe notre sens commun et notre principe scientifique, il est devenu pour nous un présupposé en quelque sorte « naturel » qui structure notre épistémologie et en particulier notre perception des autres modes d’identification » (Source : Wikipédia – cf. Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005).

dimanche 25 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté (14). Le noyer et son double

 

Jardin de quelqu'un d'autre avec un arbre qui n'a rien à se reprocher

Si j’avais eu la sagesse d’un Mario Rigoni Stern, je n’aurais jamais planté un noyer tout près de la maison (d’autant plus que l’ombre des noyers, selon source sûre,  donne la migraine). Mais la sagesse n’est pas ma spécialité. En me baladant avec Sam (je ne sais plus lequel des deux) sur les berges du fleuve j’ai aperçu un petit noyer. Il était petit mais pas tant que ça. Je suis revenu avec une pelle,  je l’ai chargé dans la voiture et je l’ai installé chez nous. C’était avant de connaître cette histoire de correspondances "nagualistes"  entre le destin du planté et celui du planteur,  sinon j’aurais mieux pondéré mon choix. Ce jeune noyer, en fait, avait plusieurs défauts*. Il était asymétrique, avec une de ses deux branches principales qui, au lieu de se dresser vers le ciel, penchait latéralement vers un vide générique, comme pour tirer l’arbre dans une mauvaise direction. Une branche anomique, pour ainsi dire. Pour lui donner l’allure d’un noyer normal j’ai pratiqué plusieurs coupes et à la fin, lorsque je pouvais monter sur lui tellement il avait grandi, je me suis résigné à couper la branche subversive qui commençait à bien faire. Pendant un moment il était devenu presque droit, avec un grand tatouage noir rappelant ses erreurs de jeunesse. Mais bientôt c’est l’arbre tout entier qui s’est mis à  pencher (À suivre).

* Tout comme moi.

vendredi 23 juillet 2021

L'inquiétante étrangeté 13. Nagualisme alpin


L’analogisme repose sur l’idée que les propriétés, les mouvements ou les modifications de structure de certaines entités du monde exercent une influence à distance sur la destinée des hommes ou sont elles-mêmes influencées par le comportement de ces derniers. Une bonne illustration en est le « nagualisme », cette croyance commune à toute l’Amérique centrale selon laquelle chaque personne possède un double animal avec lequel elle n’entre jamais en contact, mais dont les mésaventures — s’il est blessé ou malade, par exemple — peuvent affecter dans son corps l’homme ou la femme qui lui est apparié. (Philippe Descola, anthropologie de la nature , https://www.college-de-france.fr/media/philippe-descola/UPL28453_UPL31695_descola.pdf).

 

Sous certains aspects, les habitants des Alpes orientales sont des nagualistes. Ils le sont par rapport au « Basilisc »,  animal mythique dont je crois avoir déjà parlé (dès qu'on croise le regard d’un basilisc on commence à partager son même destin). Mais ils le sont aussi par rapport au noyer. « Si tu plantes un noyer, m’a-t-on dit, tu vivras autant que lui ou – ce qui n’est pas plus rassurant – tant que le diamètre de son tronc n’aura pas dépassé celui de ton crâne ».

Lorsqu’on a bâti notre maison il y avait déjà un noyer dans le jardin*. Planté par autrui, il était inapproprié à l’étude des correspondances. Nous l’avons intégré à notre collectif et  il nous a accompagnés pendant un long moment. Un jour quelqu’un a remarqué : « Cet arbre est couronné ». Une auréole de petites branches desséchées, effectivement,  entourait son sommet.  Il est mort deux ou trois années plus tard. On l’a coupé en morceaux pour en faire du bois de chauffage sans trop de retentissements, il me semble,  sur les rythmes familiaux. Mais un autre noyer, à quelques mètres de distance, était en train de grandir. Et celui-là, en revanche, c’était bien moi qui l’avais planté (à suivre).

mercredi 21 juillet 2021

L’inquiétante étrangeté 12. Des taches de Rorschach dans le ciel



 

Je parlais récemment de la facilité avec laquelle, tout en restant des Modernes,  nous fabriquons des indices permettant d’intégrer à notre collectif des entités fictives appartenant au monde suprasensible. J’ai évoqué mon chien farceur, sorte de Bourville à quatre pattes. Le soir même j’ai pris en photo un coucher de soleil. En vérifiant le résultat j’ai aperçu, dans l’agencement chaotique des nuages,  une tache blanche. «  Mais c’est lui, me suis-je dit, c’est mon  griffon blanc qui me fait un clin d’œil». Après j’ai regardé mieux : « Ah non, c’est une autre race ».

lundi 19 juillet 2021

L’inquiétante étrangeté (11). Le jardinage : une histoire de racines

Arnold Böcklin, Le Bois sacré, 1886

Y avait-il des lauriers,  dans le bois sacré évoqué par Frazer dans le Rameau d’or, à côté des chênes verts et du gui ? En tout cas, le geai qui s’était installé dans mon laurier et qui, vraisemblablement, avait délogé le merle qui y régnait, m’a rappelé l’histoire du roi du lac de Nemi, le Rex Nemorensis.  Frazer décrit cette figure, qui remonte aux débuts de l’histoire romaine, dans les termes suivants :  

« Dans le bosquet sacré se dressait un arbre spécial autour duquel, à toute heure du jour, voire aux heures avancées de la nuit, un être au lugubre visage faisait sa ronde. En main haute un glaive dégainé, il paraissait chercher sans répit, de ses yeux inquisiteurs, un ennemi prompt à l’attaquer. Le personnage tragique était à la fois prêtre et meurtrier, et celui qu’il guettait sans relâche devait tôt ou tard le mettre à mort lui-même, afin d’exercer la prêtrise à sa place. Telle était la loi du sanctuaire. Celui qui briguait le sacerdoce de Nemi n’entrait en office qu’après avoir tué son prédécesseur de sa main ; dès le meurtre perpétré, il occupait la fonction, jusqu’à l’heure où un autre, plus adroit ou plus vigoureux que lui, le mettait à mort à son tour.

En prolongeant le parallélisme dans une sorte de mise en abîme  je me suis dit : «  Au bout du compte, je suis à mon jardin ce que le Rex Némorensis est au bois sacré et ce que le geai est au laurier ». Je n'exagère pas. Chaque propriétaire d’un jardin, petit, moyen ou grand qu’il soit,  est un démiurge. Son jardin est un microcosme dans lequel il fait la loi : il plante, il déplace, il arrache. Il protège, il contrôle, il punit …  Il conserve  aussi, et cherche à pérenniser le projet d’être-là qui lui a été transmis par ses prédécesseurs. Pour se motiver, il garde la mémoire du lieu avec la dévotion d'une vestale*. Il s’efforce aussi d’oublier que, tôt ou tard, il sera poussé en bas  par quelqu’un de plus beau et de plus fort que lui **. Dans cette perspective,  tout ce qui peut l’aider à s’enraciner devient précieux.

Ceci nous conduit à la deuxième partie de cette divagation estivale, indécemment autobiographique,  consacrée, en alternance avec l'actualité,  aux plantes de mon jardin  (À suivre). 

* Je parle du jardinier idéal-typique, mais il en existe d'autres modèles.

** Pour citer Alain Souchon : Quand je serai KO.

 


samedi 17 juillet 2021

Mais que font les loups ? Autour d’une pause estivale


- C’est drôle, on n’entend pas parler des loups cette année.

- Ils sont partis ailleurs, peut-être.

- Non, ça doit être les bergers (geste, accompagné d’un grand sourire, de quelqu’un qui tire un coup de carabine ).

- Ah, c'est possible. Tu te souviens des deux bergers qu’on a croisés l’année passée ? On aurait dit qu’ils sortaient d’Alcatraz.